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Je vous salue Marianne, pleine de grâce

Rencontre avec Marianne Faithfull, qui sort un nouvel album "She Walks In Beauty"

Je vous salue Marianne, pleine de grâce
Marianne Faithfull, 2021 © Rosie Matheson

Marianne Faithfull a eu plusieurs vies et plusieurs morts. Romantique et romanesque en diable, la chanteuse semble même dépassée par sa légende. Preuve que ce phénix rayonne toujours : She Walks in Beauty, son nouvel album.


Recevoir un coup de fil de Marianne Faithfull, c’est irréel. C’est tout un pan de l’histoire du XXe siècle, de la Mitteleuropa jusqu’au Swinging London, qui surgit de l’autre côté du téléphone. En effet, sa mère, aristocrate autrichienne, était parente avec Sacher-Masoch, l’auteur de La Vénus à la fourrure. Quant à Marianne, elle fut l’icône que l’on sait : la petite amie de Mick Jagger bien sûr, mais aussi ce phénix qui n’en finit jamais de renaître de ses cendres. Elle a survécu à de multiples overdoses, au cancer et récemment au Covid.

Les Français m’ont toujours plus respectée que les Anglais!

« Je suis très fatiguée, j’ai du mal à respirer et des pertes de mémoire », me confie-t-elle. Sa célèbre voix rauque est devenue presque un murmure, et j’aurai parfois du mal à distinguer ses propos. « J’étais dans le noir, cela ressemblait à la mort. » Je lui rétorque que nous avons maintenant la preuve qu’elle est immortelle. « Mais non, je ne le suis pas », dit-elle. À regret. La preuve qu’elle est vivante, c’est son dernier album : She Walks in Beauty, qui est sorti le 30 avril, se compose de poèmes d’auteurs romantiques anglais, de Shelley à Byron en passant par Keats. Le tout mis en musique par Warren Ellis, qui jouait dans les Bad Seeds avec Nick Cave. Ont également participé à l’album le cultissime Brian Eno et le violoncelliste Vincent Ségal. Comme toujours, Marianne sait s’entourer.

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Cet album, elle le portait en elle depuis toujours. Depuis l’époque où, élève au couvent St Joseph à Reading, elle croyait que les poèmes que Mrs Simpson, son professeur, lui faisait découvrir, avaient été écrits pour elle. « Je n’ai jamais oublié ces textes. Après toutes ses années, je les ai décortiqués et ils ont une signification et une résonnance plus forte. Je crois que c’est parce que j’ai maintenant l’expérience de la vie. De la vie et de la mort imminente, plusieurs vies et plusieurs morts ! Pas juste une. » Pourtant, lorsque je lui souffle qu’elle pourrait avoir été la muse d’un de ces poètes, elle qui interpréta Ophélie dans Hamlet, elle qui eut une vie infiniment romanesque, à la fois lumineuse et sombre, elle qui vécut et dans la rue et dans des palaces avec des rock stars – elle s’en défend de manière presque véhémente. « Non ce n’est pas moi, il n’y a aucune identification ! »

Une artiste exigeante

Mais qu’elle me pardonne, il est difficile de ne pas voir dans la jeune femme qui se jette d’un pont dans The Bridge of Sighs de Thomas Hood la Marianne homeless et junkie qui vivait sur un mur à Soho. Et comment ne pas se rappeler que c’est à une party londonienne que la rockeuse fut découverte par Andrew Loog Oldham, le manager des Stones qui vit en elle « un ange à gros seins », quand on écoute She Walks in Beauty, où Byron parle d’une jeune fille dont il tombe éperdument amoureux à un bal. Quant à la Belle Dame sans merci, de Keats, inquiétante femme fatale, elle pourrait incarner l’aspect vénéneux de la douce Marianne qui a toujours navigué entre mort et séduction. Qu’elle le veuille ou pas, Marianne Faithfull est romantique et romanesque en diable. Peut-être que sa légende la dépasse, est même allée jusqu’à l’engloutir. Elle ne veut plus entendre parler de la jeune fille qui accompagnait Mick Jagger partout, et qui fit la une des tabloïds lorsqu’elle apparut nue sous un manteau de fourrure, entourée de policiers. C’est pour cela qu’elle s’est toujours sentie bien en France, où la petite fiancée de Jagger a vite laissé place à l’artiste exigeante qu’elle n’a jamais cessé d’être. « Je ne sais pas pourquoi, les Français m’ont toujours davantage respectée que les Anglais. » Elle a vécu quelque temps à Paris avec son compagnon et manager François Ravard.

Le statut de muse, c’est de la merde 

Exigeante, elle le fut durant toute sa carrière. En 1979, alors qu’on ne l’entendait plus, elle fait un come-back fracassant avec l’album Broken English, considéré à raison comme son meilleur. Elle y reprend le Working Class Hero de Lennon et surtout la sublime Ballad of Lucy Jordan. Cette chanson, qui raconte l’histoire d’une femme au foyer qui perd doucement la raison, lui colle tellement à la peau que je la croyais écrite par elle, mais l’auteur en est Shel Silverstein : « Je me suis toujours appropriée les chansons que je reprends, je ne sais pas, c’est inconscient », me dit-elle.

Elle a aussi été l’auteur de quelques merveilles, dont le déchirant Sister Morphine, coécrit avec Jagger, qui se l’est d’ailleurs attribué. Mais on n’efface pas Marianne si facilement. Elle a déclaré au Guardian : « Le statut de muse, c’est de la merde », mais elle reconnaît cependant avoir eu beaucoup de chance d’avoir inspiré les plus talentueux. Y compris Mick. Et cela continue avec She Walks in Beauty. Warren Ellis, le producteur, a dit avoir passé un des meilleurs moments de sa vie à travailler sur ce disque. Ce ne fut pourtant pas facile, car le Covid, que l’artiste a contracté pendant l’enregistrement, est venu compliquer les choses.

Sa voix semble venir d’ailleurs

Ellis n’a pas composé à proprement parler des musiques, mais des atmosphères, des collages musicaux, un mélange de bruits de rue et de musique concrète : « Je n’étais pas contraint par des mélodies ou des accords. Je pouvais prendre beaucoup de liberté, il ne s’agissait pas de composer quelque chose qui suit le texte ou le décrit – c’était très libre de ce point de vue-là –, le plus important c’était de ne pas gêner les mots. » Cela donne un résultat étonnant, où l’on imagine la campagne anglaise embrumée comme dans un tableau préraphaélite. C’est quelquefois inquiétant, quelquefois plus doux. La voix de Marianne plus rauque que jamais, un peu affaiblie par l’âge, semble venir d’un autre monde. Elle y tient beaucoup à cet album, me demande plusieurs fois ce que j’en ai pensé, me répète, encore et toujours la chance qu’elle a eue d’être si bien entourée.

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Nous finissons l’entretien en parlant de choses et d’autres, presque comme des amies. Nous sommes le 8 mars, alors je lui pose la question du féminisme : « Je n’ai jamais été féministe, ma mère l’était, moi je n’en ai jamais compris l’utilité. » J’évoque également la « cancel culture », de laquelle elle ne semble pas avoir entendu parler : « Mais Gainsbourg était un homme adorable ! Pourquoi lui en vouloir ? » Bienheureuse Marianne Faithfull, qui semble vivre loin de l’absurdité de notre monde.

« Je ne regrette qu’une chose, ce sont mes excès, si j’avais su, je n’aurais jamais bu, ni fumé, ni pris de drogues », me dit-elle pour finir. Elle me fait même un peu la morale quand je lui avoue être une grosse fumeuse. Le 8 mars sera dorénavant pour moi le jour où Marianne Faithfull m’a conseillé d’arrêter de fumer.

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Mai 2021 – Causeur #90

Article extrait du Magazine Causeur


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est enseignante.

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