J’ai lu, Un Tournant de la vie, le dernier roman de Christine Angot. C’est le meilleur livre de la rentrée.


Le moins que l’on puisse dire, c’est que, depuis son entrée fracassante en littérature avec L’Inceste, le rythme des romans de Christine Angot reste le même : ébouriffant. Ici, les nombreux dialogues, écrits avec la précision du chirurgien, provoque un véritable tourbillon auquel il est difficile de résister. Déjà, le titre, Un tournant de la vie, nous renvoie à Jules et Jim, le célèbre film de François Truffaut. Et comme l’intrigue est celle du triangle amoureux, une femme et deux hommes, on pousse la comparaison comme on pousse la chansonnette. Serge Rezvani, auteur de la chanson Le Tourbillon, qui fit beaucoup pour la renommée de Jules et Jim, n’aurait pas renié le titre de ce roman.

Trio bravo

C’est donc l’histoire de la narratrice, jamais nommée, mais on sait qu’Angot n’a qu’un seul sujet, elle-même, de Vincent, son ex, chanteur-compositeur, et de son compagnon depuis qu’elle a quitté Vincent, Alex.

C’est un peu compliqué, car Alex est le pote de Vincent, il était à la console quand Vincent prenait la lumière, devant son piano, et qu’il chantait. La narratrice revoit Vincent par hasard dans la rue. Elle n’a rien oublié, n’a pas la mémoire qui flanche, elle se souvient de l’amour, des disputes, de la rupture. Son cœur bat la chamade. Au bout de neuf ans, c’est dingue. Son sexe mouille, écrit Angot. Il faut se rendre à l’évidence, les sentiments couvent sous la cendre. Alex va retravailler avec Vincent. Pas simple tout ça. Alex, il est le perdant dans l’histoire. Il n’a pas d’argent, se fait entretenir par la narratrice. Renversement des valeurs sociales. C’est quoi cette histoire où la femme paie pour un mec qui porte des dreadlocks et qui ne rêve que de rentrer au pays, la Martinique. Il veut partir, il menace, et il reste. Comment peut-on aimer un type comme ça ? Bah si, on peut même former un couple. Neuf ans. Jusqu’au retour de Vincent, l’artiste.

On ne la lit pas, on la condamne

Angot analyse avec efficacité et sans complaisance aucune cet amour pour Vincent. L’échec, c’est de ne pas être parvenu à vivre ensemble. Elle écrit : « C’est triste de ne pas réussir à vivre avec la personne qu’on aime. » C’est encore plus triste quand on n’a pas osé le faire. Sans complaisance, c’est ça la marque de fabrique d’Angot. Elle ne recule devant rien. L’inceste, le déclassement social, la petitesse de la province, la mère juive qui n’est rien et qu’on abandonne, justement parce que, socialement, elle n’est rien. Angot, c’est Balzac sans les insupportables descriptions. Elle cogne où ça fait mal. Elle soulève les jupes du politiquement correct. Il est convenu de dire qu’elle est hystérique, folle, qu’elle ne sait pas écrire. On ne la lit pas. On la condamne. On laisse à la place couler une rivière d’histoires sous moraline qui rassure les esprits paresseux. Angot, elle dit: viens voir les coulisses de la société, sens, vois, touche ! Elle peut mettre un collier et donner une laisse à l’homme qu’elle aime. Elle écrit ce qu’elle pense, sans autocensure, la pire qui soit. Elle abat son jeu (je) : « J’ai raté ma vie amoureuse par manque de courage. Tous ceux qui m’ont vraiment plu, je les ai fuis. J’ai essayé de compenser par l’écriture. J’ai mis toute ma libido là-dedans. »

C’est ça, un écrivain

Angot fait entendre une voix discordante. C’est ça, un écrivain. Et quand la narratrice passe un week-end avec Vincent, c’est face à la Manche, au Havre, précisément. Duras prenait sa voiture avec Yann Andréas Steiner, et ils regardaient la mer « jusqu’au rien ». Ils étaient heureux. Angot écrit : « Tout est bon. Le pain, la soupe, tout… » C’est simple : tout est bon quand on respire le même air que celui qu’on aime.

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Les dernières pages sont bouleversantes. Ça explique le titre, Un tournant de la vie. Pas un mot de trop. La phrase devient de l’os, presque la moelle que touche Angot. Ça prend au ventre. Parce que c’est vrai. Ça vous lève de la chaise ou du lit. Vous décollez, loin de la réalité grise. « Tu comprends pas qu’une phrase, c’est un souffle ? » Le roman d’Angot est une tempête.

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