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Christine Angot: mon père, ce salaud

Elle publie "Le Voyage dans l’Est", chez Flammarion.

Christine Angot: mon père, ce salaud

Christine Angot récidive en cette rentrée littéraire et rien ne change. Témoignage peut-être, littérature sûrement pas


C’était en 1999. Je m’en souviens comme si c’était hier. Je découvrais, allongé sur la plage de Dieppe, le roman de Christine Angot, L’Inceste, qui créerait l’événement de la rentrée littéraire 1999. Le soleil de septembre mordait moins que son texte. Ses phrases étaient minimalistes, incisives. Angot cherchait l’efficacité pour un sujet tabou. Elle révélait que son père avait abusé d’elle. Malgré les galets de la plage, je lisais d’une traite sa confession. Angot emportait l’adhésion et oblitérait les douleurs lombaires. Ce n’était pas un roman, ça n’avait pas d’importance. Le roman encaisse les détournements mineurs. Il a le cuir épais. Angot a récidivé avec Une semaine de vacances (2012). L’inceste toujours.

Angot ressert un plat qui a plu

La grande affaire d’Angot. On peut la comprendre. Du reste, elle l’a dit, avec sa diction heurtée, presque hystérique. Elle y reviendra toujours, à « ça ». Elle remet le couvert avec Le Voyage dans l’Est, comme on ressert un plat qui a plu, sans se demander si la nausée ne l’emportera pas à la fin. Le père, bourgeois lettré, belle situation au Conseil de l’Europe, apparaît pour la première fois dans la vie de Christine, à 13 ans. Elle le rencontre dans un hôtel à Strasbourg. C’est sa mère qui a eu l’idée d’un voyage dans l’Est de la France. Angot : « On a quitté Châteauroux au début du mois d’août. On s’est arrêtées à Reims, à Nancy et à Toul. On est arrivées à Strasbourg un jour de semaine, en fin de matinée. » Le pronom indéfini « on » est employé par simplification syntaxique, presque par paresse, alors que le pronom personnel « nous » garde toute sa précision noble.

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Mais ici il n’est pas question de style, encore moins de roman. Il s’agit de raconter l’expérience traumatisante de l’inceste en n’omettant aucune scène scabreuse. Le père lui téléphone, il entend la voix de sa fille, il bande, le lui dit. Il ajoute : « Ça veut dire que je t’aime. Autant qu’il est possible. Et que je ne peux rien contre ça. » Le père va l’embrasser, la violer, la sodomiser. Parfois, un détail manque pour reconstituer le puzzle. Angot hésite. La couleur d’un habit, le dessin du papier peint, un élément du paysage. La phrase ridicule : « (…) et je regardais en propriétaire les appartements d’en face, les rues autour de moi, et le soleil qui se couchait sur l’ouest. » Mais dans la France devenue post-littéraire, les folliculaires encenseront. 

Ressassement de l’auteure

Au-delà de la dénonciation de l’inceste subi, ressassement de l’auteure, il y a le silence qui rime avec complicité. La mère sait mais elle ne dit rien. Le futur mari sait, mais ne va pas trouver le père coupable. La jeune femme, elle-même, attend l’année de ses vingt-huit ans, la limite de la prescription de dix ans pour les viols sur mineur, pour se rendre au commissariat. Le père refuse d’entendre sa fille quand elle le supplie d’avoir des rapports normaux. Un père arrogant, cynique, manipulateur, sûr de son emprise, pervers. Un père criminel. Un salaud. L’étude de ce silence est intéressante. Elle fait le sel du livre en montrant toute la difficulté de l’entreprise quand on veut libérer la parole et témoigner. Les ressorts psychologiques sont démontés avec force. Il y a le passage où Angot finit par se révolter contre la figure paternelle, où sa seule arme se révèle être l’écriture. L’écriture qui sauve d’une vie saccagée. Après que son père lui eut recommandé d’écrire sur leur relation à la manière de Robbe-Grillet, dans son roman Djinn, c’est-à-dire « que ce soit un peu incertain », Angot soliloque : « Tu as vraiment imaginé que j’allais continuer à t’obéir à ce point-là ? T’es un peu… con, en fait. Ouais t’es con. Connard va. Qu’on ne sache pas si on est dans le rêve ou la réalité ! C’est toi qui rêves. » 

La boîte noire de l’inceste ne cesse d’émettre mais la société reste sourde ou tente de déformer les signaux. C’est que l’inceste reste le tabou absolu, « l’interdit fondamental et universel », rappelle Angot. Il arrive qu’on demande à un enfant violé s’il a éprouvé du plaisir. Angot s’emporte : « L’inceste est un déni de filiation, qui passe par l’asservissement de l’enfant à la satisfaction sexuelle du père. Ou d’un personnage puissant de la famille. Savoir qu’il est asservi, humilié, déclassé, que sa vie est foutue, et son avenir en danger, quel plaisir un enfant peut éprouver à ça ? »

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On déplorera que le livre reste au niveau du témoignage. Pour devenir roman, il aurait fallu que le style le transmue en œuvre littéraire. Comme, par exemple, Proust avec l’amour possessif et la jalousie dans La Prisonnière. Là, comme écrirait Angot, ça reste au niveau de l’article psychologique pour alimenter le fonds de commerce, le sien.

Christine Angot, Le Voyage dans l’Est, Flammarion.

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est auteur de "Johnny que je t’aime" (Praxys diffusion) et directeur littéraire des éditions Tohu-Bohu.

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