Dans une bataille que désormais plus personne n’a honte de nommer « guerre contre le terrorisme », la France doit à la fois s’occuper de ses amis et remettre de l’ordre à la maison. Sur son sol déjà, les radicaux représentent peut-être 20% ou 30% de la population musulmane. Analyse et perspectives de la bataille contre l’islamisme, pas encore gagnée. 


Dix-huit ans se sont écoulés depuis les attaques du 11 septembre. Chaque anniversaire est une occasion de faire le point sur les leçons véritables de la tragédie du World Trade Center.  La plus importante peut-être est que le 11 septembre n’a été qu’une prise de rendez-vous. Une invitation à en découdre. Et la suite des événements semble aller dans ce sens puisque les attentats se succèdent depuis dix-huit ans, notamment en France et chez les alliés musulmans de la France.

L’islamisme a l’initiative, il décide où, quand et comment. Il n’y a rien à faire, c’est la dure loi des guerres asymétriques, un genre particulier de guerre où le faible s’en prend au fort.  Le devoir du fort n’est pas d’éviter la bagarre mais de se préparer à rendre coup par coup et le plus vite possible. Car plus il retarde l’échéance, plus il risque de se battre seul, ses alliés les plus faibles ayant tendance à succomber rapidement.

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Alors comment se préparer à cette bagarre ? Il faut faire deux choses à la fois : s’occuper de ses amis et remettre de l’ordre chez soi.

S’occuper de ses amis

L’islamisme a une nature cyclique qui se manifeste par une suite de fièvres telluriques et de rémissions trompeuses. Les unes nous impressionnent par leur virulence, les autres nous endorment par leur apparente sincérité. L’Afrique du Nord est habituée à ces hauts et ces bas : son histoire politique est rythmée par les convulsions du fanatisme religieux qui va et vient selon une horloge interne qui échappe à notre entendement. La bonne nouvelle est que le reflux arrivera un jour. La mauvaise est, qu’en raison de l’explosion démographique, il y a suffisamment de desesperados pour couler les sociétés arabes tout de suite, sans attendre le reflux.

Cette lecture semble s’appliquer également au Sahel, les tensions interethniques y étant largement « contaminées » par le fanatisme islamique et ses variations périodiques sur la longue durée.

L’intérêt de la France est d’éviter que le pic de haine et de violence n’éradique ses amis en Afrique du Nord et au Sahel. Pour cela, elle doit défendre les élites du sud contre elles-mêmes et concrètement contre deux maladies qui minent leurs défenses immunitaires.

La première et la plus redoutable est le recul de l’autorité de l’Etat, conséquence du délitement de l’efficacité administrative. Depuis Paris, l’impression dominante est que les pays du sud sont tenus d’une main de fer. Ce n’est pas vrai, ce n’est plus vrai en tout cas car les sociétés, pour de bonnes ou de (très) mauvaises raisons, résistent aux fonctionnaires et aux forces de l’ordre. L’explosion du secteur informel reflète ce recul de l’Etat qui laisse faire pour éviter l’émeute.

En réalité, les Etats du Maghreb et du Sahel payent les errements du système éducatif dont la faillite rejaillit sur la qualité de leurs fonctionnaires. Ils font aussi les frais de la corruption qui, tel un contre-pouvoir, limite l’action de l’Etat et l’empêche d’agir sur la vie des gens. La corruption est l’antithèse même de la politique car chaque bakchich donné est un coup de poignard planté dans la main de l’exécutif. A force, il perd l’habitude et même l’envie de réagir.

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C’est très grave car les islamistes avancent là où l’Etat recule. Ils prennent pied aux endroits où la population est mal-gouvernée ou plus exactement sous-administrée. On peut accepter une administration inepte mais jamais distante ou « sporadique ». Le pouvoir doit être visible et palpable au sud de la Méditerranée.

La France et l’Union européenne auraient dû inscrire le « recyclage » des fonctionnaires et la réforme administrative au cœur des programmes de coopération. En faire une condition non-négociable de l’aide au développement. On en paye le prix aujourd’hui au Mali, par exemple, où l’armée française verse de l’eau sur le sable (un proverbe marocain) c’est-à-dire qu’elle se bat seule contre les islamistes, l’Etat malien étant effondré sur lui-même ou, au mieux, très affaibli.

Soutenir des élites dans les pays du Sud

L’autre maladie des élites du sud est leur amollissement. Le niveau baisse. Cela saute aux yeux : entre la génération de Nasser, Bourguiba et Sékou Touré et la génération actuelle, il y a un monde. Il suffit de suivre les grandes conventions internationales pour écouter les discours : tout est plat et sans saveurs. On comprend mieux pourquoi Daesh a gagné, pendant un temps, la bataille de la propagande : elle s’exprimait alors que les régimes en place balbutiaient des paroles incompréhensibles.

Pour défaire l’islamisme en effet, il faut des muscles et des idées. Il faut une âme, un esprit et une spiritualité. Il faut des Reagan, des Thatcher et des Felipe Gonzalez. Des leaders qui aient envie de monter sur le ring.

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La France et l’UE auraient mieux fait d’appuyer l’émergence d’une nouvelle classe politique au sud. Des jeunes et moins jeunes habités par la force vitale de leur peuple et la grandeur de leurs ancêtres. Je conçois que ce soit difficile à l’époque où le personnel politique français calque sa posture sur celles des managers et des CEO…

Bien entendu, aider les élites du sud à mieux gouverner et à s’aguerrir a de quoi susciter l’ire des bien-pensants. Ils crieront en chœur : « Ah bas le colonialisme ! ». Peu importe, qu’ils s’époumonent, ils aiment ça. Il y a, en effet, un temps pour l’action et un autre pour l’autoflagellation. La repentance succède au péché. Qu’il soit donc commis, on rachètera les âmes ensuite. Et il vaut mieux être vivant et contrit que mort et sans reproche.

Remettre de l’ordre à la maison

Remettre de l’ordre chez soi est bien plus complexe car il faut prendre des décisions qui ont un impact réel sur des individus qui vivent au coin de la rue.

Il faudrait commencer par reconnaître que les musulmans de France détiennent la clé de la victoire face à l’islamisme. Il est donc urgent de les connaître et la connaissance suppose une catégorisation. Risquons-nous à dégager quatre catégories et empressons-nous de préciser qu’il ne s’agit que d’une approche spéculative, inspirée en partie par les conclusions du rapport de l’Institut Montaigne sur l’Islam en France (2016) et par les enseignements du maître de la contre-insurrection, David Galula.

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Les musulmans pleinement sécularisés seraient environ 20% du total. Ils acceptent, sans réserve, le mode de vie français.  Il n’y a toutefois pas grand-chose à attendre de leur côté car ils veulent mener une vie sereine (comment leur en vouloir ?) et ne sont pas disposés à s’engager pour barrer la route aux islamistes. Ils sont traversés par les idées progressistes qui les confortent dans la fantaisie que « tout finira par s’arranger si on laisse le temps faire son œuvre ».

En face, les radicaux représentent peut-être 20% ou 30%. Ils souhaitent l’instauration de la charia en France quitte à casser la République Française, via une sécession ou un régime de multiculturalisme dur. Ce sont les adversaires : à démoraliser et à marginaliser.

Entre les deux, une majorité pieuse, un gros 50%, qui se trouve bien en France et rêve de rester neutre le plus longtemps possible. Elle est tout de même impressionnée par les islamistes qui la fascinent autant qu’ils lui font peur. Cette majorité doit être investie politiquement pour en interdire l’accès aux islamistes, tout un programme qui reste à définir en détail.

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Sur qui compter alors ? Sur les 2, 3 ou 5% qui sont prêts à s’engager pour sauver la peau de la République française et qui ne sont comptabilisés dans aucune statistique car l’héroïsme ne se mesure pas dans les sondages. Ces Français de branche accordent la priorité à l’intérêt national bien avant leur part d’identité musulmane. Ces hommes et ces femmes vivent la vocation de leur époque (vaincre l’islamisme) et non les combats de leurs aïeux (se battre contre la colonisation). Certains parmi eux mangent halal et font leurs prières, d’autres boivent de l’alcool, l’essentiel est que l’on peut compter sur eux pour défendre les institutions et les valeurs de la République. Qu’ils soient dix mille, cent mille ou un million importe peu car, en cette matière, la qualité prime sur la quantité. Appelons-les l’avant-garde musulmane à défaut d’un nom plus approprié.

Français de branche

Deux objectifs simultanés devraient nous obnubiler: interdire aux islamistes de s’emparer de la majorité pieuse et préparer l’avant-garde musulmane à assumer son rôle. Depuis 2001, nous faisons l’inverse de ce que le bon sens recommande. Nous avons abandonné la majorité pieuse aux islamistes tandis que nous avons démoralisé l’avant-garde musulmane en lui préférant systématiquement joueurs de foot,  humoristes et rappeurs. Après chaque attentat, ces amuseurs publics brillent par leur silence lorsqu’ils ne nous tournent pas le dos purement et simplement.

Se battre pour une cause juste ne se décrète pas par email ou par SMS. Ça se cultive et prend du temps, le temps de refaire de la politique pour contrôler les populations et remuscler l’Etat. En marchant sur des œufs, cet article a essayé de marcher quand même. Cesser de penser des sujets si clivants constitue le début de la défaite.

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