Plutôt que de sans cesse se reprocher la colonisation, la France pourrait se pencher sur ses erreurs historiques dans la gestion de son après-départ, qui expliquent en partie la crise actuelle au Sahel.


Les phénomènes de conquête et de colonisation ont longtemps fait partie d’un atavisme incoercible de l’humanité. Tous les peuples du monde ou presque, notamment européens, ont envahi leurs voisins ou même des terres lointaines. Mais les Arabes, les Mongols, les Chinois, les Japonais, les Turcs en ont fait autant ou pire. Il demeure pourtant, dans les replis de notre inconscient collectif, une admiration pour les grands conquérants qui, au fond amenèrent plus de mort que de progrès (sauf peut-être Alexandre) : César, Attila, Tariq, Guillaume le Conquérant, Gengis Khan, Tamerlan, Soliman, Cortés, Louis XIV et Napoléon… Un terrible bilan humain. Ces pratiques font partie d’un passé révolu de l’histoire même si la Chine reste encore dans ce schéma (on le voit au Turkestan, au Tibet et en Mandchourie).

Les Français n’ont pas à se repentir de leur passé colonial mais…

Les Français n’ont aucune raison de nourrir un complexe de culpabilité (ni d’ailleurs de supériorité) à l’égard de leur passé colonial, non génocidaire, et sensiblement moins brutal.

C’est plutôt la façon dont s’est déroulée la décolonisation (et ses suites) qui ont constitué des fautes historiques dont les conséquences se perpétuent. Les terribles massacres de juin 2019 au Sahel (Mali), l’expansion islamiste (Niger, Libye, Burkina, Bénin, Centrafrique…) sont bien sûr à imputer en premier lieu à l’islam politique et terroriste. Mais les politiques français ont été incapables de créer -lorsqu’ils en avaient la capacité- des conditions politiques favorables à la paix et au développement. Je crois comprendre, mieux que les Parisiens, l’origine de ces erreurs répétées (sinon de ces fautes) en tant que Français du tiers sud de l’hexagone (Grande Occitanie), dont l’histoire a été brutalement interrompue par un génocide il y a sept siècles (trois  »croisades » contre les Albigeois) et sa magnifique langue étouffée, de François Ier à Jules Ferry.

Réalités humaines ignorées

Le grand Richelieu avait pour maxime de son action politique « Rendre possible ce qui est souhaitable ». Dans l’exercice de leurs responsabilités internationales, les politiques français ont presque toujours été incapables -ou non-désireux- de déceler de qui était souhaitable et, dans les rares cas où ils l’ont été, inaptes à le rendre possible. Ceci a entraîné des conséquences graves, le plus souvent sanglantes. Pour ce qui était souhaitable, ils n’auraient jamais dû ignorer les légitimes aspirations des populations, dont la satisfaction est facteur de paix. Dès 1916, des savants-humanistes avaient dessiné les cartes de l’après-guerre à venir, rendant leur liberté aux peuples opprimés : en Europe centrale certes, mais aussi dans les décombres de l’Empire ottoman (premières cartes Sykes-Picot). Il aurait été alors possible de rendre Constantinople à la chrétienté et aux Grecs, et leur liberté aux kurdophones, et pas seulement aux arabophones. Au lieu de quoi le traité de Versailles, et ceux qui l’ont suivi, ont laissé couver le feu sous la cendre préparant les reprises de brasiers : seconde guerre mondiale (on relira avec intérêt Bainville), guerre de Syrie, hypothèque kurde, extermination des chrétiens, conflits sunno-chiites.

Les décolonisations des années 60 n’ont pas été mieux réussies. Parmi les plus graves échecs : le Mali et l’Algérie. En partant le colonisateur a laissé ses  »frontières » tracées à la règle, son système colonial centralisé, dans une totale ignorance des réalités humaines. D’autres savants-humanistes avaient proposé mieux, tant pour l’Algérie que pour le Mali, mais il n’en fut tenu aucun compte. On en a vu le résultat et on le voit encore en 2019.

« La République n’a pas besoin de savants » fut une maxime de la Terreur qui fit mourir, Lavoisier, Condorcet, André Chénier et bien d’autres. Les politiciens qui accaparent encore à présent la République semblent avoir la même subtile et efficace clairvoyance que leurs prédécesseurs… S’agit-il d’une jalousie maladive contre qui a plus de connaissance et de talent (sans même parler de sincérité) ? C’est fort probable, mais il faut aussi ajouter les compromissions, la superficialité, la paresse, le goût malsain du « bon plaisir ».

L’espoir algérien ?

On est plein d’espoir pour l’Algérie de 2019 (qui est aussi en partie notre avenir, à 1000 km de Marseille) mais qui reste encore victime d’une décolonisation bâclée et terrible. Et dont les 2 millions de km2 sont traversés de revendications culturelles identitaires et politiques. Mais on est plus pessimiste pour le Sahel. Rappelons le fiasco en 1960 de la fédération du Mali qui éclata en Mali et Sénégal. Les apparatchiks africains frais émoulus du moule franco jacobin appliquaient les mêmes ambitions et le même mépris des peuples que le colonisateur sur le départ. Pourtant ce ne fut que très tard, dans les premières années du XXe siècle que Tombouctou et Gao, conquises, étaient intégrées au Soudan français. Fin 1957, 300 chefs Touaregs et Maures de l’Azawad firent porter par le cadi de Tombouctou une pétition pour ne pas faire partie du processus d’indépendance ouest-africain. Cette demande fut ignorée des gouvernants français. Et ils continuent à ignorer cette réalité culturelle, affective et politique.

En 2013 l’armée française avait magistralement sauvé Bamako contre une offensive islamique. La France était alors en mesure de conseiller la tenue d’une conférence de réconciliation nationale, débouchant sur une nouvelle constitution, de type non centralisé, afin de permettre au Nord (plus grand que la France) de retrouver une identité, une dignité, des structures élues, et un chemin de développement contre une pauvreté indicible qui favorise trafics, rébellions et terrorisme. Hollande et Fabius (deux énarques) en décidèrent autrement : il fallait selon eux rapidement procéder à une élection présidentielle et confier le processus de paix à une conférence située à Alger où les Américains furent très officiellement les maîtres de la manœuvre. Sans conférence nationale préliminaire, quelques mois après les opérations militaires, l’élection eut lieu en 2013, dont furent exclus les centaines de milliers de réfugiés du Nord. Désormais, le Mali sombre dans un cycle de rébellions et de massacres, islamistes et désormais inter-communautaires, contaminant toute la région. Le Sahel flambe. Mais  Paris, l’ENA est toujours au pouvoir.

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