En visite en France cet été, Greta Thunberg, interrogée sur ce qu’elle pensait du CETA (Comprehensive Economic and Trade Agreement), la veille du vote, a déclaré qu’elle n’avait pas d’avis sur la question. Une béance révélatrice.


L’été se termine, les vacanciers sont rentrés chez eux à pied, à cheval, en voiture ou en bateau à voile chantait Yves Montand. Greta Thunberg a choisi la voile. Pas pour rentrer en Suède mais pour continuer son périple et porter la bonne parole climatique. Pourquoi pas, c’est chic, ça pollue peu. Dommage que le reste de son « équipe » ne lui ait pas emboîté le pas et ait choisi l’avion. Bilan carbone négatif.

Une réponse surprenante

La jeune fille était d’abord passée par la France. L’ironie, et surtout une invitation de députés membres du collectif transpartisan « Accélérons », la firent transiter sous nos latitudes autour du 23 juillet, journée fatidique où fut adopté par une Assemblée désunie le fameux CETA (Comprehensive Economic and Trade Agreement, en français l’Accord Économique et Commercial Global), accord de libre-échange visant à faciliter (c’est-à-dire augmenter à hauteur de 25%) les échanges commerciaux entre les États membres de l’Union Européenne et le Canada (mais aussi, de facto, les États-Unis, tant leurs économies sont mêlées).

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J’ai été surpris lorsque mademoiselle Thunberg, interrogée sur ce qu’elle pensait du CETA, la veille du vote, a déclaré qu’elle n’avait pas d’avis sur la question. Un sujet pourtant lourd de conséquences écologiques. Écologie à laquelle mademoiselle Thunberg prétend s’intéresser plus sérieusement que les adultes auxquels elle était venue faire la morale.

Le même jour, le philosophe Michel Onfray se fendait d’un article intitulé « Greta la Science » où il traitait de l’infantilisation des élites et du capitalisme vert enveloppant Greta Thunberg… et on ne sait pourquoi farci d’adjectifs désobligeants et d’attaques sur l’âge de l’intéressée. Quelle idée de construire un si solide château sur un si fragile tas de sable ! Et Onfray d’expliquer à Die Welt qu’il n’a pas insulté mademoiselle Thunberg en la traitant de « cyborg, de corps sans chair » et en affirmant qu’ « à seize ans, personne ne dispose d’une pensée propre ».

Régression infantile

Outre qu’Onfray, dans son texte et à Die Welt, fait écho aux analyses d’Emmanuel Todd sur la crétinisation des mieux éduqués, il évoque aussi ce qui ressemble à une nostalgie de l’enfance on ne peut plus inquiétante et mal placée de la part de toute une frange de la population mondiale et plus spécifiquement des élites. On pourrait faire des articles à la pelle rien qu’avec cette notion et Marianne en a fait pratiquement tout son numéro d’août. Délectable.

De là à tomber dans l’écueil de dire que l’infantilité est synonyme de crétinisme, il n’y a qu’un pas.

Pas qu’a franchi allègrement Onfray avec son affirmation selon laquelle « à seize ans, personne ne dispose d’une pensée propre ». C’est ce dernier point qui a attiré mon attention.

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Plus exactement ce qu’en ont fait les réseaux sociaux. Attaqués sur « leur » terrain – la jeunesse –, facebookiens et tweeteriens ont rétorqué avec une certaine pertinence : Et Jeanne d’Arc ? Et Rimbaud ?

Jeanne, au secours !

Étrange comparaison. A l’époque de Jeanne d’Arc, des responsabilités plus grandes incombaient plus tôt aux jeunes, notamment à cause d’une « espérance de vie » fort modeste. Mais surtout, la Pucelle croyait à sa cause jusqu’à remettre en question les porte-paroles officiels de la Foi qu’étaient l’Université de Paris et la papauté. À son procès, à ce sujet elle lancera à ses juges : « Dieu premier servi ». Hérésie.

Cela la conduira deux fois sur le bûcher. Elle acceptera de se dédire une première fois puis reviendra sur sa déclaration, remettra ses habits d’homme et sera mise à mort. Dans le cas de Rimbaud, nous voyons un jeune surdoué avec des résultats scolaires hors-norme, une sensibilité, une vie hors-norme, jusqu’à s’engager pour la Commune, c’est à dire lui aussi mettre sa vie en jeu.

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Greta Thunberg n’a pas fini l’été sur un bûcher mais sur un voilier. Elle ne se dirigeait pas vers les barricades d’un Paris assiégé de troupes prussiennes et versaillaises mais vers les États-Unis. Elle n’est certes pas hors-norme du point de vue scolaire, et risque peu de le devenir puisqu’elle sèche les cours le vendredi pour protester contre le climat. Elle en a parfaitement le droit d’ailleurs et pourra très bien réussir ses études avec une journée de cours en moins. Cependant, là encore, on ne peut que s’étonner de la demi-mesure de son geste, sécher le vendredi engage tout de même moins la protestataire que sécher tout court et entrer en conflit avec l’administration de son pays…

Nettoyage vert

Enfin, ses prises de position ne remettent jamais en cause l’idéologie d’un capitalisme vert, mutation nouvelle d’un libéralisme cynique, même au bord de la fournaise climatique annoncée – et ressentie !

Qu’elle n’ait rien trouvé à redire au CETA et à ses conséquences est pour moi un révélateur. Si ce n’est d’un engagement somme toute frivole, c’est sans doute celui d’une parole de toute évidence dictée par d’autres.

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Le 9 février dernier, Isabelle Attard, ex-députée du Calvados revendiquée éco-anarchiste, publiait sur le site Reporterre.net un article, « Le capitalisme vert utilise Greta Thunberg », où elle mettait en évidence l’ambiguïté de l’entourage « écolo » de notre héroïne, notamment d’Ingmar Rentzhog, cofondateur de la start-up We don’t have time et président-directeur du « groupe de réflexion » Global Utmaning.

Rien de fatal en apparence, sinon la nature de ses membres, affairistes, dont l’intérêt pour l’écologie s’apparente à ce qu’on appelle vulgairement le greenwashing plutôt qu’à un éveil des consciences aux périls du nouveau climat. Un exemple ? La famille Persson, qui doit ses milliards à la vente de voitures pas très vertes (Bilbolaget Nord AB).

Face à de tels enjeux et de telles puissances, que peut la parole d’une enfant, sinon vernir d’une innocence forcément juste et d’une sincérité forcément inattaquable ? Avec impatience, attendons la suite.

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