On croit à tort que « les copains » est une expression inventée par Frank Ténot et Daniel Filipacchi en 1959 sur les ondes d’Europe 1 pour capter la jeunesse et accessoirement son porte-monnaie. Un salut à tous les baby-boomers en culottes courtes qui préféraient rêvasser à Françoise Hardy plutôt que de pleurer ce grand frère en partance pour Alger. A l’hiver 1965, le chouchou de la semaine ne s’appelle pas Sylvie, Johnny, Eddy ou Richard Anthony mais Jules Romains (1885-1972), de l’Académie française. Yves Robert adapte à l’écran Les copains , son roman paru en 1913 chez Gallimard.

Ce n’est pas Twist à Saint-Tropez mais Corrida dans le Puy-de-Dôme. Pas de Ford Mustang au générique, ni de plages abandonnées seulement des volcans endormis et des bicyclettes sur une musique entraînante de Georges Brassens. Sept amis profitent de leurs vacances pour déstabiliser deux sous-préfectures qui jusqu’alors coulaient des jours heureux et n’avaient rien fait pour réveiller leur anonymat. « Tous, au fond d’eux-mêmes, furent d’avis qu’effectivement Issoire et Ambert avaient un drôle d’air » écrit Jules Romains. Au casting, Philippe Noiret, Guy Bedos, Michael Lonsdale, Christian Marin, Pierre Mondy, Jacques Balutin et Claude Rich, qualité France garantie ! Ces copains, potaches érudits, vétilleux réfractaires aux institutions, décident de s’attaquer par la blague à ces deux villes de province. Leur plan est clairement énoncé par Bénin (Philippe Noiret) de sa voix grave et de son verbe fleuri : « Entreprenons l’indispensable mise en relief de l’imbécilité par une démonstration des faits. » Rangez les notables, ça va barder ! Militaires, ecclésiastiques, édiles en tous genres, aux abris !

Ce film a le charme d’une départementale bordée de platanes, d’une fin d’après-midi en terrasse quand les solitudes s’agrègent et font pétiller la vie. A vélo, deux de nos gentils frondeurs traversent les villages se faisant passer pour des coureurs professionnels. « Nous nous entraînons pour le record des mille kilomètres en vingt-quatre heures » dit l’un d’entre eux à un autochtone aussi perplexe qu’étonné. Puis, au beau milieu de la Côté de Chavignol, scène tournée dans le Sancerrois, ils mettent le pied à terre. Dans son livre, Jules Romains s’interroge sur cet étrange sentiment et fait dire à l’un de ses personnages : « On ne sait pas ce que c’est que l’amitié. On n’a dit des sottises là-dessus. Quand je suis seul […] Je crains la mort ». Le film suit scrupuleusement la trame du roman, d’abord l’insurrection d’Ambert par la caserne puis le passage par l’église, ensuite « la destruction d’Issoire » et enfin, ce rendez-vous dans la maison forestière. Broudier (phénoménal Pierre Mondy), l’œil qui frise et la répartie gendarmesque se déguise en sous-secrétaire d’Etat venue faire une inspection surprise dans un régiment somnolent. Avec ses acolytes, il réussit à mettre une pagaille monstre. Cette anodine manœuvre de nuit finit en feu d’artifices. La bêtise s’ébranle en cascades. Les hiérarchies pyramidales volent en éclats.

Après l’armée, Philipe Noiret prend d’assaut la sacristie. Il se métamorphose en Père Lathuile, de retour d’un récent séjour à Rome. Il va réchauffer l’assemblée des fidèles d’Ambert en fustigeant les « maniaques de l’abstinence ». De sa chaire, le Père Noiret concourt au rapprochement des corps : « Retrouverons-nous la ferveur des agapes, où, loin des froides perversités du siècle, tous les membres de la communauté, hommes et femmes, garçons et filles, possédés par un immense amour, en proie à l’Esprit, se précipitaient dans les bras les uns des autres, et confondant leurs baisers… » S’en suivent l’inauguration d’une statue équestre de Vercingétorix plus vraie que nature et une panique générale. C’était le temps de l’amour, le temps des copains et de l’aventure.

Les copains, de Jules Romains, Folio.
Les copains, film d’Yves Robert, DVD Gaumont à la demande.

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Thomas Morales
Journaliste et écrivain.Spécialiste reconnu du cinéma et de l’automobile, il collabore à des revues parmi lesquelles Valeurs Actuelles, Service Littéraire, Schnock, Technikart, etc... Il écrit dans la presse automobile depuis près de 20 ans et nourrit depuis son enfance une passion pour les voitures anciennes, les Hussards ...