Combien de fois ai-je entendu des affirmations du genre « Les OGM ou le nucléaire ça me fout la trouille, mais, les progrès de la médecine, quand même, c’est fantastique ! ». Paradoxe : dans ce « monde de dingues » où tout foire, où c’est « la crise » partout, la seule satisfaction qui reste… c’est qu’on y vit plus longtemps. Grâce à la médecine, dernier vestige de la promesse prométhéenne, ultime trace crédible du complexe d’Orphée.
Dans un remarquable article du Débat, « Quand la médecine engendre des handicapés« , la neurochirurgienne Anne-Laure Boch, ose s’attaquer au « progrès » de la médecine technoscientifique et  à ses impasses. Sa thèse, disons-le, est  peu banale : la médecine aujourd’hui, du fait même de l’efficacité du progrès médical, n’est rien de moins qu’une usine à handicapés, une « fabrique à dépendance », qui pèse de plus en plus sur une société qui n’aspire qu’à jouir sans entraves. Du coup, cette même société demande à la même médecine de la débarrasser de ces handicapés dont elle ne supporte plus la visibilité. D’où la demande sociale de plus en plus forte d’euthanasie. CQFD
La fabrication du handicap par la médecine peut prendre plusieurs formes :  de l’accident lors de la prise en charge d’un patient, qui transforme une mort assurée en une tétraplégie de trente ans, à la prolongation de la vie des personnes faibles grâce aux soins médicaux (que serait l’espérance de vie d’un paraplégique ou d’un hémiplégique sans l’omniprésence de la médecine dans leurs vies ?), en passant par la transformation de maladies aigües en maladies chroniques (qui conduit des gens à vivre toute leur vie sous dialyse ou perfusion).
Mais « l’immense population d’handicapés que la médecine moderne porte à bout de bras » est constituée d’abord par les personnes âgées. En effet, l’explosion de la « dépendance »[1. La poésie administrative a affublé Michelle Delaunay, en charge de la question, du délicieux titre officiel de « Ministre de l’autonomie et des personnes âgées ». C’est vrai que ça en jette plus que « Ministre de la dépendance et des incontinents »] voit l’apparition de cortèges de handicapés, là où autrefois on trépassait avant la date de péremption. La mort, autrefois exogène, est devenu endogène : on n’est plus tué, mais on se meurt. On ne vit plus, on s’empêche de mourir. À petit feu. « Avec un peu de « chance », chacun pourra, grâce à la médecine, évoluer tôt ou tard vers la démence sénile. Comme si la démence était la borne finale, nécessaire et suffisante, que la nature oppose à nos efforts de longévité médicalement assistée. »
Que celui qui n’a jamais eu peur de mourir lui  jette la première pierre tombale me direz-vous… mais il n’est pas question de juger une attitude légitime (l’aversion au risque et la volonté de vivre à n’importe quel prix), mais bien les contradictions que cette peur bien naturelle trouve aujourd’hui dans une société qui veut tout, tout de suite, et pour très longtemps. On veut vivre très vieux, mais attention,  en pleine forme physique et mentale, et on ne veut surtout pas savoir que contrairement à Jeanne Calment, Winston Churchill ou Nelson Mandela, ça n’est pas toujours possible.
Au nom de cette impossible résignation, les relents mortifères n’ont eu de cesse d’être chassés hors du quotidien des hommes, de maisons de retraites en soins palliatifs, de crémations discrètes en suicides assistés. Mais, manque de bol, ce dégoût de la mort accouche d’un monde peuplé d’infirmes et de naufragés.
Anne-Laure Boch met le doigt où ça fait mal en posant une question que nous n’avons pas envie de nous poser : celle de la place de ces handicapés dans une société qui vénère la performance à tous les niveaux. Autant préciser : elle ne se situe évidemment pas dans une perspective eugéniste qui pointerait du doigt ces nouveaux infirmes comme des parasites à éliminer. Au contraire. Elle met en évidence les contradictions d’une société, qui, tout en cherchant à prolonger la vie jusqu’à l’indignité et la déchéance, à travers des soins médicaux de plus en plus performants, exprime une demande de plus en plus pressante d’euthanasie ou de suicide assisté, pour abréger artificiellement ces invalides qu’elle a elle même fabriqués. Le survivalisme fiévreux du dernier homme qui fait de sa vie un cercle parfait bouclé par le retour de la couche culotte, a pour corollaire une aversion de plus en plus marqué pour toute déficience physique ou mentale.
L’auteur n’y va pas par quatre chemins : « Tant que l’on réanimera coûte que coûte les prématurés de huit cents grammes, que l’on vaccinera contre la grippe les nonagénaires déments, il ne faudra pas s’étonner que l’opinion considère l’euthanasie comme sa seule planche de salut. »
Le commandement nouveau « mourir dans la dignité » n’est qu’un reflet de cette aversion pour toute forme de dépendance, qui aboutit à l’idée que seule une « fin de vie » sous contrôle, décidée, choisie et préparée peut être une solution au naufrage de la vieillesse.
La mort est un droit de l’homme, vous dis-je !

*Photo: SalFalko

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