Comment verrions-nous la guerre d’Espagne sans les photos de Capa, Taro et Chim ? Certes, elle a donné naissance à des textes inoubliables, tels que Pour qui sonne le glas ? d’Ernest Hemingway, Un Testament espagnol d’Arthur Koestler, Hommage à la Catalogne de George Orwell, ou L’Espoir d’André Malraux. Mais contrairement au photographe ou au cameraman, le  journaliste ou écrivain qui commente l’événement ne va pas toujours sur les lieux ­­- l’actualité se charge de nous le rappeler. Hemingway n’a pas assisté à l’offensive désastreuse des forces républicaines au col de Navacerrada, près de Ségovie, qu’il a immortalisée dans son roman. Il n’en a connu que les photographies de Capa et Taro. Et c’est la Passionaria de Chim (David Seymour) qui lui a servi de modèle pour Pilar, pas Dolores Ibárruri.
Le bombardement du village de Guernica par l’aviation allemande, le 26 avril 1937, un jour de marché, en offre un autre exemple. Les photos de Capa au Leica et de Taro au Rolleiflex laissèrent le monde pétrifié. Et ces images dans Ce Soir, le journal de Louis Aragon, inspirèrent Picasso pour peindre son monument contre la guerre.
Les négatifs de ces célèbres photos ont ressurgi miraculeusement après soixante-dix ans dans la légendaire valise mexicaine. Il faut courir voir l’exposition La Valise mexicaine, que présente le  Musée d’art et d’Histoire du judaïsme jusqu’au 30 juin. En 1939, Robert Capa fuit Paris et confie à son ami Csiki Weisz, un autre photographe hongrois réfugié dans la capitale, trois boîtes en bois contenant des négatifs et des tirages. Celui-ci les met dans un sac et pédale vers le sud. C’est dans la valise du général Francisco Javier Aguilar Gonzalez, ambassadeur du Mexique à Vichy en 1940-1941, que les négatifs de la guerre d’Espagne traversèrent l’océan avant de refaire surface. Les boîtes contiennent les 4500 négatifs des photos de la guerre civile espagnole prises entre 1936 et 1939 par trois jeunes photoreporters qui ont inventé un métier : Robert Capa (Endre Friedmann), Gerda Taro (Gerta Porohylle), sa compagne, et Chim (Dawid Szymin/David Seymour). Un Hongrois, une Allemande, un Polonais, trois réfugiés juifs qui avaient fui le fascisme et l’antisémitisme et qui voulaient alerter le monde. Les Brigades internationales comptaient ainsi une énorme proportion de Juifs (7000 sur 35 000 volontaires) venus de toute l’Europe, des Etats-Unis et même des Bundistes (sionistes socialistes) de Palestine.
Chaque boîte est divisée en 50 casiers à la dimension des rouleaux de pellicules. Les pellicules proviennent visiblement du film cinéma 35mm découpé par les photographes et les vues numérotées à la main. Une feuille soigneusement quadrillée est collée à l’intérieur du couvercle portant l’emplacement des pellicules du coffret avec un numéro et une légende écrits à l’encre noire, indiquant le thème et le lieu. L’exposition présente également des planches de contact agrandies, des tirages originaux, des doubles pages des magazines de l’époque ­-­ et la machine à écrire Remington.
La guerre d’Espagne, antichambre et laboratoire de la Seconde Guerre mondiale, c’est, pour beaucoup d’entre nous, un soldat des milices républicaines fauché par une balle sur le front d’Andalousie : Mort d’un milicien. Quelques jours plus tard, le 23 septembre, la célèbre photo de Capa parut dans le nouveau magazine Vu. L’année suivante, Saint-Ex la commenta dans Paris-Soir, tandis qu’elle avait les honneurs d’un nouveau venu, Life. Ce symbole de la guerre d’Espagne est devenu un classique de la photo de guerre. Dans les années 70, la photo a donné lieu à controverse comme toutes les images emblématiques : était-elle posée, reconstituée ? À l’heure où Photoshop est roi, la question a de quoi faire sourire.
Cette poignée de jeunes gens qui risquaient leur vie pour donner à voir les horreurs de la guerre et réveiller les opinions publiques fixait aussi sur la pellicule la vie quotidienne des paysans, la foi et la détermination sur les visages, l’inquiétude dans les yeux des femmes, le rire d’un enfant. En reportage pour les journaux du Parti communiste français, ils voulaient dénoncer le vrai visage du fascisme et leurs photos firent le tour du monde.
« Si la photo n’est pas bonne, c’est que vous n’étiez pas assez près » disait Capa, qui fonda la prestigieuse agence Magnum en 1947 avec Henri Cartier-Bresson et David Seymour-Chim. Alors qu’elle était en reportage à Brunete, à l’ouest de Madrid, pour le journal Ce Soir, Gerda Taro trouva la mort le 25 juin 1937, heurtée par un char. Le PC organisa des funérailles populaires et un mois plus tard, Ce soir titrait un reportage illustré : « Ce que Gerda Taro a vu la veille de sa mort. » Certains pensent aujourd’hui que sa mort aurait pu être programmée par Staline.

Musée d’art et d’Histoire du Judaïsme, Hôtel St-Aignan, 71 rue du Temple, 75003 Paris. M° Rambuteau, Hôtel de Ville. Ouvert du lundi au vendredi de 11h à 18h, et le dimanche de 10h à 18h. Tarif: 9,50€ (plein) 6,50€ (réduit). Jusqu’au 30 juin. 

*Photo : Robert Capa.

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