Le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, va devoir défendre une idée qui n’est pas de lui…


 

Ainsi seront-ils douze à la table du Savoir. Des classes de CP à 12 élèves dans les réseaux d’éducation prioritaire renforcée (REP+) vont voir le jour à la rentrée. Jupiter l’avait dit… Que sa volonté soit faite, les promesses électorales tenues sont suffisamment rares pour que nous ne boudions pas notre plaisir. Admirons aussi la loyauté de Jean-Michel Blanquer qui porte cette mesure emblématique sans en avoir jamais exprimé la nécessité.

Dans L’Ecole de demain, il propose en effet de « diviser par deux la taille des classes à l’école maternelle, prioritairement en REP et REP+ ». Féru de sciences cognitives, il connaît l’importance d’assoir solidement le langage avant d’entrer dans la lecture, car déchiffrer un mot ne sert à rien s’il ne fait pas sens. Il sait que la qualité d’écoute, la concentration et la pratique du langage oral ne peuvent-être à la hauteur de l’enjeu dans des classes de 30 élèves… Mais, entre ceux qui pensent – comme Xavier Darcos – que l’on n’a pas besoin de bac +5 pour changer des couches et ceux qui ont contribué, récemment, à cultiver l’idée d’une maternelle où tout ne doit être que jeu et plaisir, l’allègement des effectifs sur ce niveau n’est pas vendeur. Le produit d’appel « CP à 12 » est plus vendeur, le voici donc en tête de gondole. Mais Emmanuel Macron a-t-il mesuré les risques d’un tel choix commercial ?

Un palliatif, une perte de temps ?

Tout d’abord, en cas de réussite de l’entreprise, cela constituera un acte de propagande par le fait. Un lien direct entre résultats des élèves et taux d’encadrement sera démontré. Dès lors, comment faire accepter aux familles des quartiers voisins, guère plus favorisés mais hors zone REP, de ne pas avoir la même chance ? Plus largement, dans cette France oubliée de nos dirigeants qui pensent que l’air pur et la verdure tiennent lieu de richesse, comment les parents accepteront-ils que leur progéniture fasse leur CP dans un triple niveau à 27 ? Et que dire de ces enfants fragiles dont la scolarité s’effectue sans l’aide des Réseaux d’Aides spécialisées aux Elèves en difficulté (R.A.S.E.D.)1 détruits par la gestion comptable et jamais reconstitués, sur des territoires où l’aide médico-sociale extérieure fait défaut ? Arrivera-t-on longtemps à faire croire que l’enseignant peut porter l’attention nécessaire à chacun quand il jongle, sans formation spécifique ni aide spécialisée, avec des profils d’élèves de plus en plus complexes, dont certains relèvent officiellement d’un institut spécialisé où il n’y a plus de place ? Il sera alors légitime que ces parents, que le ministre souhaite impliquer fortement dans la gestion de la chose scolaire, lui réclament eux aussi des moyens humains adaptés au contexte territorial particulier de leur secteur.

En cas d’échec de l’opération « CP à 12 », la chose ne sera pas plus simple : si les effectifs ne font rien à l’affaire, la vérité sera ailleurs… Il faudra alors oser affronter cet impensé de l’échec scolaire en banlieue : le conflit de loyauté chez ces enfants tiraillés entre le monde de l’école et celui de la famille. Des questions remonteront à la surface. Est-il si facile d’accepter l’autorité d’une maîtresse en jupe crayon et cheveux au vent quand vos références féminines masquent leur corps au nom de la pudeur ? Que se passe-t-il dans la tête d’un enfant de CE1 qui vous dit « Maîtresse, là, je chante avec toi, mais bientôt je ne pourrai plus, c’est haram. » ? Que dire à ces garçons de CM2 qui nomment le vocabulaire soutenu « mots de filles » ? Peut-on réellement s’approprier la langue française lorsqu’elle n’existe pour vous qu’à l’école et ne s’incarne jamais dans votre vie familiale ? Si l’opération « CP à 12 » échoue, cela révèlera une fracture culturelle plus profonde qu’on ne le pense, qui ne se limite pas à un problème cultuel modulable par une application stricte de la laïcité. On mesurera qu’entrer dans un savoir nécessite d’y être accueilli mais aussi de vouloir en franchir le seuil. Un vertige nous saisira alors.