Face à la crise des migrants, la parole du pape aurait pu être un aiguillon, pour nous éviter de nous endormir dans une indifférence égoïste sous prétexte de sécurité, et nous rappeler à notre devoir d’humanité.

Diviniser l’immigré au détriment de l’autochtone

Mais hélas ! Ses dernières prises de position relèvent d’avantage de l’appel au suicide collectif que de l’injonction de solidarité. Il n’est plus question d’offrir l’asile à des réfugiés et de les accueillir dignement jusqu’à ce qu’ils puissent retourner chez eux dans des conditions décentes, mais d’aller chercher tous les habitants d’Afrique et du Moyen-Orient pour leur offrir de vivre chez nous sans leur demander le moindre effort d’intégration.

Qu’on en juge :

« Le statut migratoire ne devrait pas limiter l’accès à l’assistance sanitaire nationale et aux systèmes de pension »

« En favorisant le regroupement familial – y compris des grands-parents, des frères et sœurs et des petits-enfants – sans jamais le soumettre à des capacités économiques. »

« Intégrer se place sur le plan des opportunités d’enrichissement interculturel général du fait de la présence de migrants et de réfugiés. »

« L’intégration n’est pas une assimilation, qui conduit à supprimer ou à oublier sa propre identité culturelle. »

« Offre de citoyenneté dissociée des capacités économiques et linguistiques »

Dès le début, le ton est donné : « Tout immigré qui frappe à notre porte est une occasion de rencontre avec Jésus Christ, qui s’identifie à l’étranger de toute époque accueilli ou rejeté. »

Il ne s’agit pas seulement de faire primer l’aide à la personne humaine sur les intérêts collectifs et les Etats, ni d’exiger solidarité et compassion, mais de diviniser l’immigré au détriment de l’autochtone. Il n’est plus question de rencontre fraternelle, mais de soumission totale de l’un aux intérêts de l’autre.

Qu’on est loin de Kamel Daoud !

Inutiles à forces d’être excessives, ces propositions ont certainement permis à Jorge Bergoglio de se défouler, mais n’aideront personne à mettre en place des solutions viables à la crise migratoire. Il est pourtant urgent de concilier l’aide indispensable aux migrants, avec la protection tout aussi légitime des populations qui les accueillent et de leur civilisation.

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Il s’agit certes d’un équilibre difficile, tant sur le plan de l’éthique que de la géostratégie. Mais abandonner cette nécessaire exigence pour se complaire dans une supériorité morale purement théorique est indigne de l’Église. Il y a quelque chose d’un lâche abandon dans ce choix d’un confort intellectuel facile. Et il y a du mépris dans cette injonction faite aux gouvernants d’imposer à leurs peuples la destruction volontaire de leur culture.

Car le pape ne nous appelle plus à tendre la main à nos frères humains dans la détresse, mais à donner les clefs de la maison à des inconnus et à leur confier nos enfants sans prendre la moindre précaution. Ne nous y trompons pas. La dimension économique n’est pas la plus importante dans la question des flux migratoires. Le véritable enjeu est de donner le droit de vote à des millions de personnes dont les valeurs sont radicalement différentes des nôtres, en renonçant du simple fait de leur nombre à accueillir parmi nous des individus, au profit de groupes massifs et constitués.

Qu’on est loin, hélas, de la lucidité et du courage d’un Kamel Daoud ! Écrites après les agressions sexuelles massives de Cologne, ses observations ont pourtant une portée bien plus générale. Il critique aussi bien les « fantasmes d’invasion » que « l’angélisme ». Du côté des immigrés, estime-t-il, « on ne comprend pas encore que l’asile n’est pas seulement avoir des “papiers” mais accepter le contrat social d’une modernité » ; du côté des pays d’accueil, « cela pose le problème des “valeurs” à partager, à imposer, à défendre et à faire comprendre. Cela pose le problème de la responsabilité après l’accueil et qu’il faut assumer ».

Babylone va tomber

Comme l’écrit très justement André Versaille, est-il vraiment si choquant de dire qu’un travail d’initiation à la mentalité européenne est à faire pour les nouveaux arrivants, et que ce travail suppose du temps, des efforts réciproques et de la fermeté de la part des pays d’accueil ?

Les propositions du Pape, si elles étaient appliquées, reviendraient à abolir brutalement les frontières, la distinction entre citoyens et résidents, et à mettre toutes les cultures sur le même plan. Cela peut sembler une utopie de retour à l’ère mythique d’avant Babel, mais dans la réalité cela se traduirait, malheureusement, par un chaos généralisé. A force de relativisme moral et de multiculturalisme, on ne ferait que récréer au sein même de chaque pays les frontières que l’on prétend abolir entre eux. Loin de permettre aux réfugiés de se réfugier où que ce soit, il s’agirait d’importer ce qu’ils tentent de fuir.

Pourtant, « le berger mercenaire n’est pas le pasteur, les brebis ne sont pas à lui : s’il voit venir le loup, il abandonne les brebis et s’enfuit ; le loup s’en empare et les disperse. Ce berger n’est qu’un mercenaire, et les brebis ne comptent pas vraiment pour lui. » (Jean 10, 11-13).

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Le vicaire du Christ, le successeur du Bon Pasteur, ne devrait-il pas chercher à distinguer les brebis cherchant un refuge des loups déguisés, au lieu d’ouvrir sans distinction la porte de la bergerie ?

Il n’est pas certain que Jorge Bergoglio soit naïf au point d’ignorer tout cela. Certes, sa vision du monde s’est forgée en Amérique du Sud, où la situation est radicalement différente de celle de l’Europe. Il a maintenant plus de 80 ans, et même si rien ne permet de douter de sa vive intelligence, il est peu probable qu’il soit encore capable d’appréhender des situations avec un regard neuf, sans être excessivement influencé par ses expériences passées.

L’Occident connaîtra la paix en acquiesçant à sa propre destruction

Cependant, il y a dans ses déclarations une cohérence profonde, et qui n’a rien de rassurant.

La vision de la crise migratoire par le pape doit être mise en relation avec sa doctrine de la non-violence, maintes fois répétée. Il ne s’agit pas seulement de refuser toute forme de « guerre sainte », toute justification divine du meurtre, mais de s’opposer à toute violence même dans la conduite des nations et des contingences humaines. Pour François « la guerre n’est jamais nécessaire, ni inévitable. » Jamais. Plutôt Munich que la Résistance.

Le projet du pape pour la chrétienté est très clair : « Jésus a tracé la voie de la non-violence, qu’il a parcourue jusqu’au bout, jusqu’à la croix, par laquelle il a réalisé la paix et détruit l’inimitié. »

C’est dit. L’Occident connaîtra la fin des conflits et la paix en acquiesçant à sa propre destruction. La paix dans la mort. Le calme reposant du néant.

Un choix caricatural entre l’égoïsme et le martyr

Oh, bien sûr, pour l’Église la croix n’est que le prélude à la Résurrection. Peut-être François espère-t-il une renaissance miraculeuse de la chrétienté ? Hélas ! Tendre l’autre joue aboutit plus souvent à encourager les agresseurs qu’à les faire réfléchir. Un Occident crucifié ne ferait que mourir, et même si de belles choses finissaient par naître de ses ruines, la souffrance des générations qui vivraient la période d’anarchie préalable n’en serait pas moins grande.

Le pape est dans son rôle lorsqu’il nous rappelle que les enfants des migrants sont avant tout des enfants, aussi innocents que les nôtres. Mais de quel droit ose-t-il nous demander de créer les conditions d’un chaos généralisé et d’y abandonner tous ces enfants, les nôtres comme ceux que nous accueillons ?

On a beaucoup appelé les musulmans à prendre leurs distances face aux excès de leurs croyances. C’est au tour des catholiques de faire preuve d’esprit critique vis-à-vis de leur religion, et de sens des responsabilités. Après deux millénaires d’histoire, de culture, d’errements mais aussi de grandeur, de foisonnement intellectuel et de foi, n’ont-ils vraiment rien d’autre à proposer qu’un choix caricatural entre l’égoïsme et le martyr ?