En voilà un ministre qu’il est fort ! Le résident de l’Intérieur, Christophe Castaner, est tellement efficace qu’il a réussi à compter les manifestants du samedi 24 novembre au gilet jaune près: 106 301, exactement !


Admirable Christophe Castaner ! Je crois que dans toute l’histoire de la République, nous n’aurons jamais vu une telle précision pour dénombrer des manifestants. Il y aurait eu, samedi, 106 301 gilets jaunes à travers la France. Oui, oui, à l’unité près : 106 301.

Une remarque préalable, d’abord. Les gilets jaunes ont au moins un avantage pour le ministère de l’Intérieur, c’est que les organisateurs ne vont pas donner leurs chiffres à eux. Pour une raison simple, c’est qu’il n’y a pas vraiment d’organisateurs chez les gilets jaunes. Ils pourraient demander à la CGT mais voilà, comme il n’y a pas d’organisateurs justement, on retrouve par exemple des gilets jaunes qui se fritent avec la Cégète des Douanes qui a eu du mal, et on la comprend, à digérer les conditions dans lesquelles  ces braves gens ont balancé six migrants à la gendarmerie. Le syndicat a porté plainte pour injure, diffamation et incitation à la haine raciale. Et pourtant, comme tout est compliqué, du côté des gilets jaunes de Calais, on a trouvé plus utile de fraterniser avec les dockers de la même CGT qui ont voté une motion de soutien au mouvement.

Castaner de la guerre

Pour en revenir à notre comptage castanérien qui a la précision d’une horloge atomique,  le mépris des fameux corps intermédiaires dans cette histoire a au moins l’avantage d’éviter les grands écarts de chiffres, toujours un peu ridicules. En général, cela pouvait facilement aller du simple au quadruple, voire plus. Les manifestants accusaient la police de minorer pour réduire une manif à un épiphénomène et l’Intérieur priait instamment ses fonctionnaires de ne jamais atteindre un chiffre trop élevé pour que la presse ne parle pas d’une marée humaine.

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Mais tout de même, parvenir à tomber sur un nombre aussi précis que 106 301, il faut saluer l’exploit. Castaner est presque aussi bon que les profs qui parviennent au décompte exact des élèves dans un bus au retour d’une sortie scolaire. Comme je doute qu’il ait fait l’appel à chaque rond point, à chaque péage, devant chaque supermarché, il a peut-être mis au point une arme secrète, des genres de superdrones sensibles à la couleur jaune fluo.

Forcément, on a envie de savoir qui pouvait bien être le cent six mille trois cent unième gilet jaune de ce 24 novembre ? Un homme ? Une femme ? Un enfant ? Un bonobo ?

Ceci n’est pas un gilet jaune

Et d’où venait-il ou elle ? Pourquoi il ou elle était là ? On peut essayer de procéder par élimination. D’un point de vue partisan, par exemple, on écartera la possibilité d’un électeur ou d’une électrice macroniste. Ou alors un déçu. C’est vrai qu’il y en a. De plus en plus même, si l’on en juge par les sondages. Je ne parle pas d’un électeur ponctuel comme l’électeur de gauche ou de droite qui aurait voté Macron pour faire barrage à Marine Le Pen. Ceux-là, Macron a beau les avoir comptés avec une mauvaise foi assez époustouflante comme des citoyens acquis à son programme, ils avaient voté pour lui en ronchonnant. Préférer Macron à Le Pen, pour eux, ce n’était pas être macroniste, c’était juste ne pas être lepéniste, ce qui représente tout de même une sacrée nuance.

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On peut aussi éliminer, sauf souci pédagogique et héroïque, la possibilité que ce cent six mille trois cent unième gilet jaune ait été écologiste. Un courageux qui aurait tenté d’expliquer, malgré le brouillage gouvernemental assez réussi, que la transition écologique n’était qu’un prétexte pour faire rentrer des sous dans les caisses vidées par les cadeaux fiscaux aux plus riches au début du quinquennat et la mollesse distraite avec laquelle ce gouvernement s’attaque à l’évasion ou l’optimisation, suivez mon regard vers Total qui ne paie pratiquement pas d’impôts en France ou Carlos Ghosn qui médite allongé sur un tatami carcéral sur l’ingratitude des gagne-petit.

Matricule 106 301, au rapport !

Alors, dis-moi, qui es-tu, cent six mille trois cent unième gilet jaune ? Un garagiste épuisé de Montargis, une infirmière à domicile de Marvejols, une caissière à temps partiel imposé d’un Carrefour toulousain, un des derniers représentants en parapluie, façon Jean-Pierre Marielle dans Les Galettes de Pont-Aven, qui a remplacé la peinture des paires de fesses et les auberges de campagne par le vote RN et les nuits en Campanile périurbains, un auto-entrepreneur en scoutère qui livre des sushis à 22h à des couples d’avocats d’affaires LREM qui sont rentrés tard dans leur loft de l’hypercentre bordelais ?

Ce n’est pas pour dire, mais tu es forcément repéré. Tu n’échapperas pas à l’œil dans le ciel. A ta place, même, je me rendrais avant qu’il ne soit trop par parce que, l’air de rien, sous le règne de l’état d’urgence, 106 301, ça a vite fait de se transformer en numéro de matricule dans un cul de basse-fosse…

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