Résumer son œuvre au Dernier Tango à Paris, qui plus est pour des raisons extra-cinématographiques, est un moyen d’oublier la beauté subversive de son cinéma.


Nous aimions tout chez Bertolucci, et surtout ses contradictions. L’amour comme pulsion de mort mais aussi comme utopie sexuelle et politique. La culpabilité d’une appartenance de classe articulée au désir jamais démenti de révolution (Prima della Rivoluzione). La nostalgie du monde d’avant et la foi dans celui d’après (1900).

Bertolucci, le génie contradictoire

Il faudrait ici dire, par les temps moraux qui sont les nôtres, un mot de ce qu’a subi Maria Schneider pendant Le Dernier tango à Paris. On aurait presque honte de préciser qu’il s’agit d’abord d’un grand film sur le désespoir. Celui de se rendre compte que le sexe n’a jamais apporté aucune rédemption. Parce que le sexe n’est pas fait pour ça. Il est certain que le film est moins clipesque que Neuf semaines et demi et que le travail du négatif y est un peu plus déstabilisant que dans le très débile Cinquante nuances de Grey. La preuve, Neuf semaines et demi ou Cinquante nuances de Grey n’ont jamais provoqué de blagues salaces inlassablement répétées pendant des décennies par la grande Internationale des beaufs en goguette qui ont retenu du Dernier Tango une histoire de beurre. C’est que le rire garanti à 100% de matière grasse a toujours été le mécanisme de défense favori de la bêtise angoissée.

Mais maintenant, on ne rigole plus avec Le dernier tango et Maria Schneider : des esprits nobles se sont déjà chargés du procès en sorcellerie, inquisiteurs impitoyables, surtout avec les artistes, et si possible plus de quarante cinq ans après les faits, – c’est toujours moins risqué : on accuse, on parle de tâche indélébile, de viol, de vie détruite et on peut parier qu’il en ira de même avec la nécro de Polanski, le jour venu. Quand les considérations morales servent à juger les œuvres du passé à l’aune des commandements du présent, on peut être sûr que l’on va commencer à ravager les bibliothèques, les musées et, il n’y a pas de raison, les cinémathèques.

En 2003, Les Innocents passaient crème

On rappellera, pour notre part, que nous sommes aussi choqués par le viol de Maria Schneider mais on rappellera aussi que le dernier film de Bertolucci qu’on ait vu au cinéma a été Les Innocents, en 2003 avec trois sublimes jeunes acteurs, alors insolents de beauté : Eva Green, Louis Garrel et Michaël Pitt.

Il n’y avait eu à l’époque aucune mise en accusation de Bertolucci, alors que le film joue de manière souvent explicite sur l’inceste, le triolisme, la bisexualité et que le cinéaste faisait lui-même la comparaison entre les deux : « Aujourd’hui, le sexe dans mon film Les Innocents ne provoque aucune discussion, même s’il y a plus de fluides (urine, sperme, sang) que dans Le Dernier Tango. Ça passe sans problèmes. C’est une vision de l’érotisme plus joyeuse qu’à l’époque, ni dramatique ni morbide. »

Quinze ans ont passé, Bertolucci est mort et finalement, il s’est trompé : c’est le sombre Dernier Tango sur les impasses du désir qui était prophétique de notre temps et pas les lumineux Innocents, sur l’amour, la révolution et, bien sûr, le cinéma.

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