Le gouvernement a bien mérité un mouvement social. Mais les gilets jaunes ont les défauts de leurs qualités : spontanéisme, absence de structure et de conscience de classe. À la gauche de faire son travail !


Bon, on fait quoi avec les gilets jaunes ? Parce qu’on est tout de même un petit peu embêté, à gauche. « Le rebelle vit dans la population comme un poisson dans l’eau », disait Mao dans Le Petit Livre Rouge. Mais Mao, c’était avant les réseaux sociaux. Voir l’arrogance de la Macronie complètement désemparée devant cette jacquerie fiscale, évidemment, cela fait du bien. On a envie de dire aux gens : « Allez-y, ne lâchez-rien. On vous fait vivre dans une précarité accrue, dans des zones périphériques, éloignées de tout. Même avec deux salaires, quand vous avez la chance de travailler, vous n’y arrivez pas, ou si peu. La vie se résume à essayer de remplir réservoirs et caddies pour toute la famille. Il n’est plus question de vacances, de loisirs, de culture. En plus vous subissez le mépris de classe d’une droite décomplexée et d’une certaine gauche embourgeoisée qui n’a plus de gauche que le nom. »

Le macronisme, stade suprême du poujadisme

Mais quelque chose bloque un peu. Et pas seulement des ronds points. Ce qui bloque, c’est l’impression diffuse qu’il est dommage que cette colère populaire n’ait pas pris, ou pas assez, au moment des grandes manifs contre la Loi Travail, pas plus qu’elle ne s’est cristallisée autour de la grève historique de la SNCF du printemps dernier. Pourtant, si on avait réussi à faire reculer Valls sur la loi El Khomri et Macron sur la SNCF, si on avait pu transformer ces victoires en réflexion globale sur la répartition des richesses et la nécessité de développer le train qui reste le moyen le moins polluant de se déplacer, les gilets jaunes qui ont été les premières victimes de ces politiques, ne seraient pas descendus dans la rue, poussé par une colère légitime mais incontrôlée et incontrôlable, hors des syndicats et des partis qui ont surement des défauts mais au moins auraient évité à certains barrages qu’on force une femme à se dévoiler, qu’on insulte un élu homosexuel ou des jeunes filles noires. On peut d’ailleurs remercier le macronisme qui n’a eu de cesse de discréditer « la vieille politique » et les « syndicats archaïques ». Je ne sais pas si le mouvement des gilets jaunes est néo-poujadiste comme le disent certains commentateurs, mais ce qui est sûr, c’est que le macronisme est un poujadisme 2.0 qui a voulu se présenter comme nouveau en voulant faire sortir du paysage tout ce qu’il y avait entre lui et l’extrême droite.

Défiance sans conscience…

Le problème, à vrai dire, c’est toujours celui de la conscience de classe. Se révolter pour le prix du diesel, c’est quand même se révolter pour le droit de mourir d’un cancer aux particules fines et de faire vivre nos enfants dans un monde réchauffé où des catastrophes démentes, comme les actuels incendies en Californie, deviendront monnaie courante. Il est vrai que le gouvernement, avec cynisme, nous explique que c’est pour l’écologie. Bien entendu que l’écologie est une cause essentielle, vitale même. Raison de plus pour ne pas s’en servir comme d’un paravent. Quand Macron et Philippe, et même Rugy, l’homme qui est à l’écologie ce que Don Juan est à la fidélité conjugale, parlent de fiscalité verte, non seulement ils prennent les gens pour des billes mais encore plus grave, ils discréditent l’urgence environnementale et la font passer aux yeux des gilets jaunes pour une préoccupation de bobo aisé des centres-villes, coupé des réalités, qui veut des pistes cyclables en semaine et des marchés bio le dimanche.

L’écologie n’est pas l’ennemie du peuple

Evidemment, c’est faux. Encore faut-il que la gauche de la gauche, et en particulier les communistes, fassent ce qu’ils ont toujours fait : comprendre et expliquer, jouer sur l’intelligence collective et non sur les réflexes populistes. Transformer une colère légitime mais dangereuse en un vrai mouvement social. Expliquer que l’écologie, brandie par le gouvernement, n’est pas la cause de leur malheur aujourd’hui pas plus que ne l’était l’immigré hier. Qu’aucun bouc émissaire n’est à chercher, qu’il s’agit avant tout, quand on se retrouve paupérisé et précarisé à ce point, de l’éternel problème de la redistribution des richesses, de l’équilibre entre la rémunération du travail et celle du capital.

Une étincelle peut mettre le feu à toute la plaine, disait encore Mao. Oui, mais après, encore faut-il contrôler l’incendie. Et si possible mieux qu’en Californie.

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