Élu président à la suite d’étonnants concours de circonstances, Emmanuel Macron paye son inexpérience de la politique. Loin de survoler la politique nationale, comme sa fonction l’exige, il s’expose trop et fait les erreurs d’un parfait technocrate.


Dans de précédentes versions de leur remarquable ouvrage intitulé La Constitution, introduite et commentée par Guy Carcassonne et Marc Guillaume1, au chapitre relatif à l’élection au suffrage universel du président de la République, les auteurs faisaient cette observation, dont la réalité semblait éternelle : « Les Français ont [en la matière] fait preuve de leur sagacité. Ils ont bien établi deux règles. Règle n°1 : le premier tour provoque toujours une surprise et le second jamais. […] Règle n°2 : pour gagner, être parfaitement connu des Français est insuffisant mais nécessaire. […] Un possible vainqueur n’émerge pas en quelques mois. Il y faut des années, de la présence, au point d’appartenir au paysage familier des électeurs. Ceux-ci veulent avoir le sentiment, même erroné, de très bien connaître celui qu’ils vont choisir, de conjurer le risque de voir un candidat se révéler, une fois élu, tout autre qu’ils l’avaient imaginé. Risquer de surprendre, même heureusement, semble un handicap difficilement surmontable. » Dans la quatorzième et dernière version, un passage vient corriger, loyalement, cette première observation : « L’élection présidentielle de 2017 a confirmé la première de ces deux règles, et infirmé la seconde. […] Cette seconde règle a ainsi fonctionné à rebours. »

Macron est une révolution

Un peu plus haut, les auteurs observaient, avec justesse, que si notre système « pèche, ce n’est pas par la concentration du pouvoir entre les mains du principal responsable de l’exécutif – non seulement cela n’est pas propre à notre pays, mais en plus c’est, sous réserves de précautions appropriées, une condition de la modernité démocratique -, ce serait plutôt par l’inconvénient qu’il peut y avoir, dans une France imprégnée d’histoire, à faire coexister dans la même personne le symbole et la force, l’incarnation intemporelle de la Nation et celle temporelle du pouvoir, l’attachement affectif à la figure de l’unité et l’adhésion politique à des divisions assumées. Les autres régimes ont dissocié ces deux rôles, que le nôtre confond. »

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Ce que nous avons récemment vécu, avec l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, constitue donc bien, de facto, une révolution institutionnelle. L’expliquer phénoménologiquement est une tout autre affaire. Il serait sans doute plus adéquat de parler en la matière de pratique socio-politiquement installée, plutôt que de « règle ». Mais on doit admettre en effet, à partir du constat de réalité, la généralisation du fait capital, devenu quasi-institutionnel, qu’il faut être un politique bien connu, ou estimé tel, pour pouvoir accéder à la fonction suprême de l’Etat. Ce principe s’est même avéré actif dans le cas d’un homme à la réputation de faiblesse et au taux initial de considération populaire particulièrement bas : notre précédent président. Propos publics indécents, recul devant les évidences les plus criantes et les risques les plus extrêmes, égotisme incontrôlé poussant aux déclarations régulières et irresponsables à des journalistes, visite personnelle de compassion à un simulateur hospitalisé, vie privée étalée aux yeux de tous, etc. D’une façon certaine, ces élections successives et assez désespérantes du « moins pire » des candidats, toujours dans le cadre des partis traditionnels, ont joué un rôle déterminant dans le désir populaire, plus ou moins conscient, d’élire un homme jeune, intelligent et dynamique, et à peu près inconnu.

Macron n’est pas un homme politique

Après ces décennies d’impuissance, dues à une cascade de présidents assez médiocres ou ayant manqué de courage, assez incapables d’ailleurs de saisir combien, à ce niveau de responsabilité, « noblesse oblige », il fallait impérativement du sang neuf, et enfin une politique ambitieuse, digne du passé et des valeurs fondamentales de notre pays. Preuve d’ailleurs de la foi en l’avenir qui anime encore notre vieille nation, du courage qui la maintient en vie !

Mais la dernière élection présidentielle s’est révélée être un jeu de dupes. Primaires lourdes, absurdes et contre-productives, campagne médiatico-judiciaire rendant le candidat favori hors d’état de se présenter au deuxième tour de l’élection, opposant finalement la tenante d’un parti rejeté par une proportion majoritaire de l’électorat et un homme fort jeune, brillant et sûr de lui, auquel beaucoup trouvaient du charme, et qui promettait avec ferveur et enthousiasme que le temps était venu pour tous de « penser printemps » !

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C’est à ce dernier, comme on pouvait le prévoir, qu’est allée la faveur populaire. Certes, on avait négligé le fait qu’il avait simplement été secrétaire général-adjoint à l’Élysée, puis en 2014 le ministre de l’Économie de François Hollande et que, d’une façon assez naturelle, se trouvant sans véritable expérience concrète de la politique, dans sa brutale réalité, celle-ci lui était passablement étrangère. La vie politique, ses exigences, ses risques, ses violences, il ne connaissait pas vraiment. Les dialogues avec les citoyens, les décisions si difficiles à prendre, la psychologie des populations, leurs craintes, les éprouvants comptes à rendre dans une démocratie, les procès permanents et fréquemment injustes faits aux exécutifs ; les attentes aussi, notamment le profond besoin d’un pouvoir équitable mais fort et de la fixation d’un cap clair et convaincant, etc. : il ne pouvait pas savoir ce que c’était, et il serait injuste de le lui reprocher.

Le chef ne s’occupe pas des affaires secondaires

Mais on ressent un véritable malaise, et je dois le dire pour moi, une sorte de compassion, à observer notre président, presque toujours, s’égarer dans des dialogues improbables, inutiles, voire dangereux à bien des titres, avec tels ou tels manifestants ou tels simples contradicteurs, au gré de rencontres plus ou moins aléatoires, et pauvrement signifiantes.

Nos institutions dispensent pratiquement le chef de l’Etat de tout compte à rendre, comme d’ailleurs de toute peine – sauf situation vraiment exceptionnelle. Il est donc bien, à proprement parler, juridiquement quasi « irresponsable », dans le cadre de ses fonctions – ce qui rend d’ailleurs sa tâche encore plus redoutable ! Et il faut l’observer : De Gaulle lui-même, dont l’autorité sur le pays a été immense, appliquait la devise latine « De minimis non curat praetor », le chef ne s’occupe pas des affaires secondaires ; il garde du recul, celui qui impose le respect spontané de la population, et donne à toute décision une dignité et une puissance immanentes. Ses Premiers ministres, pour la plupart de véritables personnalités, et quels qu’aient été l’admiration et le respect qu’ils lui portaient, bénéficiaient d’une marge d’autonomie largement supérieure à celle dont dispose l’actuel, Edouard Philippe, pourtant homme distingué, loyal et compétent. C’est un dysfonctionnement grave, dû il est vrai en large partie au passage du septennat au quinquennat, conçu et réalisé sans la moindre réflexion sérieuse, chez nos politiques, quant à son effet, capital, sur l’équilibre et l’harmonie de nos institutions.

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Si je pouvais ici me permettre de modestement donner un conseil d’ancien au jeune et talentueux président de la France, ce serait de méditer le magnifique compliment que, dans ses Mémoires, Commynes faisait du roi Louis XI : il avait en permanence, écrit-il, « la parole bien à son commandement » – ce qui va évidemment bien au-delà de l’excellence de l’expression. En effet, la responsabilité institutionnelle impliquant la charge politique et morale d’une nation impose un puissant sinon un total contrôle de soi – comportement et propos. Une phrase prononcée en toute spontanéité peut avoir un impact négatif étonnant, un mot maladroit à l’adresse de qui vous fait confiance risque de produire des effets ravageurs… En un sens, Emmanuel Macron paie actuellement dans l’opinion, et devrait encore payer, le prix de ses nombreux propos, largement contre-productifs et clairement inférieurs à sa fonction, et qui ont laissé bien plus de traces et de blessures dans l’esprit public qu’il ne pourrait le penser.

Les travers du parfait technocrate

Bref, notre pays, rompant avec la « règle » relevée par nos deux constitutionnalistes, a pensé renouveler son univers politique délétère en élisant un homme jeune et neuf, entreprenant. Mais il est passé ipso facto de la politique, fût-elle bien médiocre, à la technocratie, couplée à un libéralisme prononcé, et à tout ce qu’ils comportent généralement – certitude d’avoir raison contre les ignorants, dédain inconscient des plus défavorisés, empathie défaillante envers les personnes et groupes humains, incompréhension du besoin populaire de sécurité et de dignité, valorisation systématique de l’immigration… Que cet homme dont le cerveau fonctionne à merveille – on l’a constaté avec admiration dans son débat contre Marine Le Pen -, en vienne à établir un étonnant parallèle entre la situation politique actuelle et celle des années 1930, et surtout sans paraître percevoir le véritable danger, majeur quant à lui, et que lui avait clairement exposé Gérard Collomb, celui de l’islamisme conquérant, relève soit d’une dégradation inquiétante de sa perception du réel, donc de son jugement, soit d’une volonté consciente et intéressée de refuser de considérer ce réel, de le prendre en compte. Je pencherais volontiers pour cette deuxième hypothèse, en ce qu’elle laisse malgré tout l’avenir ouvert à des changements réalistes et positifs, dans sa manière donc de penser le réel, et surtout de vivre et d’assumer sa fonction. Les crises éprouvantes qu’il traverse peuvent également l’aider puissamment dans ce sens.

Rentre en toi-même, Macron…

Ces changements-là seuls pourraient faire que le malentendu originel qui a fait élire Emmanuel Macron à la présidence de la République entre de fait dans la logique des visées réelles de tous ceux qui l’ont élu à cette fonction. Car cela signifierait qu’il aura saisi, sur le plan humain comme sur le plan politique, quels sont effectivement ses missions et ses devoirs, subordonnés à la nécessaire sacralité du prince, et qu’il veillera avec haute conscience et humilité à les réaliser. C’est donc d’abord à lui-même qu’en vue de sa transformation profonde son intelligence doit s’appliquer ! Ainsi donc, et proposé ici avec une sincère déférence, qu’il parvienne sincèrement à se dire, avec cette simplicité sœur de la grandeur : « Rentre en toi-même, Octave… »2

Ce serait cela même, pour notre chef d’Etat, et donc pour notre nation, en revenir à nos fondamentaux politiques, dans la compréhension du réel singulier actuel, et au sein d’une vraie liberté. L’enjeu en est, à tous égards, monumental.

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