On peut détester Bertrand Cantat mais on doit respecter le droit. Du point de vue de la justice, le chanteur a payé son crime. Tenter de faire annuler ses concerts, c’est contester la justice.


Durant le second débat télévisé de 1988 entre George Bush (père) et Michael Dukakis, le présentateur Bernard Shaw posa au gouverneur du Massachusetts une question quelque peu provocante : « Si Kitty Dukakis était violée et tuée, seriez-vous favorable à une sentence de mort irrévocable pour le meurtrier ? »

C’était l’occasion ou jamais pour le candidat démocrate d’expliquer la différence entre la Justice et la vengeance. Au lieu de cela, il s’enferra dans des positions de principe qui certes lui faisaient honneur, mais qui ouvrirent un boulevard au candidat républicain, élu quelques jours plus tard avec une écrasante avance.

Bertrand Cantat, 1964-2018

J’ai pensé à cette scène en voyant, il y a quelques jours, Bernard Cantat se faire lyncher à Grenoble par une foule en délire — et s’en tirer parce que les responsables de la sécurité le protégèrent. Le concert qu’il devait donner a été annulé — et tous ceux prévus cet été : Cantat est professionnellement mort — et humainement aussi. Né en 1964, tué en flagrant délire par le tribunal de l’opinion publique en mars 2018.

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Je me fiche de Bertrand Cantat, et Noir désir n’a jamais été ma tasse de thé. Mais la scène est en soi répugnante. Voilà un homme qui, quelles que soient notre opinion sur la mort de Marie Trintignant et la réputation de violence que se traîne le chanteur, a accompli l’intégralité de sa peine, prononcée par un tribunal lituanien (eux aussi s’en contrefichent, de Cantat) pour coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner. Huit ans, dont il a fait l’essentiel en prison, puis en liberté conditionnelle sous étroite surveillance — selon la loi. Mais peu importe aux manifestantes qui souhaitent accrocher son scalp à leur ceinture. Qu’elles appellent au boycott de ses concerts, passe encore. Qu’elles veuillent sa mort… Qu’elles le traitent d’assassin…

Si Jacqueline Sauvage était un homme…

Assassin. Un qualificatif qui convient bien à Jacqueline Sauvage, parce que c’est la raison pour laquelle deux jurys populaires successifs l’ont condamnée à 10 ans de prison — qu’elle n’a pas faits parce que la rue est désormais la fabrique du Droit.

Ce serait une femme qui aurait tué son compagnon dans une crise de colère, aurait-elle droit, une décennie plus tard, au même déchaînement de haine recuite ? Jacqueline Sauvage serait un homme, aurait-elle eu droit, de la part de François Hollande, à la même mansuétude ? Qu’est-ce que c’est que cette justice à géométrie variable ? 123 femmes en 2016 tuées par leur compagnon, certes. Mais 34 hommes tués par leur compagne la même année, et dont personne ne parle. Des femmes violentes, cela existe, et bien plus souvent qu’on ne croit.

Il n’y a pas de « droit à la vengeance », mais…

Philippe Laflaquière, le juge qui a fait libérer Cantat, a exprimé sur France Info son inquiétude sur ce tribunal de la rue qui tend à se substituer à la justice des tribunaux — suspectés d’obéir à des pressions diverses dès que l’accusé est connu, alors que l’on pourrait aussi bien dire le contraire. Françoise Nyssen, ministre de la Culture, a déclaré : « Bertrand Cantat a été jugé, il a le droit de vivre sa vie » — ajoutant que son ministère n’avait pas à intervenir dans la programmation des salles de spectacle. Régis de Castelnau, avocat, a tenté d’analyser le scandale que constitue la justice selon Twitter… Rien n’y fait. Et d’aucunes de souhaiter que Cantat meure — quitte à y mettre la main.

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Qu’on me comprenne bien. Si demain Nadine Trintignant tue Cantat en lui tirant dans le ventre le chargeur entier d’un Glock 17, je ne la blâmerai pas : il n’y a pas de « droit à la vengeance » (les deux termes sont incompatibles, qu’on se le dise), mais…

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