Une fois encore invité d’honneur de l’émission de Laurent Ruquier, Edwy Plenel était samedi dans « On n’est pas couché » pour fêter les 10 ans de Mediapart et nous faire prendre conscience des services qu’il nous rend. On dit merci qui ?


Comme tous les « samedis soir sur la terre », comme le chante Francis Cabrel, nombre de Français sont sortis samedi soir pour s’aimer ou pour boire jusqu’à plus soif. En cette soirée de la Saint-Patrick, la consommation de bière était privilégiée. Toutefois, 1 million de résistants sont restés devant leur poste de télé, pour suivre les débats d’On n’est pas couché. Ce samedi soir, à 23 heures, un célèbre journaliste de 65 ans, qu’on dit sur le départ, était sur le point d’y faire une annonce fracassante.

Laurent Ruquier et sa fine équipe recevaient Edwy Plenel. Le journaliste – que l’animateur qualifie d’ « engagé » – était fier de célébrer avec nous les 10 ans de son site Mediapart ; il avait donc tout loisir de donner son avis sur plein de choses. Et de faire au passage une énième promo lourdingue à son média en ligne indépendant qui cartonne. Monsieur Plenel, commerçant, indiqua ainsi que tout Mediapart était en accès gratuit jusqu’à dimanche soir. Une promotion exceptionnelle.

Parole de vigile

La parole d’Edwy Plenel, qui est aussi celle de l’ancien rédac’ chef du journal de référence, est toujours attendue. Pour toute une gauche en tout cas, c’est un peu « Père Plenel ». Va-t-il parler de la libération-de-la-parole-des-femmes dans son homélie, lui qui a balancé le porc Denis Baupin avant l’heure ? Va-t-il parler de Tariq Ramadan ? Quel rôle envisage-t-il pour les journalistes à l’ère de l’invasion des fake news ?

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Les fidèles de l’émission savent que les invités secondaires rentrent dès le début, les pauvres… Qu’ils soient petits chanteurs, rappeurs branchés, acteurs envoyés de force par la production d’un film, comiques du moment ou starlettes de la télévision, ils doivent rester assis pendant toute l’émission derrière une espèce de pupitre, écouter les blagues de Ruquier et les vacheries assénées aux uns et aux autres, en applaudissant, de préférence. Chacun attend son tour. Les invités vedettes, eux, ne rentrent sur scène que pour leur intervention. C’est tout leur privilège. Edwy Plenel fait naturellement partie de cette seconde catégorie d’invités.

Arrivé sous les vivas du public, Edwy Plenel n’a pas fuit les questions gênantes. Ca, c’est bon pour les politiques ! Lui ne mange pas de ce pain là.

On dit Merci qui ? Merci Edwy !

Comme chaque année, Edwy Plenel était venu présenter un nouveau livre. Cette fois c’était La valeur de l’information, plaidoyer pour un journalisme indépendant, qui raconte aussi la folle épopée Mediapart, modèle payant à succès auquel « personne ne croyait », sauf lui et trois autres visionnaires. Edwy Plenel, toujours modeste, est revenu en détail sur le succès de ce « journal vivant » qu’il a lancé pour l’ « intérêt général ».

Toutefois, le « journaliste engagé » se désengage. Il le confie, il s’apprête à passer la main. Mais Edwy Plenel a conscience d’être une « tête de gondole ». Passer le flambeau est une vraie responsabilité, le titre Mediapart étant lui même garant de la salubrité de notre République. Avec 45 journalistes à temps plein sous sa responsabilité, on le comprend bien, passer la main ne sera pas chose aisée. Heureusement, comme souvent, Edwy Plenel fait preuve d’un sacré sens de l’organisation. Et de la modestie. « Tant que ce n’est pas prêt, je ne pars pas », nous a-t-il rassuré. Alors que « le mensonge gagne, que la vérité est en péril » (les fake news, Trump, tout ça, tout ça), Edwy Plenel est conscient de sa responsabilité historique.

Mediapart, le service public privatisé

Laurent Ruquier, aux petits soins, lui a bien sûr rendu hommage. Il a rappelé les affaires révélées par Mediapart pendant ces 10 ans : l’affaire Bettencourt, l’affaire Cahuzac, l’affaire Sarkozy-Khadafi. « Parfois en insistant car peu de gens voulaient vous suivre », a précisé Laurent Ruquier. En insistant « tout le temps », a corrigé Monsieur Plenel.

Edwy Plenel, aux anges, a révélé le point commun aux trois affaires : l’évasion et la fraude fiscale. Salauds de riches ! « Des riches qui ne contribuent pas à la loi commune et aux impôts. […] Ils ne paient pas ce qu’il faut pour les hôpitaux, les écoles, les trains, les routes etc. » C’est confirmé : Mediapart a bien œuvré, toutes ces années, pour l’intérêt général. « Le seul objet, c’est le bien public. Un journal vivant, c’est ça ». Efficacité, sobriété.

Et que rétorque Edwy Plenel à ceux qui n’aiment pas Mediapart ? « Je dis toujours à tous ceux qui nous critiquent : en 10 ans de Mediapart, est-ce que vous pouvez trouver UNE information, UNE, qui se soit avérée fausse, et une information qui se soit avérée inutile dans le débat public ? TOUTES ont pour but d’animer ce débat public, de mettre à l’agenda des questions qui sont utiles ». Tout simplement.

Des infos « 100% vraies ». Edwy Plenel pourrait ajouter cet argument dans ses annonces commerciales, ça en jette ! Certains auraient pu lui répondre que certaines des méthodes de Mediapart, ou sa ligne idéologique, étaient critiquables. Mais non, personne ne l’a fait.

ONPC n’est pas Edwy

Car Monsieur Plenel confie à ses journalistes le rôle « d’aller chercher ces informations que les puissants nous cachent, que ce soit le pouvoir économique ou politique ». Kai kai ! Revoilà les riches et Sarkozy ! Dit comme cela, tout parait simple ? C’est pourtant un sacerdoce. Edwy Plenel ne cesse de le dire à ses journalistes : «Donnez, donnez au citoyen».

« Le journalisme, c’est bousculer, déranger. Ce n’est pas dire ‘Tout va bien Madame la marquise’ » Ce n’est visiblement pas le cas d’ONPC. Si l’émission de Laurent Ruquier est connue pour susciter des divisions entre ses invités, si Yann Moix et Christine Angot sont des snipers payés pour polémiquer et clasher les invités, Edwy Plenel a réussi l’exploit de mettre tout le monde d’accord. Tant mieux, puisque c’est dans l’intérêt général.

Frère Tariq et Calimero Plenel

La Une de Charlie Hebdo à propos de Tariq Ramadan, Laurent Ruquier pense qu’elle peut avoir « chagriné » Edwy Plenel. Mais il veut en avoir le coeur net : « tout le monde vous l’a déjà posée cette question. Et je pense qu’on vous l’a déjà posée 18 fois, non ? Au fond, vous ne saviez pas… Autrement vous en auriez parlé. » On n’imagine pas le patron d’un journal diffusant 100% d’informations vraies répondre « non » à ça. Edwy Plenel a bien confirmé les dires de notre animateur, redoutable intervieweur ce soir-là. Aussi curieux que cela puisse paraître, si Edwy Plenel et son équipe étaient capables de faire le décompte du nombre de poils aux fesses du président Sarkozy, sur celui de Tariq Ramadan, ils n’ont, à l’époque, rien trouvé. D’ailleurs, « personne ne savait ». Même l’islamophobe Caroline Fourest ?

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Pour la forme, Yann Moix a quand même décidé d’objecter : « ce qu’on se dit ,nous, de l’extérieur, c’est qu’un journal comme Mediapart n’a pas pour habitude de ne rien trouver sur un sujet où d’autres, au même moment, ont averti […]. Le téléspectateur lambda se dit que c’est très étrange ». Là, la moustache d’Edwy Plenel s’est un peu hérissée. Mais Mediapart a cherché partout et, à part « un musulman religieux traditionnaliste » (sic) qui détestait Ramadan et qui leur a dit que c’était un « fornicateur qui boit de l’alcool », il n’avait rien trouvé. Pas de chance sur ce dossier-ci. Arguant que tout ce qu’on lui reproche à ce sujet est « une légende pure », dénonçant plus tard une « cabale », défendant Mediapart qui a publié une enquête en plusieurs volets sur Tariq Ramadan (qui a même déplu à ce dernier !), il a rappelé, que, comme pour l’affaire Baupin, il a sa méthode : il lui faut au moins 10 témoignages ou 10 plaintes de femmes pour qu’une affaire de violences sexuelles puisse sortir dans les colonnes de son média.

En tant que « tête de gondole » des rédactions les plus prestigieuses, Edwy Plenel le rappelle : il a toujours été l’objet d’accusations foireuses. Autrefois au Monde, on l’accusait d’être un « agent de la CIA », aujourd’hui à Mediapart, on l’accuse d’être « islamo-gauchiste ». Rien que des calomnies on vous dit !

Critiquer la presse, c’est mal

La guerre contre Charlie Hebdo ? C’est loin derrière lui tout ça. D’ailleurs, « deux journaux indépendants, s’ils se font la guerre, ils font le jeu des ennemis de la presse. » Vu comme ça…

Les propos de Manuel Valls ? « C’est autre chose, ça. C’est une attaque politique. […] En tant qu’homme politique ayant occupé les plus hautes fonctions de l’Etat, il ne peut pas dire ça. Car il s’attaque à notre Constitution ». Bigre, c’est sérieux tout ça. « On ne peut pas être Charlie, et demander qu’on interdise de débat public un journal. » De mémoire, c’était seulement aux relations ambiguës d’Edwy Plenel avec la mouvance de Tariq Ramadan que l’ancien Premier ministre voulait faire « rendre gorge ».

Survolté, Edwy Plenel a ensuite mis Valls et Mélenchon dans le même sac. Jean-Luc Mélenchon qui estime la haine des médias « juste et saine », c’est un péril majeur ! « Attention attention ! C’est une liberté fondamentale qui est au service des gens, qui est au service du droit de savoir », nous alerte-t-il, devant un Laurent Ruquier et tout un auditoire inquiets.

Comme il était déjà un peu tard, j’ai usé, moi, de mon droit d’aller me coucher. Ce n’était qu’un « samedi soir sur la terre ».

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