Londres 1969. Les feux de la subversion embrasent Notting Hill. Dans les squats, des communautés hippies s’essaient à la vie alternative. À la marge, si quelques journaux interlopes (Freedom, Red Mole, Oz…) alimentent le flot contestataire, l’ultragauche britannique cherche sa voie. Il faut dire que le tumulte gronde aux portes du monde « libre » : émeutes antiségrégationnistes de Watts (1965), guerre du Vietnam, guérillas sud-américaines… Les exemples étrangers ne manquent pas pour des  libertaires qui rêvent de farder l’Union Jack des deux couleurs de l’anarchie, le rouge pour naître à Barcelone, le noir pour mourir à Paris. Car la contre-culture mods a fait son temps et l’esprit de révolte passe désormais par la solidarité avec les camarades espagnols persécutés par le franquisme. On souffle aussi sur les dernières braises de mai 68. Entre deux lectures de Debord et Vaneigem, certains rêvent d’en découdre avec la société marchande. Mais le premier gros coup d’éclat prend des accents tiers-mondistes : le mitraillage de l’ambassade américaine de Londres  alerte l’opinion sur le drame vietnamien sans faire aucune victime. Scotland Yard retrouvera l’arme de l’attentat quatre ans plus tard, dans la fouille de l’appartement qu’occupent les membres d’un mystérieux groupuscule : la Angry Brigade.
Quezaco ? Avec son logo barré d’une kalachnikov, cet aréopage de francs-tireurs tombés dans l’oubli a enfin droit à un essai en français. Plus de quarante ans après la vague radicale qui secoua Londres, L’Echappée publie la traduction du beau livre de Servando Rocha, Angry brigade. Contre-culture et luttes explosives en Angleterre (1968-1972). De quoi se dégourdir les neurones dans notre univers spectaculaire où les bras cassés et les rebelles sans cause, estampillés de droite ou de gauche, s’acoquinent au grand capital. Ancrée dans l’internationalisme anar, la Angry Brigade adopte un nom qui sent bon l’Espagne de 1936. Son blase la suivra pendant les dix-huit mois de guérilla urbaine au cours desquels elle déjouera tous les plans de Scotland Yard et du MI-5. L’Espagne ne faisait pas seulement office de mythologie, c’était surtout un théâtre d’opérations pour les amis du réseau anarchiste Primero de Mayo. Entre Madrid et Londres, Stuart Christie assure la liaison. Ce dernier a été arrêté à l’âge de dix-huit ans en 1964, avec des explosifs qu’il destinait à un attentat contre Franco. Convaincu de tentative d’assassinat contre le satrape ibérique, Christie sera condamné à vingt ans de prison mais n’en purgera que trois, la pression internationale obtenant sa libération anticipée. Aux côtés de John Barker, étudiant à Cambridge traducteur de textes situationnistes à ses heures perdues, Chris Bott, Angela Weir, Jim Greenfield, et du prolétaire de la bande Jake Prescott, Christie met sur pied une organisation informelle au rituel immuable : l’explosion sans victime, suivi d’un communiqué de revendication dans le plus pur style pro-situ.
À son arrivée au pouvoir en 1970, le gouvernement conservateur Heath aura maille à partir avec ces rêveurs de l’absolu. Sa politique de dérégulation, systématiquement en faveur des grands industriels, met le pays à feu et à sang, Heath décrétant même l’état d’urgence pour affronter la grande grève des dockers de juillet 1970. Confronté à un nombre de mouvements sociaux inégalé depuis… 1926, le pouvoir britannique affronte de surcroît une frange déterminée d’activistes qui refusent de retourner la violence d’Etat en assassinats politiques. Dès février 1969, la police découvre – avant qu’elles n’explosent – des bombes devant les sièges londoniens de la banque d’Espagne et de la banque de Bilbao. C’est le début de l’engrenage.
La Angry Brigade va désormais tracer sa révolution autour des astres de l’appareil d’Etat : ministres, polices, justice, aucun n’est blessé mais tous sont frappés. Sitôt l’appartement du chef de la police londonienne plastiqué, fin août 1970, un communiqué cingle : il est signé…  Butch Cassidy et The Sundance Kid, du nom des légendes de l’Ouest américain ! Avec son art du détournement, son humour grinçant et sa phraséologie situ, la Angry Brigade s’est trouvé un style propre, que l’on retrouve par exemple dans le communiqué revendiquant l’attentat du 1er mai 1971 contre le grand magasin de mode Biba : « Si tu n’es pas en train de naître, c’est que tu es en train d’acheter.  On oblige toutes les employées des boutiques de prêt-à-porter à porter les mêmes habits et le même maquillage pour rappeler les années 1940. Dans la mode comme partout ailleurs, le capitalisme ne pourra faire que marche arrière, car il n’a nulle part où aller. Il est mort. Le futur est nôtre. La vie est si ennuyeuse qu’il n’y a rien d’autre à faire que de dépenser notre salaire dans l’achat d’une jupe ou d’une chemise. Frères et sœurs, quels sont vos désirs réels ? Être assis dans cette cafétéria, le regard distant, vide, mélancolique, à boire un café fadasse ou LA FAIRE SAUTER ET Y FOUTRE LE FEU ? La seule chose à faire avec ces temples modernes de l’esclavage appelés boutiques, c’est de LES DETRUIRE. On ne peut pas réformer le capitalisme et l’inhumanité. Il faut plutôt les frapper jusqu’à ce qu’ils se brisent. Révolution ! »
Les victimes de la mode apprécieront. Comme toute aventure a une fin, après vingt-cinq explosions, jets de cocktails Molotov et autres plasticages, la bande se fait pincer dans son appartement de Stoke Newington un jour d’août 1971. Les huit inculpés jugés pour « conspiration en vue de causer des explosions » sont aux premières loges du plus long procès criminel de l’histoire britannique. Et les verdicts se font à l’avenant : aucune preuve ni indice tangible ne départage les quatre acquittés (Weir, Christie, Mc Lean, Bott) des quatre condamnés à dix ans de prison (Greenfield, Barker, Creek, Mendelson). L’arbitraire de la justice éclate au grand jour le 7 décembre, les lourdes condamnations provoquent l’indignation jusque dans les rangs des conservateurs, qui furent pourtant leurs cibles de choix.
Que restera-t-il de ses micro-pamphlets ? Une odeur de poudre dispersée, quelques remugles révolutionnaires incapables d’amener le Grand soir aux masses prolétaires, mais aussi et surtout la volonté quasi-luddite de détruire l’ordre social de l’intérieur sans haine ni violence, comme on sabote sa propre machine.
Contre vents et marées contraires, le fil de la solidarité anarchiste se perpétuera plusieurs années après l’éparpillement des conjurés. D’anciens brigadistes soutiendront ainsi la cause du martyr catalan Puig Antich (pendu en 1974) puis la lutte pour la libération des libertaires espagnols de la prison de Ségovie (1980).
Chez Stuart, John, Anna et tous les autres, longtemps retentira l’écho du vieux sage : « nul ne saurait compter ceux qui à chaque instant languissent dans les geôles de ce monde »[1. Ernst Jünger, Héliopolis, Christian Bourgois.].

Documentaire de la BBC sur la Angry brigade

Angry brigade. Contre-culture et luttes explosives en Angleterre (1968-1972), Servando Rocha, L’Echappée, 2013.

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