« Il y a un très méchant Dark Vador qui essaie d’étouffer tout espoir dans la galaxie. Mais une flamme renaît, qui va permettre de battre le méchant empire En Marche. Et cette flamme, c’est celle que je porte », disait Laurent Wauquiez au cœur de la campagne pour la présidence des Républicains. Champion de la « vraie droite » qui s’assume, qui ne recule pas devant l’adversité, le nouveau président des Républicains annonce-t-il une nouvelle ère, un rééquilibrage des forces en présence au profit du navire amiral qu’étaient autrefois les Républicains ? Rien d’évident pour l’instant. Toutefois, il est désormais acquis que le paysage politique continuera d’évoluer, s’adaptant à la nouvelle donne anthropologique du pays dans la continuité de l’élection présidentielle de 2017, pierre de touche de révolution « dégagiste » en cours. La défaite inédite de François Fillon, tant par son ampleur que par les raisons qui l’ont provoquée, a atomisé la droite française, l’a éparpillée façon puzzle en de multiples coteries prêtes à s’entre-déchirer. Fait unique dans l’histoire de la Ve République, la droite n’a même pas été en mesure de se maintenir au second tour. Plus inquiétant encore, un électeur sur deux de François Fillon était âgé de plus de 65 ans. Les Républicains font donc face à un champ de ruines.

Le centre est perdu

Qui dit champ de ruines dit fuyards. L’hémorragie a commencé dès la nomination du Premier ministre. En récupérant Edouard Philippe, talentueux maire du Havre, Emmanuel Macron envoyait un signal fort à la droite. Dès lors, les départs se sont accumulés, montrant que cette élection présidentielle en forme de XVIII Brumaire du centrisme avait littéralement sapé les fondations mêmes de la droite française, allant jusqu’à remettre en question le consensus entre le RPR et l’UDF qui avait conduit à la création de l’UMP. Inutile de tergiverser, la droite du congrès du Bourget est morte comme la gauche du congrès d’Epinay. Les deux carrosses de la vie politique française se sont transformés en citrouilles, les divisions idéologiques se matérialisant en divisions politiques concrètes. Manuel Valls ne pouvait pas cohabiter plus longtemps avec Benoît Hamon. À l’identique, Xavier Bertrand n’avait aucune raison de rester membre des Républicains sous une présidence Wauquiez. La droite a été dépossédée de son centre par la gauche, par un Emmanuel Macron beaucoup plus central que centriste. Il lui faut désormais en faire le deuil.

Ce travail d’introspection a déjà été entamé par Laurent Wauquiez, qui, au fond, n’attendait que ça. Il est maintenant le bon docteur au chevet d’un grand malade, prêchant la résilience, le retour aux fondamentaux et la purge des toxines qui sapent le système immunitaire d’une droite qui pleurniche, se pensant l’éternelle victime du terrorisme intellectuel de la gauche. Une partie du groupe des Constructifs rejoint formellement Emmanuel Macron ? Laurent Wauquiez fait mine de s’en réjouir. La droite vraiment de droite ne se reconstruira pas avec « les mauvaises volontés », disent les fidèles. Quelques observateurs croient même que la rupture avec le centre pourrait être une aubaine, une occasion historique pour que Les Républicains redeviennent le RPR, ou le RPF tel que décrit par André Malraux, « le métro à 6 h du soir » charriant la France dans toute sa diversité, véhicule du « gaullo-bonapartisme ». Journaliste au Figaro, Alexandre Devecchio réagissait sur Twitter juste après la large victoire de Laurent Wauquiez : « La droite gaullo-bonapartiste n’a pas besoin d’une armée d’apparatachiks qui ne représentent qu’eux-mêmes. Il lui suffit du peuple ».

Wauquiez, l’homme des électeurs les plus engagés

Pour discutable que soit l’expression « gaullo-bonapartisme », difficilement définissable, elle induit l’apparition d’un homme providentiel de la stature d’un Charles de Gaulle, mieux d’un Napoléon Bonaparte ! Soit un individu qui, selon le mot de Napoléon Bonaparte lui-même, serait un « sauveur impatiemment attendu » que« l’instinct national » devinerait et appellerait. Laurent « Skywalker » Wauquiez pourrait-il être ce « génie tutélaire » qu’une « nation nombreuse renferme toujours en son sein » ? Il est, pour l’heure, permis d’en douter. En revanche, l’orientation programmatique générale de Laurent Wauquiez devrait sans nul doute s’apparenter à une forme de « gaullo-bonapartisme » modérément conservateur, ce que l’arrivée du séguiniste Julien Aubert à un poste stratégique confirme. Un ensemble renforcé par quelques saillies transgressives que Laurent Wauquiez distillera à intervalles réguliers, à la manière de ce que faisaient Jacques Chirac dans les années 1980 et Nicolas Sarkozy dans les années 2000, avant que les deux hommes ne se recentrent.

La conjoncture à laquelle est confrontée Laurent Wauquiez est cependant très différente. Le nouveau président des Républicains a eu beau écraser ses adversaires Maël de Calan et Florence Portelli, dans un scrutin interne qui a mobilisé 100 000 militants, il n’enthousiasme pas les foules les moins politisées. Surtout, il n’occupe pas cette position centrale consubstantielle du populisme « gaullo-bonapartiste », place que garde jalousement son principal adversaire Emmanuel Macron. Actuellement, son électorat doit représenter entre 15 et 20% du corps électoral. Pour progresser, Laurent Wauquiez doit donc prospecter là où se trouvent ses réserves, c’est-à-dire du côté du Front national. Au juste, Laurent Wauquiez est surtout l’homme des électeurs les plus engagés, des militants de la droite, catégorie trop souvent confondue avec l’électorat. Une erreur commise par François Fillon en 2017, pour son plus grand malheur.

Un « duel à mort »

Cette stratégie d’appel au peuple à tribord toute pourrait peut-être permettre de laver l’affront subi en 2017 et d’accéder au second tour de la prochaine élection présidentielle, mais elle échouera très certainement dans un duel contre Emmanuel Macron. Car la droite gouverne déjà en partie sous Macron, et la gauche ne votera jamais pour Laurent Wauquiez. Quant aux électeurs de Marine Le Pen, rien ne dit qu’ils se rallieraient comme un seul homme derrière l’Auvergnat. Nonobstant les lapsus de Virginie Calmels et les marronniers de la presse, les perspectives d’alliance entre les Républicains et le Front national, ou ce qu’il sera demain, n’ont que très peu de chances d’aboutir. L’on se dirige donc vers ce que le politologue Jérôme Fourquet qualifie de « duel à mort », entre deux formations dont les électorats présentent des intérêts plutôt convergents, comme l’étude des votes du premier tour de l’élection présidentielle par Harris Interactive l’avait démontrée.

Néanmoins, l’électorat de Marine Le Pen était proportionnellement plus concerné par les enjeux de sécurité intérieure et l’immigration que l’électorat de François Fillon qui plaçait « la lutte contre les déficits et la dette publique » en deuxième position de ses priorités. Si Emmanuel Macron et Edouard Philippe travaillent bien, ils pourraient cannibaliser les libéraux et ceux qui placent l’intendance avant le reste. En outre, les deux hommes ne commettent que peu d’erreurs sur les questions de société, et même excèdent certaines attentes de la droite (éducation nationale ou politique étrangère). Le sort des Républicains dépend donc d’éléments exogènes : le bilan d’Emmanuel Macron et l’état de forme du Front national, sa capacité à rebondir. En fonction de ces deux données, les Républicains de Laurent Wauquiez seront un RPR 2.0 capable de gagner un scrutin national ou une formation marginale qui, dépouillée de son centre, dépasserait péniblement les 15%.

Plus proche de 1965 que de 1981

La droite de 2017, de fait, se trouve dans la même position que la gauche sous le général de Gaulle, coupée de son aile modérée et incapable de s’allier, isolée dans son pré carré. Il a fallu plus d’une décennie à François Mitterrand pour se sortir en extrême limite du piège, en s’associant au puissant Parti communiste français, il parvenait à accéder au pouvoir et à s’y maintenir durant deux septennats. À ce stade, Laurent Wauquiez est plus proche de l’année 1965 que de l’année 1981. La droite ne doit pas simplement se reconstruire : elle doit bâtir, et pas uniquement une citadelle assiégée et paranoïaque. Entre 1995 et 2012, la gauche n’a pas gagné une seule élection présidentielle, ne prenant Matignon qu’à la faveur d’une erreur tactique de Jacques Chirac en 1997, un temps mis à profit pour fédérer la « gauche plurielle » et s’emparer des exécutifs locaux, des principales mairies des grandes villes et de la quasi intégralité du tissu associatif et culturel français. On connaît le résultat.

De justesse, François Hollande est devenu président pour appliquer à la lettre le programme de transformation du pays que les think tanks de gauche appelaient ardemment de leurs vœux. La gauche a gagné, changeant la France dans des proportions que nous ne mesurons pas encore pleinement. La droite doit s’inspirer de ce modèle, travailler humblement à un large rassemblement des Français. Si d’aventure elle se laissait prendre à rêver, à projeter sur le corps social ses fantasmes et ses représentations, elle serait durablement écartée du pouvoir, sinon détruite. Tout est à revoir. Il lui faut s’adresser à la France centrale plutôt qu’à un « peuple » chimérique, subdivisé en catégories supposément antagonistes telles que la « France périphérique », obsession du moment, ou la « France des valeurs », énigme scientifique encore irrésolue. Une droite moraliste et animée d’un sentiment de supériorité, genre de Dame Patronnesse hors d’âge, serait immanquablement balayée.

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