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Afrique du Sud: la fin de la nation arc-en-ciel ?

Le pays est en proie à des violences d'une rare intensité

Afrique du Sud: la fin de la nation arc-en-ciel ?
Des policiers tiennent les émeutiers en joue à Johannesburg, en Afrique du Sud, le 12 juillet 2021. Les forces de l’ordre ont été déployées dans les provinces du KwaZulu et du Gauteng pour endiguer les violences meurtrières. Des centaines de magasins et de commerces dans les deux provinces ont été pillés. Le 29 juin, l’ancien président Jacob Zuma a été condamné à 15 mois de prison. La population réagit à cela alors que le pays fait face à des tensions économiques, sanitaires et raciales © CHINE NOUVELLE/SIPA Numéro de reportage : 01027803_000005

Croissance en berne, reprise de la pandémie et tensions raciales ont provoqué des émeutes meurtrières, alors que l’ancien président Jacob Zuma, accusé de corruption, est incarcéré.


L’arrestation de l’ancien président Jacob Zuma – une première dans l’histoire post-apartheid de l’Afrique du Sud – a provoqué des émeutes et des pillages dans les deux provinces les plus peuplées du pays, le Kwazulu et le Gauteng. Des scènes de violences rarement vues depuis la fin du régime de ségrégation raciale, alors que le gouvernement n’arrive toujours pas à stopper la pandémie de Covid-19 et ses variants qui font des ravages dans cette partie de l’Afrique australe. Des émeutes qui mettent à mal le mythe de la « Rainbow Nation » si cher à Nelson Mandela. 

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Dirigeant de l’Afrique du Sud entre 2009 et 2018, Jacob Gedleyihlekisa Zuma est une figure incontournable de l’African National Congress (ANC). Emprisonné à Robben Island avec Nelson Mandela, héros de la lutte anti-apartheid qui mènera l’Afrique du Sud vers sa deuxième indépendance en 1994, cet autodidacte va rapidement gravir les échelons de son parti et intégrer son conseil politique et militaire. Profondément animiste, c’est un natif du Zululand, une province particulièrement marquée par des affrontements inter-ethniques. Artisan de la paix, Jacob Zuma va progressivement acquérir une solide réputation de négociateur et obtient le poste de vice-président de l’Afrique du Sud en 1999. Pourtant si l’homme inspire le respect, il va multiplier les controverses et son nom va être régulièrement associé à de multiples affaires de corruption qui vont entacher l’aura de l’ANC.

Jacob Zuma, 2009 Image Creative Commons

Zuma, président de 2009 à 2018

Condamnant le mariage civil des homosexuels, un « déshonneur » pour celui qui participe aux cérémonies traditionnelles en tenue de léopard, Jacob Zuma va jusqu’à affirmer publiquement en 2006 (devant le tribunal où il a été traîné pour une affaire de viol) qu’il suffit de se laver avec de l’eau pour guérir du SIDA, faisant la joie des caricaturistes locaux qui vont dès lors le représenter doté d’un pommeau de douche au-dessus de la tête. Polygame, ses affaires extra-conjugales s’étalent à la une des médias nationaux comme les révélations de pots-de-vin versés et les dossiers de trafic d’influence qui s’accumulent les uns après les autres. En 2005, le scandale « Thomson-Thales », filiale sud-africaine du groupe français d’électronique de défense, provoque son limogeage et son inculpation pour corruption, fraude, blanchiment d’argent, racket et évasion fiscale. Le début d’un long bras de fer avec la justice qui va provoquer de nombreuses dissensions au sein de l’ANC dont il conserve la vice-présidence du parti. Le mouvement se divise, certains cadres affirment qu’ils sont prêts à « mourir pour lui » et attaquent par voie de presse interposée le président Thabo Mbeki (successeur de Mandela) qui se retrouve très vite affaibli. Après une campagne interne très agitée, Zuma obtient le leadership de l’ANC qui lui ouvre le chemin vers celle de Pretoria, siège de la présidence sud-africaine.

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Deux mandats marqués par le sceau du népotisme, du clientélisme et du tribalisme, une mauvaise gestion économique et une hausse du chômage qui vont ternir sa popularité. C’est l’affaire Nkandla qui précipite sa chute. Reconnu coupable d’avoir utilisé des millions d’euros provenant des fonds publics pour rénover sa résidence, c’est le principal parti d’opposition, l’Alliance Démocratique (AD), qui lance une procédure de destitution. Alors que l’étau se resserre doucement autour de lui, il accepte de démissionner en février 2018. Face à son refus répété de témoigner devant une commission chargée de faire la lumière sur les nombreuses affaires de corruption dont il fait l’objet, il est finalement condamné le 29 juin dernier à 15 mois de prison pour outrage au tribunal. Aussitôt son incarcération connue, des manifestations sporadiques éclatent, prétexte à des violences et des pillages de centres commerciaux, d’usines et d’entrepôts principalement localisés dans les townships de Durban et de Johannesburg. 

À peine 7% de la population vaccinée

Car derrière le cas Zuma, se cache aussi une autre réalité. Avec l’augmentation de la pauvreté et des inégalités sociales s’ajoutent des tensions raciales qui n’ont toujours pas disparu en Afrique du Sud. Pis la croissance ne sera pas au rendez-vous avant cinq ans, fragilisant un peu plus l’économie aux mains des grands groupes blancs et d’une minorité bourgeoise noire.

Pressé de redistribuer équitablement les terres agricoles par son extrême-gauche, l’ANC n’arrive toujours pas à faire voter une loi en ce sens, faisant face à la résistance acharnée des afrikaners désormais organisés en milices afin de se protéger. Sans compter, une stratégie vaccinale qui s’avère être un échec patenté. A peine 7% de la population a été vaccinée alors que le variant Delta a fait une apparition fulgurante dans tout le pays sans que Pretoria n’ait les moyens de l’endiguer.

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Mais pour l’ANC, ces récentes émeutes ont été organisées dans un seul but, celui de déstabiliser le pays, niant catégoriquement l’origine de ces manifestations « de la faim», les mêmes réprimées brutalement lors de la proclamation de l’état d’urgence sanitaire mise en place avec le coronavirus. « Ceux qui sont derrière ces actes ont cherché à provoquer une insurrection populaire organisant une attaque délibérée, coordonnée et bien planifiée (…) » a déclaré le président Ramaphosa lors d’une allocution au pays, affirmant même que les premiers responsables de cette tentative étaient déjà derrière les barreaux. Avec 212 décès et 2500 arrestations, le gouvernement a décidé de déployer 25 000 soldats dans les deux provinces touchées, notamment celle du Kwazulu où les tensions restent très présentes. Des troubles qui signent la fin du rêve de Nelson Mandela et de sa nation arc-en-ciel.


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Journaliste , conférencier et historien.

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