L’Iran en fait un principe de sa politique régionale, les Houthis un moyen d’affirmer leur pouvoir au Yémen et au-delà, et les islamistes marocains un argument électoral. Derrière l’hostilité commune envers Israël se dessinent des stratégies et des intérêts très différents.
Au Maroc, le contraste est d’autant plus frappant que le rapprochement diplomatique avec Israël venait d’être relancé. Le Parti de la justice et du développement (PJD, islamistes) ne dispose pas des moyens de l’interrompre car la politique étrangère relève avant tout du roi. Mais il peut faire de cette relation un sujet de campagne, donner une expression commune à des mécontentements divers et placer ses concurrents dans une position inconfortable. C’est cette fonction politique de la question israélienne que l’on retrouve, sous d’autres formes, ailleurs dans la région.
En Iran, cette opposition est inscrite dans l’identité de la République islamique depuis 1979. Le soutien aux Palestiniens permet à Téhéran de se présenter comme le défenseur des peuples opprimés et de revendiquer une place centrale dans le monde musulman. Il lui fournit aussi un langage commun avec des mouvements arabes et sunnites qui ne partagent pas sa tradition religieuse. L’idéologie rejoint ici la stratégie et la cause palestinienne aide l’Iran à construire des alliances, à étendre son influence et à contester les rapprochements entre Israël et les États de la région. Elle ne suffit pourtant pas à expliquer chacune de ses décisions, qui répondent aussi aux impératifs de sécurité et aux rapports de force du moment.
Au Maroc, les islamistes se remettent de leur effondrement de 2021
Pour Abdel-Malik al-Houthi, dirigeant des Houthis, l’hostilité envers Israël est devenue un instrument de pouvoir à l’intérieur comme à l’extérieur du Yémen. Depuis la guerre de Gaza, ses forces tirent des missiles et des drones vers Israël et attaquent des navires en mer Rouge au nom de la solidarité avec les Palestiniens. À l’intérieur, cette confrontation lui permet de rallier une population divisée autour d’une cause plus consensuelle que la guerre civile, tout en présentant ses adversaires yéménites comme insuffisamment engagés pour Gaza. À l’extérieur, elle donne aux Houthis une visibilité et une stature qu’ils n’auraient jamais acquises en restant une faction locale. Le mouvement peut ainsi se présenter comme l’un des acteurs de la lutte contre Israël et les États-Unis, malgré le coût des représailles pour le Yémen et les perturbations du commerce maritime.
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Cela ne signifie pas que le soutien aux Palestiniens serait feint, ni qu’il ferait oublier aux Yéménites leurs propres difficultés. Mais une cause largement partagée peut devenir, entre les mains d’un pouvoir, un moyen de mobiliser ses soutiens, de recruter et de faire passer ses adversaires intérieurs pour les alliés d’un ennemi extérieur. La question est donc moins de savoir si les Houthis croient à cette cause que de comprendre ce qu’elle leur permet de faire politiquement.
À l’autre extrémité du monde arabe, le Maroc offre une version électorale du phénomène. Aux législatives du 23 septembre 2026, le Parti de la justice et du développement (PJD), formation islamiste, est passé de 13 à 54 sièges. Ce retour reste loin d’une victoire car c’est le Parti authenticité et modernité (PAM) qui est arrivé en tête avec 97 sièges sur 395, devant le Rassemblement national des indépendants (RNI) du chef du gouvernement sortant, tombé à 66 sièges, et l’Istiqlal, qui en a obtenu 65. Le PJD redevient néanmoins une force parlementaire après son effondrement de 2021. Sa campagne contre le rapprochement avec Israël lui a donné un thème distinctif au moment même où Rabat et Jérusalem annonçaient une amélioration de leurs relations.
Le PJD appartient à l’islamisme politique marocain. Sa matrice idéologique est le Mouvement de l’unicité et de la réforme (MUR), actif notamment dans la prédication et l’éducation religieuse. Il existe des proximités historiques et intellectuelles avec la mouvance des Frères musulmans, mais il serait inexact de présenter le PJD comme une branche marocaine placée sous l’autorité de la confrérie égyptienne. Le parti a suivi sa propre trajectoire. Il a choisi la participation électorale, reconnu la légitimité religieuse de la monarchie. À partir du milieu des années 2010 il a même pris ses distances avec les Frères musulmans ce qui explique en partie pourquoi il a pu gouverner pendant une décennie dans un cadre largement fixé par le Palais.
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Le scrutin modifie les rapports de force entre partis sans annoncer nécessairement un changement de cap diplomatique. Le PAM, le RNI et l’Istiqlal appartenaient tous trois à la coalition sortante. Leur ordre d’arrivée s’inverse, mais ils totalisent ensemble 228 sièges, davantage que la majorité absolue. Reste à savoir quelle coalition sera effectivement formée et qui la dirigera. En vertu de la Constitution, Mohammed VI doit nommer le chef du gouvernement au sein du PAM, arrivé en tête, sans être tenu d’en choisir la dirigeante. Le roi préside aussi le Conseil des ministres, où sont débattues les orientations stratégiques de l’État. La question des relations avec Israël se dispute dans les urnes mais se décide largement au Palais.
La volte-face d’Abdelilah Benkirane
C’est ce partage du pouvoir qui rend la position du PJD délicate. Le parti dirigeait le gouvernement lorsque le Maroc a rétabli ses relations avec Israël en 2020. Revenu à sa tête, l’ancien Premier ministre Abdelilah Benkirane qualifie aujourd’hui cette décision d’erreur et appelle à la fermeture de l’ambassade d’Israël. Au pouvoir, le PJD avait accompagné une orientation décidée au sommet de l’État mais dans l’opposition, il peut dénoncer cette même orientation et chercher à convertir en voix le rejet de la normalisation. De nouveau au pouvoir et donc face au roi, il serait difficile de tenir les promesses.
Il serait hasardeux d’attribuer le redressement du PJD à la seule question israélienne. Le RNI a subi l’usure du pouvoir dans un pays où le chômage des jeunes, les inégalités et l’état des services publics alimentent la colère. Les manifestations de la « génération Z », notamment autour de l’accès aux soins, ont révélé cette défiance, que traduit aussi la faible participation électorale s’élevant à 38,08 % des inscrits contre 50,86 % en 2021.
Le paradoxe marocain est que le roi conserve la maîtrise d’une diplomatie tournée vers les États-Unis et ouverte à Israël, tandis que le PJD tire profit de son rejet. Le parti peut ainsi se distinguer de la coalition sortante et rassembler des électeurs aux mécontentements divers. Et les mêmes dynamiques sont à l’œuvre ailleurs qu’au Maroc aussi. À Téhéran comme à Sanaa, l’hostilité envers Israël aide un État à fédérer des alliés, une faction armée à renforcer sa légitimité et un parti d’opposition à mobiliser des électeurs. Sa force vient de ce qu’elle s’appuie sur une solidarité avec les Palestiniens réelle et largement partagée. Mais ce ciment politique ne produit ni les mêmes engagements ni les mêmes résultats partout. Entre les discours de Téhéran, les attaques des Houthis et les promesses électorales du PJD, chacun choisit le degré de confrontation que lui permettent ses intérêts et sa position de pouvoir.
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