Seul le poète Christian Laborde pouvait conter la chute de Luis Ocaña dans le col de Menté, en juillet 1971 sur la route du Tour de France alors que la victoire lui était promise. Quand le cyclisme rencontre l’art poétique, on atteint des sommets dramatiques. La chanson de Roland n’est pas loin…

D’abord, une fois n’est pas coutume, remercions Gallimard d’oser publier un recueil de poésie d’une cinquantaine de pages (préfacé par Éric Fottorino) sur un sujet graisseux, huileux, un monde laborieux et épique rempli de litres de sueur et de chutes à vif, un sport de trait pratiqué par des anges ailés, une aberration esthétique pour tant d’ignorants planqués dans leurs bureaux boisés. Si seulement, ils savaient ce que peut produire l’onde du vélo dans la tête hommes de cœur.
Plume fuselée
Pour saisir toute la puissance poétique de Luis Ocaña, l’auréole, sa chasuble d’or puis le lit d’hôpital de Saint-Gaudens, la victoire à portée de guidon et les désillusions quand il fut transporté par hélicoptère après sa chute, il fallait un écrivain de terrain. C’est-à-dire un homme à la science vélocipédique (on lui doit notamment le Dictionnaire amoureux du Tour de France aux éditions Plon) et un bourlingueur de mots. Autant boucanier que funambule. Un écrivain qui, par malice, par excès, par instinct de composition, pratique une littérature que je qualifierais de dodécaphonique car Laborde met en branle tous les sons et tous les rythmes de la phrase, il s’autorise tout, il la distord pour la faire chanter autrement. Ce seigneur avide de prose cherche la bonne percussion, celle qui viendra tilter dans la tête de ses lecteurs. Là, réside son talent d’artiste ; de la juxtaposition de sensations et d’émotions, dans une combinaison dont lui seul a le secret, la phrase danse, frétille, elle court, grand plateau, petit pignon, elle galope, elle affole le compteur, elle va au-delà de l’horizon. Le poète tutoie les nuages.
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De sa plume fuselée, en position aérodynamique, Laborde raconte la chute de Luis en juillet 1971 comme s’il s’élançait dans un contre-la-montre. Dans cette parabole du bonheur, de la consécration enfin, après tant de déveines, Luis, le plus français des Espagnols, le plus landais des Castillans, l’homme de la Mancha qui a posé ses valises à Mont-de-Marsan, va, cette année, on en est sûrs, mater le cannibale, bloquer l’ascension féérique de Merckx, Eddy l’inatteignable. Ce sera donc Luis qui mettra fin à la suprématie du Belge assoiffé. À Orcières Merlette, l’infatigable Eddy qui file sur une corde magique, au-dessus du peloton, en lévitation, est « à sec de gaz et de benzine », « dans le dur », il ne peut suivre Luis à la pédale de plume. Ce jour-là, Luis est trop fort, le ciel est avec lui. Celui qui a tout gagné, toutes les couleurs, sur tous les Tours, voit cet Espagnol d’adoption gasconne lui porter l’estocade de sa pointe BIC, son sponsor. Il est assurément le baron des Hautes Alpes et le cycliste de l’année 1971. Le Tour lui est acquis, il lui revient de droit.
Les risques du métier
Sauf que l’orage des Pyrénées gronde, la mécanique céleste se dérègle, le col devient gras, boueux, instable. Comme il le dira plus tard : « Merckx ouvrait la route, je me suis jeté dans les rochers […] c’est le métier, c’est la course ». Au journaliste venu l’interviewer sur son lit de convalescence, en maillot blanc, sa femme à ses côtés, humble et déçu, digne et conquérant, il déclare comme un enfant: « le vélo, c’est tout ». Et Laborde le sait plus que n’importe quel autre écrivain « sportif », le vélo, c’est une vie au charbon, parfois éclairée d’une victoire.
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Ce merveilleux texte d’ombres et de lumière ne s’explique pas, la poésie n’a pas vocation à s’analyser dans un cours magistral, elle ne se démonte par comme une paire de roues, elle se vit dans sa chair, elle trace des routes imaginaires, elle est respiration et élévation. Alors, laissons l’artiste à la manœuvre, laissons-lui la place qu’il mérite, baignons-nous enfin de ces mots :
col de Menté
col de Menté menteur
maudit col de Menté
la grêle maintenant visant le dos d’Eddy
ouvrant le feu sur Lui
pruneaux à bout portant
grêlons éclatant dans leur nuque
la grêle est un hachoir le col une sambuque
mais Eddy il s’en fout
il descend comme un fou
dans la roue d’Eddy
il y a Luis
La chute de Luis Ocaňa dans le col de Menté – Christian Laborde – Gallimard 56 pages




