Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
A chaque fois que nous passons, par beau temps, la Sauvageonne et moi, sur le pont de la rivière Selle, près de l’hippodrome d’Amiens, subrepticement, tout mon être se sent envahi d’une bouffée de vitalité. Mon ébouriffée adorée et vénérée, souvent, s’en rend compte. « Tu as l’air heureux, vieux Yak ; que se passe-t-il ? », me dit-elle, presque inquiète. « C’est vrai mais ce n’est pas grave ; ne t’inquiète pas, c’est que je pense que, sous peu, je pourrai retourner à la pêche. » Lorsque je songe à cette dernière, ma mélancolie légendaire de détestable Cioran picard, s’envole comme une théorie de sansonnets braillards et moqueurs. La pêche est ma passion ; lorsque je n’y vais pas, j’en rêve. (« C’est mieux que tes bagarres incessantes et dangereuses, vieux Yak », déclare encore ma chérie ; il est vrai qu’il m’arrive, la nuit, de me bagarrer contre d’anciens collègues de travail, ou d’anciens copains de la cité Roosevelt, à Tergnier, dans l’Aisne, ville rouge, cheminote et ouvrière de mon enfance. La dernière fois, je me battais au couteau contre un soldat teuton à casque à pointe qui hurlait dans son jargon tonitruant, guttural, péremptoire, un ton ignoble du type à envahir la Pologne. Mes rêves ne sont pas sans conséquence ; je me débats et il m’arrive de donner des coups de pieds à mon adorable, sensuelle et délurée maîtresse. D’où ses récriminations.) La pêche donc. Oui, j’en rêve ; ça me rend fou. Il me tarde que nous soyons le 25 avril, date de l’ouverture au brochet et au sandre en deuxième catégorie, pour que je fonce à l’étang du Courrier picard, près d’Argœuvres. A ce propos, Aymeric, si tu me lis, pourrais-tu me confirmer que le code du cadenas de la porte d’entrée, n’a pas été changé ? Merci. – N.D.A. : Aymeric, salarié du journal, est responsable de l’étang. -) Dans quelques jours, je vais procéder à une complète révision de mon matériel : vérifier le plombage des lignes, graisser la mécanique des moulinets, tester la résistance des cannes et des scions, et surtout, surtout, m’assurer que la sonde, objet indispensable, se trouve bien dans ma musette. Comme beaucoup de filles, la Sauvageonne n’aime pas trop m’accompagner sur les rives incertaines (eût dit Robert Mallet) de l’étang. Il lui est arrivé de me traiter de barbare, d’être cruel. En effet, j’adore pêcher au vif. Cela signifie qu’on utilise comme appât, un petit gardon ou un vairon ou un goujon ; on lui accroche un hameçon trident dans le dos et on balance la ligne dans l’onde avec l’espoir d’attraper un brochet, une perche, un sandre ou une anguille. J’avoue qu’aujourd’hui, arrivé à soixante-dix piges, je ne suis pas très fier de cette pratique d’un autre âge, mais qui puis-je ? Je suis accro ; je suis une manière de junky de la pêche au vif à part que mes héroïnes à moi ce sont les carpes, les ablettes et les vandoises. (Quand les wokes auront pris le pouvoir, cette pêche sera interdite mais je n’en ai cure car je serai dévoré par les asticots depuis longtemps.) En parlant d’asticots, je pêche aussi au blanc avec ces derniers comme appâts ; j’utilise aussi leurs collègues vers de terre et vers de vase. Là encore, quelques filles ne se sont pas privées de me faire remarquer que cette pauvres petites bestioles rondelettes et couleur crème ne m’avaient strictement rien fait et, qu’au final, je n’étais qu’un odieux individu. Il faut dire, lectrice, que le pêcheur est aujourd’hui presque autant détesté que le chasseur. (En des temps, immémoriaux, il m’arrivait d’en parler avec deux connaissances, écrivains adulés, rois de la gâchette, que j’adorais : Michel Déon et Jean-Jacques Brochier ; tous deux avaient beaucoup aimé mon roman Le pêcheur de nuages, publié au Dilettante, et Jean-Jacques, membre du jury du prix François-Sommer, avait fait en sorte que cette belle distinction me fût accordée en 1996.) Je rétorquais donc à ces filles trop sensibles que ce seraient autant d’asticots qui ne dévoreraient pas ma sinistre dépouille quand je me reposerai au cimetière de Tergnier. Qu’importe : personne ne parviendra à briser ma passion et mes rêves peuplés de rotengles aux nageoires vermillon, de tanches brunes comme des señoritas de Tolède, de brèmes crémeuses comme des Paris-Brest, de perches sortes de petits zèbres aquatiques. Et, comble de l’ignominie, je ne pratique pas le « no kill » : je ne relâche pas les poissons que je capture ; je les cuisine et je les mange. Quoi de meilleur qu’un filet de perche poêlé, ou un brochet au beurre blanc ? Il m’arrive de parler de tout ça avec mon bon copain, l’écrivain-pêcheur Franck Maubert ; on se comprend. Quand, je capture un beau brochet ou une grosse tanche, je le/la prends en photo et la lui envoie ; il en fait de même. Un vrai bonheur ! Les wokes me diront que, sur cette terre, j’ai beaucoup péché. Ils n’auront pas tort. Mais je leur rétorquerai que si l’étang du Courrier picard, n’est pas le lac de Galilée, il n’empêche que la majorité des apôtres était constituée des pêcheurs. « Na ! » comme dirait ma Sauvageonne.
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