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Ana Blandiana, la poésie à l’épreuve de la liberté


Ana Blandiana, la poésie à l’épreuve de la liberté
Ana Blandiana © Paul Buciuta

La poétesse roumaine est devenue une figure politique dans son pays. Elle sera présente en France à l’occasion du Printemps des poètes et fera une tournée de rencontres et de lectures du 1er au 14 mars qui passera par Lyon, Aix-en-Provence, Strasbourg et Paris.


Elle a un nom de cantate, une voix qui fut autrefois dangereuse, une trajectoire qui ressemble à une ligne de fuite. Ana Blandiana – Otilia Valeria Coman – est née en 1942 à Timișoara, au cœur d’un siècle ravagé, et sa poésie fut longtemps une présence indocile sous le poids du régime communiste roumain. Elle connut l’interdiction, la censure, l’exil intérieur du langage. Et aujourd’hui, on acclame cette survivante dans les salons culturels d’Europe, lui offrant prix et podiums. Mais cet hommage consensuel camoufle parfois une question plus embarrassante : avons-nous vraiment compris ce qu’elle défendait – et ce que la poésie peut encore être ?

Un vent de liberté souffle sur la Roumanie

Car Blandiana n’est pas seulement une figure historique. Elle est une poétesse vivante, dont l’œuvre traverse plus de trente livres traduits dans une vingtaine de langues, et qui a été récompensée en 2024 par le Prix Princesse des Asturies pour la Littérature, précisément pour « sa capacité extraordinaire à défier la censure ». Ce n’est pas un simple hommage à une dame des lettres ; c’est la reconnaissance d’un parcours, d’un destin où l’écriture est devenue, sous le communisme, un acte de vérité et de survie.

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Cette dimension-là mérite d’être rappelée parce qu’elle distingue, aujourd’hui, Blandiana de bien des poètes qui occupent nos scènes culturelles : elle n’a jamais considéré la poésie comme un simple art de salon. Dans les entretiens que j’ai réalisés avec elle, elle insiste sur ce point avec clarté : sous la dictature, écrire n’était pas une performance scénographique mais un combat discret contre l’effacement du mot et de l’esprit[1].

Cette posture n’est pas un folklore de dissidence. Elle s’enracine dans ce que Blandiana appelle elle-même – et ce n’est pas une formule creuse – la diminution de l’importance de la liberté de parole quand elle devient banale. Dans notre second entretien, elle le dit sans détour : ce qui était précieux autrefois, c’était précisément l’interdit, le risque que contenait chaque phrase[2].

Ce paradoxe de la liberté trouve un écho particulier dans l’expérience et les réflexions d’Ana Blandiana. Sous le communisme, chaque mot comportait un risque : « Même dans les dernières années de la censure, je luttais pour chaque vers, chaque ligne. À partir de ce moment-là, dès qu’un texte à moi avec mes vérités apparaissait, c’était la preuve qu’en Roumanie il y avait de la liberté », explique-t-elle. La parole était alors précieuse et fragile, un geste de vérité qui engageait à la fois l’auteur et sa communauté.

La poésie et le vacarme du monde

Aujourd’hui, remarque Blandiana, la situation est inversée : « La liberté de la parole a diminué de son importance ». Dans un monde saturé de mots, de discours et de performances, le poème peine à se faire entendre. Beaucoup de poètes contemporains ont confondu impact et visibilité, slogan et œuvre. L’époque a plus de mots que de voix, et la poésie, même lorsqu’elle revendique une fonction politique ou performative, peut se diluer dans le flux médiatique et perdre sa capacité à surprendre et à subvertir.

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C’est cette tension qui rend la présence de Blandiana au Printemps des poètes 2026 particulièrement significative. Invitée dans le cadre du thème « La liberté. Force vive, déployée », sa tournée française (du 1er au 14 mars 2026) met en dialogue la mémoire, la liberté de parole et l’engagement poétique. Chaque lecture, rencontre ou discussion se conçoit comme un espace de réflexion et d’échange, et non comme une simple performance. Blandiana rappelle ainsi que la véritable liberté de parole, pour être vivante et signifiante, ne réside pas dans la profusion des mots mais dans l’attention, la profondeur et le courage qu’on leur accorde. Dans un monde où tout semble déjà dit, elle montre que la poésie peut encore faire résonner une voix unique, capable de mobiliser et de toucher profondément, comme jadis chaque mot comptait sous la dictature.


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Feuilles, mots, larmes,
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Ana Blandiana, Poèmes résistants, édition bilingue roumain-français, traduit par Hélène Lenz, préface de Jean Poncet, Jacques André éditeur, 2025, 320 p.

Poèmes résistants

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[1] Entretien avec Ana Blandiana, Poesibao, Grégory Rateau : https://www.poesibao.fr/entretien-avec-la-poete-roumaine-ana-blandiana-par-gregory-rateau/

[2] Ana Blandiana, entretien avec Grégory Rateau, Le Petit Journal de Bucarest : https://lepetitjournal.com/bucarest/communaute/ana-blandiana-la-liberte-de-la-parole-diminue-de-son-importance-241416




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Grégory Rateau évolue entre la France et Bucarest en Roumanie, où il dirige un média local en français et poursuit son activité d’écriture.

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