Le nouveau président tunisien Kaïs Saïed, professeur de droit à l’université, incarne un patriotisme constitutionnel inédit. Hybride de Robespierre et Eva Joly, cet intellectuel sans parti promet de régénérer la jeune démocratie tunisienne. Certains soupçonnent ce conservateur assumé de rouler pour les islamistes. Qu’en est-il exactement ? Jérôme Mathy nous édifie. Entretien.


Daoud Boughezala. Dimanche dernier, l’universitaire conservateur Kaïs Saïed a été élu président de la République tunisienne à une très large majorité (72%) contre le millionnaire laïcisant Nabil Karoui, sorti de prison quelques jours plus tôt. Est-ce une victoire de l’islamisme et des classes populaires tunisiennes contre l’héritage modernisateur bourguibiste ?

Jérôme Mathy. Le discours et le projet politique du président élu Kaïs Saïed illustrent une forme de mélange entre nationalisme arabe, conservatisme religieux et pensée révolutionnaire, ce qui explique la nature très composite et large de son électorat. S’il a su réunir les voix des islamistes, toutes obédiences confondues, et celles d’une majeure partie des classes populaires, c’est parce que ce scrutin était avant tout perçu comme une sorte de référendum pour ou contre la corruption. Bien que Kaïs Saïed ne semble pas vouloir remettre en cause les acquis bourguibiens, à l’évidence il ne semble pas du tout enclin à prolonger un quelconque élan modernisateur sur les sujets sociétaux.

Malgré ces divergences, normales en démocratie, le scrutin législatif et présidentiel s’est-il déroulé sans encombre ?

Le fait que l’un des principaux candidats, Nabil Karoui, ait été placé en détention préventive  le 23 aout, soit dix jours avant le début de la campagne présidentielle, puis libéré trois jours avant le 2e tour pour lequel il s’était malgré tout qualifié, n’apparaissait pas comme un élément propice à l’égalité des chances et au bon déroulé du scrutin. Cependant, les observateurs les plus avertis objectent que Nabil Karoui avait en quelque sorte fait campagne pendant 18 mois avant la période électorale via sa chaine de télévision Nessma et que l’écart de score au 2e tour est tellement important qu’il est quasi sans appel.

Ceci dit, de nombreux incidents ont émaillé les scrutins. Et je m’étonne du silence total de la presse française sur ce sujet. Personnalités et experts tunisiens présents dans le pays au moment des opérations de vote confirment mon propos.

Mourad Zeghidi, ancien journaliste de Canal+ et consultant en communication, précise que si les scrutins de 2011 et 2014 se sont déroulés selon des standards particulièrement exigeants, ceux de 2019 ont souffert de plus de difficultés. Il évoque le problème d’achat de votes et d’enveloppes d’argent sur l’ensemble du territoire et tous partis confondus. Il souligne aussi les plus de 1500 recours posés devant les juridictions administratives pour signaler les irrégularités.

Avant de mourir en juillet dernier, le président Beji Caïd Essebsi avait tenté d’introduire l’égalité dans l’héritage entre hommes et femmes. L’élection de Kaïs Saïd condamne-t-elle ce projet et l’exception tunisienne en matière de droits des femmes dans le monde arabe ?

En effet, feu le Président Béji Caïd Essebsi, avait transmis à l’ARP une version du rapport initial de la Commission des libertés individuelles et de l’égalité mais totalement expurgée des mesures jugées les plus modernistes. Il ne retiendra à l’époque dans le documents transmis à l’Assemblée que la seule question de l’égalité de l’héritage entre hommes et femmes. La composition de l’assemblée et les conditions d’examen du texte, pour ne pas dire de « non examen » , ont rendu impossible l’évolution du Droit en la matière.

A lire aussi: L’Algérie toujours le cul entre deux chaises

Quant au Président élu, Kaïs Saïd , il s’est très clairement exprimé contre cette réforme en justifiant de la clarté du texte coranique sur ce sujet mais aussi en indiquant dans la foulée qu’il appartenait à ceux qui le souhaitent de procéder, de leur vivant,au partage égal de leur patrimoine au profit de tous leurs enfants, femmes et hommes.

Faute de majorité à la chambre, le président élu va-t-il nécessairement décevoir ses électeurs en se contentant d’inaugurer les chrysanthèmes ?

Tout d’abord, il faut préciser que le Président élu n’avait intentionnellement pas présenté de listes de candidats pour les élections législatives.  Pour répondre à cette question, il faut suivre le fil conducteur de l’article 89 de la Constitution qui peut conduire à plusieurs scenarii.

A lire aussi: Ce documentaire que le Qatar voudrait vous empêcher de regarder

Cet article de la Constitution tunisienne stipule que, après la proclamation des résultats définitifs, le Président de la République doit charger le candidat du parti politique ayant obtenu le plus grand nombre de sièges au sein de l’Assemblée des représentants du peuple, en l’espèce, Ennahda, de former le gouvernement dans un délai d’un mois,  délai qui peut être prorogé une seule fois. Ennahda dispose donc de deux mois pour tenter de dégager une majorité et obtenir un vote de confiance avec au moins 109 voix. L’assmeblée est fortement fragmentée, pour ne pas dire balkanisée. Si le parti islamiste parvient à relever la gageure, alors il gouvernera le pays, mais non sans contrarier la volonté du Président que se trouverait en situation d’inaugurer les chrysanthème comme vous le dites. Il gardera cependant la main sur les ministères de la Défense et des Affaires étrangères.

Mais ce scénario risque surtout de fortement contrarier le peuple qui a massivement apporté son soutien au nouveau président. Ce dernier prendrait-il l’opinion publique à témoin ? Possible, mais périlleux…

Quels sont les autres scenarii possibles ?

Si au terme de ces deux mois, aucun gouvernement n’obtient la confiance, l’article 89 alinéa 3 dispose que le Président de la République engage des consultations avec les partis politiques, les coalitions et les groupes parlementaires, afin de charger la personnalité jugée la plus apte de former un gouvernement dans un délai maximum d’un mois. Là encore, selon a réussite ou l’échec de l’entreprise, le président se retrouvera cornérisé.

A lire aussi: Nuages noirs sur la Tunisie

Troisième et dernière option,  si dans les quatre mois suivant la première désignation, la confiance au gouvernement n’a pas été votée,  le président de la République peut dissoudre l’Assemblée des représentants du peuple et organiser de nouvelles élections législatives. Je crois que c’est l’objectif que s’est fixé le Président élu Kaïs Saïd afin de pouvoir faire adopter son projet de réforme constitutionnelle qui était au cœur de sa campagne.

En quoi consiste ce projet ?

Kaïs Saïed souhaite « renverser la pyramide du pouvoir » en restituant à la société le pouvoir central. En premier lieu, il propose que l’élu soit responsable devant ses électeurs donc que le mandat soit impératif et révocable. Pour commencer, il faudrait élire dans chaque arrondissement un représentant au scrutin uninominal à deux tours pour former des conseils locaux dans chacune des  délégations actuelles que compte le pays.

Ces conseils locaux accueilleraient des représentants des administrations locales et sécuritaires mais sans droit de vote, et ces conseils élaboreraient des « projets de développement local ».

A lire aussi, Gil Mihaely: Damas: la voie de la raison (et du cœur?)

Puis, par tirage au sort au sein de ces conseils locaux, des représentants iraient siéger dans un conseil régional (toujours avec des directeurs administratifs sans droit de vote) afin d’harmoniser projets locaux et projets régionaux.

Enfin, les conseils régionaux choisiraient à leur tour un représentant de chaque conseil local pour former une Assemblée nationale.

Il souhaite soumettre ce projet au peuple par voie de référendum. S’engage donc un bras de fer politique et institutionnel entre le Président élu en légitime posture plébéienne vu son score au second tour, et le Parlement morcelé que le peuple ne semble guère vouloir défendre compte tenu du mode de scrutin qui permet sa formation et le fait apparaître comme moins légitime du point de vue démocratique.

Les partis Ennahda (islamiste) et Nidaa Tounes (post-bourguibiste) qui formaient le gouvernement sortant ont d’ailleurs été les grands perdants des législatives. Le dégagisme tunisien exprime-t-il la nostalgie de l’ordre et de la stabilité économique de la période Ben Ali, récemment disparu ?

Il me semble que ce « dégagisme » exprime avant tout une volonté populaire d’ordre juste, une exigence d’honnêteté et de probité du personnel politique, mais pas une nostalgie sauf peut être celle d’un pays nettoyé au sens propre comme au sens figuré du terme. Cependant, la situation économique du pays est bancale pour ne pas dire périlleuse. Il faut donc espérer qu’il soit le plus rapidement possible, vite et bien administré.

Traditionnellement dépendante du tourisme en l’absence de ressources naturelles, l’économie tunisienne parvient-elle à se diversifier ?

Pas encore assez. Pour le secteur primaire, l’une des priorités devrait être je crois un grand remembrement et un plan d’ensemble de la production agricole de façon à permettre la maximum d’autosuffisance dans chaque production et de permettre aussi à la Tunisie de devenir un grand Jardin biologique pour la production de fruits et légumes dont les excédents pourront partir à la vente en Europe. Sur le secteur secondaire, la valorisation du Phosphate aux environs proches de son lieu d’extraction me semblerait plus pertinent que de l’export brut. La production massive de dihydrogène, via électrolyse de l’eau en champs solaires, serait merveilleusement stratégique.  J’aurais beaucoup d’autres choses à dire mais je ne voudrais pas donner l’impression d’une volonté d’ingérence. Surtout que ce pays dispose de ressources humaines et savantes tout à fait apte pour conseiller et élaborer une stratégie. J’ai la conviction sincère que ce pays peut devenir un vrai petit paradis.

Lire la suite