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Rentrée scolaire: les sept engagements que M. Ndiaye devrait prendre tout de suite

Lettre ouverte au nouveau ministre de l’Éducation nationale

Rentrée scolaire: les sept engagements que M. Ndiaye devrait prendre tout de suite
Pap Ndiaye, Ministre de l'Education Nationale, lors de la conférence de presse de rentrée, le 26 août 2022 à Paris © NICOLAS NICOLAS MESSYASZ/SIPA

En 2019, le classement de notre pays aux tests PISA fut bien peu glorieux en compréhension des écrits (23e rang). Plus inquiétant encore, les analyses socio-économiques révélaient que le milieu social agissait grandement sur le niveau des élèves.


Dans l’OCDE, « le niveau à l’écrit des 10% d’élèves des familles les plus riches équivaut à une avance de trois années scolaires environ par rapport aux 10% d’élèves les plus pauvres ». En France, cet écart atteint quatre années.

Les résultats montrent ainsi que la France favorise la réussite d’une élite, celle des enfants qui réussissent le mieux tandis qu’elle est de moins en moins capable de faire réussir les enfants les moins privilégiés. L’étude met en relief une différence de 107 points entre les élèves issus d’un milieu favorisé et ceux issus d’un milieu défavorisé, nettement supérieure à celle observée en moyenne dans les pays de l’OCDE (88 points). Environ 20% des élèves favorisés, mais seulement 2% des élèves défavorisés, sont parmi les élèves très performants en compréhension de l’écrit en France (au niveau 5 ou 6) pour des proportions respectives de 17% et 3% en moyenne dans les pays de l’OCDE.

En termes de développement économique et de justice sociale, en termes de solidarité citoyenne et de partage culturel, que peut-on attendre d’un pays dont la part la plus défavorisée de la population lit mal, raisonne mal et écrit encore plus mal ? Nous sommes en train de perdre la « mère des batailles », celle dont l’issue heureuse conditionne l’égalité des chances, la liberté des esprits et la fraternité des citoyens. Tous les efforts d’investissements, tous les rappels à l’ordre des responsables risquent de rester lettres mortes. Il faut donc oublier les slogans, les mots d’ordre et les anathèmes et privilégier l’efficacité méthodologique, l’accompagnement lucide et attentif de chaque élève et le savoir-faire pédagogique des enseignants. Si le nouveau ministre refuse que 20% des enfants voient leur destin scolaire et social scellé dès six ans, il faut, sans attendre qu’il prenne sept engagements qui rompront avec les habituels arrangements de surface qui suivent chaque rentrée scolaire et engageront enfin une véritable métamorphose de l’école française.

1. Priorité à l’école maternelle !

Au lieu de se perdre dans des discours sur « l’épanouissement des tout petits », il faut de toute urgence construire une école maternelle qui permette à tous les élèves (car ce sont bien des « élèves ») de maîtriser le langage oral. Car aucun élève ne pourra apprendre à lire au cours préparatoire s’il ne maîtrise pas le langage oral. Ce défi exige une démarche pédagogique explicite et une progression rigoureuse qui assure une discrimination précise des sons, une organisation équilibrée des phrases et une compréhension convenable des textes lus par l’enseignant. L’école maternelle ne saurait être une « garderie bienveillante » ; elle est une école à part entière et non pas une école entièrement à part !

2. Un choix lucide des méthodes !

Pour tous les enseignements fondamentaux, la « liberté pédagogique de complaisance » doit céder le pas à un contrôle pédagogique qui privilégie les méthodes dûment évaluées et reconnues pour la rigueur de leur progression et de leurs choix cognitifs. Il convient d’en finir avec le photocopiage désordonné de fiches récoltées sans cohérence sur internet. Le bricolage méthodologique n’a pas sa place dans les classes ; il condamne à un échec précoce les enfants les plus fragiles qui sont en manque cruel de repères.

3. Une formation des maîtres qui privilégie les connaissances utiles et la qualité professionnelle !

La responsabilité de la formation des maîtres a été livrée, depuis plus de quarante ans, au pouvoir des universités qui l’ont fort mal servie. Le résultat : des professeurs des écoles qui ne dominent pas les contenus (littérature, grammaire, mathématiques, histoire…) de ce qu’ils sont censés enseigner et qui ignorent tout de la façon de faire la classe. Dans les centres de formation, à la dénomination fluctuante, les formateurs de terrain expérimentés, ayant l’expérience des classes, sont réduits à l’accomplissement des basses besognes ; leurs voix n’ont aucun poids dans les orientations essentielles d’une formation tout entière soumise au pouvoir des universitaires. Il faut donc repenser complètement la formation des maîtres en imposant des filières pluridisciplinaires directement utiles à l’enseignement et en veillant à la maîtrise des pratiques pédagogiques nécessaires à la tenue d’une classe.

A lire aussi, Claude Thiriat: Baisse du niveau: MM. Macron et Ndiaye dans le déni

4. Une différenciation pédagogique garantissant l’équité scolaire !

Si l’on ne veut pas que l’école continue d’être une machine de reproduction sociale, creusant les inégalités, il faut lui donner les moyens d’instaurer une différenciation pédagogique généralisée qui permettra à chaque élève d’être accompagné au plus juste de ses propres difficultés. La juste réponse à l’échec programmé de certains élèves ne saurait être un passage complaisant d’un niveau à l’autre, non plus qu’un redoublement aveugle et sans efficacité. La première réponse ne fait que différer un échec qui s’avèrera de plus en plus douloureux ; la seconde conduit aux voies honteuses de relégation et au décrochage. À chacun des différents paliers que les élèves les plus fragiles ont tant de mal à passer depuis la maternelle jusqu’au collège, il faut instaurer un système liant une évaluation lucide à une remédiation pertinente.

5. Comprendre efficacement les textes dans toutes les disciplines !

Il faut inscrire la capacité de comprendre justement et de se faire comprendre précisément au centre exact de tous les apprentissages disciplinaires. Les élèves doivent arriver au collège en capacité de lire avec précision et efficacité un texte littéraire comme un énoncé de mathématiques ou un texte de science . Telle est, en effet, l’exigence d’une lecture citoyenne : ne jamais se laisser berner par le premier graphique, le premier tableau ou le premier camembert venus, tout en partageant avec bonheur un patrimoine littéraire de qualité. Cela devrait imposer aux écoles une pédagogie intégrale de la lecture équilibrant code et sens et visant à la compréhension des textes dans toutes les disciplines de la maternelle jusqu’au collège.

6. Réhabiliter les filières professionnelles !

Aujourd’hui, les collégiens les plus fragiles, privés des outils intellectuels et linguistiques essentiels et ayant perdu le goût d’apprendre, se voient « généreusement » proposer une orientation professionnelle par défaut. Pour eux, le travail de la main est devenu la honteuse compensation des insuffisances supposées de la tête. Si l’on veut que des décennies de négligences et de lâchetés ne transforment pas définitivement les voies professionnelles en voies de relégation, il faut que dès le collège (et dans tous les collèges), on accorde autant d’importance aux activités techniques et technologiques qu’aux disciplines dites générales. En d’autres termes, il faut créer un collège certes unique mais pluriel dans lequel tous les élèves seront jugés avec autant de rigueur et d’exigence pour leur capacité à comprendre un texte ou un problème que pour leur talent à construire un circuit électrique, à façonner un objet ou à construire un site internet.

A lire également, Jean-Paul Brighelli: Education: pour une régionalisation générale des concours, des mutations et des salaires

7. Fonder une alliance entre école et famille !

La qualité de l’accompagnement familial, associée à un enseignement ciblé, conditionne la réussite de l’apprentissage linguistique et assure le développement intellectuel du jeune enfant. Ne nous étonnons pas qu’à l’âge de six ans, il ne possède que 300 mots pour dire le monde (et non pas les 2500 attendus) s’il a passé une grande partie de sa petite enfance abandonné devant une émission de télévision, fût-elle éducative, ou seul face à un jeu vidéo… Chacun, dans son propre foyer, doit ainsi cultiver le langage et aiguiser la pensée de ses enfants en complémentarité avec l’école. Mères, pères, grands-parents, doivent les former à la précision linguistique et à la résistance intellectuelle. Tout renoncement familial affaiblit le pouvoir linguistique de l’enfant et brouille la rigueur de sa pensée. L’école ne peut pas tout faire. L’école ne doit pas tout faire. Elle a déjà beaucoup de mal à mener à bien l’instruction des élèves. Chaque famille a une responsabilité essentielle dans « l’élévation » de ses enfants ; car il s’agit bien d’« élévation » et non pas d’ « élevage ». L’élan individuel et collectif auquel vous devez appeler aujourd’hui, Monsieur le ministre, portera l’espoir d’une école qui donne envie aux élèves ET aux maîtres.

Si vous n’engagez pas avec courage et volonté cette nécessaire métamorphose, nos élèves seront condamnés demain à errer sans mémoire dans un désert culturel ; à la merci du premier tentateur, du premier donneur d’ordre ; et nos académies en viendront un jour à aller rechercher leurs professeurs sur « le Bon Coin ». Cette école désenchantée désespèrera ses instituteurs et incitera ses élèves au décrochage.

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linguiste français. Dernière publication "Nous ne sommes pas des bonobos: Je parle donc je suis", mars 2021 Odile Jacob

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