Fausse gratuité dans les musées, dans les transports, dans les services publics, à la télévision ou à l’air libre. Quoi qu’il fasse, qu’il soit consommateur ou producteur, le citoyen paye son tribut à la société, d’une manière ou d’une autre. Un rapport marchand s’impose à lui. Une servitude le soumet et le contraint, par la force si nécessaire. Il ne peut s’en extraire sous peine de se marginaliser, donc de disparaître.

Pauvres écrivains…

Dans un seul domaine économique, une seule activité, exception à la règle, régit les échanges humains : l’écrit où sévit la quasi-gratuité sans qu’aucune bonne conscience ne s’en alarme. Que font les ONG et autres défenseurs des causes perdues ? Silence assommant quand un écrivain disparaît dans l’indifférence et la précarité au pays des Libertés. Il n’aura même pas droit aux colonnes des fait-divers. Son cas n’intéresse personne comme s’il payait l’infamie d’avoir choisi un métier à part. Il ne compte pas dans l’organisation sociale. Surnuméraire et parasite. Quantité négligeable dans un trop plein d’émotions. Et pourtant, les gouvernements successifs insistent sur la nécessité de lire, étape essentielle à l’émancipation des peuples et socle en marbre de la Démocratie. Tellement important que lorsqu’il s’agit de rémunérer cet agent bardé de toutes les vertus républicaines, il n’y a plus de sous en caisse.

Payer pour de l’écrit, une hérésie

Payer pour de l’écrit, du texte, semble aujourd’hui une hérésie, la marque d’un esprit totalement dérangé. Dans de nombreux journaux, les pigistes n’ont pas disparu mais ils opèrent sans filet de survie. Le prix du feuillet a fondu comme neige au soleil. Etrange phénomène qui n’est aucunement lié au réchauffement climatique mais à la disparition des caractères d’imprimerie au profit de l’image en mouvement. Il suffit de lire certains grands titres de la presse quotidienne pour s’apercevoir du carnage, pire que la déforestation amazonienne. Papiers illisibles, tournures approximatives, copier-coller sans queue ni tête, fond inconséquent et forme aléatoire, voilà le triste état des lieux. A force de ne plus payer de « vrais » professionnels, la valeur travail tant vantée par bon nombre de candidats en campagne est à jeter à la corbeille.

Un rentier, un philanthrope, un fou, un Saint!

Chez les écrivains, le mal est encore plus profond. Au moins, les patrons de presse ont une (fausse) bonne excuse à brandir. Ils peuvent arguer des changements technologiques apparus ces dix dernières années, internet aurait rebattu les cartes de la lecture. Il est fini le temps des cathédrales et des longs articles payés décemment. Le style à la trappe, place à l’information calibrée, factcheckée, en clair, inodore et inoffensive qui ne peut satisfaire que des peine-à-jouir, des professeurs de morale plus que de maintien. Dans le monde de l’édition, malgré les lamentos des actionnaires et les cris des libraires, le dindon de la farce reste l’écrivain, lampiste éternel sur lequel repose tout l’édifice branlant. Qu’un libraire ferme boutique, c’est l’hallali contre les méchants trusts qui se déchaîne.

Une époque de gougnafiers

Monsieur le député ramène sa bobine au journal régional de France 3 et les associatifs jouent du mégaphone. Dans quelle autre profession, le créateur apporte-t-il un produit quasi-fini et lui dit-on de repasser un an plus tard pour percevoir ses hypothétiques droits d’auteur ? L’écrivain disposerait à sa guise d’une trésorerie illimitée et c’est bien connu, il écrit juste pour le plaisir des mots. Un rentier, un philanthrope, un fou, mieux un Saint ! Que les plus ou moins jeunes romanciers de la prochaine rentrée de septembre ne rêvent surtout pas, les gens ne lisent plus, la ménagère a le blues et le prix exorbitant du livre est un frein à l’expansion de leur petite entreprise, alors merci de bien vouloir déposer votre manuscrit en poste restante.
Au-delà du manque de respect, coutumier dans une époque de gougnafiers, il y a plus largement une négation pour la chose écrite. Plus qu’un jeu de dupes, un cynisme avéré, mortifère qui écœure plus qu’il ne désespère. Ces dysfonctionnements ne sont pas nouveaux, « vivre de sa plume » constituera encore pour longtemps le mirage des métiers intellectuels. L’automne et ses centaines de nouveautés dans les rayons s’annoncent déjà comme le carrefour de toutes les désillusions. Faute de mécène(s) ou de piger à La Revue des deux Mondes, « écrire » demeurera encore le luxe des professions aventureuses. L’idée d’un « revenu universel » est, peut-être, à creuser avant que l’écrivain ne devienne une nouvelle espèce en voie d’extinction.

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Thomas Morales
Journaliste et écrivain.Spécialiste reconnu du cinéma et de l’automobile, il collabore à des revues parmi lesquelles Valeurs Actuelles, Service Littéraire, Schnock, Technikart, etc... Il écrit dans la presse automobile depuis près de 20 ans et nourrit depuis son enfance une passion pour les voitures anciennes, les Hussards ...
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