Souvent perçues comme apathiques, les forces de l’ordre sont avant tout victimes de leur hiérarchie. La France n’est pas rentrée dans la « culture de sécurité » nécessaire, le dernier attentat l’a prouvé.


Après l’attaque du terroriste islamique à la Préfecture de Police de Paris, je pose cette question, volontairement provocatrice : nos policiers seraient-ils des gnous ?

Les gnous, en Afrique, sont des animaux dotés de défenses impressionnantes et font partie de troupeaux aux dimensions elles-mêmes impressionnantes. Et pourtant souvent, pour ne pas dire à chaque fois, lorsque des prédateurs les attaquent leur seule stratégie est la fuite et évidemment celui ou ceux d’entre eux qui ont été pris par surprise isolés, sont décimés. Une fois l’alerte immédiate passée, le reste du troupeau retourne à son activité quotidienne.

Ne surtout pas sortir du rang !

Je suis donc volontairement provocateur dans ce parallèle entre les gnous dont je me moque et les forces de l’ordre que j’apprécie et respecte. Loin de moi l’idée de stigmatiser dans leur ensemble police, gendarmerie, pénitentiaire, douanes, services de renseignement de ces corps et même les pompiers, mais cette question mérite d’être posée. Ceux qui me connaissent, politiquement ou personnellement, savent que de base et sans états d’âme je soutiens les forces de l’ordre et que j’ai toujours affirmé ce soutien publiquement.

Bien sûr qu’après de telles épreuves, ces fonctionnaires ne retournent pas à leur travail quotidien sans émotion, tristesse, rancœur, rage, écœurement. Bien sûr que tous maudissent leurs chefs… tous les chefs…

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Et c’est là tout le problème ! Les gnous, les vrais, n’ont pas de chefs, de hiérarchie, les hommes oui ! Et ces chefs ne sont pas seulement faits pour distribuer les rares promotions, médailles et avancements ou les sanctions, mais aussi et surtout ils sont faits pour prendre, à chaud, les bonnes décisions opérationnelles – ce qu’ils font – et pour prendre, à froid, leur cou…rage à deux mains en faisant remonter les infos de la base, du terrain – ce qu’ils ne font pas – ainsi qu’en atteste le vide sidérant du dossier professionnel du terroriste islamiste !

Pourquoi cette absence de remontée d’informations ? Pourquoi ce comportement de retour à la normale des collègues proches de l’islamiste après qu’ils ont noté des changements de comportement et des déclarations attestant de sa radicalisation ? Pourquoi une telle passivité ?

Parce que individuellement chaque agent, chaque chef ou sous-chef de base sait que chacun de ses rapports sera perçu comme une charge additionnelle de travail par le chef du dessus. Chaque auteur de rapport hésite et souvent renonce, abdique car il a la certitude d’être mal noté et de voir sa carrière et ses rémunérations bloquées si son rapport gêne, déplaît.

Veuillez baisser votre arme

Posons-nous aussi la question de savoir pourquoi les policiers de Viry-Châtillon n’ont pas fait usage de leurs armes à travers les vitres ou les portières du véhicule incendié dans lequel ils étaient volontairement bloqués par les racailles qui «voulaient griller les poulets»? Demandons-nous pourquoi des policiers que je connais d’une BAC m’ont déclaré plus craindre de coucher le soir en prison que d’être tués en opérations ?

Parce que, pour les mêmes raisons, chacun sait qu’il ne sera pas soutenu par “la hiérarchie” et qu’il sera lâché sinon lynché par “le système” ; termes génériques qui couvrent en réalité la passivité coupable des plus hauts responsables, à commencer par le premier d’entre eux, le ministre de l’Intérieur suivi immédiatement du secrétaire d’Etat, du préfet et des directeurs centraux.

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Ce qui a été mis en évidence pour le ministère de l’Intérieur ne se limite pas à lui. Souvenons-nous du récent mouvement #PasDeVagues concernant l’Education nationale. C’est le même type de fonctionnement, fait de lâchetés et de lassitude, à tous les étages ! On ne fait pas remonter ce qui est déjà du domaine du délit aggravé et on masque ce que l’on ne peut taire en le qualifiant “d’incivilités” commises par des “jeunes”… Perversion des mots, lâcheté d’un langage creux !

Il en était de même autrefois dans l’organisation des compagnies aériennes. On s’autocensurait, on niait la réalité. C’est propre à toute organisation humaine qui croit ainsi se protéger. Mais la pression du nombre de morts inexpliquées dans des accidents aériens inexplicables a eu deux effets. La mise en place d’équipements automatisés de surveillance et d’enregistrement de paramètres, les fameuses boîtes noires (en réalité orange fluo) et l’instauration d’un système de remontée d’informations performant, assorti de la non-punition de tout signalement spontané et volontaire d’une erreur commise lors de l’exécution de la mission. Ne nous y trompons pas ; il ne s’agit pas là de délation mais de la communication de faits commis par soi-même ou son équipe qui seraient autrement restés cachés et porteurs de menaces pour le futur.

Toutes les organisations performantes intègrent cette « culture de la sécurité ». Il est anormal et inadmissible que des ministères aussi importants que ceux de l’Intérieur et de l’Education nationale ne soient pas dotés de structures dédiées à cette culture de sécurité.
En fait, loin de se limiter à deux ministères, un tel système doit impérativement être mis en place dans toutes les administrations sensibles pour ne plus laisser invisibles les signaux faibles.

Ensuite, concernant les rapports de l’autorité judiciaire avec les forces de l’ordre dans leur ensemble, il faudra une prise de conscience douloureuse et un changement de comportement radical des juges qui ne devront plus se considérer comme les uniques et ultimes garants du “système” mais comme des membres à parts égales d’une équipe globale au service de la sécurité de tous. Cette sécurité étant la toute première des libertés à garantir au citoyen !

Et si l’on prenait des mesures adaptées ?

C’est aussi pourquoi il faudra revoir la politique d’usage des armes létales mises à disposition des agents de l’Etat. Il est urgent que le législateur instaure une “présomption de légitime usage” qui renverse la charge de la preuve.

A ce sujet, existe aux Etats-Unis la règle dite des « 21 pieds », “the 21 feet rule”, communément admise par la population américaine et transmise lors des formations des policiers comme une règle à mise en œuvre impérative. Cette règle instaure une bulle de sécurité de 21 pieds (environ 6,4 mètres) autour du policier en action sur le terrain destinée à le protéger en autorisant le tir à vue afin de parer à toute potentialité d’attaque de proximité avec une arme autre qu’une arme à feu.

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Il ne s’agira évidemment pas de couvrir ou de légaliser par avance ce que l’on appelle les “bavures policières” lesquelles continueront comme actuellement de faire l’objet d’investigations et le cas échéant de sanctions, mais bien de faire comprendre à tous, citoyens respectueux de la vie humaine et de la Loi comme criminels et délinquants, qu’un dépositaire de l’autorité publique doit être respecté et obéi.

Un agent assermenté de l’Etat, disposant d’une arme létale, n’est pas un citoyen ordinaire. La loi concernant ses moyens d’action et d’emploi de la force, y compris létale, ne peut être la loi ordinaire commune. Elle doit être amendée pour que le fonctionnaire puisse mener à bien sa mission à moindre risque pour lui-même et les tiers tout en étant plus efficace.
La fracture sécuritaire de notre société est là! La négation de la menace, le déni quasi permanent du caractère terroriste et communautariste des attaques n’est plus une option.

Au chef de l’Etat actuel et à ses successeurs de le comprendre et de prendre, face à la radicalisation de certains, les mesures radicales qui s’imposent.

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