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Philippe Brunel: vertige de l’oubli

"Laura Antonelli n’existe plus", de Philippe Brunel (Grasset)

Philippe Brunel: vertige de l’oubli
L'écrivain Philippe Brunel © JF Paga

Dans Laura Antonelli n’existe plus, Philippe Brunel réinvente dans un roman le destin d’une des plus grandes actrices italiennes


C’est par hasard que j’ai découvert le roman Laura Antonelli n’existe plus de Philippe Brunel, sorti début février. Beaucoup de livres sont mort-nés. Le virus les tue par effacement immédiat. Le bandeau attire : la photo en noir et blanc de Laura Antonelli, actrice sulfureuse des années 70, brune piquante, visage vers la droite, regard insolent dans son désir d’ignorer le lecteur (ou le spectateur), bretelle noire sur l’épaule nue, fume-cigarette entre les doigts, tenu comme une épée. Et puis quelques mots qui invitent à feuilleter le livre, à découvrir l’existence de l’icône désormais oubliée.

Histoire vraie puisqu’inventée…

Est-ce un roman ? Une biographie ? Quelle est la part inventée dans ce récit crépusculaire ? « Cette histoire est vraie puisque je l’ai inventée » écrivait Boris Vian. L’écrivain est un démiurge. Il ne doit pas se priver d’un tel pouvoir, il doit même en abuser. Philippe Brunel est un ancien journaliste sportif. Il a publié un ouvrage consacré à Marco Pantani, l’aigle camé du cyclisme, sport populaire, malgré les innombrables scandales de dopage. Il reconstitue l’itinéraire fracassé de celle qui fut « le songe érotique des Italiens », déclarée « la plus belle femme du monde » par Visconti. Le maitre la fit tourner dans son ultime chef-d’œuvre, L’innocent. Il dirigea de son fauteuil roulant ce drame mondain adapté d’une œuvre de d’Annunzio. Ce fut son testament moral et esthétique. Laura Antonelli, habituée aux comédies frivoles, était bouleversante de sensualité retenue.

Grandeur et déchéance

À la suite d’un coup de téléphone d’un producteur, le narrateur, double de l’auteur, se met en quête de retrouver Laura Antonelli, déchue, recluse, bouffie par l’alcool et la drogue, vivant dans un immeuble sinistre de la banlieue de Rome, à Ladispoli. Son appartement est dépouillé, une madone accrochée au mur, la radio rompt le silence, uniquement branchée sur les sermons de radio Maria, une bible pour affronter la déchéance, la solitude révérée après les lumières aveuglantes du cinéma, univers de pacotille où le désir des autres, ceux qui possèdent le pouvoir, souille l’innocence. Elle vit dans un deux-pièces aux persiennes baissées, comme son regard quand elle sort acheter sa cartouche de clopes, rasant les murs. Plus personne ne sait qui elle est. La solaire Laura, petite domestique aguicheuse du haut de son escabeau, en blouse et guêpière, filmée par Salvadore Samperi dans Malizia, n’existe plus. Et c’est l’intéressée qui le dit. Les critiques, en 1973, l’avaient désignée comme la Bardot italienne. Une comparaison empoisonnée.

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La gloire, l’autre face de la persécution

Alors Laura, née le 28 novembre 1941 à Pola en Istrie, sous le nom de Laura Antonaz, d’un père effacé, amputé de l’avant-bras, peut-être par les partisans de Tito, une amputation réservée aux fidèles des chemises noires, une mutilation de la honte, cette légende-là était morte après un long et douloureux calvaire. Dans Rome écrasée de chaleur, le narrateur interroge quelques témoins ayant connu le sex-symbol broyé par la gloire, « l’autre face de la persécution », pour reprendre l’expression de Pasolini, notamment l’un de ses amants, Marco Risi, fils de Dino. Il revient sur la liaison avec cet acteur français dont jamais le nom n’est cité. Durant huit ans, elle vécut une passion avec Jean-Paul Belmondo. Elle était tombée enceinte, révèle Marco, avait dû se faire avorter, et « n’en était pas sortie indemne. » Le narrateur finit par rencontrer Laura, ou plus exactement son fantôme défiguré. Le dialogue est ténu, quelques phrases bredouillées, comme à bout de souffle, la gloire, l’absurdité de la vie, l’amour… Et puis soudain, la voix qui se brise, elle prononce le nom de l’acteur français, « ce nom qui vous brûlait les lèvres » rapporte le narrateur. On apprend encore que la police lui avait tendu un piège. Les carabiniers avaient découvert 36 grammes de coke dans sa villa de Cerveteri, une fouille illégale. Condamnée à trois ans et demi de prison, l’actrice avait été innocentée en appel six ans plus tard. Mais le mal était fait. La dépression ne lâcherait plus sa proie. La société puritaine avait gagné.  Son « incurable mélancolie » avait achevé de la détruire. Elle est morte le 22 juin 2015, foudroyée par un infarctus, dans son modeste appartement. Dans sa main, un évangile.

Truffaut a dit que derrière chaque livre, se cache une femme. Le narrateur a écrit ce livre pour tenir en respect le chagrin d’une rupture. « J’avais aimé Anna, avoue-t-il au début du récit, pendant dix ans elle avait accaparée toutes mes pensées, maintenant qu’elle n’était plus là, son souvenir s’évaporait, sans plus d’imprégnation que l’empreinte d’un pas sur le sable. »

Est-ce le prix à payer pour accoucher d’un texte aussi émouvant ?

Laura Antonelli n’existe plus de Philippe Brunel, Grasset.

Laura Antonelli n'existe plus: roman

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est auteur de "Johnny que je t’aime" (Praxys diffusion) et directeur littéraire des éditions Tohu-Bohu.

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