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Jérôme Leroy, juste la fin du monde

Notre collaborateur publie "Les Derniers Jours des fauves" (La Manufacture des Livres, 2022)

Jérôme Leroy, juste la fin du monde
L'écrivain Jérôme Leroy © Hannah Assouline

L’auteur imagine une sombre postérité aux « Années Macron » dans un pays dévasté par la pandémie, la canicule et le complotisme. Un roman noir meurtrier dans l’allure d’une joyeuse apocalypse.


Un nouveau Leroy, chic ! Je prends. Je ne le regrette pas. C’est un livre dur, âpre et drôle – un « page-turner diabolique », me vante ma jolie libraire, le rouge aux joues. Dès les premières pages, je suis pris par le feu de paille de la lecture. Celui-là se lit comme un roman de la Série noire – normal, c’en est un, et ce n’est pas un coup d’essai. Avant celui-là, il y a eu Le Bloc (2011), L’Ange gardien (2014) ou La Petite Gauloise (2018), entre autres.

Ce que j’aime chez Leroy, c’est qu’il n’est pas très gai mais il n’est pas macabre. Il est sans complaisance – ne cédant rien au nihilisme qui gâte certains polars. Ce qui ne signifie pas que l’avenir sente la rose et le lilas : « Cette histoire se déroulera dans une chaleur permanente, pesante, qui se moque des saisons et provoque une propension à l’émeute dans les quartiers difficiles, soumis à un confinement dur depuis quinze mois, mais aussi de grands désordres dans toute la société. »

La présidente de la République – c’est une fiction ! – s’appelle Nathalie Séchard, dite la « Cougar blonde ». Ni de droite ni de gauche, elle a brièvement incarné l’espoir de réformes ambitieuses mais la pandémie et les émeutes suscitées par les antivax ont flingué son quinquennat. « On vous hait, madame la Présidente. C’est irrationnel, mais on vous hait. Les Gilets jaunes, les islamistes, les survivalistes, l’ultragauche… », feint de se lamenter son ministre de l’Intérieur, Beauséant, un petit Iago berrichon qui se voit déjà calife à la place du calife.

Nathalie Séchard ne se représentera pas. Ce qui aiguise les appétits et les crocs (de boucher) de certains ministres. On se trahit, on complote, on s’assassine. On en apprend de belles sur les mœurs, les compromissions louches et les redoutables virtualités de la Ve République. Le roman sent son encre fraîche – toute ressemblance avec des vivants ne serait ni fortuite ni involontaire –, mais ce n’est pas un roman à clé au sens strict. D’ailleurs je ne vais pas vous raconter l’histoire…

On l’a compris, nous sommes en France – « un pays qui ne s’aime plus », « un pays riche peuplé de pauvres » – dans un futur dystopique qui a déjà la couleur d’aujourd’hui. Le sujet ? Juste la fin du monde… mais c’est moins un événement qu’une sensation. Un avant-goût de l’effondrement. Un prodrome. Ce qui s’annonce : « Une manière de fascisme soft qui permet, face aux nouvelles épidémies et aux nouvelles catastrophes climatiques, de maintenir l’ordre en sacrifiant les libertés, sauf celle de la circulation des marchandises. »

Vous voyez le genre ? Non, vous ne voyez pas, parce que ça devrait être sinistre, ça ne l’est pas. Avec Leroy, on ne saurait s’ennuyer. Il faut dire qu’il n’a eu que de mauvaises lectures – Chardonne, Alain Dreux-Gallou dit « A.D.G. », la comtesse de Ségur… Et Manchette. Et Balzac bien sûr. Il se sauve du désespoir par la satire, ce qui est excellent pour la santé. Il a beau montrer des horreurs, il n’est jamais ni salissant ni poisseux. Son écœurement reste paisible, son pessimisme, joyeux. On décèle sous sa froide élégance un soupçon de mélancolie qui ne fait qu’attiser son scepticisme devant les progrès dont notre époque se flatte.

Le lire rend heureux mais je ne saurais dire pourquoi. Plaisir du texte – « celui qui vient de la culture, ne rompt pas avec elle, est lié à une pratique confortable de la lecture », dit Barthes. Oui, sauf qu’un roman policier n’est jamais confortable, et Leroy est tout sauf rassurant.

Il nous rend au contraire plus inquiet, plus critique aussi. Si Leroy ne nous cache rien du cynisme et de la brutalité qui régissent le monde politique, il épie ses personnages comme les soldats égarés d’une guerre perdue. Les plus crapuleux deviennent attachants, un peu risibles, et l’on songerait presque à les consoler d’être si méchants.

Leroy assume fièrement son rôle de narrateur, ce qui lui permet de glisser en loucedé un mot de l’Anabase de Xénophon. La mer ! La mer ! – il y a toujours une idée du rivage dans un roman de Jérôme. Il convoque de furtives analogies, de funestes résurgences – comme cette Agnès Dorgelles, la leader du Bloc patriotique, une revenante, une « fafounette » en tapinois, qui est bien la fille de son père. Il nomme des saveurs oubliées, des allégeances secrètes, des préférences coupables. Des heures perdues. Une odeur d’algue et de sel qui invite à l’amour. Il fait lire Les Illuminations à un ancien para. Il regarde le ciel. Il nous cingle et il nous berce.

Salaud ! je n’avais pas besoin de ça.

Jérôme Leroy, Les Derniers Jours des fauves, La Manufacture des Livres, 2022.

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Février 2022 - Causeur #98

Article extrait du Magazine Causeur


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est écrivain, essayiste et journaliste littéraire

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