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Natalité: le basculement en cartes et en chiffres

Un changement démographique historique

Natalité: le basculement en cartes et en chiffres
Département de la Seine Saint-Denis. A gauche 1990, à droite 2017. Sources: INSEE - France Stratégie

Seine-Saint-Denis, Paris intra-muros… mais aussi Rennes, Limoges ou Poitiers (!) : les cartes de 55 villes mises à disposition des citoyens par France Stratégie démontrent que la proportion des 0-18 ans nés de parents extra-européens explose dans de nombreuses aires urbaines. Un changement démographique historique.


Depuis de nombreuses années, la question des statistiques ethniques constitue un sujet brûlant au sein d’un débat explosif : celui sur le fait migratoire, son approche scientifique et ses répercussions dans la société française. En effet, la constitution de bases de données fondées sur la « race » ou « l’origine ethnique » auto-déclarée (telles qu’elles existent notamment aux États-Unis ou en Grande-Bretagne) demeure formellement interdite par la jurisprudence du Conseil constitutionnel, lequel y voit une atteinte aux principes d’égalité et de non-discrimination proclamés dans l’article 1er de la Constitution.

Il n’en va pas de même quant à l’origine nationale des individus. En se fondant sur les données du recensement, l’Insee entretient tout un appareil statistique relatif au nombre d’immigrés vivant en France, au nombre d’enfants nés de parents immigrés et aux pays d’origine de ceux-ci. C’est en partie sur cette base que France Stratégie, organisme de prospective rattaché au Premier ministre, a rendu publique en juillet 2020 une vaste étude consacrée à « la ségrégation résidentielle en France ». 

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Se concentrant sur les 55 « unités urbaines » françaises comptant plus de 100 000 habitants, les équipes de France Stratégie ont cherché à comprendre « l’inégale répartition dans l’espace urbain des différentes catégories de population » au regard de plusieurs critères : la tranche d’âge, la catégorie socioprofessionnelle, le statut d’occupation du logement… Mais aussi l’origine migratoire directe : les immigrés et leurs enfants. Le site public créé pour l’occasion permet de visualiser, pour chaque commune et chaque « zone IRIS » (quartier de 2 000 habitants environ), le pourcentage d’immigrés européens et extra-européens parmi les 25-54 ans, ainsi que la part d’enfants nés de parents immigrés parmi les 0-18 ans. Ces données sont accessibles pour différentes années entre 1968 et 2017.

Le constat : un bouleversement sans précédent

Si tel n’était certainement pas la volonté de France Stratégie, l’analyse que nous avons menée sur la base de ces données permet néanmoins de constater que les mutations démographiques générées par l’immigration sont spectaculaires dans l’ensemble des métropoles. En particulier, la part des mineurs nés directement de parents immigrés non européens a augmenté de manière forte et rapide dans toutes les grandes et moyennes villes de France depuis 1990.

Si cette part atteint des records en Île-de-France (les enfants d’immigrés extra-européens représentent 37,4 % des 0-18 ans dans l’agglomération parisienne et jusqu’au double dans certaines communes de Seine-Saint-Denis) la hausse est aussi exponentielle dans des zones urbaines longtemps peu concernées. En moins de trente ans, on observe par exemple une multiplication par trois de la part des mineurs nés de parents extra-européens dans les principales villes de l’Ouest (entre 21 et 23 % à Rennes, Angers, Le Mans, Poitiers…), mais aussi dans des régions enclavées (comme à Limoges : 27,5 %).

Examinons ici quelques situations significatives – en nous focalisant sur ce même indicateur.

La Seine-Saint-Denis

Le criblage des données Insee/France Stratégie nous apprend que les enfants immigrés ou nés de parents immigrés extra-européens sont majoritaires parmi les 0-18 dans plus de la moitié des communes de Seine-Saint-Denis en 2017.

Ce basculement est particulièrement marqué dans certaines communes :

  • La Courneuve : 75 % des 0-18 ans sont nés de parents immigrés extra-européens (moins d’un quart des mineurs résidant sur la commune est donc d’origine française ou européenne)
  • Villetaneuse : 73 %
  • Clichy-sous-Bois : 72 %
  • Aubervilliers : 70 %.
  • Pierrefitte-sur-Seine : 69 %

L’analyse par zone IRIS démontre que les pourcentages sont encore plus élevés dans certains quartiers de ces villes – jusqu’à 84 % dans plusieurs zones de Clichy-sous-Bois.

En 1990, si ces taux étaient déjà nettement plus élevés en Seine-Saint-Denis que la moyenne nationale, ils étaient néanmoins beaucoup plus faibles qu’aujourd’hui :

  • À La Courneuve, la proportion d’enfants d’immigrés extra-européens a augmenté de 60 % entre 1990 et 2017.
  • À Pierrefitte-sur-Seine, la proportion d’enfants d’immigrés extra-européens a augmenté de 102 % : elle a donc plus que doublé.

Orléans

La capitale de la région Centre-Val-de-Loire, située à une heure de train de Paris, connaît elle aussi une dynamique démographique largement perfusée par l’immigration. À tel point que les statistiques locales y sont désormais presque semblables à celles de l’Île-de-France.

En effet, les enfants de parents immigrés extra-européens représentent désormais un tiers (33,1 %) des 0-18 ans vivant dans l’unité urbaine d’Orléans – contre 37,4 % en moyenne pour Paris et sa petite couronne. En 1990, ils n’étaient que 15,1 % dans l’agglomération orléanaise ; leur part relative a donc augmenté de 119 % en moins de trente ans.

Si cette hausse est générale, certains quartiers sont cependant en pointe. Les jeunes d’origine non européenne y sont même nettement majoritaires :

  • L’Argonne : 69 % des 0-18 sont des enfants d’immigrés extra-européens
  • La Source : 66 %

Outre l’augmentation globale, l’aspect le plus remarquable de la situation orléanaise réside dans le basculement spectaculaire de communes périphériques qui étaient encore peu concernées par l’immigration extra-européenne voici vingt-sept ans. Citons parmi d’autres :

  • Saran : 30 % des 0-18 sont des enfants d’immigrés extra-européens en 2017, contre 4 % en 1990 – soit une multiplication par huit
  • Fleury-les-Aubrais : 38 % contre 9 % en 1990 – soit une multiplication par quatre

Poitiers

À l’instar de tout le Grand Ouest, la région poitevine est longtemps demeurée à l’écart des différentes vagues d’immigration reçues par la France depuis le xixe siècle. Cela était resté le cas pour les flux extra-européens… jusqu’à ces dernières années.

La part des enfants de parents immigrés extra-européens parmi les mineurs vivant dans l’agglomération de Poitiers a été multipliée par trois entre 1990 et 2017 : ils représentent désormais 21,7 % des 0-18 ans, contre 7,6 % il y a moins de trente ans.

Si certaines communes périphériques sont encore peu touchées par cette mutation, celle-ci a été spectaculaire dans plusieurs quartiers de Poitiers – où les jeunes d’origine extra-européenne sont en passe de devenir majoritaires :

  • Le Breuil-Mingot : 45 % des 0-18 ans sont des enfants d’immigrés extra-européens en 2017, soit quatre fois plus qu’en 1990 (12 %)
  • Les Couronneries : 45 %, soit trois fois plus qu’en 1990 (15 %)
  • Les Trois Cités / Les Sables : 40 %, soit quatre fois plus qu’en 1990 (10%)

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Nîmes

Contrairement au Poitou, le Gard est concerné par l’immigration extra-européenne depuis les années 1970. Si le phénomène n’y est donc pas radicalement nouveau, il n’en demeure pas moins que son amplification a été particulièrement notable à Nîmes durant les trois dernières décennies.

En moyenne sur l’agglomération nîmoise de 2017, 31,4 % des 0-18 ans sont nés de parents immigrés extra-européens – contre 15,2 % en 1990. La part relative de ces mineurs a donc augmenté de 107 % sur cette période, et ils sont désormais nettement majoritaires dans plusieurs quartiers. Par exemple :

  • Chemin-bas d’Avignon : 63 % des 0-18 ans sont des enfants d’immigrés extra-européens
  • Pissevin : 59 %
  • Valdegour : 54 %

Une autre nouveauté consiste dans la diffusion rapide de cette démographie vers des quartiers nîmois dont la part de natalité non européenne était très en dessous de la moyenne locale il y a une trentaine d’années. Citons entre autres :

  • Beausoleil : 26 % des 0-18 sont des enfants d’immigrés extra-européens en 2017, soit cinq fois plus qu’en 1990 (5 %)
  • Costières / Capouchiné : 29 %, soit cinq fois plus qu’en 1990 (6 %)
  • Puech-du-Teil : 32 %, soit quatre fois plus qu’en 1990 (7 %)

Les angles morts de cette étude

Il apparaît utile de préciser que les données Insee mobilisées par France Stratégie seraient sous-évaluées si l’on cherchait à les utiliser pour estimer la part complète de telle ou telle origine « ethnique » au sein d’une population – et ce pour deux raisons principales : 

1) Ce calcul n’inclut pas la « troisième génération », celle des enfants nés de grands-parents immigrés extra-européens ;

2) Il n’intègre probablement que très partiellement la présence de mineurs immigrés clandestins (sachant que la population totale des immigrés illégaux dans la seule Seine-Saint-Denis est estimée entre 150 000 et 450 000 individus d’après un rapport parlementaire de 2018).

Les données ici présentées ne remplacent donc pas les « statistiques ethniques », objets récurrents de polémiques et d’obstacles juridiques, dont la démographe Michèle Tribalat considère pourtant qu’elles sont « indispensables à la connaissance ».

Par ailleurs, la double dynamique induite par la surnatalité des populations immigrées et l’accélération de l’immigration au cours des dernières années conduisent à penser que les données ici compilées en 2017 sont déjà significativement dépassées.

Enfin, l’approche englobante de la catégorie des « 0-18 ans » ne donne pas une idée aussi précise que possible des dynamiques en cours. Au vu de la tendance dessinée par ces cartes, on peut imaginer que la proportion d’enfants d’immigrés extra-européens est plus forte chez les 0-5 ans ou les 0-10 ans que chez les 10-18 ans. Une telle segmentation statistique aurait permis de percevoir de façon plus précise l’accélération des transformations démographiques en cours, ainsi que leur impact à venir sur l’ensemble des catégories d’âge. 

Conclusion

L’analyse à laquelle nous venons de nous livrer démontre que les effets cumulés de l’immigration et des différentiels de fécondité ont d’ores et déjà modifié significativement la population française dans les grandes et moyennes agglomérations – et qu’ils continuent de le faire. 

Une fois posé ce diagnostic incontestable, il est permis à chacun de s’interroger sur les conséquences d’un tel basculement à court, moyen et long terme, étant entendu qu’il ne pourra cesser de s’amplifier « naturellement » sans la mise en œuvre d’une volonté politique contraire.


[1] Décision n° 2007-557 DC du 15 novembre 2007, « Loi relative à la maîtrise de l’immigration, à l’intégration et à l’asile » (site du Conseil constitutionnel).

[2] « Rapport d’information sur l’évaluation de l’action de l’État dans l’exercice de ses missions régaliennes en Seine-Saint-Denis », enregistré à la présidence de l’Assemblée nationale le 31 mai 2018 (rapport Cornut-Gentille-Kokouendo)

[3] Entretien au Figaro, 26 février 2016


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Septembre 2021 – Causeur #93

Article extrait du Magazine Causeur


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