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Moi / Je / Nous / Vous

Emmanuel Macron, au lendemain d’une intervention télévisée sur la guerre russo-ukrainienne où il est apparu en protecteur de la nation, a donc fini par présenter sa candidature à l’élection présidentielle. Notre chroniqueur analyse cette «Lettre aux Français».


Emmanuel Macron connaît ses classiques. Il sait que dans « Le Corbeau et le Renard », le rusé goupil s’abstient complètement de dire « Je » : il use systématiquement du « vous » pour faire croire au Corbeau qu’il le prend en haute considération. C’est la base de la flatterie et de la séduction.

Il faut donc attendre le cinquième paragraphe pour trouver ce Je inévitable mais longtemps suspendu. Bien joué. Mais quand il y va, il y va fort, avec une anaphore insistante :

« Voilà pourquoi je sollicite votre confiance pour un nouveau mandat de Président de la République. Je suis candidat pour inventer avec vous, face aux défis du siècle, une réponse française et européenne singulière. Je suis candidat pour défendre nos valeurs que les dérèglements du monde menacent. Je suis candidat pour continuer de préparer l’avenir de nos enfants et de nos petits-enfants. »

Et immédiatement il revient au « nous » qu’il utilisait depuis le début de sa missive : « Pour nous permettre aujourd’hui comme demain de décider pour nous-mêmes. » Un « nous » globalisant », qui inclut adroitement le « vous » (Nous, c’est Moi +Vous). 

Macron a d’ailleurs commencé sur ce registre complice : « Depuis cinq ans, nous avons traversé ensemble nombre d’épreuves. Terrorisme, pandémie, retour de la violence, guerre en Europe : rarement, la France avait été confrontée à une telle accumulation de crises. Nous avons fait face avec dignité et fraternité. »

Vous avez remarqué ? Isolez les mots importants : « Nous », « épreuves », « la France » (qui est le singulier collectif qui englobe le « nous ») et « fraternité » — le dernier mot de la devise républicaine, qui évoque en filigrane l’histoire du pays depuis 1789. Bien joué. Bien écrit.

A lire aussi, Philippe Bilger: Macron/Ukraine: le drapeau au risque de l’effacement démocratique?

Mais la phrase suivante éclaircit ce « nous » : « Nous avons tenu bon sans jamais renoncer à agir. » Ce ne sont guère les Français, confinés ou bousculés depuis cinq ans, qui ont « agi », c’est le chef de l’Etat — c’est l’essence même de sa fonction. Ce « nous » rassembleur était-il au fond un « Nous » de majesté ? Nous, Emmanuel Macron, roi de France…

Approximations et mots curieusement absents

S’ensuivent un certain nombre de grosses approximations — je ne me permettrai pas de dire « mensonges » — sur les emplois créés par l’industrie (il reste donc une industrie en France ?) et les investissements réalisés  dans « nos hôpitaux et notre recherche » : et « nous » qui pensions qu’on avait fait tout ce foin à propos du Covid parce que les hôpitaux, dans lesquels on a taillé 100 000 lits ces dernières années, étaient exsangues et surchargés, le personnel hospitalier sous-payé, et la recherche française infichue de trouver un vaccin ! Mais on s’en fiche, tant qu’il y a un bouclier vaccinal américain, n’est-ce pas…

Quant à l’idée d’avoir « renforcé nos armées, recruté policiers, gendarmes, magistrats et enseignants, réduit notre dépendance aux énergies fossiles, et modernisé notre agriculture », c’est de la haute fiction. Tout comme la réduction du déficit — « avant la pandémie », précise quand même le rédacteur, parce que depuis, il a explosé, et il va bien falloir le régler dans les années à venir : le « quoi qu’il en coûte » a tiré un chèque en blanc sur l’avenir, et fait peser sur les cinq prochaines années un suspense gracieux mais déjà levé : le cochon de payant est prié de passer à la caisse. Classes moyennes, numérotez vos abattis.

Notre président, on le sait, est passé par les classes préparatoires, où l’on apprend à bâtir un raisonnement dialectique. Après le mirage du Plus, arrive forcément le Moins : « Nous n’avons pas tout réussi. » Un peu d’humilité (le mot apparaît en toutes lettres un peu plus bas) ne fera pas mal, s’est dit le rédacteur : « Il est des choix qu’avec l’expérience acquise auprès de vous je ferais sans doute différemment. » Peccavi, Pater optime, dit-on en introduction d’une confession. Les Gilets jaunes furent sans doute la conséquence d’un petit péché d’orgueil.

Mais immédiatement, un « mais » refait basculer le propos dans le bon sens, celui de l’optimisme : « Mais les transformations engagées durant ce mandat ont permis à nombre de nos compatriotes de vivre mieux, à la France de gagner en indépendance. Et les crises que nous traversons depuis deux ans montrent que c’est bien ce chemin qui doit être poursuivi. »

Il vaut mieux rester dans le vague quand on n’a pas d’argument précis, enseignent les maîtres de rhétorique. 

Autant mettre sur le dos de cette modernité si difficile à maîtriser tout ce qu’il a pu y avoir de négatif : « Nous connaissons des bouleversements d’une rapidité inouïe : menace sur nos démocraties, montée des inégalités, changement climatique, transition démographique, transformations technologiques. » Et autant prévenir : « Ne nous trompons pas : nous ne répondrons pas à ces défis en choisissant le repli ou en cultivant la nostalgie. » 

Et d’insister avec un jeu sur les mots et les sonorités particulièrement efficace : « L’enjeu est de bâtir la France de nos enfants, pas de ressasser la France de notre enfance. » Magnifique combinaison de « a » et de « f ». Et cette opposition « enfants » (le futur) et « enfance » — le passé. De la belle ouvrage !

C’est sans les nommer une pierre dans le jardin des candidats qui prétendent que « c’était mieux avant » et qu’il faut ré-instituer la blouse grise à l’école. Macron aurait-il senti que son principal rival sera Zemmour, qui est d’abord apparu aux Marcheurs comme un bon moyen d’empêcher Marine Le Pen de parvenir en bon état au second tour, mais qui commence à être une menace — et, en même temps, une espérance ultime : un second tour Macron / Zemmour rassemblera derrière le président-candidat tous les électeurs de gauche molle qui l’ont porté au pouvoir en 2017, et qui se sont bien juré de ne plus s’y faire prendre — comme le Corbeau de la fable.

Arrive enfin la déclaration de candidature proprement dite, préparée par cette longue introduction sur la dialectique du passé (eux) et l’avenir (moi) : « Je suis candidat pour continuer de préparer l’avenir de nos enfants et de nos petits-enfants. » 

Vous avez vu, ce renfort des « petits-enfants », alors qu’on ne nous parlait jusqu’ici que des rejetons immédiats ? Appel du pied aux retraités, dont la pension ne sera certainement pas rognée, qu’allez-vous imaginer…

S’étant posé comme candidat de l’avenir, Macron développe le thème, en évoquant le « futur ». Demain on rase gratis, et on sortira « de la dépendance au gaz, au pétrole et au charbon. »
Ce qui compte aussi dans un discours, ce sont les mots absents. « Énergie nucléaire », par exemple — dont le président a chanté les possibilités il y a peu. Mais là, ça ferait désordre, juste après le mot « écologie ». Ratissons large, prudemment.

Comme un culot d’enfer fait partie de la panoplie du candidat, le Grand Communiquant n’hésite pas à affirmer qu’il va « améliorer ce modèle social auquel nous tenons tant et qui a fait ses preuves. » À se demander qui a lancé cette réforme des retraites oubliée pour l’instant, mais toute prête à ressortir de sa boîte.

Un pays qui se sent mourir

Macron a bien senti, à l’inverse d’autres candidats, que c’est surtout sur le plan culturel que ça va se jouer, dans un pays qui se sent mourir. « Nous ferons en sorte que tous les enfants de France aient les mêmes chances, que la méritocratie républicaine redevienne une promesse pour chacun. Pour cela, la priorité sera donnée à l’école et à nos enseignants, qui seront plus libres, plus respectés et mieux rémunérés. »

A lire aussi: Partis, c’est fini

Comment disait Pasqua déjà ? Les promesses n’engagent que ceux qui y croient. D’où le couplet sur le « grand âge », qui porte l’écho du tout récent scandale des EHPAD, et l’adjonction d’un petit quelque chose pour les handicapés. Sans oublier la France périphérique, ces « déserts médicaux » où l’on galère pour trouver un médecin. Et la défense de notre « art de vivre millénaire, enraciné dans chaque région, chaque canton, chaque ville et chaque village que ce soit en métropole ou dans nos outre-mer. Une histoire, une langue, une culture que lorsque l’on est Français, on se doit de connaître, d’aimer, de partager. » Ça y est, chacun a eu son lot. C’est que derrière la présidentielle, il y a des législatives à gagner — et ce sera une autre paire de manches. Une cohabitation (fort possible) n’est pas son idéal de gouvernement. 

Remarquez que ces beaux projets d’avenir ne sont pas chiffrés, le rédacteur est trop habile pour faire catalogue. Valérie Pécresse, qui a cru bon dans son discours du Zénith de se lancer dans une longue litanie de projets, aurait dû chercher un rédacteur qui connaisse les règles essentielles de la communication. Pas Igor Mitrofanoff, cheval de retour du fillonisme — et si propre sur lui…

Valérie Pécresse à Paris, 13 février 2022 © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage : 01060914_000004

Retour du Je, présenté comme le témoin de la résilience française : « Tout au long de mon mandat, j’ai vu partout un esprit de résistance à toute épreuve, une volonté d’engagement remarquable, une inlassable envie de bâtir. » Un petit coup de projecteur sur les Français de l’étranger, et reprise du singulier collectif face au Je présidentiel : « En chaque lieu, j’ai perçu le désir de prendre part à cette belle et grande aventure collective qui s’appelle la France. »

C’est le coup de clairon avant l’épilogue. À ce « France » correspond, dans les dernières lignes, cet « ensemble ». Et la combinaison finale des pronoms : « Avec vous. Pour vous. Pour nous tous. »

Le « Je » s’efface dans ce pluriel commode. Franchement, c’est bien cousu — même si on aperçoit un peu trop les coutures. L’essentiel était de se démarquer des candidats (suivez mon regard) qui usent et abusent d’un Je omniprésent. Le président de la République, dont chacun sait qu’il n’a aucun Ego, chante pour finir la République et la France — afin de donner à sa lettre très écrite un petit côté oral. Je ne sais qui a été la plume de Macron sur ce coup, mais il mérite les félicitations du jury de Sciences-Po.

Quant aux applaudissements des Français, c’est peut-être autre chose.

Chevènement chez Macron: misère du souverainisme de gauche

Comme Jean-Pierre Raffarin, Jean-Pierre Chevènement a annoncé soutenir Emmanuel Macron


En 2002, alors lycéen, j’étais déjà persuadé que l’immigration était la grande affaire, l’unique sujet politique important. Le lénifiant discours des membres de la gauche dite plurielle me rendait fou. Quand, à la télé, j’entendais les journalistes moquer le « sentiment d’insécurité » éprouvés par les Français, j’avais envie de rentrer dans l’écran et de leur faire éprouver un sentiment de poing dans la gueule.

Je vous parle d’un temps où la mystique républicaine me faisait quelque chose

Du reste, en ce temps-là, j’étais républicain. Oh, pas celui qui parle de « valeurs » ; non, un vrai, genre 93. Je lisais les discours de Saint-Just, je me décrétai jacobin, je ne voyais rien de plus beau que la mort du général Marceau sur le Rhin. Dans le champ politique alors partagé entre le radical-socialiste Chirac, la gauche youpi-tralala et le Front national, un homme s’était soudainement imposé : Jean-Pierre Chevènement. J’aimai son franc-parler, sa stature, l’amour de la France qu’il revendiquait contre ceux de son camp, cette gauche qui assimilait la nation à Auschwitz et le peuple, à la consanguinité. Je n’avais pas encore lu Péguy mais c’était très précisément la « mystique républicaine » qui m’emballait. J’avais l’impression que Chevènement était en mission, qu’il avait compris qu’à force de les mépriser, de leur dire qu’elles ne vivaient pas ce qu’elles vivaient, les classes populaires finiraient par passer au Front national – en fait, ce processus était déjà presque achevé. Lors des négociations sur l’autonomie de la Corse, je collai en catimini, dans tout mon bahut, des feuilles A4 rappelant d’indivisibilité du territoire français. A l’approche de l’élection, je franchissais le pas : j’adhérai au Mouvement des citoyens (MDC).

À lire aussi, Olivier Jouis: De Chevènement en 2002 à Zemmour en 2022, itinéraire d’un souverainiste venu de l’autre rive

Tandis que Chevènement était présenté comme « le troisième homme » par les sondeurs, je me rendais souvent au local du MDC de X. J’y retrouvai une drôle d’équipe, composée de communistes et de socialistes en rupture de ban et retraités. Moi qui m’attendais à trouver des partisans d’une troisième voie, j’étais déçu. Quand j’évoquai la possibilité d’une union avec les figures de l’autre rive – Pasqua et Villiers –, je provoquai une consternation dont, deux décennies plus tard, je me souviens encore. J’ignore si ces gens pensaient sérieusement l’emporter en comptant sur leurs propres forces, très limitées ; sans doute que, pour la plupart des militants, un parti est d’abord une sorte d’amicale. Chevènement lui-même – et ce fut le moment décisif de sa campagne – refusa, non sans morgue, l’alliance que lui proposait le RPF. Au « sentiment d’insécurité », il ne répondait pas du tout. Or, fort logiquement, la campagne s’était cristallisée autour de ce thème. Mauvais tribun et débatteur, un tantinet lunaire, ringardisé par les médias, l’ancien ministre dégringola au fil des semaines. J’étais accablé. Je cherchai un nouveau Clemenceau ; je trouvai un nouveau Pompée. Le soir du premier tour, mes camarades pleuraient. D’autres camarades, ceux du lycée, étaient, eux, désespérés. Le « fascisme » risquait de vaincre ; les trains étaient déjà prêts qui emporteraient les Arabes et les Noirs vers la Pologne… La quinzaine anti-Le Pen était lancée. Nos professeurs nous demandèrent d’aller manifester à Y, la grande ville. Ce jour-là, moi, j’allai faire un foot. Par la suite, je n’ai plus milité.

Natacha Polony, Michel Onfray, le Printemps républicain, Causeur: c’est à peu près tout ce qu’il reste du chevènementisme

Les socialistes reprochèrent longtemps à Chevènement – et dans une moindre mesure à Taubira – d’avoir fait perdre le lymphatique Jospin. Même s’il répondit souvent que l’homme de Creil devait sa défaite à la nullité de sa campagne – il la devait surtout, en vérité, à un déni d’un réel dont, deux décennies plus tard, la gauche ne veut toujours pas entendre parler –, le coup porta. Le « Che » de Belfort se fit discret. Vers 2006, il doucha rapidement les espoirs de ceux qui l’encourageaient à se présenter à la primaire socialiste. Ensuite, il devint une conscience, celle de la gauche d’avant, d’avant Maastricht, intervenant de plus en plus sporadiquement pour dire, jamais trop fort, tout le mal qu’il pensait de l’Union européenne, des traités, de la désindustrialisation, de l’impérialisme américain. Plus personne, dans son camp, ne l’écoutait. Ses partisans, on les trouvait et on les trouve encore dans le champ intellectuel. Natacha Polony, Michel Onfray, le Printemps républicain, Causeur dans une large mesure : c’est à peu près tout ce qu’il reste du chevènementisme. Ce n’est pas rien, oh non, mais ça n’intéresse toujours pas la gauche, qui accepte Polony depuis qu’elle s’est bien radoucie, qui traite Onfray et Elisabeth Lévy de fascistes, et qui se moque du Printemps républicain, lequel a – on est bien obligé de le dire – trente ans de retard au moins. La gauche est partie et ne reviendra pas ; elle est désormais relativiste, vivrensembliste, multiculturaliste ; la République qu’elle continue d’invoquer est parfaitement désincarnée, peuplée seulement de « valeurs » ; elle préfère que les autres crèvent pour l’Autre plutôt que d’admettre un lien, même ténu, entre immigration et délinquance, islam et islamisme. La gauche, doublée sur sa gauche par un wokisme qu’elle finira par faire sien, promeut les « mamans » lesbiennes qui vont louer des ventres en Inde ou en Ukraine au nom du délirant « droit à l’enfant », elle fait voter la monstrueuse IMG, elle soutient les « hijabeuses » au nom de l’« inclusion » et les garçonnets de huit ans qui veulent devenir des filles au nom d’un « genre » fantasmatique. Elle est le porte-parole du fanatique mouvement de déconstruction qui, sis sur les universités, les milieux économiques et l’industrie culturelle, vise à détruire – et détruit effectivement – les nations occidentales, les peuples occidentaux et, plus grave encore, infiniment plus grave, la conception occidental de l’être. Audibles, les chevènementistes susnommés le sont, certes. Mais auprès de qui ? C’est surtout à droite qu’on les écoute. Leur gauche est morte et enterrée depuis longtemps.

À lire aussi, du même auteur: Où va le populisme?

L’espoir est taquin : durant le mouvement des Gilets jaunes, j’ai cru un instant qu’il était encore possible d’unir les souverainistes des deux camps. Présent dix samedis sur les Champs, je vis, à côté des drapeaux de nos vieilles provinces, se dresser celui de l’an II. Main dans la main, Bonchamps et Kléber allaient prendre l’Elysée et y attraper l’homme de Davos. Hélas, très vite, les frictions se multiplièrent. Moi qui parlai à tous, je constatai que si, pour les patriotes – très majoritaires dans les rangs –, une alliance était envisageable, pour les vieux républicains, en revanche, elle était impensable – « J’manifeste pas avec des fachos ! ». Les deux camps poursuivaient certes le même but, mais pas pour les mêmes raisons. Les « fachos » voulaient continuer l’histoire de France ; les vieux républicains voulaient en recommencer une autre. Et le désaccord le plus flagrant – et qui rend en effet impossible l’union des deux souverainismes –, c’était l’immigration – seuls BFM et ceux qui ne battaient pas le pavé ignorent que parmi les principales revendications des manifestants, il y avait le refus du Pacte du Marrakech. Depuis une dizaine d’années, Chevènement pantouflait médiocrement, profitant goulûment de cette République qu’il prétendait autrefois relever. Récemment, il s’était distingué dans un débat avec Eric Zemmour, manifestant une hostilité digne d’un militant d’SOS Racisme. Son ralliement à Macron n’est que le dernier de ses reniements. Face à « la menace populiste », c’est-à-dire au réveil des peuples européens refusant de disparaître, il se fait, comme tout bon homme de gauche, castor. La grande affaire, l’unique sujet important, c’est, aujourd’hui plus encore qu’hier, l’immigration, et donc l’identité. De sorte que l’on peut se demander si le souverainisme de gauche n’est pas, tout simplement, un oxymore.

L'incident

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Ne laissons pas M. Macron totalement fuir le débat national!

Bien que l’unité nationale soit de rigueur en ces temps troublés, on ne peut s’empêcher de constater que la guerre en Ukraine tombe à pic pour le président Macron, bientôt candidat à sa réélection. Son engagement nécessaire et légitime sur la scène internationale, en vue d’obtenir un cessez-le-feu, lui donnera une bonne raison, et excuse, pour ne pas répondre, ni débattre, avec ceux qui critiquent le bilan de son quinquennat…


Le 2 mars, le président de la République est intervenu durant une quinzaine de minutes. J’ai analysé à chaud sur Sud Radio son discours comme étant remarquable et consensuel dans sa première partie mais roué, habile et discutable dans la seconde. Tout en n’annonçant pas explicitement sa candidature – ce sera fait le 4 mars par une lettre aux Français publiée dans la presse quotidienne régionale -, Emmanuel Macron a largement développé les axes de son argumentation de campagne à venir.

Consensuel évidemment, d’abord, dans la dénonciation de la culpabilité exclusive de Poutine pour l’invasion de l’Ukraine et les terrifiants désastres en résultant, morts, blessés, civils atteints, destructions. Pour l’hommage rendu au peuple ukrainien et à son président, incroyable de résistance et de lucidité, pour la volonté de la France de participer à l’accueil des réfugiés, et pour favoriser la fermeté européenne. Rien qui puisse, sur ce plan, altérer l’union nationale qui, naturelle ou contrainte pour quelques autres, s’est créée autour de l’action du président, qui malgré une naïveté initiale s’est mis à la hauteur de ces événements bouleversants dans tous les sens.

Double regret

On me permettra, avant d’aborder la part plus politicienne de l’allocution du président, de formuler un double regret.

Fallait-il attendre la démonstration accablante des mensonges de Poutine sur l’invasion de l’Ukraine pour se persuader que, bien avant déjà, cette personnalité menait un jeu diplomatique singulier ? Épris du seul rapport de force et méprisant la faiblesse des Occidentaux qui croyaient l’amadouer en le courtisant ; alors qu’il aurait seulement respecté qui lui aurait tenu la dragée haute. Aussi, si le président Macron a raison quand il souligne l’obligation de poursuivre le dialogue avec Poutine, j’espère que la leçon aura porté ses fruits: les entretiens ne seront efficaces que si les interlocuteurs de Poutine ne le contredisent plus de manière classique mais avec une fermeté qui lui montreront que les temps ont changé et que l’illusion sur lui s’est dissipée.

A lire aussi, du même auteur: Poutine face à nos douceurs diplomatiques

Le projet européen évoqué par Emmanuel Macron – c’est mon second regret – qui consiste à pourvoir l’Europe de tout ce qui lui a manqué et dont la tragique absence a été à déplorer bien avant cette guerre n’arrive-t-il pas, sinon trop tard, du moins comme une sorte de rattrapage ? On aurait souhaité qu’il n’ait pas été nécessaire parce que la politique de la France l’aurait rendu inutile par une anticipation plus lucide.

Un président protecteur

Le président de la République, s’il ne s’est pas encore déclaré officiellement candidat, nous a indiqué toutefois de manière limpide les axes de sa campagne, auxquels il conviendra de répliquer principalement en ne lui permettant pas de se servir de la situation internationale et du futur européen pour fuir le débat national.

Parce qu’il est clair que son propos sombre sur l’avenir de notre monde, et sur le destin européen, n’a visé qu’à instiller dans les têtes que lui seul, protecteur, tutélaire, lucide, expérimenté, pourrait être la personnalité adéquate pour cette immense tâche. Que lui seul pourrait prévenir les dangers. Relever les défis. Favoriser les réussites.

Après cet exercice d’autosatisfaction subtil mais sans équivoque, ses contradicteurs, demain, n’auront pas d’autre choix que de le ramener à plus de modestie, de le contraindre à quitter la poésie des horizons pour la prose de la France en état de malaise sur trop de plans pour être ainsi reléguée. À la fin de son intervention, il s’est dévoilé. Tout en assurant que le débat démocratique aurait lieu, il s’est dit persuadé qu’on s’accorderait sur « l’essentiel », ce qui était signifier que l’accessoire concernait les controverses franco-françaises qui aujourd’hui, selon le candidat Macron, pèsent peu face au bruit et à la fureur de monde… Il faut sauver la campagne : la France l’attend, l’espère, la mérite. Trop de silences et de frustrations pour qu’elle ne soit pas enfin la démocratique opportunité de “libérer la parole” !

Sahel: «La tentative de conquête néocoloniale de Poutine en Ukraine va décrédibiliser la propagande russe en Afrique»

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Emmanuel Macron a annoncé le 17 février sa décision de retirer les forces militaires engagées au Mali. Le géopolitologue Loup Viallet, spécialiste en intelligence économique et auteur de “La fin du franc CFA” et “Après la paix” (VA Editions, 2020 et 2021), analyse la situation.


Causeur. Que sait-on des milices russes Wagner, et de leur mission au Mali ?

Loup Viallet. Selon le général Townsend, patron du commandement des États-Unis pour l’Afrique (Africom), il y aurait plus de 1000 combattants de Wagner au Mali. En recoupant les données du site Flightradar24 (qui recense tous les vols commerciaux et privés en temps réel) avec les témoignages d’observateurs locaux, une corrélation a été établie entre le plan de vol d’un Tupolev Tu-154M de l’armée de l’air russe et le déploiement de mercenaires Wagner au Mali, en Libye, au Soudan et en Syrie.

Bien que le Kremlin le réfute, Wagner est en réalité l’armée fantôme du président Poutine. Cette compagnie a été fondée en 2014 à l’initiative de Dimitri Outkine et sans doute sur ordre présidentiel. Surnommé “Wagner” lorsqu’il était dans les forces spéciales russes, Outkine a reçu la décoration de chevalier de l’ordre du courage en décembre 2016 des mains du président russe. Le financier de Wagner n’est autre que l’oligarque Evgueni Prigojin, un homme fort du régime poutinien. 

Avant de se tourner vers l’Afrique, Wagner a accompli dans l’ombre les basses œuvres du Kremlin en Ukraine ou en Syrie. Sur le continent africain, la compagnie intervient à Madagascar, au Mozambique, au Soudan, en Libye et en Centrafrique, où elle a mis le pays en coupe réglée. L’objectif des Russes ? Obtenir des concessions minières (exploitées par des filiales liées aux principaux fonds de Prigojine) en échange de la protection du régime en place. Leur méthode ? Elle est barbare : les Wagner ont été reconnus coupables de tortures, viols et autres crimes de guerres en Libye et en Centrafrique. Ils ne sèment pas la paix, mais la terreur parmi les populations civiles. Ce sont des nettoyeurs. 

Au Mali, comme ailleurs en Afrique, leur objectif est triple : 1) Profiter des failles du pouvoir en place pour permettre à la Russie de mettre un pied dans la porte afin d’exercer une influence nouvelle. La plupart du temps, l’arrivée de Wagner s’accompagne d’une forte propagande anti-française : les Wagner veulent se présenter comme une force de libération du pays qualifiés de “colonies de la France”. Ce discours a pu être efficace auprès de certaines élites africaines corrompues à la recherche d’appuis extérieurs, comme auprès de foules incultes et prêtes à foncer sur un bouc-émissaire pourtant usé jusqu’à la corde. 2) Faire main basse sur les ressources naturelles minières afin de conforter le contrôle du régime russe sur leurs prix internationaux. 3) Exercer une influence géopolitique en dehors de l’“étranger proche” de la Russie, afin de contrôler celui des pays européens (l’arc-de-crise) et ainsi de chercher à influencer leur politique. Typiquement, la Centrafrique et le Soudan ont récemment montré un soutien à l’invasion russe en Ukraine. 14 pays africains, parmi lesquels le Mali, le Soudan et Madagascar se sont abstenus de voter la résolution de l’ONU demandant à la Russie de retirer ses troupes d’Ukraine le 2 mars dernier. Les conséquences de l’invasion de l’Ukraine par la Russie pourraient cependant mettre à mal le narratif de Wagner et de Moscou en Afrique : c’est un acte impérialiste en totale contradiction avec les valeurs anticoloniales qu’ils prônent sur le continent (souvent à rebours de la réalité). 

Quels sont les intérêts économiques français au Mali ?

Ils sont quasiment nuls. L’Afrique correspond à 5% du commerce extérieur français et la majorité des intérêts économiques de la France sur le continent africain sont désormais hors des pays de l’ancien pré carré français : au Nigéria, en Egypte, en Tunisie, au Maroc, en Afrique du Sud. De ce point de vue le Mali représenterait moins de 0,01% du commerce extérieur français. Le Mali a mille fois plus intérêt à commercer avec la France que l’inverse !

Quant aux quelques mines d’or maliennes, elles ne sont pas gérées par des Français mais par des groupes canadiens, britanniques, australiens. Bientôt par des groupes russes peut-être…

A lire aussi, Gil Mihaely: Russie-Ukraine: le choc des civilisations a eu lieu

La raison d’être de l’intervention Barkhane au Mali relevait d’une inquiétude sécuritaire, qui demeure plus que jamais. Le Sahel est situé sur l’”arc-de-crise” français et européen, cette zone géographique qui borde notre continent d’ouest en est, et à partir de laquelle des opérations de déstabilisation peuvent fragiliser notre voisinage immédiat ou être carrément menées sur le sol européen. On peut dire que le Mali fait partie de notre grand voisinage, au même titre que ses voisins sahéliens. Les 59 militaires français décédés en opération depuis le début de Barkhane sont morts pour la sécurité de nos deux continents. La fuite en avant de la junte au pouvoir à Bamako est déplorable de ce point de vue, car elle institue un foyer d’instabilité dans la bande sahélienne. Leurs homologues légitimes et voisins ouest-africains en sont conscients, c’est pourquoi ils n’ont pas suivi l’exemple malien. 

Pourquoi la France cesse-t-elle sa coopération militaire avec le Mali ? L’armée française est-elle en échec dans la région ?

C’est le comportement menteur, agressif et irresponsable de la junte installée au pouvoir à Bamako avec les putschs d’août 2020 et de mai 2021 qui a provoqué une crise avec la France et précipité le départ de Barkhane du Mali.

Plusieurs lignes rouges ont été franchies par le régime du colonel Assimi Goïta :

  1. L’usage d’une propagande ouvertement anti-française pour manipuler les foules de la capitale et dépeindre en force d’occupation une armée qui a sauvé le Mali de l’installation d’un califat islamique (cette propagande ne fonctionne que dans les zones en paix où Barkhane n’opère pas. Elle permet de présenter un bouc émissaire à des populations sous-éduquées et extrêmement pauvres).
  2. La trahison : la junte avait promis (à son peuple, à ses voisins et à ses partenaires) qu’elle organiserait une transition pour organiser des élections régulières. Alors que celles-ci auraient dû se dérouler début 2022, les putschistes ont régulièrement repoussé la date butoir. Le chronogramme a ainsi été reporté à cinq ans, puis à trois ans. Leur objectif n’est pas de rétablir l’ordre constitutionnel, mais bien de jouir le plus longtemps possible du pouvoir.
  3. L’invitation de la compagnie de mercenaires russes Wagner sur le territoire malien par les putschistes. Ce groupe de nettoyeurs liés au régime de Vladimir Poutine était déjà connu pour ses crimes de guerre en Libye et en Syrie, ainsi que pour avoir mis la Centrafrique en coupe réglée. Leurs objectifs de prédation économique et leurs méthodes barbares sont en contradiction totale avec ceux de Barkhane. 
  4. La volonté affichée par la junte malienne de négocier officiellement avec les groupes djihadistes présents au Mali en mandatant le Haut Conseil Islamique (HCI), une institution officielle, pour négocier avec le Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans (Al-Qaida).

Deux événements ont enfin mis le feu aux poudres : la mise en demeure faite sous un motif fallacieux par la junte au Danemark de retirer son contingent de forces spéciales, dont la présence était pourtant régulière. Et l’expulsion de l’ambassadeur de France au Mali, après que le ministre des Affaires étrangères français a jugé “irresponsable” la décision de la junte d’humilier le Danemark en manquant une nouvelle fois à sa parole. 

Ce sont tous ces chausses-trappes de la junte malienne qui ont provoqué l’annonce du départ de l’opération Barkhane, mais aussi de Takuba, le commando européen de 900 forces spéciales. Mais il ne faut pas tomber dans le piège tendu par la junte malienne. Le dialogue avec les forces armées du Mali est encore solide.

Le 17 février, le président Macron a donc annoncé la fin de l’opération Barkhane. Selon lui, la France ne peut pas gagner la guerre contre le terrorisme islamiste, “la victoire n’étant pas possible si elle n’est pas portée par l’État lui-même”. Est-ce à dire que le pouvoir au Mali tolèrerait désormais le djihadisme ?

Non, il ne s’agit pas de la fin de l’opération Barkhane au Sahel, mais de l’annonce d’un retrait des troupes françaises du Mali dans les “quatre à six mois”. Barkhane opère encore au Mali, au Burkina Faso, au Niger, au Tchad… Cela fait un an qu’un redéploiement a été décidé dans la région des trois frontières, avec le transfert du centre de commandement à Niamey. Aucun départ du continent n’est à prévoir : la guerre contre le terrorisme au Sahel a désormais des ramifications dans le golfe de Guinée et en Afrique centrale, où les groupes affiliés à Al-Qaida, à l’Etat Islamique ou à Boko Haram se font concurrence pour semer la violence, imposer la charia et se livrer à des trafics en tout genre.

L’idée de dialoguer avec les djihadistes n’est pas récente, elle a été formulée pour la première fois à l’occasion de la Conférence Nationale d’Entente en 2017. Les putschistes ont saisi cette solution pour montrer leur différence avec leurs prédécesseurs. En octobre 2020, celle-ci a permis d’obtenir la libération de la française Sophie Pétronin, de l’opposant Soumaila Cissé et de deux Italiens en contrepartie de la libération de deux cent djihadistes. Cet échange n’a pas permis de geler le conflit, seulement de renforcer les rangs terroristes. 

A lire ensuite: L’OTAN moribonde relégitimée

Plus récemment, le pouvoir putschiste a assumé ouvrir un canal de négociation officiel avec des groupes djihadistes liés à Al-Qaida en missionnant le Haut Conseil Islamique à cet effet. Ill s’agit là d’une forme de légitimation de groupes qui n’ont participé à aucun accord de paix au rang d’interlocuteurs crédibles. Des terroristes qui ont réduit en esclavage des populations, semé la violence et ignoré tous les accords de paix conclus dans la région sont-ils des interlocuteurs crédibles ? Il s’agit aussi d’une fuite en avant : la mouvance djihadiste n’a pas d’unité. Ses cellules sont très nombreuses et très peu hiérarchisées. Entamer des pourparlers avec les djihadistes est non seulement illusoire, mais contre-productif et tend à prolonger leur installation sur le territoire.

Quelles seront les étapes du retrait de nos troupes du Mali et que faut-il craindre pour nos hommes lors de ces manœuvres ?

Le retrait des troupes de Barkhane des bases de Gao, Gossi et Ménaka, toutes trois situées dans la région des trois frontières, est en préparation. Le chef de l’Etat a donc précisé qu’il prendrait “4 à 6 mois’” et s’effectuerait en coordination avec les forces armées maliennes et la Mission des Nations Unies au Mali. Les éléments français ont vocation à se déployer au Tchad, au Niger et au Burkina Faso.

Il va de soi que la communication agressive de la junte malienne envers Barkhane et la France ne va pas dans le sens d’un retrait paisible de nos troupes. Cependant la confiance des Maliens envers l’armée française est beaucoup plus forte dans les lieux où Barkhane patrouille que dans les villes où son action n’est perçue qu’à travers des rumeurs infondées et la propagande du régime (comme Bamako).

Le risque est évidemment de laisser le champ libre aux djihadistes et aux groupes comme Wagner (bien que, depuis l’invasion russe de l’Ukraine, ces derniers soient de plus en plus rapatriés pour opérer sur le champ d’intervention prioritaire du président Poutine). Un exemple récent vient corroborer cette interprétation : la ville de Toéni, située dans le Nord-Ouest du Burkina Faso a été attaquée lundi 28 février par une section de terroristes qui ont cherché à se replier derrière la frontière malienne. Ces derniers ont été neutralisés, mais il y a fort à parier que lorsque le retrait de Barkhane sera effectif le Nord-Est du Mali sera utilisé comme une base arrière par les groupes terroristes. D’où la nécessité de protéger la région des trois frontières du côté burkinabè et nigérien. 

Un dernier élément que je porte à votre attention : la guerre menée par le président Poutine en Ukraine risque fort d’avoir des conséquences inattendues au Mali. Un bataillon de Wagner aurait été transféré dans la région de Kiev avec pour ordre d’assassiner le président Zelensky. D’autres suivront peut-être, diluant la présence militaire russe en Afrique. Par ailleurs, il semble que l’armée française comptait s’appuyer sur les Antonov An 124 ukrainiens, des avions gros porteurs, qui sont basés à l’aéroport militaire d’Antonov aux portes de Kiev. Cette base est la cible de l’armée russe depuis le début des affrontements en Ukraine. Les premiers combats ont vu l’armée russe y détruire le plus gros avion du monde, un symbole national ukrainien, l’Antonov An 225. En ciblant les équipements de transport aériens ukrainiens, la stratégie russe pourrait aussi retarder le départ de Barkhane du Mali. 

Après la paix: Défis français

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La fin du franc CFA

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Lettre à une provinciale

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« Chère Louise », film oublié de Philippe de Broca présenté à Cannes en 1972, renaît en 2022


En voyant pour la première fois ce film disparu, j’ai communié avec mon pays, fouillé dans ses entrailles intimes.

J’ai retrouvé ma vieille nation boîtant sur le chemin de la modernité. Elle avait le charme éraflé d’une cousine trop longtemps calfeutrée dans le veuvage. Les malheurs tiennent chaud, surtout l’hiver, à la montagne. Souvenez-vous, quand l’attente et l’ennui rythmaient alors les vies monotones de nos grands-parents. Jadis, on avançait à pas mesurés dans l’existence. Seuls les chuchotements et le craquement du parquet bien ciré accompagnaient les gestes du quotidien. L’horizon semblait comme brouillé et indécis, le gris l’emportait sur le tumulte extérieur. Une certaine raideur morale pesait sur nos intérieurs. L’odeur de potage embaumait les appartements, dès la fin d’après-midi. Le qu’en-dira-t-on dictait la paix des ménages. Les voisins s’épiaient, avec méfiance et une pointe de jalousie. Les épiciers recomptaient, chaque soir, leur caisse et les écoliers s’ennuyaient poliment dans des salles mal chauffées.

Les Acacias

Les révolutions étaient si loin, là-bas, à la capitale, dans l’enfer du béton armé et des cités dortoirs. Partout ailleurs, les sous-préfectures assoupies et indifférentes au bruit ambiant temporisaient. Comme si un doigt avait appuyé sur la touche pause. Cet interlude ne durerait pas, les catastrophes étaient en marche. On n’incendiait pas des voitures dans la rue, mais la misère sociale y luisait déjà sous les réverbères. Le pacte bourgeois commençait à se fissurer sous les coups du divertissement-roi et de l’amour libre. Les rêves fous se taisaient, par politesse et par pudeur. On n’exprimait pas son mal-être à la télévision, on le tenait à distance, en laisse, par peur d’importuner les autres. Aujourd’hui, tout doit éclater dans l’hystérie et les cris, le mouvement frénétique est le seul moyen que nous ayons trouvé pour masquer notre errance commune. Au début des années 1970, une part d’innocence était encore possible. La tristesse n’était pas bannie du vocabulaire. Sur l’écran, j’ai revu cette province endormie, le ciel cafardeux, la couleur des vêtements hésitant entre l’ocre et le parme démodé, les avenues commerçantes n’avaient pas encore enfilé l’éclat tapageur de la société marchande, la crise s’approchait et la jeunesse riait de désespoir. Le vieux monde résistait péniblement à l’orage sous les napperons et les édredons.

A lire aussi: Marielle, Broca, Belmondo: le beau recueil nostalgique de Thomas Morales

Qui mieux que Philippe de Broca (1933-2004), dentelier de la pellicule, pour capturer cette lente désagrégation et en faire briller les mille fragments ? « Chère Louise », son film sorti en 1972 adapté d’une nouvelle de Jean-Louis Curtis fut projeté à Cannes dans l’indifférence et l’aigreur par des professionnels du métier estomaqués par les fausses valeurs. Trop lourds, ces gens-là n’aiment que le clinquant et le truqué, la démagogie et la vengeance, la condamnation et l’esprit de meute. Broca, je l’ai souvent écrit, excellait aussi bien dans la cavalcade échevelée que dans le registre aigre-doux, celui de l’effleurement des sentiments. Il y a un toucher de pellicule chez lui qui devrait être enseigné dans toutes les écoles de cinéma. Aux Amériques, son œuvre est vénérée et sa légende entretenue par des cinéphiles. Alors que chez nous, on ne veut voir dans sa filmographie que l’empreinte d’un bon faiseur rattaché à de grosses productions avec Belmondo, Noiret ou Rochefort en têtes d’affiche. Philippe de Broca avançait sur cette fragile ligne de crête où la sincérité des personnages éclate sans les habituels larmoiements. Même dans la comédie dramatique, il s’autorise des instants de poésie rieuse, en apesanteur, qui viennent serrer le cœur par leur folle audace. On partage son goût pour les chorales, la musique enchanteresse de Georges Delerue et la patte de Dabadie. Ce styliste hors des modes aura été le plus merveilleux distillateur d’une nostalgie bien française et aussi, ne l’oublions pas, l’observateur attentif des méandres du couple. Broca filme les femmes, sans les vampiriser, sans les trahir. Il les filme dans leur vérité nue, cruelle et tentatrice, désordonnée et aimable. « Chère Louise » est le portrait d’une femme à la beauté écaillée, embarquée dans l’amour, bousculée dans ses certitudes et tentant, malgré tout, de ne pas perdre son sang-froid. Une partition admirable de Jeanne Moreau qui, dans les tiraillements, se révèle sublime de justesse et de force. De Dieppe à Annecy, cette professeure de dessin, à la quarantaine molletonnée, va faire la rencontre de Luigi (Julian Negulesco), jeune immigré italien en recherche de stabilité. De cette union improbable et dissonante, affectueuse et déséquilibrante, Philippe de Broca en tire une lettre sensible dont les meurtrissures vous marqueront longtemps. Ce film laisse sur la peau les stigmates de l’émotion pure. « Chère Louise » dans une version restaurée 4K refait surface dans quelques cinémas à partir du 16 mars et dans un coffret DVD. D’ores et déjà, inscrivez cette date sur votre agenda, vous ne le regretterez pas !

Chère Louise, film de Philippe de Broca – Au cinéma le 16 mars en version restaurée 4K et en coffret DVD à partir du 18 mars.

Yvan Colonna: l’affaire se corse

Yvan Colonna, qui bénéficiait du statut de Détenu Particulièrement Surveillé, a été étranglé dans la salle de gym de la prison d’Arles par un co-détenu condamné pour islamisme, et se trouve aujourd’hui, pour autant que l’on sache, en état de mort cérébrale, suite à une anoxie du cerveau. Un hasard malheureux, sans doute.


Nous sommes nombreux à ne jamais avoir cru à la culpabilité d’Yvan Colonna — qui n’a jamais avoué, alors que le militantisme de l’époque supposait plutôt une revendication hautaine —, et à penser que le meurtre du préfet Erignac fut le fruit d’une manipulation politique de haut niveau. Pour explorer cette hypothèse, j’ai écrit en 2002 un roman, Pur porc (republié ultérieurement sous le titre Viande froide), et j’en ai tiré un scénario réalisé en 2012 par Antoine Santana pour Arte sous le titre Main basse sur une île, avec un François Berléand particulièrement convaincant.

Qui peut sérieusement penser que le « Groupe de Cargèse », que j’ai vaguement connu et dont le QI global ne dépassait pas 50, ait pu manigancer un assassinat exécuté avec une arme volée six mois auparavant dans une gendarmerie ? Quelle suite dans les idées ! Quel talent dans la rédaction d’un tract de revendication inidentifiable — fabriqué manifestement par un linguiste au courant des techniques d’analyse co-occurrentielle pratiquées par la police.

C’était l’avis de Jean-Michel Rossi, membre éminent du FLNC-Canal historique. Ce dernier avait fait paraître un brûlot intitulé Pour solde de tout compte. Guy Benhamou, journaliste alors à Libé et spécialiste des questions corses, qui l’aida à le mettre en forme, avait vu en 1996 sa maison de banlieue parisienne mitraillée par des inconnus : un hasard probablement. Quant à Rossi, il fut proprement exécuté d’une douzaine de balles dans la tête, en août 2000. L’Iguane — François Santoni, chef du FLNC — écrivit du coup Contre-enquête sur trois assassinats, où il analysait parallèlement la mort de son ami et celle du préfet : avant même la parution de l’ouvrage, il fut tué lui aussi, dans un guet-apens qui ressemblait fort à un exercice en triangulation style Dallas. Tous ces gens ont une fâcheuse tendance à se mettre par accident sur le trajet de balles tirées dans un pur but de divertissement.

C’est dire que la tentative d’assassinat (apparemment réussie, même s’il survit, Yvan Colonna, qui était libérable, ne dira plus jamais rien sur cette affaire) sur le principal inculpé de l’affaire Erignac est si suspecte que le soir même, des manifestations se montaient dans l’île, où Gilles Simeoni réclamait une enquête sérieuse — mais chacun sait que l’administration pénitentiaire est une bien plus grande muette que l’armée. Et mon ami Olivier Jourdan Roulot exprimait avec circonspection sur BFM ses doutes sur l’événement.

Rappelons pour compléter le dossier que l’avocat d’Yvan Colonna, Antoine Sollacaro, a été assassiné lui-même en octobre 2012 par un individu parfaitement identifié mais qui mystérieusement n’est toujours pas passé en procès — et qui continue à se balader librement dans l’île. Ah, la belle mansuétude de la justice française…

Vous vous demandez peut-être à qui le meurtre d’Erignac pouvait bien profiter. Ma foi, demandez-vous pourquoi peu de temps après le gouvernement Jospin avait proposé de donner aux maires de Corse la haute main sur les permis de construire — y compris sur les zones théoriquement préservées par le Conservatoire du Littoral. Une initiative violemment combattue par le FLNC, branche Armata Corsa — dont tous les membres, ou à peu près, furent éliminés entre 2000 et 2002. Des accidents de chasse certainement.

Lors de son arrestation, Nicolas Sarkozy avait désigné Yvan Colonna comme « l’assassin du préfet Erignac » — au mépris de toute procédure judiciaire. Il fallait un coupable, pour exonérer l’Etat de toute ingérence dans cette ténébreuse affaire. Et ce n’est pas le sénateur Charasse, aujourd’hui disparu, et dont la mère était corse, qui nous aidera désormais à démêler les fils entrecroisés de l’histoire : rappelons que l’ancien ministre du Budget s’est longtemps occupé à l’Elysée des affaires insulaires, au point de présumer contre toute évidence que mon père, président d’une université dont l’oligarchie corse ne voulait guère, était le chef du FLNC. Loin de moi de présumer que c’est à son instigation que des membres d’un service parallèle montèrent un casse chez mes parents, se firent bêtement gauler par une brigade de policiers qui passaient, et ne furent jamais traduits en justice. Il n’y a que dans les romans foutraques que de telles mésaventures arrivent. Chacun sait qu’il n’y a pas de pieds-nickelés à la DGSE.

Colonna aurait pu être transféré depuis des années à la prison de Borgo, près de Bastia, où ses proches auraient pu plus facilement lui rendre visite. Il ne l’a pas été — et je n’irai pas jusqu’à présumer que quelqu’un, en très haut lieu, avait une idée derrière la tête. « Compte tenu de son statut de DPS, dit son avocat Maître Sylvain Cormier, il n’est pas normal que ce genre de choses aient pu arriver. » Un instant d’inattention, sans doute. Le député nationaliste de Haute-Corse, Jean-Félix Acquaviva, en rajoute une couche, trouvant « surprenant qu’un tel acte ait pu être commis dans la salle de sport d’une prison centrale surveillée et a fortiori sur un détenu particulièrement signalé. » Et de fustiger « la responsabilité écrasante de l’Etat ». Pff… Vilaines insinuations. Je salue la famille et les amis d’Yvan Colonna, et m’associe à leur chagrin et à leur trouble. Quant à savoir ce qui s’est passé dans l’esprit d’un détenu à tête assez creuse pour avoir intégré l’idéologie islamiste, ce qu’il a pu croire ou les promesses qu’on lui a faites — tout cela appartient à la fiction, ça va de soi.

6000 éoliennes allemandes sérieusement affectées par une cyberattaque russe

Au moment même de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, une cyberattaque a mis hors de service le réseau américain de satellite KA-SAT. Non seulement, il permettait à des centaines de milliers d’Ukrainiens d’accéder à internet, mais il permettait aussi de commander à distance près de 6000 éoliennes allemandes. 20% du parc éolien allemand est concerné par le problème, révèle la revue Transitions et Énergies.


Ces éoliennes allemandes fonctionnent aujourd’hui en mode automatique, mais il serait difficile de les arrêter si le vent atteignait 80 km/h. Elles risqueraient alors d’être endommagées ou détruites. Près d’une semaine après l’attaque, le réseau n’était toujours pas réparé faute de composants électroniques.

L’industrie énergétique est non seulement très vulnérable aux cyberattaques, mais elle est aussi une cible de choix. Pour preuve, il y a tout juste un mois une cyberattaque a pris pour cibles des terminaux pétroliers dans plusieurs grands ports européens en Allemagne, aux Pays-Bas et en Belgique. Avaient été touchées simultanément les installations des ports de Hambourg (Allemagne), Rotterdam (Pays-Bas) et Anvers (Belgique). Cela avait affecté quelques jours la distribution de pétrole dans le nord de l’Europe. Certains experts avaient émis l’hypothèse que la Russie n’était peut-être pas étrangère à cela…

Une attaque simultanée avec l’invasion de l’Ukraine

Un mois plus tard, c’est au tour d’éoliennes allemandes de montrer leur vulnérabilité aux cyberattaques… même si elles n’étaient pas vraiment visées. Le 24 février au petit matin, une heure exactement après le discours de Vladimir Poutine annonçant l’invasion de l’Ukraine, le réseau américain de satellite KA-SAT a été attaqué et mis hors service.

Cette fois, il n’y avait aucun doute sur l’origine de l’attaque. Puisque les…

>> Lire la fin de l’article sur le site de la revue Transitions & Energies <<

Football: les Russes se contenteront de la télé!

La planète foot se mobilise contre Poutine. Mais l’immixtion de la FIFA dans les affaires du monde est une réalité assez récente.


Dans le monde du football, l’offensive russe en Ukraine commence à avoir des répercussions. Propriété depuis 2003 de l’oligarque russe Roman Abramovitch, le club londonien de Chelsea, vainqueur de la dernière Ligue des Champions, a vu son président quitter l’Angleterre dès les premières heures de l’invasion et laisser les rênes aux administrateurs de la fondation caritative de Chelsea. Proche de Vladimir Poutine, l’oligarque de confession juive et d’ascendance ukrainienne (qui a eu la bonne idée de ne pas trop se mêler de politique, contrairement à d’autres compatriotes milliardaires) aurait été sollicité par l’Ukraine pour mener les négociations avec Moscou et se trouverait actuellement en Biélorussie. En attendant, on parle d’une revente du club anglais, dont la valeur est évaluée à trois milliards d’euros.

Des Coupes du Monde ont été organisées chez Mussolini et Hitler

En cette année de Coupe du monde (qui aura lieu exceptionnellement en novembre-décembre, climat qatarien oblige), l’actualité internationale n’est pas sans incidences dans le petit monde du football. Lundi dernier, la FIFA a décidé d’exclure la Russie de sa prochaine compétition. Il faut dire que la sélection devait jouer un match de barrage contre la Pologne, qui avait manifesté son souhait de ne pas jouer contre son encombrant voisin. Dans un premier temps, la FIFA (et l’UEFA, organisatrice des matches de qualification) misait plutôt sur une sanction symbolique forçant la Russie, à jouer sur terrain neutre, sans hymne ni drapeau, à la manière d’une nation fantôme, un peu comme lors des derniers JO. La pression exercée par les autres fédérations européennes était devenue trop forte. Il est loin le souvenir de la dernière Coupe du monde organisée en 2018, quand la Russie accueillait des supporters de la terre entière et quand les joueurs de l’équipe de France, tout juste champions du monde, s’ambiançaient dans les vestiaires du stade Loujniki avec Vladimir Poutine. Il faut bien peu de temps au hard power pour détruire des années de construction d’un soft power finalement fragile.

A lire aussi : Russie-Ukraine: le choc des civilisations a eu lieu

Il y aurait une histoire à faire des rapports entre les instances mondiales du football et les aléas de l’histoire politique. Plutôt épargnées par la guerre froide (alors que les Jeux olympiques faisaient l’objet de menaces permanentes de boycotts) peut-être parce que les Etats-Unis ne prêtaient à ce sport aucun intérêt à l’époque, elles ont su développé une realpolitik décomplexée, épargnée de toute moraline.

Avant-guerre déjà, la FIFA avait offert à l’Italie de Benito Mussolini une formidable vitrine en lui confiant la deuxième édition de la Coupe du monde, en 1934. Désignée pays hôte dans des conditions troubles, l’Italie remporta la compétition dans une atmosphère de propagande effrénée, où les techniques naissantes de battage médiatique autour des événements sportifs (timbres à l’effigie du mondial, affiches déployées sur tout le territoire…) se fondaient à merveille dans un environnement totalitaire. L’Italie remporta la compétition (les joueurs italiens n’avaient semble-t-il pas intérêt à se louper), au terme de matches violents. On raconte que Mussolini lui-même aurait désigné les arbitres de certaines rencontres. Quatre ans plus tard, pour la Coupe du monde en 1938, l’Allemagne nazie était bien décidée à faire savoir qu’elle avait réalisé l’Anschluss quelques semaines plus tôt aux lecteurs de L’Auto (l’ancêtre de L’Equipe) et intégrait de force plusieurs joueurs autrichiens, hormis Matthias Sindelar, l’un des meilleurs Européens de l’époque qui refusa d’intégrer la sélection germanique. Marié à une Juive italienne et traqué par la Gestapo, il décéda dans des conditions suspectes, officiellement à cause d’une intoxication au monoxyde de carbone. Malgré le renfort de ces joueurs autrichiens, la greffe n’a pas pris, et quelques années avant Stalingrad, l’Allemagne se faisait sèchement sortir par la Suisse.

Yougoslavie, Chili, Irak…

Pendant la guerre froide, la FIFA joue à fond l’équilibre entre Est et Ouest. Un joueur est-allemand passe discrètement à l’Ouest ? Il est automatiquement privé de pelouse pour un an. Dans l’esprit de la FIFA, il n’y a pas vraiment de régimes infréquentables, à part peut-être l’Afrique du Sud ségrégationniste. En novembre 1973, le Chili devait recevoir l’URSS pour un match de qualification au stade Nacional, qui depuis le coup d’Etat du général Pinochet en septembre, a plus accueilli d’opposants et de tortionnaires que de matches de football. En cherchant bien, on aurait peut-être pu retrouver sur la pelouse quelques doigts de pieds. L’Union soviétique, à la pointe du combat pour les droits de l’homme (surtout chez les autres) refuse alors d’envoyer son équipe. Devant 15 000 spectateurs, l’équipe chilienne donne le coup d’envoi dans un match sans adversaire. Elle marque un but et la « partie » s’arrête au bout de quelques secondes. La FIFA valide le ticket du Chili pour le prochain mondial.

Cinq ans plus tard, le général Videla remet la Coupe du monde à domicile au capitaine argentin Daniel Passarella, dans une édition à peu près aussi douteuse que celle de 1934.

A lire aussi : 6000 éoliennes allemandes sérieusement affectées par une cyberattaque russe

Au lendemain de la guerre froide, l’équilibre de la terreur laisse place à des instances improvisées gendarmes du monde. L’UEFA prive la Yougoslavie d’euro 92 quelques semaines avant le coup d’envoi (laissant sa place au Danemark qui l’emporta à la surprise générale). La FIFA en fit de même pour le mondial 94. Dans le même temps, il s’en est fallu de peu pour que l’Irak n’obtienne sa qualification pour la Coupe du monde américaine en 1994, alors que Saddam Hussein menaçait de se rendre en Amérique pour voir ses joueurs, si peu de temps après la guerre du Golfe.

Finalement, il n’y a que dans « The Big Lebowski » que l’on verra le raïs à Los Angeles.

Jean-Pierre Pernaut, poète français

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La star de TF1, attachée à la France profonde et à l’identité de nos terroirs, une exception dans un petit monde médiatique très parisien, s’est éteinte hier mercredi, à l’âge de 71 ans.


Jean-Pierre Pernaut, si on se fie à sa date de naissance, 1950, était un baby-boomer. A lui les trente glorieuses, dans une France où chaque année qui passait allait être meilleure que la précédente. 

Le successeur d’Yves Mourousi

On a cru que cela aurait pu durer une éternité, on avait juste oublié que le capitalisme enchaine les crises, que ces trois décennies étaient en fait une parenthèse heureuse, rien de plus. Jean-Pierre Pernaut, et il avait bien raison, n’aimait pas les idées générales. Il préférait la sensation. À sa manière, il était un poète. Il a bien senti que les années 80 derrière leur côté ultra-festif avec le fric et la coke comme valeurs cardinales, ça allait sérieusement altérer notre perception, qu’on allait perdre de vue la réalité. Le dédoublement numérique du monde, presque total aujourd’hui, nous ferait  oublier l’essentiel : on vit dans un pays magnifique pour qui sait la beauté d’une sous-préfecture au matin, la façade désuète d’un cinéma à La Souterraine, et ces magasins aux enseignes dont le lettrage était déjà démodé au moment de la guerre d’Algérie.

macron pernaut france peripherique
Emmanuel Macrpn et Jean-Pierre Pernaut, 12 avril 2008. Sipa. Numéro de reportage : 00854196_000011.

Finalement, quand il a succédé au très noctambule et people Yves Mourousi, pour le 13 heures de TF1 privatisée par Bouygues, cela signifiait une forme de nostalgie, là où tant d’autres ont vu un retour à l’ordre. Il est vrai qu’au même moment, on virait Polac de “Droit de Réponse”. Il n’empêche : le JT de Pernaut s’est transformé en un manifeste. On a dit que c’était un manifeste de droite, voire poujadiste parce qu’il était essentiellement regardé par des retraités et des femmes au foyer. 

A lire aussi: Télé, tes stars foutent le camp

Cette France qu’on ne voulait plus voir

C’est vrai que ça tapait dur sur les fonctionnaires, les cheminots, les profs à l’occasion. Mais l’essentiel n’était pas là. L’essentiel était que Jean-Pierre Pernaut, Picard fidèle à la Picardie où il a fait ses débuts dans le journalisme, Picard qui a vu le nom même de Picardie disparaître d’un coup de ciseau administratif lors de la naissance des grandes régions qui ne correspondent qu’à une réalité administrative et non plus à un lien charnel, a vu aussi disparaître une France des terroirs. Ou plutôt, – il a intuitivement compris cette évolution, ce qui a fait son succès d’audience et sa longévité à l’antenne – , la France des terroirs n’avait pas disparu mais on ne voulait plus voir car elle n’était plus très glamour. Les fraises de Beaulieu-sur-Dordogne, les harmonies municipales du Berry, les géants des carnavals dans toutes les petites villes du Nord, vraiment, vous trouvez ça intéressant ? À l’époque des nouvelles technologies, des trains à grande vitesse, des métropoles hyper connectées ? Oui, a répondu Jean-Pierre Pernaut, non seulement je trouve ça intéressant, mais je trouve ça vital. 

Une question d’identité, mais d’identité heureuse. Libre à une fraction de la gauche, la fraction « morale », de trouver cela réac. À ce moment-là, il faudra admettre que l’Aragon de « Je vous salue ma France aux yeux de tourterelle » ou du « Conscrit des cent villages » était réac lui aussi. Écoutez plutôt : 

« J’emmène avec moi pour bagage
Cent villages sans lien sinon
L’ancienne antienne de leurs noms
L’odorante fleur du langage (…)
Adieu Forléans Marimbault
Vollore-Ville Volmerange
Avize Avoine Vallerange
Ainval-Septoutre Mongibaud »

Cela aurait pu être récité à chaque 13h de Pernaut. Après tout, ce n’était pas de sa faute si la mondialisation avait été décrétée heureuse par une micro élite libérale-libertaire, tandis que n’importe quel corso fleuri, n’importe quelle criée aux poissons ou foire aux bestiaux à Saint-Léonard-de-Noblat  devenaient intrinsèquement moisis, voire fascistes.

Dupont-Aignan le voyait ministre

Il n’a jamais voulu pour autant apparaître comme le type de droite, il a refusé des offres de Dupont-Aignan qui voulait faire de lui un ministre de l’Aménagement du territoire. C’est qu’aimer la France n’est pas l’apanage de la droite, c’est l’apanage des Français de tous bords qui, comme Pernaut, préfèrent dire « campagne » à « ruralité » et « en province » à  « en région ».

Ce n’est pas un programme politique, c’est un programme esthétique. C’est largement aussi important et il me plait de penser que quelque part, dans un chef-lieu de canton ensoleillé, par la fenêtre ouverte sur le mail, on entend encore la voix de Jean-Pierre Pernaut qui sort d’une vieille télé à tube cathodique.

L’OTAN moribonde relégitimée

Entretien avec Jean-Robert Raviot


En envahissant l’Ukraine, Moscou a concrétisé la menace russe qui planait sur l’Europe.

Du fait de cette menace réelle, l’OTAN se retrouve ainsi relégitimée, donnant corps à l’émergence d’une nouvelle guerre froide.

Entretien avec Jean-Robert Raviot, professeur à l’Université Paris Nanterre. Jean-Robert Raviot est directeur du master Études russes et post-soviétiques et coordinateur de la filière bilingue Droit français – Droit russe. Propos recueillis par Étienne de Floirac.


Conflits. Comment expliquez-vous cette soudaine attaque de l’Ukraine par la Russie le 24 février ? Un élément déclencheur aurait-il provoqué cette décision ?

Jean-Robert Raviot. Cette invasion russe de l’Ukraine m’a sidéré, comme elle a sidéré beaucoup d’observateurs. Je pensais que la pression militaire russe à la frontière ukrainienne allait se poursuivre dans une sorte de guerre des nerfs. L’objectif affiché par Vladimir Poutine était un objectif de long terme : obtenir une Ukraine neutre, puis ouvrir une grande négociation avec les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN pour obtenir une révision complète de l’architecture de sécurité du continent européen plus favorable à la Russie que celle qui a résulté de la fin de la guerre froide. Je pensais donc que la Russie allait faire monter la pression militaire tant qu’elle n’aurait pas obtenu au moins un résultat positif pour elle : a minima l’application des accords de Minsk-II par Kiev [1], voire la fédéralisation de l’Ukraine, voire, en plus, la proclamation, par cette dernière, de sa neutralité et l’abandon de tout projet d’adhésion à l’OTAN. C’était une erreur. L’intensification de la pression signifiait que l’invasion russe de l’Ukraine était déjà passée du stade du scénario à celui de projet. Il semble plausible de considérer que ce soit le rejet par les États-Unis d’engager des négociations avec Moscou sur la base des deux projets de traité présentés par la Russie le 17 décembre 2021 [2] qui ait accéléré la mise au point de l’opération lancée le 24 février.

Peut-on parler d’invasion ou cette notion est-elle mal adaptée à la situation ?

Ne jouons pas sur les mots : il s’agit d’une invasion. De même que le rattachement de la Crimée à la Russie en 2014 a été précédé d’une annexion ! Je dirais même plus : la Russie envahit militairement l’Ukraine, mais elle envahit aussi les esprits de chaque foyer européen par la télévision. Cette invasion concrétise une menace russe qui n’était jusqu’ici, pour les Européens de l’Ouest, qu’un récit, du virtuel, quelque chose d’assez abstrait et lointain. Par cette invasion, la Russie fait renaître la peur de la guerre chez soi, des bombardements et de l’exode, voire l’angoisse de la bombe atomique. Par cette invasion, Poutine place la Russie en dehors d’un dogme fondamental qui soude l’Europe depuis 1945 : « L’Europe, c’est la paix ». Pas de guerre territoriale entre peuples européens. En d’autres termes, Poutine a fait sortir la Russie de la « civilisation européenne ».

C’est la menace soviétique qui a présidé à la création de l’OTAN en 1949, et la disparition de l’URSS et de son bloc l’avaient laissée en quelque sorte orpheline. La guerre contre l’Ukraine en 2022 consacre cette menace russe dans toute sa réalité, elle l’objective pleinement.

La Serbie de Milosevic, accusée de fomenter un génocide contre les Albanais du Kosovo, avait déjà été désignée comme étant « sortie de la civilisation » en 1999. L’OTAN avait mené sur ce motif des bombardements ciblés, une guerre dite préventive, « à but humanitaire ». Mais la Russie de Poutine n’est pas du même calibre, elle est une puissance nucléaire et, contrairement à la Serbie, elle est dans une posture offensive. Pour les Occidentaux, la contre-offensive ne peut donc qu’être oblique : sanctions économiques et financières, mise au ban de la « communauté internationale » dans tous les domaines. Elle pourrait déboucher aussi sur un soutien à une résistance armée qui se formerait dans une Ukraine bientôt occupée, totalement ou partiellement.

Vladimir Poutine, coupable, mais pas responsable ?

Pour un réaliste, la notion de culpabilité ne fait pas partie du vocabulaire de l’analyse politique et géopolitique. Poutine est-il responsable ? Évidemment. Qui envahit qui ? Là encore, ne jouons pas sur les mots. Ce qui est plus intéressant, c’est d’examiner les causes qui ont conduit Poutine à planifier, puis à décider de la mise en œuvre d’une opération d’une telle ampleur. Il faut donc se risquer à analyser les intentions à travers la trame du discours officiel, en essayant d’entrevoir l’univers mental qui a façonné cette décision. Pour moi, deux registres de discours permettent de dessiner deux chaînes de causalité, étroitement liées l’une à l’autre, qui ont conduit à cette décision.

La première chaîne de causalité est de nature politique et géopolitique : c’est le registre politique et géopolitique de la nouvelle guerre froide [3]. La nouvelle guerre froide n’est pas une continuation, mais plutôt une résurgence de la guerre froide proprement dite (1947-1990), qui intervient dans les années 2000, en réaction de l’après-guerre froide des années 1990. La nouvelle guerre froide procède d’une nouvelle volonté russe de réviser l’ordre européen. La Russie estime que ce dernier s’est construit sans elle et contre elle à un moment – les années 1990 – où elle se trouvait en position de faiblesse. Figure-clef de la guerre froide, excellent connaisseur de l’URSS, inventeur du concept de containment qui a servi de fondement à la doctrine Truman d’endiguement de l’expansionnisme soviétique, le grand diplomate américain George Kennan (1904-2005) avertissait en 1997 que la décision d’admettre au sein de l’OTAN les anciens satellites de l’URSS en Europe de l’Est était une « erreur fatidique » [4]. On mesure aujourd’hui toute la justesse prémonitoire de cette phrase…

Kiev, 26 février 2022 © MARCUS YAM/LOS ANGELES TIMES/Shu/SIPA Numéro de reportage : Shutterstock40939164_000021

Dans le nouveau contexte international des années 2000, marqué par la sortie des États-Unis de leur statut d’hyperpuissance, celui de l’après-guerre froide, et le redéploiement de leur engagement vers les terrains moyen-oriental et asiatique, ainsi que par la montée en puissance rapide de la Chine, la Russie cherche à regagner en puissance en développant une « rivalité asymétrique » avec les États-Unis qui, à certains égards, emprunte au répertoire de la guerre froide [5]. La nouvelle guerre froide est caractérisée par un contexte international beaucoup plus complexe, plus fragile et plus fluctuant que l’ancien monde bipolaire. Si la nouvelle guerre froide a fini par se réchauffer plus vite que l’ancienne, c’est que la position asymétrique de la Russie face à l’Occident a amplifié la perception, par ses dirigeants, d’une montée de la menace occidentale. La rivalité asymétrique se déployant simultanément sur de multiples théâtres d’opération – militaro-stratégique, économique, financier, informationnel, idéologique – elle a déstabilisé le pouvoir russe, contraint de s’adapter en permanence, et a considérablement amplifié la perception d’une menace multiforme en provenance de l’Occident.

Sur cette première chaîne de causalité géopolitique s’en greffe une deuxième, d’ordre civilisationnel et culturel. C’est le registre du monde russe, en vertu duquel la Russie est un État porteur d’une civilisation – le monde russe [6], rousskii mir – menacée dans son existence même par une russophobie occidentale latente et diffuse – une sorte de stase qui conduirait les dirigeants occidentaux à toujours viser, plus ou moins consciemment, la destruction de la Russie pour s’emparer de ses ressources naturelles, contrôler les corridors logistiques du continent eurasiatique, voire, aujourd’hui, pour mieux contenir la Chine. Cette stase civilisationnelle russophobe de l’Occident serait le vrai motif des entreprises d’invasion de la Russie par l’Occident en 1812, en 1941…

Selon cette vision très culturaliste, que l’on retrouve par exemple dans la pensée d’Alexandre Soljenitsyne, l’Ukraine n’est pas une…

>> Lire la fin de l’entretien sur le site de la revue « Conflits » <<

Russie : Vers une nouvelle guerre froide ?

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[1] Les accords de Minsk-II, signés le 12 février 2015, sont signés selon le « Format Normandie » (Russie-Ukraine-Allemagne-France, avec des représentants des républiques autoproclamées du Donbass et de Lougansk). La Russie et l’Ukraine s’accusent mutuellement de ne jamais avoir eu l’intention d’en respecter les termes. Le 31 janvier 2022, le secrétaire du Conseil de sécurité nationale et de défense de l’Ukraine déclarait que « le respect des accords de Minsk, signés sous la menace des Russes sous le regard des Allemands et des Français, signifie la destruction du pays ».

[2] Proposition russe d’engager des négociations immédiates autour d’un « traité entre les États-Unis et la Fédération de Russie sur les garanties de sécurité » d’une part et d’un « accord sur les mesures pour assurer la sécurité de la Fédération de Russie et les États membres de l’OTAN » d’autre part. Les demandes russes : renoncement à tout élargissement de l’OTAN (à l’Ukraine et à d’autres États), pas d’armement supplémentaire dans les États ayant adhéré à l’OTAN après 1997 (tous les États d’Europe de l’Est), interdiction de l’implantation de nouvelles installations militaires américaines sur le territoire des États issus de l’URSS (Pays baltes).

[3] Jean-Robert Raviot (dir.), Russie : vers une nouvelle guerre froide ?, La Documentation française, 2016.

[4] George F. Kennan, « A Fateful Error », New York Times, 5 février 1997.

[5] Andrei P. Tsygankov, Russia and America. The Asymmetric Rivalry, Polity Press, 2019.

[6] Marlène Laruelle, The ‘Russian World’. Russia’s Soft Power and Geopolitical Imagination, 2015: https://www.ponarseurasia.org/the-russian-world-russia-s-soft-power-and-geopolitical-imagination/

Moi / Je / Nous / Vous

1

Emmanuel Macron, au lendemain d’une intervention télévisée sur la guerre russo-ukrainienne où il est apparu en protecteur de la nation, a donc fini par présenter sa candidature à l’élection présidentielle. Notre chroniqueur analyse cette «Lettre aux Français».


Emmanuel Macron connaît ses classiques. Il sait que dans « Le Corbeau et le Renard », le rusé goupil s’abstient complètement de dire « Je » : il use systématiquement du « vous » pour faire croire au Corbeau qu’il le prend en haute considération. C’est la base de la flatterie et de la séduction.

Il faut donc attendre le cinquième paragraphe pour trouver ce Je inévitable mais longtemps suspendu. Bien joué. Mais quand il y va, il y va fort, avec une anaphore insistante :

« Voilà pourquoi je sollicite votre confiance pour un nouveau mandat de Président de la République. Je suis candidat pour inventer avec vous, face aux défis du siècle, une réponse française et européenne singulière. Je suis candidat pour défendre nos valeurs que les dérèglements du monde menacent. Je suis candidat pour continuer de préparer l’avenir de nos enfants et de nos petits-enfants. »

Et immédiatement il revient au « nous » qu’il utilisait depuis le début de sa missive : « Pour nous permettre aujourd’hui comme demain de décider pour nous-mêmes. » Un « nous » globalisant », qui inclut adroitement le « vous » (Nous, c’est Moi +Vous). 

Macron a d’ailleurs commencé sur ce registre complice : « Depuis cinq ans, nous avons traversé ensemble nombre d’épreuves. Terrorisme, pandémie, retour de la violence, guerre en Europe : rarement, la France avait été confrontée à une telle accumulation de crises. Nous avons fait face avec dignité et fraternité. »

Vous avez remarqué ? Isolez les mots importants : « Nous », « épreuves », « la France » (qui est le singulier collectif qui englobe le « nous ») et « fraternité » — le dernier mot de la devise républicaine, qui évoque en filigrane l’histoire du pays depuis 1789. Bien joué. Bien écrit.

A lire aussi, Philippe Bilger: Macron/Ukraine: le drapeau au risque de l’effacement démocratique?

Mais la phrase suivante éclaircit ce « nous » : « Nous avons tenu bon sans jamais renoncer à agir. » Ce ne sont guère les Français, confinés ou bousculés depuis cinq ans, qui ont « agi », c’est le chef de l’Etat — c’est l’essence même de sa fonction. Ce « nous » rassembleur était-il au fond un « Nous » de majesté ? Nous, Emmanuel Macron, roi de France…

Approximations et mots curieusement absents

S’ensuivent un certain nombre de grosses approximations — je ne me permettrai pas de dire « mensonges » — sur les emplois créés par l’industrie (il reste donc une industrie en France ?) et les investissements réalisés  dans « nos hôpitaux et notre recherche » : et « nous » qui pensions qu’on avait fait tout ce foin à propos du Covid parce que les hôpitaux, dans lesquels on a taillé 100 000 lits ces dernières années, étaient exsangues et surchargés, le personnel hospitalier sous-payé, et la recherche française infichue de trouver un vaccin ! Mais on s’en fiche, tant qu’il y a un bouclier vaccinal américain, n’est-ce pas…

Quant à l’idée d’avoir « renforcé nos armées, recruté policiers, gendarmes, magistrats et enseignants, réduit notre dépendance aux énergies fossiles, et modernisé notre agriculture », c’est de la haute fiction. Tout comme la réduction du déficit — « avant la pandémie », précise quand même le rédacteur, parce que depuis, il a explosé, et il va bien falloir le régler dans les années à venir : le « quoi qu’il en coûte » a tiré un chèque en blanc sur l’avenir, et fait peser sur les cinq prochaines années un suspense gracieux mais déjà levé : le cochon de payant est prié de passer à la caisse. Classes moyennes, numérotez vos abattis.

Notre président, on le sait, est passé par les classes préparatoires, où l’on apprend à bâtir un raisonnement dialectique. Après le mirage du Plus, arrive forcément le Moins : « Nous n’avons pas tout réussi. » Un peu d’humilité (le mot apparaît en toutes lettres un peu plus bas) ne fera pas mal, s’est dit le rédacteur : « Il est des choix qu’avec l’expérience acquise auprès de vous je ferais sans doute différemment. » Peccavi, Pater optime, dit-on en introduction d’une confession. Les Gilets jaunes furent sans doute la conséquence d’un petit péché d’orgueil.

Mais immédiatement, un « mais » refait basculer le propos dans le bon sens, celui de l’optimisme : « Mais les transformations engagées durant ce mandat ont permis à nombre de nos compatriotes de vivre mieux, à la France de gagner en indépendance. Et les crises que nous traversons depuis deux ans montrent que c’est bien ce chemin qui doit être poursuivi. »

Il vaut mieux rester dans le vague quand on n’a pas d’argument précis, enseignent les maîtres de rhétorique. 

Autant mettre sur le dos de cette modernité si difficile à maîtriser tout ce qu’il a pu y avoir de négatif : « Nous connaissons des bouleversements d’une rapidité inouïe : menace sur nos démocraties, montée des inégalités, changement climatique, transition démographique, transformations technologiques. » Et autant prévenir : « Ne nous trompons pas : nous ne répondrons pas à ces défis en choisissant le repli ou en cultivant la nostalgie. » 

Et d’insister avec un jeu sur les mots et les sonorités particulièrement efficace : « L’enjeu est de bâtir la France de nos enfants, pas de ressasser la France de notre enfance. » Magnifique combinaison de « a » et de « f ». Et cette opposition « enfants » (le futur) et « enfance » — le passé. De la belle ouvrage !

C’est sans les nommer une pierre dans le jardin des candidats qui prétendent que « c’était mieux avant » et qu’il faut ré-instituer la blouse grise à l’école. Macron aurait-il senti que son principal rival sera Zemmour, qui est d’abord apparu aux Marcheurs comme un bon moyen d’empêcher Marine Le Pen de parvenir en bon état au second tour, mais qui commence à être une menace — et, en même temps, une espérance ultime : un second tour Macron / Zemmour rassemblera derrière le président-candidat tous les électeurs de gauche molle qui l’ont porté au pouvoir en 2017, et qui se sont bien juré de ne plus s’y faire prendre — comme le Corbeau de la fable.

Arrive enfin la déclaration de candidature proprement dite, préparée par cette longue introduction sur la dialectique du passé (eux) et l’avenir (moi) : « Je suis candidat pour continuer de préparer l’avenir de nos enfants et de nos petits-enfants. » 

Vous avez vu, ce renfort des « petits-enfants », alors qu’on ne nous parlait jusqu’ici que des rejetons immédiats ? Appel du pied aux retraités, dont la pension ne sera certainement pas rognée, qu’allez-vous imaginer…

S’étant posé comme candidat de l’avenir, Macron développe le thème, en évoquant le « futur ». Demain on rase gratis, et on sortira « de la dépendance au gaz, au pétrole et au charbon. »
Ce qui compte aussi dans un discours, ce sont les mots absents. « Énergie nucléaire », par exemple — dont le président a chanté les possibilités il y a peu. Mais là, ça ferait désordre, juste après le mot « écologie ». Ratissons large, prudemment.

Comme un culot d’enfer fait partie de la panoplie du candidat, le Grand Communiquant n’hésite pas à affirmer qu’il va « améliorer ce modèle social auquel nous tenons tant et qui a fait ses preuves. » À se demander qui a lancé cette réforme des retraites oubliée pour l’instant, mais toute prête à ressortir de sa boîte.

Un pays qui se sent mourir

Macron a bien senti, à l’inverse d’autres candidats, que c’est surtout sur le plan culturel que ça va se jouer, dans un pays qui se sent mourir. « Nous ferons en sorte que tous les enfants de France aient les mêmes chances, que la méritocratie républicaine redevienne une promesse pour chacun. Pour cela, la priorité sera donnée à l’école et à nos enseignants, qui seront plus libres, plus respectés et mieux rémunérés. »

A lire aussi: Partis, c’est fini

Comment disait Pasqua déjà ? Les promesses n’engagent que ceux qui y croient. D’où le couplet sur le « grand âge », qui porte l’écho du tout récent scandale des EHPAD, et l’adjonction d’un petit quelque chose pour les handicapés. Sans oublier la France périphérique, ces « déserts médicaux » où l’on galère pour trouver un médecin. Et la défense de notre « art de vivre millénaire, enraciné dans chaque région, chaque canton, chaque ville et chaque village que ce soit en métropole ou dans nos outre-mer. Une histoire, une langue, une culture que lorsque l’on est Français, on se doit de connaître, d’aimer, de partager. » Ça y est, chacun a eu son lot. C’est que derrière la présidentielle, il y a des législatives à gagner — et ce sera une autre paire de manches. Une cohabitation (fort possible) n’est pas son idéal de gouvernement. 

Remarquez que ces beaux projets d’avenir ne sont pas chiffrés, le rédacteur est trop habile pour faire catalogue. Valérie Pécresse, qui a cru bon dans son discours du Zénith de se lancer dans une longue litanie de projets, aurait dû chercher un rédacteur qui connaisse les règles essentielles de la communication. Pas Igor Mitrofanoff, cheval de retour du fillonisme — et si propre sur lui…

Valérie Pécresse à Paris, 13 février 2022 © Jacques Witt/SIPA Numéro de reportage : 01060914_000004

Retour du Je, présenté comme le témoin de la résilience française : « Tout au long de mon mandat, j’ai vu partout un esprit de résistance à toute épreuve, une volonté d’engagement remarquable, une inlassable envie de bâtir. » Un petit coup de projecteur sur les Français de l’étranger, et reprise du singulier collectif face au Je présidentiel : « En chaque lieu, j’ai perçu le désir de prendre part à cette belle et grande aventure collective qui s’appelle la France. »

C’est le coup de clairon avant l’épilogue. À ce « France » correspond, dans les dernières lignes, cet « ensemble ». Et la combinaison finale des pronoms : « Avec vous. Pour vous. Pour nous tous. »

Le « Je » s’efface dans ce pluriel commode. Franchement, c’est bien cousu — même si on aperçoit un peu trop les coutures. L’essentiel était de se démarquer des candidats (suivez mon regard) qui usent et abusent d’un Je omniprésent. Le président de la République, dont chacun sait qu’il n’a aucun Ego, chante pour finir la République et la France — afin de donner à sa lettre très écrite un petit côté oral. Je ne sais qui a été la plume de Macron sur ce coup, mais il mérite les félicitations du jury de Sciences-Po.

Quant aux applaudissements des Français, c’est peut-être autre chose.

Chevènement chez Macron: misère du souverainisme de gauche

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Jean-Pierre Chèvenement photographié en 2018 © BALTEL/SIPA

Comme Jean-Pierre Raffarin, Jean-Pierre Chevènement a annoncé soutenir Emmanuel Macron


En 2002, alors lycéen, j’étais déjà persuadé que l’immigration était la grande affaire, l’unique sujet politique important. Le lénifiant discours des membres de la gauche dite plurielle me rendait fou. Quand, à la télé, j’entendais les journalistes moquer le « sentiment d’insécurité » éprouvés par les Français, j’avais envie de rentrer dans l’écran et de leur faire éprouver un sentiment de poing dans la gueule.

Je vous parle d’un temps où la mystique républicaine me faisait quelque chose

Du reste, en ce temps-là, j’étais républicain. Oh, pas celui qui parle de « valeurs » ; non, un vrai, genre 93. Je lisais les discours de Saint-Just, je me décrétai jacobin, je ne voyais rien de plus beau que la mort du général Marceau sur le Rhin. Dans le champ politique alors partagé entre le radical-socialiste Chirac, la gauche youpi-tralala et le Front national, un homme s’était soudainement imposé : Jean-Pierre Chevènement. J’aimai son franc-parler, sa stature, l’amour de la France qu’il revendiquait contre ceux de son camp, cette gauche qui assimilait la nation à Auschwitz et le peuple, à la consanguinité. Je n’avais pas encore lu Péguy mais c’était très précisément la « mystique républicaine » qui m’emballait. J’avais l’impression que Chevènement était en mission, qu’il avait compris qu’à force de les mépriser, de leur dire qu’elles ne vivaient pas ce qu’elles vivaient, les classes populaires finiraient par passer au Front national – en fait, ce processus était déjà presque achevé. Lors des négociations sur l’autonomie de la Corse, je collai en catimini, dans tout mon bahut, des feuilles A4 rappelant d’indivisibilité du territoire français. A l’approche de l’élection, je franchissais le pas : j’adhérai au Mouvement des citoyens (MDC).

À lire aussi, Olivier Jouis: De Chevènement en 2002 à Zemmour en 2022, itinéraire d’un souverainiste venu de l’autre rive

Tandis que Chevènement était présenté comme « le troisième homme » par les sondeurs, je me rendais souvent au local du MDC de X. J’y retrouvai une drôle d’équipe, composée de communistes et de socialistes en rupture de ban et retraités. Moi qui m’attendais à trouver des partisans d’une troisième voie, j’étais déçu. Quand j’évoquai la possibilité d’une union avec les figures de l’autre rive – Pasqua et Villiers –, je provoquai une consternation dont, deux décennies plus tard, je me souviens encore. J’ignore si ces gens pensaient sérieusement l’emporter en comptant sur leurs propres forces, très limitées ; sans doute que, pour la plupart des militants, un parti est d’abord une sorte d’amicale. Chevènement lui-même – et ce fut le moment décisif de sa campagne – refusa, non sans morgue, l’alliance que lui proposait le RPF. Au « sentiment d’insécurité », il ne répondait pas du tout. Or, fort logiquement, la campagne s’était cristallisée autour de ce thème. Mauvais tribun et débatteur, un tantinet lunaire, ringardisé par les médias, l’ancien ministre dégringola au fil des semaines. J’étais accablé. Je cherchai un nouveau Clemenceau ; je trouvai un nouveau Pompée. Le soir du premier tour, mes camarades pleuraient. D’autres camarades, ceux du lycée, étaient, eux, désespérés. Le « fascisme » risquait de vaincre ; les trains étaient déjà prêts qui emporteraient les Arabes et les Noirs vers la Pologne… La quinzaine anti-Le Pen était lancée. Nos professeurs nous demandèrent d’aller manifester à Y, la grande ville. Ce jour-là, moi, j’allai faire un foot. Par la suite, je n’ai plus milité.

Natacha Polony, Michel Onfray, le Printemps républicain, Causeur: c’est à peu près tout ce qu’il reste du chevènementisme

Les socialistes reprochèrent longtemps à Chevènement – et dans une moindre mesure à Taubira – d’avoir fait perdre le lymphatique Jospin. Même s’il répondit souvent que l’homme de Creil devait sa défaite à la nullité de sa campagne – il la devait surtout, en vérité, à un déni d’un réel dont, deux décennies plus tard, la gauche ne veut toujours pas entendre parler –, le coup porta. Le « Che » de Belfort se fit discret. Vers 2006, il doucha rapidement les espoirs de ceux qui l’encourageaient à se présenter à la primaire socialiste. Ensuite, il devint une conscience, celle de la gauche d’avant, d’avant Maastricht, intervenant de plus en plus sporadiquement pour dire, jamais trop fort, tout le mal qu’il pensait de l’Union européenne, des traités, de la désindustrialisation, de l’impérialisme américain. Plus personne, dans son camp, ne l’écoutait. Ses partisans, on les trouvait et on les trouve encore dans le champ intellectuel. Natacha Polony, Michel Onfray, le Printemps républicain, Causeur dans une large mesure : c’est à peu près tout ce qu’il reste du chevènementisme. Ce n’est pas rien, oh non, mais ça n’intéresse toujours pas la gauche, qui accepte Polony depuis qu’elle s’est bien radoucie, qui traite Onfray et Elisabeth Lévy de fascistes, et qui se moque du Printemps républicain, lequel a – on est bien obligé de le dire – trente ans de retard au moins. La gauche est partie et ne reviendra pas ; elle est désormais relativiste, vivrensembliste, multiculturaliste ; la République qu’elle continue d’invoquer est parfaitement désincarnée, peuplée seulement de « valeurs » ; elle préfère que les autres crèvent pour l’Autre plutôt que d’admettre un lien, même ténu, entre immigration et délinquance, islam et islamisme. La gauche, doublée sur sa gauche par un wokisme qu’elle finira par faire sien, promeut les « mamans » lesbiennes qui vont louer des ventres en Inde ou en Ukraine au nom du délirant « droit à l’enfant », elle fait voter la monstrueuse IMG, elle soutient les « hijabeuses » au nom de l’« inclusion » et les garçonnets de huit ans qui veulent devenir des filles au nom d’un « genre » fantasmatique. Elle est le porte-parole du fanatique mouvement de déconstruction qui, sis sur les universités, les milieux économiques et l’industrie culturelle, vise à détruire – et détruit effectivement – les nations occidentales, les peuples occidentaux et, plus grave encore, infiniment plus grave, la conception occidental de l’être. Audibles, les chevènementistes susnommés le sont, certes. Mais auprès de qui ? C’est surtout à droite qu’on les écoute. Leur gauche est morte et enterrée depuis longtemps.

À lire aussi, du même auteur: Où va le populisme?

L’espoir est taquin : durant le mouvement des Gilets jaunes, j’ai cru un instant qu’il était encore possible d’unir les souverainistes des deux camps. Présent dix samedis sur les Champs, je vis, à côté des drapeaux de nos vieilles provinces, se dresser celui de l’an II. Main dans la main, Bonchamps et Kléber allaient prendre l’Elysée et y attraper l’homme de Davos. Hélas, très vite, les frictions se multiplièrent. Moi qui parlai à tous, je constatai que si, pour les patriotes – très majoritaires dans les rangs –, une alliance était envisageable, pour les vieux républicains, en revanche, elle était impensable – « J’manifeste pas avec des fachos ! ». Les deux camps poursuivaient certes le même but, mais pas pour les mêmes raisons. Les « fachos » voulaient continuer l’histoire de France ; les vieux républicains voulaient en recommencer une autre. Et le désaccord le plus flagrant – et qui rend en effet impossible l’union des deux souverainismes –, c’était l’immigration – seuls BFM et ceux qui ne battaient pas le pavé ignorent que parmi les principales revendications des manifestants, il y avait le refus du Pacte du Marrakech. Depuis une dizaine d’années, Chevènement pantouflait médiocrement, profitant goulûment de cette République qu’il prétendait autrefois relever. Récemment, il s’était distingué dans un débat avec Eric Zemmour, manifestant une hostilité digne d’un militant d’SOS Racisme. Son ralliement à Macron n’est que le dernier de ses reniements. Face à « la menace populiste », c’est-à-dire au réveil des peuples européens refusant de disparaître, il se fait, comme tout bon homme de gauche, castor. La grande affaire, l’unique sujet important, c’est, aujourd’hui plus encore qu’hier, l’immigration, et donc l’identité. De sorte que l’on peut se demander si le souverainisme de gauche n’est pas, tout simplement, un oxymore.

L'incident

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Ne laissons pas M. Macron totalement fuir le débat national!

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Allocution télévisée d'Emmanuel Macron au sujet de la guerre en Ukraine, 2 mars 2022 © Jacques Witt/SIPA

Bien que l’unité nationale soit de rigueur en ces temps troublés, on ne peut s’empêcher de constater que la guerre en Ukraine tombe à pic pour le président Macron, bientôt candidat à sa réélection. Son engagement nécessaire et légitime sur la scène internationale, en vue d’obtenir un cessez-le-feu, lui donnera une bonne raison, et excuse, pour ne pas répondre, ni débattre, avec ceux qui critiquent le bilan de son quinquennat…


Le 2 mars, le président de la République est intervenu durant une quinzaine de minutes. J’ai analysé à chaud sur Sud Radio son discours comme étant remarquable et consensuel dans sa première partie mais roué, habile et discutable dans la seconde. Tout en n’annonçant pas explicitement sa candidature – ce sera fait le 4 mars par une lettre aux Français publiée dans la presse quotidienne régionale -, Emmanuel Macron a largement développé les axes de son argumentation de campagne à venir.

Consensuel évidemment, d’abord, dans la dénonciation de la culpabilité exclusive de Poutine pour l’invasion de l’Ukraine et les terrifiants désastres en résultant, morts, blessés, civils atteints, destructions. Pour l’hommage rendu au peuple ukrainien et à son président, incroyable de résistance et de lucidité, pour la volonté de la France de participer à l’accueil des réfugiés, et pour favoriser la fermeté européenne. Rien qui puisse, sur ce plan, altérer l’union nationale qui, naturelle ou contrainte pour quelques autres, s’est créée autour de l’action du président, qui malgré une naïveté initiale s’est mis à la hauteur de ces événements bouleversants dans tous les sens.

Double regret

On me permettra, avant d’aborder la part plus politicienne de l’allocution du président, de formuler un double regret.

Fallait-il attendre la démonstration accablante des mensonges de Poutine sur l’invasion de l’Ukraine pour se persuader que, bien avant déjà, cette personnalité menait un jeu diplomatique singulier ? Épris du seul rapport de force et méprisant la faiblesse des Occidentaux qui croyaient l’amadouer en le courtisant ; alors qu’il aurait seulement respecté qui lui aurait tenu la dragée haute. Aussi, si le président Macron a raison quand il souligne l’obligation de poursuivre le dialogue avec Poutine, j’espère que la leçon aura porté ses fruits: les entretiens ne seront efficaces que si les interlocuteurs de Poutine ne le contredisent plus de manière classique mais avec une fermeté qui lui montreront que les temps ont changé et que l’illusion sur lui s’est dissipée.

A lire aussi, du même auteur: Poutine face à nos douceurs diplomatiques

Le projet européen évoqué par Emmanuel Macron – c’est mon second regret – qui consiste à pourvoir l’Europe de tout ce qui lui a manqué et dont la tragique absence a été à déplorer bien avant cette guerre n’arrive-t-il pas, sinon trop tard, du moins comme une sorte de rattrapage ? On aurait souhaité qu’il n’ait pas été nécessaire parce que la politique de la France l’aurait rendu inutile par une anticipation plus lucide.

Un président protecteur

Le président de la République, s’il ne s’est pas encore déclaré officiellement candidat, nous a indiqué toutefois de manière limpide les axes de sa campagne, auxquels il conviendra de répliquer principalement en ne lui permettant pas de se servir de la situation internationale et du futur européen pour fuir le débat national.

Parce qu’il est clair que son propos sombre sur l’avenir de notre monde, et sur le destin européen, n’a visé qu’à instiller dans les têtes que lui seul, protecteur, tutélaire, lucide, expérimenté, pourrait être la personnalité adéquate pour cette immense tâche. Que lui seul pourrait prévenir les dangers. Relever les défis. Favoriser les réussites.

Après cet exercice d’autosatisfaction subtil mais sans équivoque, ses contradicteurs, demain, n’auront pas d’autre choix que de le ramener à plus de modestie, de le contraindre à quitter la poésie des horizons pour la prose de la France en état de malaise sur trop de plans pour être ainsi reléguée. À la fin de son intervention, il s’est dévoilé. Tout en assurant que le débat démocratique aurait lieu, il s’est dit persuadé qu’on s’accorderait sur « l’essentiel », ce qui était signifier que l’accessoire concernait les controverses franco-françaises qui aujourd’hui, selon le candidat Macron, pèsent peu face au bruit et à la fureur de monde… Il faut sauver la campagne : la France l’attend, l’espère, la mérite. Trop de silences et de frustrations pour qu’elle ne soit pas enfin la démocratique opportunité de “libérer la parole” !

Sahel: «La tentative de conquête néocoloniale de Poutine en Ukraine va décrédibiliser la propagande russe en Afrique»

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Manifestants hostiles à la France, Bamako, 22 septembre 2020 © AP/SIPA

Emmanuel Macron a annoncé le 17 février sa décision de retirer les forces militaires engagées au Mali. Le géopolitologue Loup Viallet, spécialiste en intelligence économique et auteur de “La fin du franc CFA” et “Après la paix” (VA Editions, 2020 et 2021), analyse la situation.


Causeur. Que sait-on des milices russes Wagner, et de leur mission au Mali ?

Loup Viallet. Selon le général Townsend, patron du commandement des États-Unis pour l’Afrique (Africom), il y aurait plus de 1000 combattants de Wagner au Mali. En recoupant les données du site Flightradar24 (qui recense tous les vols commerciaux et privés en temps réel) avec les témoignages d’observateurs locaux, une corrélation a été établie entre le plan de vol d’un Tupolev Tu-154M de l’armée de l’air russe et le déploiement de mercenaires Wagner au Mali, en Libye, au Soudan et en Syrie.

Bien que le Kremlin le réfute, Wagner est en réalité l’armée fantôme du président Poutine. Cette compagnie a été fondée en 2014 à l’initiative de Dimitri Outkine et sans doute sur ordre présidentiel. Surnommé “Wagner” lorsqu’il était dans les forces spéciales russes, Outkine a reçu la décoration de chevalier de l’ordre du courage en décembre 2016 des mains du président russe. Le financier de Wagner n’est autre que l’oligarque Evgueni Prigojin, un homme fort du régime poutinien. 

Avant de se tourner vers l’Afrique, Wagner a accompli dans l’ombre les basses œuvres du Kremlin en Ukraine ou en Syrie. Sur le continent africain, la compagnie intervient à Madagascar, au Mozambique, au Soudan, en Libye et en Centrafrique, où elle a mis le pays en coupe réglée. L’objectif des Russes ? Obtenir des concessions minières (exploitées par des filiales liées aux principaux fonds de Prigojine) en échange de la protection du régime en place. Leur méthode ? Elle est barbare : les Wagner ont été reconnus coupables de tortures, viols et autres crimes de guerres en Libye et en Centrafrique. Ils ne sèment pas la paix, mais la terreur parmi les populations civiles. Ce sont des nettoyeurs. 

Au Mali, comme ailleurs en Afrique, leur objectif est triple : 1) Profiter des failles du pouvoir en place pour permettre à la Russie de mettre un pied dans la porte afin d’exercer une influence nouvelle. La plupart du temps, l’arrivée de Wagner s’accompagne d’une forte propagande anti-française : les Wagner veulent se présenter comme une force de libération du pays qualifiés de “colonies de la France”. Ce discours a pu être efficace auprès de certaines élites africaines corrompues à la recherche d’appuis extérieurs, comme auprès de foules incultes et prêtes à foncer sur un bouc-émissaire pourtant usé jusqu’à la corde. 2) Faire main basse sur les ressources naturelles minières afin de conforter le contrôle du régime russe sur leurs prix internationaux. 3) Exercer une influence géopolitique en dehors de l’“étranger proche” de la Russie, afin de contrôler celui des pays européens (l’arc-de-crise) et ainsi de chercher à influencer leur politique. Typiquement, la Centrafrique et le Soudan ont récemment montré un soutien à l’invasion russe en Ukraine. 14 pays africains, parmi lesquels le Mali, le Soudan et Madagascar se sont abstenus de voter la résolution de l’ONU demandant à la Russie de retirer ses troupes d’Ukraine le 2 mars dernier. Les conséquences de l’invasion de l’Ukraine par la Russie pourraient cependant mettre à mal le narratif de Wagner et de Moscou en Afrique : c’est un acte impérialiste en totale contradiction avec les valeurs anticoloniales qu’ils prônent sur le continent (souvent à rebours de la réalité). 

Quels sont les intérêts économiques français au Mali ?

Ils sont quasiment nuls. L’Afrique correspond à 5% du commerce extérieur français et la majorité des intérêts économiques de la France sur le continent africain sont désormais hors des pays de l’ancien pré carré français : au Nigéria, en Egypte, en Tunisie, au Maroc, en Afrique du Sud. De ce point de vue le Mali représenterait moins de 0,01% du commerce extérieur français. Le Mali a mille fois plus intérêt à commercer avec la France que l’inverse !

Quant aux quelques mines d’or maliennes, elles ne sont pas gérées par des Français mais par des groupes canadiens, britanniques, australiens. Bientôt par des groupes russes peut-être…

A lire aussi, Gil Mihaely: Russie-Ukraine: le choc des civilisations a eu lieu

La raison d’être de l’intervention Barkhane au Mali relevait d’une inquiétude sécuritaire, qui demeure plus que jamais. Le Sahel est situé sur l’”arc-de-crise” français et européen, cette zone géographique qui borde notre continent d’ouest en est, et à partir de laquelle des opérations de déstabilisation peuvent fragiliser notre voisinage immédiat ou être carrément menées sur le sol européen. On peut dire que le Mali fait partie de notre grand voisinage, au même titre que ses voisins sahéliens. Les 59 militaires français décédés en opération depuis le début de Barkhane sont morts pour la sécurité de nos deux continents. La fuite en avant de la junte au pouvoir à Bamako est déplorable de ce point de vue, car elle institue un foyer d’instabilité dans la bande sahélienne. Leurs homologues légitimes et voisins ouest-africains en sont conscients, c’est pourquoi ils n’ont pas suivi l’exemple malien. 

Pourquoi la France cesse-t-elle sa coopération militaire avec le Mali ? L’armée française est-elle en échec dans la région ?

C’est le comportement menteur, agressif et irresponsable de la junte installée au pouvoir à Bamako avec les putschs d’août 2020 et de mai 2021 qui a provoqué une crise avec la France et précipité le départ de Barkhane du Mali.

Plusieurs lignes rouges ont été franchies par le régime du colonel Assimi Goïta :

  1. L’usage d’une propagande ouvertement anti-française pour manipuler les foules de la capitale et dépeindre en force d’occupation une armée qui a sauvé le Mali de l’installation d’un califat islamique (cette propagande ne fonctionne que dans les zones en paix où Barkhane n’opère pas. Elle permet de présenter un bouc émissaire à des populations sous-éduquées et extrêmement pauvres).
  2. La trahison : la junte avait promis (à son peuple, à ses voisins et à ses partenaires) qu’elle organiserait une transition pour organiser des élections régulières. Alors que celles-ci auraient dû se dérouler début 2022, les putschistes ont régulièrement repoussé la date butoir. Le chronogramme a ainsi été reporté à cinq ans, puis à trois ans. Leur objectif n’est pas de rétablir l’ordre constitutionnel, mais bien de jouir le plus longtemps possible du pouvoir.
  3. L’invitation de la compagnie de mercenaires russes Wagner sur le territoire malien par les putschistes. Ce groupe de nettoyeurs liés au régime de Vladimir Poutine était déjà connu pour ses crimes de guerre en Libye et en Syrie, ainsi que pour avoir mis la Centrafrique en coupe réglée. Leurs objectifs de prédation économique et leurs méthodes barbares sont en contradiction totale avec ceux de Barkhane. 
  4. La volonté affichée par la junte malienne de négocier officiellement avec les groupes djihadistes présents au Mali en mandatant le Haut Conseil Islamique (HCI), une institution officielle, pour négocier avec le Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans (Al-Qaida).

Deux événements ont enfin mis le feu aux poudres : la mise en demeure faite sous un motif fallacieux par la junte au Danemark de retirer son contingent de forces spéciales, dont la présence était pourtant régulière. Et l’expulsion de l’ambassadeur de France au Mali, après que le ministre des Affaires étrangères français a jugé “irresponsable” la décision de la junte d’humilier le Danemark en manquant une nouvelle fois à sa parole. 

Ce sont tous ces chausses-trappes de la junte malienne qui ont provoqué l’annonce du départ de l’opération Barkhane, mais aussi de Takuba, le commando européen de 900 forces spéciales. Mais il ne faut pas tomber dans le piège tendu par la junte malienne. Le dialogue avec les forces armées du Mali est encore solide.

Le 17 février, le président Macron a donc annoncé la fin de l’opération Barkhane. Selon lui, la France ne peut pas gagner la guerre contre le terrorisme islamiste, “la victoire n’étant pas possible si elle n’est pas portée par l’État lui-même”. Est-ce à dire que le pouvoir au Mali tolèrerait désormais le djihadisme ?

Non, il ne s’agit pas de la fin de l’opération Barkhane au Sahel, mais de l’annonce d’un retrait des troupes françaises du Mali dans les “quatre à six mois”. Barkhane opère encore au Mali, au Burkina Faso, au Niger, au Tchad… Cela fait un an qu’un redéploiement a été décidé dans la région des trois frontières, avec le transfert du centre de commandement à Niamey. Aucun départ du continent n’est à prévoir : la guerre contre le terrorisme au Sahel a désormais des ramifications dans le golfe de Guinée et en Afrique centrale, où les groupes affiliés à Al-Qaida, à l’Etat Islamique ou à Boko Haram se font concurrence pour semer la violence, imposer la charia et se livrer à des trafics en tout genre.

L’idée de dialoguer avec les djihadistes n’est pas récente, elle a été formulée pour la première fois à l’occasion de la Conférence Nationale d’Entente en 2017. Les putschistes ont saisi cette solution pour montrer leur différence avec leurs prédécesseurs. En octobre 2020, celle-ci a permis d’obtenir la libération de la française Sophie Pétronin, de l’opposant Soumaila Cissé et de deux Italiens en contrepartie de la libération de deux cent djihadistes. Cet échange n’a pas permis de geler le conflit, seulement de renforcer les rangs terroristes. 

A lire ensuite: L’OTAN moribonde relégitimée

Plus récemment, le pouvoir putschiste a assumé ouvrir un canal de négociation officiel avec des groupes djihadistes liés à Al-Qaida en missionnant le Haut Conseil Islamique à cet effet. Ill s’agit là d’une forme de légitimation de groupes qui n’ont participé à aucun accord de paix au rang d’interlocuteurs crédibles. Des terroristes qui ont réduit en esclavage des populations, semé la violence et ignoré tous les accords de paix conclus dans la région sont-ils des interlocuteurs crédibles ? Il s’agit aussi d’une fuite en avant : la mouvance djihadiste n’a pas d’unité. Ses cellules sont très nombreuses et très peu hiérarchisées. Entamer des pourparlers avec les djihadistes est non seulement illusoire, mais contre-productif et tend à prolonger leur installation sur le territoire.

Quelles seront les étapes du retrait de nos troupes du Mali et que faut-il craindre pour nos hommes lors de ces manœuvres ?

Le retrait des troupes de Barkhane des bases de Gao, Gossi et Ménaka, toutes trois situées dans la région des trois frontières, est en préparation. Le chef de l’Etat a donc précisé qu’il prendrait “4 à 6 mois’” et s’effectuerait en coordination avec les forces armées maliennes et la Mission des Nations Unies au Mali. Les éléments français ont vocation à se déployer au Tchad, au Niger et au Burkina Faso.

Il va de soi que la communication agressive de la junte malienne envers Barkhane et la France ne va pas dans le sens d’un retrait paisible de nos troupes. Cependant la confiance des Maliens envers l’armée française est beaucoup plus forte dans les lieux où Barkhane patrouille que dans les villes où son action n’est perçue qu’à travers des rumeurs infondées et la propagande du régime (comme Bamako).

Le risque est évidemment de laisser le champ libre aux djihadistes et aux groupes comme Wagner (bien que, depuis l’invasion russe de l’Ukraine, ces derniers soient de plus en plus rapatriés pour opérer sur le champ d’intervention prioritaire du président Poutine). Un exemple récent vient corroborer cette interprétation : la ville de Toéni, située dans le Nord-Ouest du Burkina Faso a été attaquée lundi 28 février par une section de terroristes qui ont cherché à se replier derrière la frontière malienne. Ces derniers ont été neutralisés, mais il y a fort à parier que lorsque le retrait de Barkhane sera effectif le Nord-Est du Mali sera utilisé comme une base arrière par les groupes terroristes. D’où la nécessité de protéger la région des trois frontières du côté burkinabè et nigérien. 

Un dernier élément que je porte à votre attention : la guerre menée par le président Poutine en Ukraine risque fort d’avoir des conséquences inattendues au Mali. Un bataillon de Wagner aurait été transféré dans la région de Kiev avec pour ordre d’assassiner le président Zelensky. D’autres suivront peut-être, diluant la présence militaire russe en Afrique. Par ailleurs, il semble que l’armée française comptait s’appuyer sur les Antonov An 124 ukrainiens, des avions gros porteurs, qui sont basés à l’aéroport militaire d’Antonov aux portes de Kiev. Cette base est la cible de l’armée russe depuis le début des affrontements en Ukraine. Les premiers combats ont vu l’armée russe y détruire le plus gros avion du monde, un symbole national ukrainien, l’Antonov An 225. En ciblant les équipements de transport aériens ukrainiens, la stratégie russe pourrait aussi retarder le départ de Barkhane du Mali. 

Après la paix: Défis français

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La fin du franc CFA

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Lettre à une provinciale

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"Chère Louise" de Philippe de Broca (1972) avec Jeanne Moreau © TF1 Studio

« Chère Louise », film oublié de Philippe de Broca présenté à Cannes en 1972, renaît en 2022


En voyant pour la première fois ce film disparu, j’ai communié avec mon pays, fouillé dans ses entrailles intimes.

J’ai retrouvé ma vieille nation boîtant sur le chemin de la modernité. Elle avait le charme éraflé d’une cousine trop longtemps calfeutrée dans le veuvage. Les malheurs tiennent chaud, surtout l’hiver, à la montagne. Souvenez-vous, quand l’attente et l’ennui rythmaient alors les vies monotones de nos grands-parents. Jadis, on avançait à pas mesurés dans l’existence. Seuls les chuchotements et le craquement du parquet bien ciré accompagnaient les gestes du quotidien. L’horizon semblait comme brouillé et indécis, le gris l’emportait sur le tumulte extérieur. Une certaine raideur morale pesait sur nos intérieurs. L’odeur de potage embaumait les appartements, dès la fin d’après-midi. Le qu’en-dira-t-on dictait la paix des ménages. Les voisins s’épiaient, avec méfiance et une pointe de jalousie. Les épiciers recomptaient, chaque soir, leur caisse et les écoliers s’ennuyaient poliment dans des salles mal chauffées.

Les Acacias

Les révolutions étaient si loin, là-bas, à la capitale, dans l’enfer du béton armé et des cités dortoirs. Partout ailleurs, les sous-préfectures assoupies et indifférentes au bruit ambiant temporisaient. Comme si un doigt avait appuyé sur la touche pause. Cet interlude ne durerait pas, les catastrophes étaient en marche. On n’incendiait pas des voitures dans la rue, mais la misère sociale y luisait déjà sous les réverbères. Le pacte bourgeois commençait à se fissurer sous les coups du divertissement-roi et de l’amour libre. Les rêves fous se taisaient, par politesse et par pudeur. On n’exprimait pas son mal-être à la télévision, on le tenait à distance, en laisse, par peur d’importuner les autres. Aujourd’hui, tout doit éclater dans l’hystérie et les cris, le mouvement frénétique est le seul moyen que nous ayons trouvé pour masquer notre errance commune. Au début des années 1970, une part d’innocence était encore possible. La tristesse n’était pas bannie du vocabulaire. Sur l’écran, j’ai revu cette province endormie, le ciel cafardeux, la couleur des vêtements hésitant entre l’ocre et le parme démodé, les avenues commerçantes n’avaient pas encore enfilé l’éclat tapageur de la société marchande, la crise s’approchait et la jeunesse riait de désespoir. Le vieux monde résistait péniblement à l’orage sous les napperons et les édredons.

A lire aussi: Marielle, Broca, Belmondo: le beau recueil nostalgique de Thomas Morales

Qui mieux que Philippe de Broca (1933-2004), dentelier de la pellicule, pour capturer cette lente désagrégation et en faire briller les mille fragments ? « Chère Louise », son film sorti en 1972 adapté d’une nouvelle de Jean-Louis Curtis fut projeté à Cannes dans l’indifférence et l’aigreur par des professionnels du métier estomaqués par les fausses valeurs. Trop lourds, ces gens-là n’aiment que le clinquant et le truqué, la démagogie et la vengeance, la condamnation et l’esprit de meute. Broca, je l’ai souvent écrit, excellait aussi bien dans la cavalcade échevelée que dans le registre aigre-doux, celui de l’effleurement des sentiments. Il y a un toucher de pellicule chez lui qui devrait être enseigné dans toutes les écoles de cinéma. Aux Amériques, son œuvre est vénérée et sa légende entretenue par des cinéphiles. Alors que chez nous, on ne veut voir dans sa filmographie que l’empreinte d’un bon faiseur rattaché à de grosses productions avec Belmondo, Noiret ou Rochefort en têtes d’affiche. Philippe de Broca avançait sur cette fragile ligne de crête où la sincérité des personnages éclate sans les habituels larmoiements. Même dans la comédie dramatique, il s’autorise des instants de poésie rieuse, en apesanteur, qui viennent serrer le cœur par leur folle audace. On partage son goût pour les chorales, la musique enchanteresse de Georges Delerue et la patte de Dabadie. Ce styliste hors des modes aura été le plus merveilleux distillateur d’une nostalgie bien française et aussi, ne l’oublions pas, l’observateur attentif des méandres du couple. Broca filme les femmes, sans les vampiriser, sans les trahir. Il les filme dans leur vérité nue, cruelle et tentatrice, désordonnée et aimable. « Chère Louise » est le portrait d’une femme à la beauté écaillée, embarquée dans l’amour, bousculée dans ses certitudes et tentant, malgré tout, de ne pas perdre son sang-froid. Une partition admirable de Jeanne Moreau qui, dans les tiraillements, se révèle sublime de justesse et de force. De Dieppe à Annecy, cette professeure de dessin, à la quarantaine molletonnée, va faire la rencontre de Luigi (Julian Negulesco), jeune immigré italien en recherche de stabilité. De cette union improbable et dissonante, affectueuse et déséquilibrante, Philippe de Broca en tire une lettre sensible dont les meurtrissures vous marqueront longtemps. Ce film laisse sur la peau les stigmates de l’émotion pure. « Chère Louise » dans une version restaurée 4K refait surface dans quelques cinémas à partir du 16 mars et dans un coffret DVD. D’ores et déjà, inscrivez cette date sur votre agenda, vous ne le regretterez pas !

Chère Louise, film de Philippe de Broca – Au cinéma le 16 mars en version restaurée 4K et en coffret DVD à partir du 18 mars.

Yvan Colonna: l’affaire se corse

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AP/SIPA

Yvan Colonna, qui bénéficiait du statut de Détenu Particulièrement Surveillé, a été étranglé dans la salle de gym de la prison d’Arles par un co-détenu condamné pour islamisme, et se trouve aujourd’hui, pour autant que l’on sache, en état de mort cérébrale, suite à une anoxie du cerveau. Un hasard malheureux, sans doute.


Nous sommes nombreux à ne jamais avoir cru à la culpabilité d’Yvan Colonna — qui n’a jamais avoué, alors que le militantisme de l’époque supposait plutôt une revendication hautaine —, et à penser que le meurtre du préfet Erignac fut le fruit d’une manipulation politique de haut niveau. Pour explorer cette hypothèse, j’ai écrit en 2002 un roman, Pur porc (republié ultérieurement sous le titre Viande froide), et j’en ai tiré un scénario réalisé en 2012 par Antoine Santana pour Arte sous le titre Main basse sur une île, avec un François Berléand particulièrement convaincant.

Qui peut sérieusement penser que le « Groupe de Cargèse », que j’ai vaguement connu et dont le QI global ne dépassait pas 50, ait pu manigancer un assassinat exécuté avec une arme volée six mois auparavant dans une gendarmerie ? Quelle suite dans les idées ! Quel talent dans la rédaction d’un tract de revendication inidentifiable — fabriqué manifestement par un linguiste au courant des techniques d’analyse co-occurrentielle pratiquées par la police.

C’était l’avis de Jean-Michel Rossi, membre éminent du FLNC-Canal historique. Ce dernier avait fait paraître un brûlot intitulé Pour solde de tout compte. Guy Benhamou, journaliste alors à Libé et spécialiste des questions corses, qui l’aida à le mettre en forme, avait vu en 1996 sa maison de banlieue parisienne mitraillée par des inconnus : un hasard probablement. Quant à Rossi, il fut proprement exécuté d’une douzaine de balles dans la tête, en août 2000. L’Iguane — François Santoni, chef du FLNC — écrivit du coup Contre-enquête sur trois assassinats, où il analysait parallèlement la mort de son ami et celle du préfet : avant même la parution de l’ouvrage, il fut tué lui aussi, dans un guet-apens qui ressemblait fort à un exercice en triangulation style Dallas. Tous ces gens ont une fâcheuse tendance à se mettre par accident sur le trajet de balles tirées dans un pur but de divertissement.

C’est dire que la tentative d’assassinat (apparemment réussie, même s’il survit, Yvan Colonna, qui était libérable, ne dira plus jamais rien sur cette affaire) sur le principal inculpé de l’affaire Erignac est si suspecte que le soir même, des manifestations se montaient dans l’île, où Gilles Simeoni réclamait une enquête sérieuse — mais chacun sait que l’administration pénitentiaire est une bien plus grande muette que l’armée. Et mon ami Olivier Jourdan Roulot exprimait avec circonspection sur BFM ses doutes sur l’événement.

Rappelons pour compléter le dossier que l’avocat d’Yvan Colonna, Antoine Sollacaro, a été assassiné lui-même en octobre 2012 par un individu parfaitement identifié mais qui mystérieusement n’est toujours pas passé en procès — et qui continue à se balader librement dans l’île. Ah, la belle mansuétude de la justice française…

Vous vous demandez peut-être à qui le meurtre d’Erignac pouvait bien profiter. Ma foi, demandez-vous pourquoi peu de temps après le gouvernement Jospin avait proposé de donner aux maires de Corse la haute main sur les permis de construire — y compris sur les zones théoriquement préservées par le Conservatoire du Littoral. Une initiative violemment combattue par le FLNC, branche Armata Corsa — dont tous les membres, ou à peu près, furent éliminés entre 2000 et 2002. Des accidents de chasse certainement.

Lors de son arrestation, Nicolas Sarkozy avait désigné Yvan Colonna comme « l’assassin du préfet Erignac » — au mépris de toute procédure judiciaire. Il fallait un coupable, pour exonérer l’Etat de toute ingérence dans cette ténébreuse affaire. Et ce n’est pas le sénateur Charasse, aujourd’hui disparu, et dont la mère était corse, qui nous aidera désormais à démêler les fils entrecroisés de l’histoire : rappelons que l’ancien ministre du Budget s’est longtemps occupé à l’Elysée des affaires insulaires, au point de présumer contre toute évidence que mon père, président d’une université dont l’oligarchie corse ne voulait guère, était le chef du FLNC. Loin de moi de présumer que c’est à son instigation que des membres d’un service parallèle montèrent un casse chez mes parents, se firent bêtement gauler par une brigade de policiers qui passaient, et ne furent jamais traduits en justice. Il n’y a que dans les romans foutraques que de telles mésaventures arrivent. Chacun sait qu’il n’y a pas de pieds-nickelés à la DGSE.

Colonna aurait pu être transféré depuis des années à la prison de Borgo, près de Bastia, où ses proches auraient pu plus facilement lui rendre visite. Il ne l’a pas été — et je n’irai pas jusqu’à présumer que quelqu’un, en très haut lieu, avait une idée derrière la tête. « Compte tenu de son statut de DPS, dit son avocat Maître Sylvain Cormier, il n’est pas normal que ce genre de choses aient pu arriver. » Un instant d’inattention, sans doute. Le député nationaliste de Haute-Corse, Jean-Félix Acquaviva, en rajoute une couche, trouvant « surprenant qu’un tel acte ait pu être commis dans la salle de sport d’une prison centrale surveillée et a fortiori sur un détenu particulièrement signalé. » Et de fustiger « la responsabilité écrasante de l’Etat ». Pff… Vilaines insinuations. Je salue la famille et les amis d’Yvan Colonna, et m’associe à leur chagrin et à leur trouble. Quant à savoir ce qui s’est passé dans l’esprit d’un détenu à tête assez creuse pour avoir intégré l’idéologie islamiste, ce qu’il a pu croire ou les promesses qu’on lui a faites — tout cela appartient à la fiction, ça va de soi.

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6000 éoliennes allemandes sérieusement affectées par une cyberattaque russe

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Image d'illustration

Au moment même de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, une cyberattaque a mis hors de service le réseau américain de satellite KA-SAT. Non seulement, il permettait à des centaines de milliers d’Ukrainiens d’accéder à internet, mais il permettait aussi de commander à distance près de 6000 éoliennes allemandes. 20% du parc éolien allemand est concerné par le problème, révèle la revue Transitions et Énergies.


Ces éoliennes allemandes fonctionnent aujourd’hui en mode automatique, mais il serait difficile de les arrêter si le vent atteignait 80 km/h. Elles risqueraient alors d’être endommagées ou détruites. Près d’une semaine après l’attaque, le réseau n’était toujours pas réparé faute de composants électroniques.

L’industrie énergétique est non seulement très vulnérable aux cyberattaques, mais elle est aussi une cible de choix. Pour preuve, il y a tout juste un mois une cyberattaque a pris pour cibles des terminaux pétroliers dans plusieurs grands ports européens en Allemagne, aux Pays-Bas et en Belgique. Avaient été touchées simultanément les installations des ports de Hambourg (Allemagne), Rotterdam (Pays-Bas) et Anvers (Belgique). Cela avait affecté quelques jours la distribution de pétrole dans le nord de l’Europe. Certains experts avaient émis l’hypothèse que la Russie n’était peut-être pas étrangère à cela…

Une attaque simultanée avec l’invasion de l’Ukraine

Un mois plus tard, c’est au tour d’éoliennes allemandes de montrer leur vulnérabilité aux cyberattaques… même si elles n’étaient pas vraiment visées. Le 24 février au petit matin, une heure exactement après le discours de Vladimir Poutine annonçant l’invasion de l’Ukraine, le réseau américain de satellite KA-SAT a été attaqué et mis hors service.

Cette fois, il n’y avait aucun doute sur l’origine de l’attaque. Puisque les…

>> Lire la fin de l’article sur le site de la revue Transitions & Energies <<

Football: les Russes se contenteront de la télé!

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La planète foot se mobilise contre Poutine. Mais l’immixtion de la FIFA dans les affaires du monde est une réalité assez récente.


Dans le monde du football, l’offensive russe en Ukraine commence à avoir des répercussions. Propriété depuis 2003 de l’oligarque russe Roman Abramovitch, le club londonien de Chelsea, vainqueur de la dernière Ligue des Champions, a vu son président quitter l’Angleterre dès les premières heures de l’invasion et laisser les rênes aux administrateurs de la fondation caritative de Chelsea. Proche de Vladimir Poutine, l’oligarque de confession juive et d’ascendance ukrainienne (qui a eu la bonne idée de ne pas trop se mêler de politique, contrairement à d’autres compatriotes milliardaires) aurait été sollicité par l’Ukraine pour mener les négociations avec Moscou et se trouverait actuellement en Biélorussie. En attendant, on parle d’une revente du club anglais, dont la valeur est évaluée à trois milliards d’euros.

Des Coupes du Monde ont été organisées chez Mussolini et Hitler

En cette année de Coupe du monde (qui aura lieu exceptionnellement en novembre-décembre, climat qatarien oblige), l’actualité internationale n’est pas sans incidences dans le petit monde du football. Lundi dernier, la FIFA a décidé d’exclure la Russie de sa prochaine compétition. Il faut dire que la sélection devait jouer un match de barrage contre la Pologne, qui avait manifesté son souhait de ne pas jouer contre son encombrant voisin. Dans un premier temps, la FIFA (et l’UEFA, organisatrice des matches de qualification) misait plutôt sur une sanction symbolique forçant la Russie, à jouer sur terrain neutre, sans hymne ni drapeau, à la manière d’une nation fantôme, un peu comme lors des derniers JO. La pression exercée par les autres fédérations européennes était devenue trop forte. Il est loin le souvenir de la dernière Coupe du monde organisée en 2018, quand la Russie accueillait des supporters de la terre entière et quand les joueurs de l’équipe de France, tout juste champions du monde, s’ambiançaient dans les vestiaires du stade Loujniki avec Vladimir Poutine. Il faut bien peu de temps au hard power pour détruire des années de construction d’un soft power finalement fragile.

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Il y aurait une histoire à faire des rapports entre les instances mondiales du football et les aléas de l’histoire politique. Plutôt épargnées par la guerre froide (alors que les Jeux olympiques faisaient l’objet de menaces permanentes de boycotts) peut-être parce que les Etats-Unis ne prêtaient à ce sport aucun intérêt à l’époque, elles ont su développé une realpolitik décomplexée, épargnée de toute moraline.

Avant-guerre déjà, la FIFA avait offert à l’Italie de Benito Mussolini une formidable vitrine en lui confiant la deuxième édition de la Coupe du monde, en 1934. Désignée pays hôte dans des conditions troubles, l’Italie remporta la compétition dans une atmosphère de propagande effrénée, où les techniques naissantes de battage médiatique autour des événements sportifs (timbres à l’effigie du mondial, affiches déployées sur tout le territoire…) se fondaient à merveille dans un environnement totalitaire. L’Italie remporta la compétition (les joueurs italiens n’avaient semble-t-il pas intérêt à se louper), au terme de matches violents. On raconte que Mussolini lui-même aurait désigné les arbitres de certaines rencontres. Quatre ans plus tard, pour la Coupe du monde en 1938, l’Allemagne nazie était bien décidée à faire savoir qu’elle avait réalisé l’Anschluss quelques semaines plus tôt aux lecteurs de L’Auto (l’ancêtre de L’Equipe) et intégrait de force plusieurs joueurs autrichiens, hormis Matthias Sindelar, l’un des meilleurs Européens de l’époque qui refusa d’intégrer la sélection germanique. Marié à une Juive italienne et traqué par la Gestapo, il décéda dans des conditions suspectes, officiellement à cause d’une intoxication au monoxyde de carbone. Malgré le renfort de ces joueurs autrichiens, la greffe n’a pas pris, et quelques années avant Stalingrad, l’Allemagne se faisait sèchement sortir par la Suisse.

Yougoslavie, Chili, Irak…

Pendant la guerre froide, la FIFA joue à fond l’équilibre entre Est et Ouest. Un joueur est-allemand passe discrètement à l’Ouest ? Il est automatiquement privé de pelouse pour un an. Dans l’esprit de la FIFA, il n’y a pas vraiment de régimes infréquentables, à part peut-être l’Afrique du Sud ségrégationniste. En novembre 1973, le Chili devait recevoir l’URSS pour un match de qualification au stade Nacional, qui depuis le coup d’Etat du général Pinochet en septembre, a plus accueilli d’opposants et de tortionnaires que de matches de football. En cherchant bien, on aurait peut-être pu retrouver sur la pelouse quelques doigts de pieds. L’Union soviétique, à la pointe du combat pour les droits de l’homme (surtout chez les autres) refuse alors d’envoyer son équipe. Devant 15 000 spectateurs, l’équipe chilienne donne le coup d’envoi dans un match sans adversaire. Elle marque un but et la « partie » s’arrête au bout de quelques secondes. La FIFA valide le ticket du Chili pour le prochain mondial.

Cinq ans plus tard, le général Videla remet la Coupe du monde à domicile au capitaine argentin Daniel Passarella, dans une édition à peu près aussi douteuse que celle de 1934.

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Au lendemain de la guerre froide, l’équilibre de la terreur laisse place à des instances improvisées gendarmes du monde. L’UEFA prive la Yougoslavie d’euro 92 quelques semaines avant le coup d’envoi (laissant sa place au Danemark qui l’emporta à la surprise générale). La FIFA en fit de même pour le mondial 94. Dans le même temps, il s’en est fallu de peu pour que l’Irak n’obtienne sa qualification pour la Coupe du monde américaine en 1994, alors que Saddam Hussein menaçait de se rendre en Amérique pour voir ses joueurs, si peu de temps après la guerre du Golfe.

Finalement, il n’y a que dans « The Big Lebowski » que l’on verra le raïs à Los Angeles.

Jean-Pierre Pernaut, poète français

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Jean-Pierre Pernaut, à Douai, mai 2019 © FRANCOIS GREUEZ/SIPA

La star de TF1, attachée à la France profonde et à l’identité de nos terroirs, une exception dans un petit monde médiatique très parisien, s’est éteinte hier mercredi, à l’âge de 71 ans.


Jean-Pierre Pernaut, si on se fie à sa date de naissance, 1950, était un baby-boomer. A lui les trente glorieuses, dans une France où chaque année qui passait allait être meilleure que la précédente. 

Le successeur d’Yves Mourousi

On a cru que cela aurait pu durer une éternité, on avait juste oublié que le capitalisme enchaine les crises, que ces trois décennies étaient en fait une parenthèse heureuse, rien de plus. Jean-Pierre Pernaut, et il avait bien raison, n’aimait pas les idées générales. Il préférait la sensation. À sa manière, il était un poète. Il a bien senti que les années 80 derrière leur côté ultra-festif avec le fric et la coke comme valeurs cardinales, ça allait sérieusement altérer notre perception, qu’on allait perdre de vue la réalité. Le dédoublement numérique du monde, presque total aujourd’hui, nous ferait  oublier l’essentiel : on vit dans un pays magnifique pour qui sait la beauté d’une sous-préfecture au matin, la façade désuète d’un cinéma à La Souterraine, et ces magasins aux enseignes dont le lettrage était déjà démodé au moment de la guerre d’Algérie.

macron pernaut france peripherique
Emmanuel Macrpn et Jean-Pierre Pernaut, 12 avril 2008. Sipa. Numéro de reportage : 00854196_000011.

Finalement, quand il a succédé au très noctambule et people Yves Mourousi, pour le 13 heures de TF1 privatisée par Bouygues, cela signifiait une forme de nostalgie, là où tant d’autres ont vu un retour à l’ordre. Il est vrai qu’au même moment, on virait Polac de “Droit de Réponse”. Il n’empêche : le JT de Pernaut s’est transformé en un manifeste. On a dit que c’était un manifeste de droite, voire poujadiste parce qu’il était essentiellement regardé par des retraités et des femmes au foyer. 

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Cette France qu’on ne voulait plus voir

C’est vrai que ça tapait dur sur les fonctionnaires, les cheminots, les profs à l’occasion. Mais l’essentiel n’était pas là. L’essentiel était que Jean-Pierre Pernaut, Picard fidèle à la Picardie où il a fait ses débuts dans le journalisme, Picard qui a vu le nom même de Picardie disparaître d’un coup de ciseau administratif lors de la naissance des grandes régions qui ne correspondent qu’à une réalité administrative et non plus à un lien charnel, a vu aussi disparaître une France des terroirs. Ou plutôt, – il a intuitivement compris cette évolution, ce qui a fait son succès d’audience et sa longévité à l’antenne – , la France des terroirs n’avait pas disparu mais on ne voulait plus voir car elle n’était plus très glamour. Les fraises de Beaulieu-sur-Dordogne, les harmonies municipales du Berry, les géants des carnavals dans toutes les petites villes du Nord, vraiment, vous trouvez ça intéressant ? À l’époque des nouvelles technologies, des trains à grande vitesse, des métropoles hyper connectées ? Oui, a répondu Jean-Pierre Pernaut, non seulement je trouve ça intéressant, mais je trouve ça vital. 

Une question d’identité, mais d’identité heureuse. Libre à une fraction de la gauche, la fraction « morale », de trouver cela réac. À ce moment-là, il faudra admettre que l’Aragon de « Je vous salue ma France aux yeux de tourterelle » ou du « Conscrit des cent villages » était réac lui aussi. Écoutez plutôt : 

« J’emmène avec moi pour bagage
Cent villages sans lien sinon
L’ancienne antienne de leurs noms
L’odorante fleur du langage (…)
Adieu Forléans Marimbault
Vollore-Ville Volmerange
Avize Avoine Vallerange
Ainval-Septoutre Mongibaud »

Cela aurait pu être récité à chaque 13h de Pernaut. Après tout, ce n’était pas de sa faute si la mondialisation avait été décrétée heureuse par une micro élite libérale-libertaire, tandis que n’importe quel corso fleuri, n’importe quelle criée aux poissons ou foire aux bestiaux à Saint-Léonard-de-Noblat  devenaient intrinsèquement moisis, voire fascistes.

Dupont-Aignan le voyait ministre

Il n’a jamais voulu pour autant apparaître comme le type de droite, il a refusé des offres de Dupont-Aignan qui voulait faire de lui un ministre de l’Aménagement du territoire. C’est qu’aimer la France n’est pas l’apanage de la droite, c’est l’apanage des Français de tous bords qui, comme Pernaut, préfèrent dire « campagne » à « ruralité » et « en province » à  « en région ».

Ce n’est pas un programme politique, c’est un programme esthétique. C’est largement aussi important et il me plait de penser que quelque part, dans un chef-lieu de canton ensoleillé, par la fenêtre ouverte sur le mail, on entend encore la voix de Jean-Pierre Pernaut qui sort d’une vieille télé à tube cathodique.

L’OTAN moribonde relégitimée

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Véhicule lance-roquettes BM-27 Uragan russe, près de la frontière avec l'Ukraine, région de Belgorod, Russie © Mikhail Voskresenskiy/SPU/SIPA/

Entretien avec Jean-Robert Raviot


En envahissant l’Ukraine, Moscou a concrétisé la menace russe qui planait sur l’Europe.

Du fait de cette menace réelle, l’OTAN se retrouve ainsi relégitimée, donnant corps à l’émergence d’une nouvelle guerre froide.

Entretien avec Jean-Robert Raviot, professeur à l’Université Paris Nanterre. Jean-Robert Raviot est directeur du master Études russes et post-soviétiques et coordinateur de la filière bilingue Droit français – Droit russe. Propos recueillis par Étienne de Floirac.


Conflits. Comment expliquez-vous cette soudaine attaque de l’Ukraine par la Russie le 24 février ? Un élément déclencheur aurait-il provoqué cette décision ?

Jean-Robert Raviot. Cette invasion russe de l’Ukraine m’a sidéré, comme elle a sidéré beaucoup d’observateurs. Je pensais que la pression militaire russe à la frontière ukrainienne allait se poursuivre dans une sorte de guerre des nerfs. L’objectif affiché par Vladimir Poutine était un objectif de long terme : obtenir une Ukraine neutre, puis ouvrir une grande négociation avec les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN pour obtenir une révision complète de l’architecture de sécurité du continent européen plus favorable à la Russie que celle qui a résulté de la fin de la guerre froide. Je pensais donc que la Russie allait faire monter la pression militaire tant qu’elle n’aurait pas obtenu au moins un résultat positif pour elle : a minima l’application des accords de Minsk-II par Kiev [1], voire la fédéralisation de l’Ukraine, voire, en plus, la proclamation, par cette dernière, de sa neutralité et l’abandon de tout projet d’adhésion à l’OTAN. C’était une erreur. L’intensification de la pression signifiait que l’invasion russe de l’Ukraine était déjà passée du stade du scénario à celui de projet. Il semble plausible de considérer que ce soit le rejet par les États-Unis d’engager des négociations avec Moscou sur la base des deux projets de traité présentés par la Russie le 17 décembre 2021 [2] qui ait accéléré la mise au point de l’opération lancée le 24 février.

Peut-on parler d’invasion ou cette notion est-elle mal adaptée à la situation ?

Ne jouons pas sur les mots : il s’agit d’une invasion. De même que le rattachement de la Crimée à la Russie en 2014 a été précédé d’une annexion ! Je dirais même plus : la Russie envahit militairement l’Ukraine, mais elle envahit aussi les esprits de chaque foyer européen par la télévision. Cette invasion concrétise une menace russe qui n’était jusqu’ici, pour les Européens de l’Ouest, qu’un récit, du virtuel, quelque chose d’assez abstrait et lointain. Par cette invasion, la Russie fait renaître la peur de la guerre chez soi, des bombardements et de l’exode, voire l’angoisse de la bombe atomique. Par cette invasion, Poutine place la Russie en dehors d’un dogme fondamental qui soude l’Europe depuis 1945 : « L’Europe, c’est la paix ». Pas de guerre territoriale entre peuples européens. En d’autres termes, Poutine a fait sortir la Russie de la « civilisation européenne ».

C’est la menace soviétique qui a présidé à la création de l’OTAN en 1949, et la disparition de l’URSS et de son bloc l’avaient laissée en quelque sorte orpheline. La guerre contre l’Ukraine en 2022 consacre cette menace russe dans toute sa réalité, elle l’objective pleinement.

La Serbie de Milosevic, accusée de fomenter un génocide contre les Albanais du Kosovo, avait déjà été désignée comme étant « sortie de la civilisation » en 1999. L’OTAN avait mené sur ce motif des bombardements ciblés, une guerre dite préventive, « à but humanitaire ». Mais la Russie de Poutine n’est pas du même calibre, elle est une puissance nucléaire et, contrairement à la Serbie, elle est dans une posture offensive. Pour les Occidentaux, la contre-offensive ne peut donc qu’être oblique : sanctions économiques et financières, mise au ban de la « communauté internationale » dans tous les domaines. Elle pourrait déboucher aussi sur un soutien à une résistance armée qui se formerait dans une Ukraine bientôt occupée, totalement ou partiellement.

Vladimir Poutine, coupable, mais pas responsable ?

Pour un réaliste, la notion de culpabilité ne fait pas partie du vocabulaire de l’analyse politique et géopolitique. Poutine est-il responsable ? Évidemment. Qui envahit qui ? Là encore, ne jouons pas sur les mots. Ce qui est plus intéressant, c’est d’examiner les causes qui ont conduit Poutine à planifier, puis à décider de la mise en œuvre d’une opération d’une telle ampleur. Il faut donc se risquer à analyser les intentions à travers la trame du discours officiel, en essayant d’entrevoir l’univers mental qui a façonné cette décision. Pour moi, deux registres de discours permettent de dessiner deux chaînes de causalité, étroitement liées l’une à l’autre, qui ont conduit à cette décision.

La première chaîne de causalité est de nature politique et géopolitique : c’est le registre politique et géopolitique de la nouvelle guerre froide [3]. La nouvelle guerre froide n’est pas une continuation, mais plutôt une résurgence de la guerre froide proprement dite (1947-1990), qui intervient dans les années 2000, en réaction de l’après-guerre froide des années 1990. La nouvelle guerre froide procède d’une nouvelle volonté russe de réviser l’ordre européen. La Russie estime que ce dernier s’est construit sans elle et contre elle à un moment – les années 1990 – où elle se trouvait en position de faiblesse. Figure-clef de la guerre froide, excellent connaisseur de l’URSS, inventeur du concept de containment qui a servi de fondement à la doctrine Truman d’endiguement de l’expansionnisme soviétique, le grand diplomate américain George Kennan (1904-2005) avertissait en 1997 que la décision d’admettre au sein de l’OTAN les anciens satellites de l’URSS en Europe de l’Est était une « erreur fatidique » [4]. On mesure aujourd’hui toute la justesse prémonitoire de cette phrase…

Kiev, 26 février 2022 © MARCUS YAM/LOS ANGELES TIMES/Shu/SIPA Numéro de reportage : Shutterstock40939164_000021

Dans le nouveau contexte international des années 2000, marqué par la sortie des États-Unis de leur statut d’hyperpuissance, celui de l’après-guerre froide, et le redéploiement de leur engagement vers les terrains moyen-oriental et asiatique, ainsi que par la montée en puissance rapide de la Chine, la Russie cherche à regagner en puissance en développant une « rivalité asymétrique » avec les États-Unis qui, à certains égards, emprunte au répertoire de la guerre froide [5]. La nouvelle guerre froide est caractérisée par un contexte international beaucoup plus complexe, plus fragile et plus fluctuant que l’ancien monde bipolaire. Si la nouvelle guerre froide a fini par se réchauffer plus vite que l’ancienne, c’est que la position asymétrique de la Russie face à l’Occident a amplifié la perception, par ses dirigeants, d’une montée de la menace occidentale. La rivalité asymétrique se déployant simultanément sur de multiples théâtres d’opération – militaro-stratégique, économique, financier, informationnel, idéologique – elle a déstabilisé le pouvoir russe, contraint de s’adapter en permanence, et a considérablement amplifié la perception d’une menace multiforme en provenance de l’Occident.

Sur cette première chaîne de causalité géopolitique s’en greffe une deuxième, d’ordre civilisationnel et culturel. C’est le registre du monde russe, en vertu duquel la Russie est un État porteur d’une civilisation – le monde russe [6], rousskii mir – menacée dans son existence même par une russophobie occidentale latente et diffuse – une sorte de stase qui conduirait les dirigeants occidentaux à toujours viser, plus ou moins consciemment, la destruction de la Russie pour s’emparer de ses ressources naturelles, contrôler les corridors logistiques du continent eurasiatique, voire, aujourd’hui, pour mieux contenir la Chine. Cette stase civilisationnelle russophobe de l’Occident serait le vrai motif des entreprises d’invasion de la Russie par l’Occident en 1812, en 1941…

Selon cette vision très culturaliste, que l’on retrouve par exemple dans la pensée d’Alexandre Soljenitsyne, l’Ukraine n’est pas une…

>> Lire la fin de l’entretien sur le site de la revue « Conflits » <<

Russie : Vers une nouvelle guerre froide ?

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[1] Les accords de Minsk-II, signés le 12 février 2015, sont signés selon le « Format Normandie » (Russie-Ukraine-Allemagne-France, avec des représentants des républiques autoproclamées du Donbass et de Lougansk). La Russie et l’Ukraine s’accusent mutuellement de ne jamais avoir eu l’intention d’en respecter les termes. Le 31 janvier 2022, le secrétaire du Conseil de sécurité nationale et de défense de l’Ukraine déclarait que « le respect des accords de Minsk, signés sous la menace des Russes sous le regard des Allemands et des Français, signifie la destruction du pays ».

[2] Proposition russe d’engager des négociations immédiates autour d’un « traité entre les États-Unis et la Fédération de Russie sur les garanties de sécurité » d’une part et d’un « accord sur les mesures pour assurer la sécurité de la Fédération de Russie et les États membres de l’OTAN » d’autre part. Les demandes russes : renoncement à tout élargissement de l’OTAN (à l’Ukraine et à d’autres États), pas d’armement supplémentaire dans les États ayant adhéré à l’OTAN après 1997 (tous les États d’Europe de l’Est), interdiction de l’implantation de nouvelles installations militaires américaines sur le territoire des États issus de l’URSS (Pays baltes).

[3] Jean-Robert Raviot (dir.), Russie : vers une nouvelle guerre froide ?, La Documentation française, 2016.

[4] George F. Kennan, « A Fateful Error », New York Times, 5 février 1997.

[5] Andrei P. Tsygankov, Russia and America. The Asymmetric Rivalry, Polity Press, 2019.

[6] Marlène Laruelle, The ‘Russian World’. Russia’s Soft Power and Geopolitical Imagination, 2015: https://www.ponarseurasia.org/the-russian-world-russia-s-soft-power-and-geopolitical-imagination/