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Et si le tsar était nu?

Vladimir Poutine a sous-estimé la résistance des soldats ukrainiens et la détermination occidentale. Sur le terrain, ses soldats ont déjà perdu la guerre des images. Le chef du Kremlin s’est piégé lui-même.


Une semaine après le déclenchement de la guerre en Ukraine, certaines informations trouaient les nuages de l’incertitude pour dessiner un tableau surprenant: Poutine, l’as de la menace, tire enfin du fourreau l’épée tant redoutée, et elle est rouillée.

On sait déjà que le premier acte du drame ukrainien est raté. La guerre était supposée commencer par un coup de maître : décapiter l’ennemi d’un coup. Détruire ses forces aériennes et ses défenses sol-air, conquérir un aérodrome à côté de Kiev par une opération héliportée, y acheminer des troupes aéroportées et prendre d’assaut le centre névralgique du pouvoir ukrainien dans la capitale. Échec et mat. Ça n’a pas marché et les pertes russes ont été conséquentes. Les colonnes lancées de la Biélorussie vers Kiev, et probablement les autres troupes russes, semblent manquer de souffle. Plus surprenant encore, les Russes semblent avoir beaucoup de mal à s’assurer le contrôle de l’air malgré leur supériorité écrasante. Enfin, des informations de moins en moins anecdotiques révèlent des problèmes de logistique, de contrôle, de professionnalisme et, pire encore, de moral dans l’armée de terre russe. Et c’est l’exact contraire chez les Ukrainiens. Ils ont déjà leurs héros : les défenseurs de l’île aux serpents qui, avec un panache à la Cambronne, ont envoyé les marins russes se faire foutre, et le jeune soldat qui a fait sauter un pont sachant qu’il ne pourrait pas en réchapper. Ces exemples valent plusieurs bataillons.

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Quoi qu’il arrive, l’image des forces armées russes est d’ores et déjà écornée, un gros problème dans un conflit où le « storytelling », l’histoire que les opinions publiques vont retenir, est d’une importance capitale. Pour paraphraser un mot connu : Poutine n’aura sans doute jamais une deuxième chance de faire une bonne première impression.

La « petite Russie » bien décidée à tenir tête à la grande

L’indéniable génie de Poutine consistait à brandir ses armes sans les utiliser, sauf dans des conflits de faible intensité comme en Syrie. Quand il menaçait, les médias du monde entier surestimaient la puissance russe pour fantasmer un adversaire invincible. Peu de gens connaissent les détails de l’intervention russe en Syrie, mais tout le monde célèbre le coup de maître. En Ukraine, Poutine a pris l’énorme risque qui consiste à montrer sa main, grosse erreur pour le joueur d’échecs converti en joueur de poker. On attendait une quinte flush, on voit deux paires. Il valait mieux nous laisser fantasmer.

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Même si le jeu militaire est loin d’être terminé au moment où nous « bouclons », la résistance ukrainienne s’organise. Il y a d’abord les civils qui se préparent à se battre. Et il y a aussi ceux qu’on ne voit pas dans les reportages : les unités militaires qui préparent une campagne de « Stay Behind », tactique inspirée des réseaux clandestins coordonnés par l’OTAN pendant la guerre froide. Équipées d’armes légères et de moyens antichars, ces unités entraînées pourraient rendre la vie de l’armée russe en Ukraine cauchemardesque. Ajoutons que les renseignements des États-Unis, dont la réputation a été entachée notamment à cause de la deuxième guerre contre l’Irak, se sont montrés excellents cette fois-ci. Au moins quatre mois avant l’invasion russe de l’Ukraine, la Pentagone estimait avec un haut niveau de certitude que Moscou préparait une guerre, ce qui a laissé le temps de voir venir. Avec un soutien occidental et des bases arrière dans les pays de l’Europe de l’Est, le conflit risque de se prolonger et s’envenimer.

Sanctions économiques

En Russie, toujours en total contraste avec l’Ukraine, le soutien à la guerre n’est pas sans faille. Sans doute sommes-nous loin de l’opposition à la guerre du Vietnam aux États-Unis, ou à celle du Liban en Israël, mais les critiques plus ou moins larvées sont d’autant plus significatives que le prix à payer pour elles en Russie est exorbitant.

Les stratèges russes sont tombés dans le vieux piège qui consiste à préparer la guerre précédente. Ou plutôt les guerres précédentes, car il s’agit de celles de l’été 2008 en Géorgie et de 2014 en Ukraine. Dans les deux cas, la résistance a été brisée rapidement, et les réactions américaines et européennes se sont étiolées jusqu’à l’inefficacité. Dans le cas de la guerre de 2014, l’armée ukrainienne s’est même liquéfiée devant l’avancée des forces russes.

On peut donc conclure prudemment que Poutine s’est non seulement trompé sur la capacité de résistance ukrainienne, mais a aussi mésestimé la détermination américaine et la réaction de l’OTAN et de l’UE. Quant aux sanctions économiques, il est trop tôt pour évaluer leurs effets, mais on peut déjà souligner l’engagement de Chypre (l’île sert de refuge aux capitaux des riches russes) et du Royaume-Uni (Londres, son marché immobilier et sa City sont très importants pour la finance russe).

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Poutine est-il encore un interlocuteur raisonnable ? Certains en doutent. Cependant, même si, comme on peut le craindre, Poutine s’est piégé lui-même, victime d’avoir trop régné, de s’être isolé et entouré de béni-oui-oui, on peut toujours espérer dans le jugement d’autres membres de la chaîne de commandement. Des militaires russes vont-ils lancer des ogives nucléaires sur Paris, Washington ou Londres pour riposter à l’agression consistant à déconnecter leur pays de Swift ? Pas sûr. Contrairement à leurs prédécesseurs de la guerre froide, les hauts gradés ont certainement visité ces villes. Poutine n’est ni Hitler ni Staline, et la société russe n’est plus cette masse terrorisée menée à la baguette des années 1930-1950.

Il est possible que nous soyons face à un tournant et que, comme en 1991, la puissance russe sorte affaiblie de cette guerre. Ce n’est pas pour demain, certes, mais c’est un dénouement plus que plausible. Si c’est le cas, il ne faudra pas répéter les erreurs des années 1990 – l’humiliation de la Russie[1]. On peut critiquer le traité de Versailles sans soutenir Hitler. Il faut tirer les conclusions de notre politique russe de ces trois dernières décennies tout en résistant à Poutine. Et surtout ne jamais perdre de vue le jour d’après, car pas plus que nous, les Russes ne vont déménager.


[1]. En 1990, apprenant que Gorbatchev souhaite limiter l’expansion de l’OTAN, le président George Bush disait à son secrétaire d’État James Baker : « Au diable tout ça, nous avons vaincu et pas eux. Nous ne pouvons pas laisser les Soviétiques arracher la victoire des mâchoires de la défaite. » (« To hell with that, we prevailed and they didn’t. We can’t let the Soviets snatch victory from the jaws of defeat. » James A. Baker III, Politics of Diplomacy, Putnam Adult,  1995, p. 230.)

Face à Zemmour, Pécresse décoche toutes ses flèches

Le débat entre Valérie Pécresse et Eric Zemmour sur TF1 était plutôt de mauvaise tenue, la candidate LR en difficulté s’étant montrée particulièrement querelleuse. 


Hier soir, les deux candidats de droite se sont affrontés lors d’un face-à-face télévisé très attendu et très tendu. En réponse aux attaques de Valérie Pécresse, le candidat de “Reconquête!” a dit qu’il la suspectait de vouloir appeler à voter Macron dès 20h02 au soir du premier tour. Selon les zemmouriens, la candidate LR ne serait pas vraiment une femme de droite.

Femme, femme, femme fais-nous voir le ciel

Depuis la première candidature d’Arlette Laguiller à l’élection présidentielle de 1974, la France guette et espère l’arrivée d’une femme à l’Élysée. Marianne, l’emblème de notre belle République, cela ne nous suffit plus. 

À gauche, débordée par Jadot, Roussel et Mélenchon, Anne Hidalgo est bien partie pour nous offrir une candidature de témoignage. On se souvient du naufrage d’Eva Joly, il y a quelques années. La native de Grünerløkka avait enchainé les bévues pendant sa campagne en 2012, proposant par exemple d’annuler le défilé du 14-Juillet. L’ancienne troisième Dauphine à Miss Norvège avait terminé à 2,31% dans les urnes. Hidalgo n’en est pas là, mais… En 2007, Ségolène Royal et sa bravitude étaient parvenues à se hisser au second tour, mais on se souvient aussi qu’elle s’était ensuite fait laminer par Nicolas Sarkozy. Là aussi, c’était encore raté pour la « France présidente » ! Et si Marine Le Pen peut encore croire en ses chances, elle a reconnu mardi sur France 2 que la présence d’Eric Zemmour l’avait considérablement affaiblie. « Nous pourrions être très puissants sans sa candidature » s’est lamenté la candidate qui se définit comme ni de droite ni de gauche. Tout ça pour dire que les Français ne sont pas franchement assurés de se retrouver demain matin dirigés par une représentante du beau sexe. Quant à Valérie Pécresse, croit-elle encore vraiment en ses chances ? 

Les programmes de télépoubelle de TF1 sont moins cacophoniques !

Forcément, on a regardé TF1 hier soir pour le savoir, où les deux candidats qui s’assument de droite étaient donc réunis. Le premier entendait garder son calme quoi qu’il lui en coûte, et ne surtout pas apparaitre comme agressif. Face à sa rivale, il s’est employé à faire la démonstration que lui avait une vraie vision politique. L’objectif fixé par ses communicants était avant tout de rappeler aux électeurs de droite que la candidate LR serait une « Macron-bis » ou pire, une vulgaire « gestionnaire ». La candidate LR, en chute libre dans les sondages, jouait gros de son côté. À un mois du scrutin, elle est très nettement distancée par Marine Le Pen, et un sondage récent l’a même placée derrière Jean-Luc Mélenchon

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À Poissy lundi soir, le président sortant Emmanuel Macron a affirmé qu’il ne comptait pas faire de débat avec ses concurrents, car « aucun président en exercice ne l’a fait » et qu’il « ne [voyait] pas pourquoi [il] dérogerait à la règle ». Mais il se méfie du peuple français, réputé très politique, qui peut parfois réserver des surprises. En tout cas, toute cette populace soi-disant passionnée était présente en nombre devant l’écran hier pour le premier vrai débat, Médiametrie ayant annoncé ce matin que l’émission avait été suivie par plus de cinq millions de téléspectateurs. Mais si l’audimat était haut, le niveau des échanges l’était en revanche beaucoup moins. 

Eric Zemmour a gardé ses nerfs et n’a pas qualifié Gilles Bouleau de « connard » en quittant le plateau, certes, mais on a en revanche assisté à une discussion immédiatement très pénible au cours de laquelle Valérie Pécresse interrompait sans cesse le candidat de « Reconquête », comme pour le pousser à bout. Le débat a vite pris des allures de pugilat.

Inhumanité contre technocratie

La présidente de la région Ile-de-France a notamment dénoncé « linhumanité » de Zemmour face à la détresse de l’Ukraine, et un « esprit munichois » face à Vladimir Poutine. Selon elle, les déclarations pro-Poutine passées de son adversaire sont la démonstration qu’il n’est « pas patriote ». Pire, elles l’auraient « décrédibilisé pour diriger la France ». Alors que Zemmour tentait d’expliquer une nouvelle fois ses positions mal comprises sur les réfugiés ukrainiens ou le Kremlin, elle s’est emportée: « vous mentez ! » Prenant à partie les téléspectateurs, elle a dénoncé : « Eric Zemmour sest trompé sur Poutine, sur lOTAN et sur lEurope ! » 

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Un peu plus tard, après avoir rappelé des contradictions et des revirements de Pécresse en matière de géopolitique, l’ancien journaliste du Figaro l’a qualifiée de « gaulliste de pacotille » et a expliqué en quoi tout projet de défense européenne à la sauce Macresse ou Pécron était pour lui « une chimère ». Mais c’est lors des échanges sur l’immigration qu’il a eu les mots les plus durs envers la candidate LR. « Tout est bidon chez vous » lui a-t-il assené. Pas franchement aimable ! Mais il est vrai que si Zemmour peut se retrouver dans l’embarras avec la guerre déclenchée par Poutine, Valérie Pécresse s’est d’elle-même mise dans la panade en évoquant en meeting le « grand remplacement », avant de se dédire tout de suite après. 

On passera rapidement sur bien d’autres mots doux échangés entre les deux candidats ensuite. Sachez si vous n’avez pas vu l’émission que les boules puantes envoyées à l’un et à l’autre mobilisaient entre autres joyeusetés le nazisme ou Tariq Ramadan pour Zemmour et la collaboration, Rokhaya Diallo et l’islamo-gauchisme présumé de Jean-Christophe Lagarde pour la candidate investie par LR.

Ils ne partiront pas en vacances ensemble

Enfin, même si elle n’a pas joué à fond cette carte, Valérie Pécresse ne s’est tout de même pas privée à un moment de rappeler ô combien son adversaire avait un terrible problème avec la gent féminine, conformément au dogme bien connu. Extrait : 

Pécresse : Vous dites immigration zéro, c’est bien cela ? Cela veut dire que l’on n’a plus de chercheurs étrangers qui viennent dans nos laboratoires ? Cela veut dire que l’on n’a plus d’ouvriers agricoles qui viennent…

Zemmour (ironique) : oui, ou Neymar ! c’est un « immigré » Neymar, vous avez raison…

Pécresse (haussant le ton) : Excusez-moi, ne m’interrompez pas s’il vous plait. J’ai le droit aussi de m’exprimer !

Zemmour : Mais je vous en prie.

Pécresse : Les femmes ont le droit de s’exprimer.

Zemmour : Oh, je l’attendais celle-là !

Pécresse : Vous l’attendiez ? Pourquoi l’attendiez-vous ? 

Zemmour : Je l’attendais parce que vous êtes tellement prévisible.

Pécresse : Vous l’attendiez car vous avez dit tellement d’horreurs sur les femmes. Vous aussi vous êtes tellement prévisible ! 

Cet échange était effectivement attendu, et Pécresse est facilement parvenue à piéger son concurrent sur le terrain du féminisme. Mais il n’est pas certain qu’un tel argument fasse encore mouche auprès de l’électorat conservateur que Pécresse et Zemmour convoitent tant. 

Les électeurs conservateurs, depuis plusieurs années en effet, n’en ont-ils pas suffisamment soupé des jérémiades féministo-misandres d’Alice Coffin, Caroline de Haas et leurs amies ? Quoi qu’il en soit, ce sont eux qui décideront. Ils sont appelés aux urnes le 10 avril pour séparer définitivement nos deux chiffonniers. Alors qu’on leur posait la question en fin d’émission, Zemmour et Pécresse ont l’un comme l’autre convenu qu’il leur serait impossible de travailler ensemble dans le futur. L’union des droites tant espérée semble bien loin, et l’électorat malheureux évoqué plus haut n’a plus que ses yeux pour pleurer !

Marignane bientôt aux mains des cochons?

À Marignane, dans le département des Bouches-du-Rhône, une association s’était donnée pour mission de s’occuper d’animaux errants – principalement des cochons noirs et des cochongliers. Malheureusement la loi du nombre aura eu raison de cette entreprise pleine de générosité…


Marignane bientôt aux mains des cochons ? L’hypothèse est sérieuse. Des cochons noirs et des cochongliers (il s’agit du croisement entre le cochon et la femelle du sanglier), dont 150 mâles et 100 femelles, se promènent librement dans les rues de Marignane et se sont approprié les abords de la zone d’activité de La Palun, à quelques encablures de la cité phocéenne.

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Tout commence quand Thierry Domert, touché par la vue des petites bêtes sortant d’un bois près de sa carrosserie, leur installe de quoi s’abreuver. Un cœur sur la main d’une portée considérable. Bientôt, des dizaines de cochons délaissent leur forêt pour gambader sur le goudron. Il y a trois ans, la mairie de Marignane offre deux hectares à Thierry Domert qui crée Krokmou, une association de « défense des animaux errants ». Les cochons sont au chaud et les mois passent : ils s’accouplent, se multiplient et s’évadent de l’enclos que Domert a installé à côté de sa propriété. Dès lors, des troupes porcines arpentent le bitume, acculant les automobilistes à s’arrêter. Les cochons étant sauvages, par définition ils n’ont pas de propriétaire. Au lieu d’assumer ce chamboulement démographique, la mairie de Marignane et Thierry Domert s’en renvoient la responsabilité.

C’est là qu’intervient la Fondation Brigitte Bardot, promettant de financer la castration des mâles, surtout après un incident en novembre 2020 qui voit un certain nombre de bêtes tuées à coups de barres de fer et d’armes à feu. Après une première opération de stérilisation d’une soixantaine de mâles, notre Brigitte nationale propose une enveloppe de 20 000 euros pour en castrer encore une centaine. Cette deuxième opération, prévue pour décembre 2021, n’aura pas lieu, la Mairie, Krokmou et la Fondation ne pouvant pas se mettre d’accord sur les modalités.

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En janvier, Thierry Domert jette l’éponge et dissout son association. Le seul point sur lequel les différents acteurs sont d’accord, c’est que l’euthanasie n’est pas une solution. Pourtant, le meilleur sort pour ces braves bêtes ne serait-il pas de finir dans nos assiettes ?

«État français assassin»: cette jeunesse corse en plein délire

La Corse est une île trop belle et la plupart de ses habitants des citoyens trop estimables pour qu’on ne se soucie pas d’elle et d’eux.


Les manifestations violentes, des blessés dont 23 CRS, le tribunal d’Ajaccio incendié, ne cessent d’exprimer, sur un mode inadmissible, la colère corse à la suite de l’agression d’Yvan Colonna – toujours entre la vie et la mort – par un djihadiste laissé seul avec lui dans la salle de musculation de la prison d’Arles. Le forcené était pourtant connu pour de multiples et violents incidents. Il a affirmé avoir commis cet acte à la suite « d’un blasphème », car sa victime aurait « mal parlé du Prophète ». Cette tentative d’assassinat a duré huit minutes et il a fallu encore quatre minutes pour qu’on porte secours à Yvan Colonna dont le comportement en prison avait toujours été irréprochable. Ce crime ne révèle, je l’espère, qu’un scandaleux dysfonctionnement pénitentiaire.

Fiasco pénitencier

Pourquoi demander à nos amis corses de cesser ces débordements qui durent trop ou au moins d’influencer favorablement ceux qui les commettent ? D’abord parce que ce drame ne concerne pas que les Corses mais l’ensemble de la communauté nationale qui s’est indignée face à ce lamentable fiasco. Cet épisode dont l’issue laisse encore place à un peu d’espoir est totalement indépendant du processus judiciaire qui a abouti à la condamnation lourde et justifiée des assassins du préfet Érignac. Se pencher aujourd’hui sur le sort d’Yvan Colonna n’est absolument pas oublier les faits sur lesquels l’amont judiciaire avait tranché.

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Une information a été ouverte pour déterminer comment une telle agression avait pu être perpétrée en prison, de la part d’un individu qui aurait dû appeler une vigilance toute particulière. Sans compter que le statut de « détenu particulièrement signalé » de Colonna aurait dû renforcer cette exigence. Une commission d’enquête parlementaire ajoutera ses investigations et son contrôle à cette procédure judiciaire. On ne peut donc pas soutenir que ce désastre pénitentiaire ait été pris à la légère. Bien au contraire.

Vers l’apaisement

Le Premier ministre a levé le statut de DPS de Colonna. La responsabilité lui en incombait puisque les possibles conflits d’intérêt du garde des Sceaux avaient imposé ce déport. J’espère que cette mesure enfin prise n’apparaîtra pas saumâtre si son bénéficiaire n’est plus là pour en jouir.

Il me semble par ailleurs que l’incarcération sur le continent a assez duré. On pourrait accepter la demande de rapprochement d’avec la Corse sur le plan pénitentiaire. Cette évolution qui ira dans le sens d’un apaisement imposera aussi que les Corses en colère et en illégalité s’engagent à un retour à la tranquillité.

Sur ce plan le délire d’une certaine jeunesse corse qui s’obstine dans le désordre et les violences – « Etat français assassin » – est aux antipodes de la sérénité qu’imposerait la gestion enfin équitable du traitement pénitentiaire des condamnés corses. Pour être jeune, on a le droit d’être intelligent !

On a parfaitement compris le message depuis quelques jours. Rien ne serait pire, pour leur cause partagée en l’occurrence par beaucoup, que la continuation d’un désordre violent devenu inutile, d’une fureur sans objet. Amis corses, ne nous rendez pas la tolérance trop difficile.

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Guerre en Ukraine: la phase de l’endurance

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La crise est devenue un marathon. Qui va craquer le premier ?


La guerre en Ukraine entre déjà dans sa troisième semaine. Or, si concernant les précédents conflits dans cette région, on parlait du général Hiver, aujourd’hui, il faut parler des deux autres : les généraux Horloge et Calendrier. La question est maintenant l’endurance. Par ailleurs, nous disposons enfin d’informations concernant la Chine et la manière dont ses dirigeants voient la situation. 

Après que l’armée russe ait engagé la quasi-totalité des forces qu’elle avait concentrées près de l’Ukraine à la veille de la guerre, le rapport de force purement numérique entre armées russe et ukrainienne n’est pas particulièrement en faveur des Russes. Ce fait est probablement l’une des raisons expliquant la lenteur de l’avancée russe sur tous les fronts.

Pause tactique, beaucoup de pertes humaines

Selon les informations disponibles, ces derniers jours, les Russes n’avancent presque plus. Il semblerait qu’ils consacrent de plus en plus de moyens à la sécurisation de leurs lignes de communication et plus généralement à l’amélioration des performances de leurs échelons logistiques. Il s’agit donc, en toute probabilité, d’une « pause » tactique imposée aux Russes par le déroulement inattendu des opérations (de leur point de vue). Rien ne corrobore en revanche la thèse selon laquelle l’opération russe se déroule en général comme prévue ou que son rythme indique une volonté d’épargner les vies et les infrastructures ukrainiennes.

Quant aux pertes, les chiffres ukrainiens (12 000 soldats russes morts au combat) semblent largement exagérés et l’information publiée par l’Etat-major russe (plusieurs centaines de morts) parait elle aussi très peu fiable. Les Britanniques et les Américains avancent le chiffre de 5000 ou 6000 morts côté russe, et d’à peu près la moitié côté ukrainien. C’est beaucoup (les guerres en Afghanistan ont couté à l’armée rouge 26 000 hommes en dix ans et à la coalition menée par les États-Unis 3 500 morts en vingt ans), mais pour le moment ces pertes n’affectent qu’à la marge la capacité des deux armées à se battre. En revanche, les pertes russes pourraient avoir un effet sur l’opinion publique dans ce pays un peu plus tard et avec des conséquences qu’il est impossible à prévoir.

Une guerre qui pourrait durer

Le Pentagone a annoncé le déploiement des deux batteries sol-air Patriot à Rzeszów, ville située à l’est de la Pologne, non loin de la frontière ukrainienne, sur la route reliant Lviv. L’aéroport de cette ville polonaise joue un rôle important dans l’effort de l’OTAN pour aider l’armée ukrainienne. Et les photos et vidéos postées sur les réseaux sociaux nous apprennent que des armes inconnues précédemment dans l’arsenal ukrainien – notamment des missiles anti-char – font leur apparition sur le champ de bataille. De ce côté-là, la logistique a l’air de marcher.

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L’Ukraine ne s’est pas écroulée. Ses forces armées résistent si bien qu’elles ont déjà imposé aux Russes une autre guerre, très différente de celle qu’ils avaient planifiée. Mais les forces ukrainiennes font face à une pression énorme, les troupes sont fatiguées, il n’y pas de réserves et les problèmes de logistique s’aggravent.

Quant aux Russes, le temps presse. Malgré leur indéniable supériorité globale, cette guerre traîne en longueur, coûte cher et aspire d’importants moyens humains et logistiques. Politiquement aussi, plus le conflit dure plus l’image de la puissance russe se dégrade et avec elle sa dissuasion conventionnelle. Or, c’est le principal atout de la politique internationale de Moscou. Et justement, c’est sur ce point que les choses se compliquent.

Les Chinois préoccupés

Mardi dernier, William Burns, le directeur de la CIA, a déclaré que le dirigeant chinois Xi Jinping aurait été « déstabilisé » par les difficultés rencontrées par la campagne militaire russe en Ukraine. Selon lui, Xi n’apprécie pas tellement que l’initiative guerrière de Poutine rapproche les États-Unis et les pays européens. « Je pense que le président Xi et les dirigeants chinois sont un peu déstabilisés par ce qu’ils voient en Ukraine », a-t-il déclaré lors d’une audition devant la commission du renseignement du Sénat des Etats-Unis. La CIA croit que les Chinois « n’ont pas anticipé les difficultés importantes que les Russes allaient rencontrer ».

Pékin a certes refusé de condamner l’invasion russe et une porte-parole du gouvernement a même déclaré lundi que l’amitié entre les deux pays restait « solide comme le roc », mais le lendemain mardi, Xi a appelé à la « retenue maximale », qualifiant la crise lors d’un sommet vidéo avec Emmanuel Macron et Olaf Scholz de « profondément préoccupante ».

William Burns a également déclaré devant des élus de la Chambre des représentants que les dirigeants chinois s’inquiétaient que leur association étroite avec le président Poutine ne porte atteinte à la réputation de la Chine. Il a ajouté qu’à Pékin on s’inquiète des conséquences économiques mondiales de la crise et de la tournure des évènements, à un moment où la Chine est déjà confrontée à des taux de croissance annuels plus faibles que par le passé… 

Surprises

Plusieurs questions concernant la Chine restent sans réponses pour le moment et notamment concernant ce qu’a dit exactement Poutine à Xi début février pendant leurs rencontres lors des JO d’hiver ? Lui a-t-il annoncé une action comme celle lancée en Crimée et au Donbass, après les JO de Sotchi en 2014 ? Quelle a alors été la position de Xi ? Et, bien évidement, la grande question qui demeure est de savoir ce que va à présent faire la Chine.

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Pékin va-t-elle jouer le rôle que lui destine la Russie, c’est-à-dire le partenaire commercial et stratégique capable d’atténuer et contourner les sanctions occidentales contre Moscou ? Et si oui, à quel prix ?

Sans donner une réponse satisfaisante, un communiqué de l’agence de presse russe Interfax publié hier permet de mieux comprendre la situation. Selon ce communiqué, Valery Kudinov de la Rosaviatsia chargée du maintien de la navigabilité des avions (c’est l’Agence russe de l’aviation civile), a déclaré que la Chine avait refusé de fournir aux compagnies aériennes russes des pièces de rechange pour leurs appareils. Ce refus intervient à la suite de l’interruption de l’approvisionnement de composants par Boeing et Airbus.

A la liste de plus en plus longue des surprises désagréables de ces deux dernières semaines, il semble donc que Moscou va devoir ajouter le manque d’enthousiasme chinois pour l’aider.  

Tant qu’il y aura des films

Une hôtesse de l’air qui se fout des syndicats, un acteur-monstre qui n’en finit pas de jouer son propre rôle à l’écran et une vache de compétition qui tient la vedette : le cinéma français dans tout son éclat mensuel. « Rien à foutre«  d’Emmanuel Marre et Julie Lecoustre, le 2 mars. « Robuste », de Constance Meyer, le 2 mars 2022. « Vedette », de Claudine Bories et Patrice Chagnard, le 30 mars 2022.


À bord

Poids léger (comme l’air)
Rien à foutre, d’Emmanuel Marre et Julie Lecoustre

Sortie le 2 mars 2022

Un film, du moins son idée d’origine, tient à peu de chose. Dans le cas présent, les deux coscénaristes et réalisateurs racontent que tout a démarré avec la vision, sur un vol à bas prix, d’une hôtesse de l’air manifestement déprimée qui retrouva instantanément son plus beau sourire commercial quand retentit la sonnerie lui donnant le feu vert pour proposer aux passagers ses boissons et objets à vendre… Le dedans du spleen, le dehors du travail : ce qu’elle laisse au sol de soucis domestiques ou amoureux, ce qu’elle emporte en vol d’agitation professionnelle. Le film Rien à foutre (magnifique titre !) repose sur ce double mouvement contradictoire et complémentaire à la fois. L’image finalement très quotidienne du privé qu’on se doit de cantonner et de faire taire dans l’arène publique. Le « sois sage ô ma douleur et tiens-toi plus tranquille » quand sonne l’heure du grand ballet de nos vies sociales.  De cette situation de départ minimaliste et banale, Marre (c’est le véritable patronyme de celui qui a coréalisé Rien à foutre, on pourrait croire à la blague de potache et c’est pourtant la stricte vérité de l’état civil qui ne s’invente donc pas !) fait un film qui prend son sujet à bras-le-corps. Ici l’hôtesse de l’air s’appelle Cassandre, laquelle n’annonce rien d’autre que l’avènement d’une jeunesse en proie au doute social et qui semble très bien s’accommoder de la dérégulation sociale tous azimuts.

© Condor Distribution

Déjouant les pièges du « film de métier » qui ressemble plus à une fiche de Pôle Emploi qu’à une œuvre de cinéma digne de ce nom, les deux auteurs accordent à leur personnage principal une véritable existence hors de son statut professionnel. C’est précisément parce que la vraie vie est ailleurs qu’elle accepte les conditions de travail propres au low cost. Elle s’en arrange moins qu’elles ne l’arrangent, à vrai dire. Et pour tout dire l’absence de morale que revendique Rien à foutre fait plutôt du bien en ces temps où le tandem formé par le cinéaste Stéphane Brizé et son acteur fétiche Vincent Lindon fait figure de mètre-étalon du prêt-à-penser. D’où un cinéma qui n’en finit pas de donner des leçons en prônant un « autre monde » (c’est le titre de leur dernier opus commun) dont on peine à voir ce qu’il recouvre vraiment. À force de répéter que tous les patrons sont méchants et tous les cadres gentils, certains finissent par y croire. Rien à foutre se garde de telles croyances. Si sa Cassandre se brûle les ailes, c’est entièrement de sa faute. D’où un film qui très heureusement ne finit pas sur une prise de conscience, un salut par je ne sais quoi ou qui, ou bien encore une évolution qui ressemblerait à la découverte de la maturité. Rien de tel ici et c’est ainsi que le film de Julie Lecoustre et Emmanuel tient bien droit sur ses deux jambes.

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Au centre de cette réussite, il y a assurément une actrice, Adèle Exarchopoulos. Révélée par le génial Abdellatif Kechiche, elle donne à Cassandre et sa vitalité et son mystère. Le « rien à foutre » semble lui coller à la peau, comme si son visage révélait en permanence cet état d’esprit qui l’empêche de tomber. Ce mantra salvateur est un excellent passeport pour franchir les portiques d’aéroport aussi bien que les dépressions passagères. Toujours seule et sans cesse entourée, c’est le lot quotidien de Cassandre au sol comme dans les airs. Et c’est ce spleen que l’actrice sait rendre à la perfection, traversant tout le film d’une nonchalance qui fait songer à la Sandrine Bonnaire de chez Pialat (À nos amours) ou Sautet (Quelques jours avec moi). Être au monde sans y être tout à fait, lui déclarer son amour tout en le tenant à distance. Cela, Exarchopoulos l’accomplit ici comme ailleurs à la perfection. Chez Kechiche, elle faisait jeu égal avec Léa Seydoux. Elles sont toutes les deux de la même eau dans des registres opposés, mais parfaitement complémentaires. Elles sont la lutte des classes à elles deux : Adèle d’en bas, Léa d’en haut, clichés inclus. Mais le cinéma est affaire d’images, Exarchopoulos, comme Seydoux, pulvérise toutes les caricatures : avec elles, les images sont justes.


À la ville

Poids lourd
Robuste, de Constance Meyer

Sortie le 2 mars 2022

© Diaphana Distribution

Depardieu encore et toujours… On le verra bientôt incarner le plus célèbre commissaire de la littérature française, Maigret, sous la direction de Patrice Leconte. Ici, il joue son propre rôle ou presque. Un acteur fatigué qui voit débouler une plantureuse garde du corps chargée d’assurer sa sécurité au quotidien. Désormais, chaque film avec Depardieu est d’abord et peut-être uniquement un film sur Depardieu. On guette le tour de taille, le souffle court, la profondeur sidérante du regard et le phrasé à nul autre pareil. C’est comme une bête de concours. Chaque film devient comme une médaille, un nouveau trophée. Et tant pis si Depardieu tourne trop et finit par tourner n’importe quoi, n’importe comment et avec n’importe qui… Un acteur, se justifie-t-il, c’est fait pour tourner comme le plombier pour réparer les lavabos. Passez votre chemin. Robuste est toutefois un premier film plutôt prometteur, parce que la réalisatrice a manifestement su dompter le fauve et c’est déjà une merveilleuse prouesse.


À la montagne

Poids lourd (bis)
Vedette, de Claudine Bories et Patrice Chagnard

Sortie le 30 mars 2022

On ne saurait trop conseiller à Alain Finkielkraut de se précipiter pour aller voir ce documentaire, lui dont on sait l’admiration qu’il voue à la race bovine et à ses représentantes. La « Vedette » du titre, c’est en effet le nom d’une vache qui fut la reine des reines à l’alpage, dans les Alpes. Vieille désormais, elle devient l’hôte des deux auteurs de ce film singulier. Mais cette cohabitation ne va pas de soi pour le couple qui doit malgré la boue, le froid et la pluie apprivoiser cet animal pas comme les autres. S’ensuit une fable pleine d’humour et d’ironie aussi. Personnage à part entière, Vedette est à la hauteur de sa haute réputation. Elle fait peur, elle déroute, elle séduit, elle énerve, elle intrigue. Réceptacle parfait des fantasmes humains pour ne pas dire urbains, elle leur tient tête avec une constance admirable. Reste un film bourré d’humour et de second degré qui devrait plaire au philosophe…

Les Comices: Flaubert et Mélenchon

Le 6 mars, sur l’esplanade du Gros Caillou à Lyon, le candidat d’extrême gauche Jean-Luc Mélenchon a réuni une foule de sympathisants et prononcé un discours faisant penser à Flaubert à notre chroniqueuse.


C’est depuis notre mythique colline de La Croix-Rousse, celle-là même qui vit autrefois se soulever les Canuts, que Jean-Luc Mélenchon a choisi d’haranguer ses sympathisants, comme le fit peu de temps auparavant notre regrettée Christiane Taubira (relire notre article).

Le choix de ce lieu, symboliquement chargé à gauche parce que foyer d’une insurrection ouvrière qui inspira les grands mouvements de la pensée sociale du XIXe, a certainement participé de l’ampleur d’un rassemblement qui fut une véritable démonstration de force pour le candidat qui se détache résolument d’une gauche en déroute. Pour rappel : Christiane Taubira a quitté le champ de bataille pour retrouver la quiétude des bras morts du fleuve Maroni, définitivement vouée la seule poésie d’Aimé Césaire. Sandrine Rousseau « déprimée de faire de la politique dans des groupes du Ku Klux Klan », vient de se faire évincer de l’équipe de campagne de Yannick Jadot, et on s’est laissé entendre dire qu’Anne Hidalgo avait été victime d’un accident de trottinette sur les berges de la Seine. Quant à Fabien Roussel (Cadet Roussel !), il se remettrait difficilement d’une attaque de « peste brune ».

Plus rien à perdre

Si la foule avait répondu présente au meeting de Jean-Luc Mélenchon, affluant en masse près du Gros Caillou, force est de constater que la diatribe assenée par le tribun manqua résolument du souffle révolutionnaire qu’il se plaît habituellement à revendiquer.

Baste ! c’est chez Flaubert et aux Comines d’Yonville dans Madame Bovary, qu’on se serait bel et bien cru. Roula sur l’auditoire harangué par Monsieur le Conseiller Lieuvain plutôt que par Robespierre, mais hélas conquis, un tombereau de platitudes que débita alertement notre orateur d’un ton paterne de bonimenteur. Convenons-en toutefois, cela ne fut pas dépourvu d’une certaine saveur pour qui aime la littérature.

M. Mélenchon, que les puissants doivent craindre parce qu’il a soixante- dix ans, et par conséquent plus rien à perdre, est pour la paix (Mais qui est pour la guerre ?). Il se propose donc de sortir de l’OTAN. Il se promet également de lutter contre le libéralisme échevelé qui a ruiné l’école et l’hôpital et de renoncer à l’énergie nucléaire. Notre justicier, enfin, n’écoutant que son courage, part en croisade contre la malbouffe et célèbre une autonomie agricole bientôt recouvrée.

Pour ma part, transportée à Yonville, j’ai fermé les yeux et je me suis abîmée dans le discours du bateleur pour fraterniser avec une assemblée envoûtée.

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Mais, laissons plutôt parler Flaubert : « La place jusqu’aux maisons était comble de monde. On y voyait des gens accoudés à toutes les fenêtres, d’autres debout sur toutes les portes et Justin, devant la devanture de la pharmacie, paraissait tout fixé dans la contemplation de ce qu’il regardait. Malgré le silence, la voix de M. Lieuvain se perdait dans l’air. Elle vous arrivait par lambeaux de phrases qu’interrompaient çà et là le bruit des chaises dans la foule ; puis on entendait, tout à coup partir, derrière soi un long mugissement de bœuf ou bien les bêlements des agneaux qui se répondaient au coin des rues. »   

Quelle ferveur, mes amis !

Je n’entendais plus Mélenchon ; c’était bien Lieuvain qui déclamait : « Continuez ! Persévérez ! N’écoutez ni les suggestions de la routine, ni les conseils trop hâtifs d’un empirisme téméraire ! Appliquez-vous surtout à l’amélioration du sol, aux bons engrais, au développement des races chevalines, bovines, ovines et porcines ! que ces comices soient pour vous comme des arènes pacifiques où le vainqueur, en sortant, tendra la main au vaincu et fraternisera avec lui, dans l’espoir d’un succès meilleur ! Et vous, vénérables serviteurs, humbles domestiques, dont aucun gouvernement jusqu’à ce jour n’avait pris en considération les pénibles labeurs, venez recevoir la récompense de vos vertus silencieuses (…) »

Un auditoire envouté par la tortue sagace

Citons toujours Flaubert qui rend magnifiquement compte du spectacle qui m’était offert : « Remontant au berceau des sociétés, l’orateur nous dépeignait des temps farouches où les hommes vivaient de glands, au fond des bois. Puis ils avaient quitté la dépouille des bêtes, endossé le drap, creusé des sillons, planté la vigne. »

Tandis que notre bateleur envoûtait ainsi son auditoire, j’ai même surpris Rodolphe Boulanger qui profitait de l’aubaine constituée par ce discours empreint d’un lyrisme aussi bucolique que creux pour suborner Emma Bovary. Il lui susurrait dans le creux de l’oreille des propos tout aussi fumeux, tandis qu’elle tentait de résister aux assauts de sa séduction suave : « Mais il faut bien (disait Emma), suivre l’opinion du monde et obéir à sa morale ?

Ah ! c’est qu’il y en a deux (répliquait Rodolphe). La petite, la convenue, celle des hommes, celle qui varie sans cesse et qui braille si fort, s’agite en bas, terre à terre, comme ce rassemblement d’imbéciles que vous voyez. Mais l’autre, l’éternelle, elle est tout autour et au-dessus comme le paysage qui nous environne et le ciel bleu qui nous éclaire. »

Et la foule de La Croix-Rousse, oscillait, comme hypnotisée, doucement bercée par la voix du leader des Insoumis, bonimenteur hors pair. C’est alors que monta comme un mugissement, une clameur qui déchira le silence recueilli. Des pancartes où étaient dessinées des « tortues sagaces », à l’effigie du candidat furent brandies : On va gagner ! On va gagner, scanda la foule dans une bouffée de liesse délirante.

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 À toute cette ferveur succéda malheureusement un silence gêné, alors que ces comices s’achevaient. Las ! Notre tribun avait entrepris, bien mal lui en prit, d’entonner Le Chant des canuts :

C’est nous les canuts

Nous allons tout nus

Mais notre règne arrivera

Quand votre règne finira :

Mais notre règne arrivera

Quand votre règne finira :

Nous tisserons le linceul du vieux monde

Car on entend la révolte qui gronde.

C’est nous les canuts

Nous sommes tout nus.

Nos apprentis-révolutionnaires lyonnais en ignoraient visiblement les paroles, tout comme ils semblaient méconnaître celles de la Marseillaise qui fut ensuite convoquée. Écoutant celle-ci, ils se contentèrent de lever un poing vengeur, lourd de conscience et d’implication politiques. Nous nous sommes dit alors, avant de rentrer chez nous, que c’était peut-être le Chant du départ qu’allait devoir bientôt entonner le leader de la France insoumise.

Quoi qu’il en soit, que Jean-Luc Mélenchon soit remercié pour ce moment littéraire.

La guerre de l’Élysée n’aura pas lieu

On peut comprendre l’union sacrée autour de Macron, chef d’État devenu chef de guerre. Il est en revanche fâcheux que, pour la deuxième fois, l’élection présidentielle soit de facto confisquée. Alors que la France vit une drôle de campagne, on nous annonce la réélection triomphale du président sortant. Il n’aura ni à s’expliquer sur son bilan, ni à exposer son programme.


Emmanuel Macron a raison. Cette guerre aura des conséquences sur nos vies. Pas seulement parce qu’elle fait déjà exploser les cours du pétrole et du blé. Ni parce qu’elle contraint les Européens à sortir de la grande salle de gym où ils peuvent exiger à loisir que leurs lubies identitaires et autres soient considérées avec le plus grand sérieux – « Ne m’appelez plus jamais il ou elle, pour moi ce sera iel ». Si l’invasion de l’Ukraine ouvre assurément une nouvelle page stratégique pour le Vieux Continent, il est peu probable que nous sortions de l’épreuve (vécue par d’autres) soudainement prêts à répondre aux convocations de l’Histoire, tant l’individualisme, le confort et le caprice sont devenus chez nous une seconde nature. Bref, tous ceux qui proclament que rien ne sera plus comme avant, comme ils l’ont fait en mille occasions, du 11-Septembre à la pandémie que l’on sait, devraient se rappeler que, souvent, les après ressemblent furieusement aux avant. Ainsi, des twittos LGBT se sont-ils émus que « des femmes trans et des personnes non binaires » aient été bloquées à la frontière ukraino-polonaise, car leur carte d’identité portait la mention « homme » et que les hommes sont priés de rester se battre. Dans le meilleur des mondes qui advient, il suffira d’affirmer qu’on se sent centenaire, même si on a 22 ans, pour échapper à la mobilisation, et la guerre disparaîtra. Passons.

Il est pour le moins prématuré de claironner la naissance de l’Europe-puissance alors que, pour notre défense, nous continuerons à nous abriter sous ce qu’on appelait le parapluie américain quand j’étudiais à Sciences Po – la France, un peu moins que les autres et l’Allemagne peut-être un peu moins demain qu’hier. Mais même si l’Europe atteint le seuil de 2 % du PIB consacré aux dépenses militaires (dépenses qui seront d’ailleurs majoritairement affectées à l’achat de matériels américains), elle restera loin des 3,7 % états-uniens, des 4 % russes, sans parler des 4 % pakistanais et des 8 % saoudiens, la France étant en tête de l’UE avec 1,9 %…

Unanimité européenne

Certes, il serait tout aussi absurde de prétendre que rien ne va changer. Poutine a réussi le tour de force de créer contre lui une unanimité européenne, et même occidentale, jusque-là introuvable quel que fût le sujet. Il a probablement engagé la destruction de la puissance russe qu’il prétendait restaurer. Et pour finir, on assiste peut-être à la naissance, dans le sang et les larmes, d’une nation ukrainienne.

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Cependant, il n’a pas arrêté le temps. Et il ne le maîtrise pas non plus. Commencée quarante-cinq jours avant le premier tour de l’élection présidentielle, sa guerre a toutes les chances de se finir après le second et peut-être après les législatives de mai. D’où la situation inédite et doublement paradoxale où nous nous trouvons : d’une part, le président est pratiquement réélu alors qu’il n’est pas encore candidat et d’autre part, la démocratie que nous nous rengorgeons de défendre là-bas est au bas mot assoupie ici. De ce point de vue le bannissement des médias financés par Moscou, RT et Sputnik, revient à employer les méthodes que nous dénonçons à raison chez Poutine.

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La campagne électorale est donc pratiquement finie avant d’avoir vraiment commencé. La seule qui vaille, désormais, c’est la campagne de Russie. Les médias les moins portés à ennuyer le chaland avec les affaires du monde vivent à l’heure ukrainienne à coups d’édition spéciale sans fin et de plateaux d’experts qui, quoi qu’en disent les esprits forts, ne sont pas tous dépourvus d’intérêt. Même Hanouna s’y est collé, soucieux de faire comprendre à son public pourquoi il n’était plus question dans son émission des frasques des youtubeurs ou des blagues sexistes des politiques.

On n’a même pas eu de complotistes délirants expliquant que Poutine avait été drogué et qu’il était en réalité la marionnette de Macron et Biden, lesquels avaient bien besoin d’une bonne petite guerre pour faire oublier leurs échecs. Il faut se rendre à l’évidence, nos candidats n’y sont pour rien. En attendant, tous ne sont pas égaux devant l’événement. Ce qui est objectivement une divine surprise pour l’un est un étouffoir pour les autres, réduits à l’état de spectateurs passifs, et une sacrée épine dans le pied des derniers à qui on a beau jeu de rappeler leurs anciennes indulgences pour le maître du Kremlin. Les épurateurs s’en donnent à cœur joie, scrutant les déclarations passées des uns et des autres pour y dénicher toute trace de poutinisme. On voit mal pourquoi ils retiendraient leurs coups. Certes, le Poutine avec lequel Marine Le Pen s’affichait fièrement, dont Éric Zemmour louait le patriotisme (et qu’Emmanuel Macron accueillait en grande pompe à Versailles) n’est pas tout à fait le même que celui qui a lancé ses chars vers le Dniepr. Après tout, en janvier, il était encore (virtuellement) reçu à la réunion préliminaire du forum de Davos. Bref, on peut s’en désoler, mais tant que Poutine se contentait de priver de libertés son peuple (et son étranger proche et russophone), il restait fréquentable – et fréquenté. Il est vrai que Zemmour a bêtement aggravé son cas en se déclarant hostile à l’accueil de réfugiés ukrainiens, qui d’ailleurs n’ont pas l’intention de débarquer chez nous en masse tant que leurs pères, fils, frères, amants et maris résisteront par les armes à l’envahisseur.

Toute parole dissidente est suspecte

En public, les prétendants arborent des mines graves et tentent de masquer leur dépit ou leur exultation – il ne faudrait pas qu’ils aient l’air de plus se soucier de leurs ambitions politiciennes que d’un peuple frère et martyr. En privé, et anonymement, il faut croire qu’ils restent des humains. Chez Le Pen, Zemmour et Mélenchon, on a de bonnes raisons de maudire l’agresseur qui ruine les espoirs des trois candidats poutinisés matin, midi et soir, bien qu’ils aient tous condamné l’invasion. Pécresse, Jadot et Hidalgo ont quasiment disparu des radars. « Macron, c’est Top Gun ! », soupire un pécressiste dans Le Point. Quant aux partisans du président sortant, ils cachent mal leur joie. « Si on ne déconne pas, c’est l’autoroute pour la victoire », s’enthousiasme un Marcheur dans le même article. Et cela sans même se donner la peine de faire campagne.

Rassemblement en soutien à l’Ukraine, place de la République à Paris, 24 février 2022 / Samuel Boivin / NurPhoto via AFP

Dans ce pesant unanimisme, toute parole dissidente ou simplement divergente est suspecte. Que la guerre soit indéfendable, et que Poutine en soit le seul coupable, cela ne fait pas discussion (encore qu’en démocratie, même cela, on doit pouvoir le discuter si on y tient). Cependant, sauf à suspendre le débat public, on devrait avoir le droit de critiquer la stratégie américaine vis-à-vis de la Russie de ces trente dernières années, de discuter la réaction des Européens, la politique d’Emmanuel Macron et même de réclamer un véritable débat électoral. Or, à entendre les macronistes de la première comme de la onzième heure (ça se bouscule au portillon), tout énamourés devant le chef d’État transmué en chef de guerre, il serait antipatriotique de s’offusquer de la vitrification de la campagne. Marlène Schiappa ose tout, c’est à ça qu’on la reconnaît : « Ne pas voter Macron, c’est voter Poutine », a-t-elle déclaré sur Europe 1. Bah voyons comme dirait l’autre ! Autant annuler l’élection, ce sera plus clair.

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Je casse l’ambiance

Il est donc entendu que la campagne se déroulera a minima, en l’absence du favori. Et tout autant que son bilan ne fera pas l’objet du moindre inventaire. C’est ainsi que personne n’a cherché de noises à la majorité qui, juste avant de fermer boutique, a trouvé le moyen de voter contre l’interdiction du voile islamique (et de tout signe religieux) dans le sport. Ne serait-il pas mesquin de pointer l’incohérence et même la grave inconséquence de parlementaires qui, deux ans après avoir adopté un texte contre le séparatisme, inscrivent dans le marbre législatif le droit au séparatisme sportif ? On ne parlera pas plus de la gestion de la crise sanitaire, de l’hôpital à la dérive, de l’explosion de la dette, des retraites ou des flux migratoires. Qui se soucie de telles peccadilles quand des enfants meurent ? On n’aura pas, enfin, le mauvais goût de demander au président à quelle sauce il compte nous manger pour son deuxième mandat. Oserait-on importuner avec de basses questions politiques un homme occupé à ramener la paix dans le monde ? Dans son allocution du 2 mars, excellente au demeurant, Emmanuel Macron a cependant donné un aperçu de ses intentions, en se déclarant favorable à un renforcement de notre souveraineté économique et militaire. Fort bien, sauf qu’il parlait de l’Europe et que nous allons élire, paraît-il, le président de la France. Que prévoit-il pour nous, de devenir une province de l’empire bruxellois ?

Au risque de casser cette ambiance où les bons sentiments se nourrissent de l’effroi et vice versa, la Terre ne s’est pas arrêtée de tourner. On a fait de la poésie après Auschwitz. Après la chute de Kiev, probable au moment où ce journal va être imprimé, on continuera à travailler, aimer, avoir des fins de mois difficiles et se chamailler. Malgré les heures sombres que vit l’Ukraine, le président élu le 24 avril devra affronter les crises et les colères françaises laissées sans réponse depuis des décennies.

Après la présidentielle de 2017, confisquée par les bons soins du Canard Enchaîné et du Parquet national financier, nous voilà encore privés d’un débat, donc d’un choix éclairé. Puisqu’on ne change pas de capitaine au milieu de la tempête. À ce compte-là, Emmanuel Macron est peut-être président à vie, car il n’y a aucune raison de penser que le monde deviendra un jardin de roses au lendemain de sa réélection.

Conflit Ukraine-Russie: les salves rhétoriques

Au sujet de l’Ukraine, les médias nous abreuvent de commentaires faits par des géopolitologues, des généraux (certains réels, d’autres en pantoufles) et des moralistes (autoproclamés !). Changeons notre fusil d’épaule: Philippe-Joseph Salazar, philosophe et spécialiste de rhétorique, nous parle de cette autre guerre, celle des arguments…


Cela saute tellement aux yeux qu’on ne le voit pas : le conflit entre le Don et le Dniepr est le premier conflit armé en Europe qui se fait à l’ère du web 2.0, en pleine maturité d’Internet. Résultat : un brouhaha.

Premier, car l’assaut militaire de l’OTAN contre la Serbie était d’une autre époque : en 1999 Wikipédia n’existait pas et Google finissait de tester sa version bêta, si bien nommée. La différence se voit dans les blogs et posts et fils de chats : grâce au Web, tout le monde est un expert instantané sur mille ans d’histoire russe, et dans ses plus infimes et pittoresques détails. Ma coiffeuse sait placer Sumy sur une carte, elle me fait la leçon sur l’étymologie du mot « rus », et manque de me taillader l’oreille. Cette bande passante genre ruban collant à mots-mouches n’est ni bien ni mal : c’est un fait.

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Le fait en question – ça bombarde, ça tue, ça fuit – qui est appelé soit «opération militaire spéciale » (RT), « invasion » (dixit l’Ukraine), « actions agressives » (l’OTAN), « guerre » (France Info) est donc, en sus du bruit parasite web, un objet de guerre rhétorique et pas seulement comme on le dit ailleurs une « guerre des mots ». Car ce qui est en jeu ici ce sont des arguments, des postures tactiques.

Sans porter de jugement de valeur sur le bon droit rhétorique des Russes, des Ukrainiens, de l’OTAN, de l’UE à dire les choses comme ils veulent qu’on les entende, la rhétorique, qui est neutre, permet de faire les trois.

Instantané rhétorique #1: «the right side of History» (« du bon côté de l’histoire »)

On se rend peu compte en France que cette guerre se communique essentiellement en anglais. Etats-Unis, Angleterre, OTAN, UE (après le Brexit !), pays du Commonwealth, de l’Inde à l’Australie, c’est, hors de l’Hexagone, une déferlante en anglais. Or, dans cet anglais façonné culturellement, le mal se dit « evil ». Mot religieux, « evil » c’est le diable. Imaginez que Libé ou Le Figaro titrent : Poutine, suppôt de Satan. En anglais, non : c’est utilisé par Biden et BoJo. Ces cultures naguère colonisées par les protestants anglo-saxons gardent le diable dans leur langue, un résidu rhétorique qui pèse évidemment sur leur mental politique : il faut qu’il y ait un Mal absolu pour se dire, « nous, nous sommes du bon côté de l’Histoire ». En France le camp du bien se résume à ceci, entendu à la télé, style Marlène : « Oui j’ai accueilli trois Ukrainiens car si un jour ça m’arrive à moi, je serai bien contente qu’on fasse pareil ». On ? Qui « on » ? Et « ça », comment, quel « ça » ? Bref une sorte d’assurance complémentaire… Mais voilà, sur le terrain de la propagande c’est la rhétorique du Mal, en anglais, qui décide, et pas la rhétorique Sécu.

Instantané rhétorique #2: « nazis ! »

Le côté russe, pour qualifier le côté ukrainien – gouvernement, militaires et miliciens, mais pas la population – parle de  « nationalistes », de « néo-nazis », de « fascistes ». Le premier terme est le plus employé par la communication russe. Le deuxième a été fameusement lancé par Poutine (« нео-нацистами », « néonazisme »), et bien sûr aucun média de masse ne s’est soucié de se demander ce que le mot recouvre. Le troisième est un mot clef des documentaires de RT sur le Donbass qui passent en boucle depuis dix jours: les paysans de l’Est de l’Ukraine appellent les forces gouvernementales ukrainiennes « fascistes ». En France on brandit ces mots pour un oui pour un non. Entre Dniepr et Don, c’est de l’uranium enrichi. Pour un Slave comme Poutine, qui a publié un long article en 2021 sur l’unité culturelle slave russe-biélorusse-ukrainienne, le gouvernement ukrainien est étroitement « nationaliste » au lieu d’être slave ; il est nationaliste comme l’était l’Allemagne hitlérienne, il est donc « néo-nazi », et le remède est de le « dénazifier ». Les populations entre le Dniepr et le Don se souviennent que les Ukrainiens de l’ouest ont accueilli avec des fleurs la Wehrmacht libératrice (avant de déchanter). Milice de choc en Ukraine, le bataillon Azov, à qui le Mouvement de la Résistance Nordique, mouvement scandinave bien connu dans ces régions, a décerné un certificat de national-socialisme, est une affaire tombée à pic pour les Russes, mais qui répond à un mémoriel vif et violent. Chez nous « nationaliste ! nazi ! fasciste ! » ce sont des tags, en Russie ce sont des arguments puissants et factuels. Chaque mémoire politique fabrique sa propre rhétorique, avec les mêmes mots.

Instantané rhétorique #3: la prise de parole

Devant les caméras, les officiels ukrainiens s’expriment souvent en anglais. Les Russes parlent toujours russe. Les Ukrainiens marquent ainsi des points du point de vue de l’impact direct de leurs interventions – surtout s’ils imitent l’accent américain. Mais pourquoi ? Parce qu’ils savent que leur langue ressemble tellement au russe que les bonnes gens en France et ailleurs se diraient (réflexe rhétorique) : « Mais c’est du russe, non ? ». Du coup, l’identité ukrainienne en prendrait un coup. Mais cette ventriloquie a un résultat plus dur, rhétoriquement : quand on ne maîtrise pas une langue on dit un mot pour un autre, on construit mal ses phrases, et on passe rapidement à des déclarations hors des clous – celles qui alarment vos alliés.

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Et c’est exactement le style de prise de parole de Zelensky : il s’excite, réclame, exige, revient sur ses mots, supplie. On dit qu’il est acteur. Mais un bon acteur suit la « méthode » et entre complètement dans son personnage. Pas lui, il reste un « animateur », avec tous les dérapages du genre – et qui commencent à ennuyer sérieusement Berlin [1]. Par contre Poutine et Lavrov, qui contrôlent leur langue maternelle, développent point par point leurs arguments, expliquent, répondent, illustrent, sans jamais perdre patience. En costume cravate. Un autre mode rhétorique, dialectique, est à l’œuvre.  

Car, au final, ce qui compte n’est pas qu’on n’aime ou qu’on n’aime pas, mais c’est de savoir sur quelle cible chaque rhétorique a le meilleur retour sur investissement. Or, si le style animateur de Zelensky colle bien à la culture télé occidentale, le style russe est en symbiose avec celui des Chinois, tant par leur respect de leur propre langue, que par la dialectique mise en œuvre. Cette option rhétorique est également celle du Japon officiel. Celle de l’Inde nationaliste. Celle de l’Iran. Celle des pays « bolivariens » d’Amérique Latine… Quand Biden, BoJo, et d’autres affirment que « le monde entier » condamne la Russie, non seulement c’est factuellement faux, mais, pire, c’est dangereux car le monde entier ne parle pas et n’argumente pas comme les Etats-Unis, l’OTAN ou l’UE.

La Déroute des idées: Appel à la résistance

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Suprémacistes

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[1] Le 3 mars, le président ukrainien déclare que si son pays était défait, « la Russie ira jusqu’au mur de Berlin »… De plus, l’Ukrainien commence à ennuyer sérieusement Berlin avec ses demandes répétées de couper le gaz russe.

Le grand remplacement tuera la diversité du monde!

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À l’approche de l’élection présidentielle, Emmanuel Macron préférerait qu’on évite de lui parler du «grand remplacement» et du «grand déclassement». Heureusement pour lui, le conflit en Ukraine permet d’éviter d’aborder ces sujets: quel grand soulagement ! Dans cette analyse très sombre, notre chroniqueur Driss Ghali prédit la fin du dépaysement, et la disparition de la France telle que nous la connaissons.


Dans notre belle démocratie, il y a une certitude inéluctable et non-négociable: le grand remplacement. Le seul futur possible se présente sous les traits de l’islamisation, de l’africanisation et de la tiers-mondisation. 

Dans notre belle démocratie, la souveraineté du peuple est une vaste blague. Notre peuple est tellement souverain qu’il est remplacé ! Il est mis en concurrence chez lui avec d’autres peuples, porteurs en germe d’autres souverainetés ! Quel exploit !

La peur d’être minoritaire dans son pays

Dans notre belle démocratie, il est facile de changer de sexe, mais il est impossible d’avoir son mot à dire sur l’avenir commun. L’horizon est bouché. Vous n’avez pas le choix. On vous intime d’habiter un monde où vous serez constamment un étranger parmi des étrangers. Un monde construit à l’avance par un architecte qui ne vous a pas demandé votre avis.  Un architecte autiste qui se fiche que votre sensibilité soit heurtée à chaque coin de rue, que vous ne reconnaissiez plus les paysages de votre enfance et que plus rien, absolument rien, n’ait un air familier. Un architecte criminel qui a conçu une sorte de prison à ciel ouvert où, pour survivre, vous devez en permanence faire attention à ne pas heurter les tabous, les valeurs et les coutumes exotiques de vos compagnons de détention.

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Ailleurs, au-delà de l’Europe de l’Ouest, ce supplice n’est pas au programme. Les autres peuples sont autorisés à persévérer en eux-mêmes. Ils ont le droit, eux, à la continuité. Mêmes les pires dictatures africaines ou asiatiques concèdent aux populations le droit de rester dans l’histoire.

Au fond, ce n’est pas tant de xénophobie qu’il s’agit, mais de s’aimer soi-même…

Nouvelles frontières

Or, notre histoire a été volée, notre destin n’est plus entre nos mains puisque nous avons importé des problèmes qui ne sont pas les nôtres. D’un côté, les problèmes typiques du sous-développement : corruption, incivisme, népotisme, clientélisme, ignorance et court-termisme. Ces maux font le malheur de l’Afrique et du Maghreb, ils sont désormais nos problèmes aussi puisque nous sommes devenus une extension, froide et pluvieuse, de ces deux civilisations.  D’un autre côté, nous avons à gérer les fruits amers de la diversité, c’est-à-dire les conséquences de la mise en contact prolongée de civilisations qui n’ont rien à se dire, voire qui ont passé les derniers mille ans à se détester. Le diagnostic est connu de tous, inutile de le dérouler pour le plaisir de se faire mal. La diversité évoque une mère de famille qui ouvre à plein le robinet de gaz et invite ses enfants à jouer avec un briquet. Imaginez le potentiel explosif que recèle la cohabitation d’un couple gay avec des voisins de palier musulmans pratiquants. Ceci n’est qu’un exemple parmi tant d’autres, le pays étant traversé de millions de frontières minées, fossés invisibles mais ô combien profonds qui séparent les modes de vie et les sensibilités.

A relire: Immigration et démographie urbaine: les cartes à peine croyables de France Stratégie

Avoir vingt ans aujourd’hui, c’est avoir l’assurance de passer sa vie à ressentir ces difficultés et à essayer de les désamorcer. Avoir vingt ans aujourd’hui, c’est assumer les conséquences de la légèreté et de la lâcheté des générations qui ont rendu possible l’immigration de peuplement. Avoir vingt ans aujourd’hui, c’est ne pas avoir son mot à dire sur les causes que l’on aimerait servir, car il sera de toute façon question de sous-développement, de séparatisme et d’ensauvagement, les trois cadeaux empoisonnés reçus en héritage. L’ordre du jour des prochaines décennies est bouclé, ceux qui rêvent de transition climatique et de construction européenne devront se replier sur le « métaverse » ou se réfugier dans leur imagination.

La fin du dépaysement

Les jeunes d’aujourd’hui ne goûteront probablement pas aux joies du voyage, en tout cas pas autant que leurs aînés qui ont vécu dans une France réellement française et dans une Europe réellement européenne. Plus rien ne les dépaysera vraiment, puisqu’ils vivent 365 jours/365 parmi des étrangers. Comment se sentir « en voyage » à Marrakech si le Maroc réside désormais dans les villes françaises ? Comment ressentir de tous ses pores la négritude qui coule dans les veines des habitants de Rio de Janeiro si l’Afrique réside désormais à Saint-Denis et au Châtelet ? Comment s’émerveiller des coutumes des peuples d’ailleurs si l’on habite soi-même « ailleurs ». Plus rien ne va étonner nos enfants dans l’avenir, je me réfère à ce délicieux étonnement que procure l’écoute des accents étrangers et l’expérience de l’altérité.

A terme, nous allons tuer l’exotisme. Nous allons tuer le voyage. Nous allons tuer la diversité du monde.  

Ce crime est commis avec l’assentiment (et sous les applaudissements) des ventres mous et des yeux éteints qui nous servent de commissaires européens. Cruel paradoxe : la seule Europe qui nous est proposée est une anti-Europe. Son sort est celui d’une jeune fille qui, la veille de ses noces, aurait été kidnappée par des malfrats et rendue à son futur époux, souillée et défigurée. Ce n’est plus la même. De la jeune fille qu’il a aimée ne restent que les souvenirs et les regrets. Le rêve européen a été violé.

Et se plaindre serait mal vu…

A l’autre bout de l’amphithéâtre, les « républicains », de gauche et de droite, se réjouissent. Ils assument le grand remplacement comme l’aboutissement naturel du Progrès, le stade ultime du projet républicain né en 1789. Ils ne se rendent pas compte qu’ils sont en train d’accomplir une nouvelle Révolution française qui consiste à démanteler 2000 ans d’histoire et à en commencer une autre. La République française  se désintègre à chaque coup de dynamite qu’elle jette entre les entrailles de Marianne. Les nouveaux peuples qui surgissent sur son sol ont rarement les dispositions morales et culturelles qui leur permettraient d’accepter d’être gouvernés selon les principes de la redistribution, de la justice et de la laïcité. Bien souvent, les « nouveaux Français » sont porteurs d’une civilisation qui ignore l’égalité et restreint la solidarité aux limites des liens de sang. La République française a signé son arrêt de mort. De plus en plus, elle ressemble à un corps décapité qui continue à marcher, comme si de rien n’était, le système nerveux ayant encore de quoi donner quelques impulsions aux muscles. Mais, l’âme, c’est-à-dire l’essence, est partie.

A lire aussi, du même auteur: L’immense quiproquo entre la France et ses diasporas africaine et maghrébine

Dans la fosse, à mi-distance des européistes et des républicains, il y a nous : les gens du commun. Nous n’avons même pas le droit de nous plaindre, la mort sociale attend effectivement quiconque dénonce le grand remplacement.  On le traite de xénophobe. Eh bien, heureusement que mes grands-parents marocains étaient un peu xénophobes, sinon le Maroc n’aurait jamais mis fin à la colonisation française qui lui a été imposée en 1912 ! Choquons le lecteur parvenu jusqu’ici : heureusement que le FLN a été xénophobe, sinon l’Algérie serait encore française! Heureusement que Ho Chi Minh était xénophobe, sinon le Vietnam serait encore une immense plantation d’hévéa aux mains d’une poignée de financiers!

Au fond, ce n’est pas tant de xénophobie qu’il s’agit, mais de s’aimer soi-même. Ce qui manque à la France aujourd’hui et à l’Europe occidentale en général, c’est l’amour. Il y a un défaut d’amour en ce moment et un trop-plein de haine. Sous le maquillage grossier du « droit à l’accueil », se dissimule le visage hideux de la haine, avec son regard rouge qui attise les braises. Le parti de l’amour dénonce le grand remplacement. Le camp de la haine le désire en secret et martyrise les témoins qui rendent compte du réel.  Epoque apocalyptique où le mal semble être sur le point de l’emporter. Voici une époque idéale pour le surgissement d’un prophète. Les simples mortels que nous sommes devrions guetter les signes dans le ciel (avec espoir) et nous astreindre à une saine discipline : à Rome vivons comme des Romains, à Marrakech vivons comme des Marrakchis.

Mon père, le Maroc et moi: Une chronique contemporaine

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Et si le tsar était nu?

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Vladimir Poutine lors d'une réunion avec des représentants du monde des affaires au Kremlin, Moscou, 24 février 2022 © Alexey NIKOLSKY / SPUTNIK / AFP

Vladimir Poutine a sous-estimé la résistance des soldats ukrainiens et la détermination occidentale. Sur le terrain, ses soldats ont déjà perdu la guerre des images. Le chef du Kremlin s’est piégé lui-même.


Une semaine après le déclenchement de la guerre en Ukraine, certaines informations trouaient les nuages de l’incertitude pour dessiner un tableau surprenant: Poutine, l’as de la menace, tire enfin du fourreau l’épée tant redoutée, et elle est rouillée.

On sait déjà que le premier acte du drame ukrainien est raté. La guerre était supposée commencer par un coup de maître : décapiter l’ennemi d’un coup. Détruire ses forces aériennes et ses défenses sol-air, conquérir un aérodrome à côté de Kiev par une opération héliportée, y acheminer des troupes aéroportées et prendre d’assaut le centre névralgique du pouvoir ukrainien dans la capitale. Échec et mat. Ça n’a pas marché et les pertes russes ont été conséquentes. Les colonnes lancées de la Biélorussie vers Kiev, et probablement les autres troupes russes, semblent manquer de souffle. Plus surprenant encore, les Russes semblent avoir beaucoup de mal à s’assurer le contrôle de l’air malgré leur supériorité écrasante. Enfin, des informations de moins en moins anecdotiques révèlent des problèmes de logistique, de contrôle, de professionnalisme et, pire encore, de moral dans l’armée de terre russe. Et c’est l’exact contraire chez les Ukrainiens. Ils ont déjà leurs héros : les défenseurs de l’île aux serpents qui, avec un panache à la Cambronne, ont envoyé les marins russes se faire foutre, et le jeune soldat qui a fait sauter un pont sachant qu’il ne pourrait pas en réchapper. Ces exemples valent plusieurs bataillons.

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Quoi qu’il arrive, l’image des forces armées russes est d’ores et déjà écornée, un gros problème dans un conflit où le « storytelling », l’histoire que les opinions publiques vont retenir, est d’une importance capitale. Pour paraphraser un mot connu : Poutine n’aura sans doute jamais une deuxième chance de faire une bonne première impression.

La « petite Russie » bien décidée à tenir tête à la grande

L’indéniable génie de Poutine consistait à brandir ses armes sans les utiliser, sauf dans des conflits de faible intensité comme en Syrie. Quand il menaçait, les médias du monde entier surestimaient la puissance russe pour fantasmer un adversaire invincible. Peu de gens connaissent les détails de l’intervention russe en Syrie, mais tout le monde célèbre le coup de maître. En Ukraine, Poutine a pris l’énorme risque qui consiste à montrer sa main, grosse erreur pour le joueur d’échecs converti en joueur de poker. On attendait une quinte flush, on voit deux paires. Il valait mieux nous laisser fantasmer.

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Même si le jeu militaire est loin d’être terminé au moment où nous « bouclons », la résistance ukrainienne s’organise. Il y a d’abord les civils qui se préparent à se battre. Et il y a aussi ceux qu’on ne voit pas dans les reportages : les unités militaires qui préparent une campagne de « Stay Behind », tactique inspirée des réseaux clandestins coordonnés par l’OTAN pendant la guerre froide. Équipées d’armes légères et de moyens antichars, ces unités entraînées pourraient rendre la vie de l’armée russe en Ukraine cauchemardesque. Ajoutons que les renseignements des États-Unis, dont la réputation a été entachée notamment à cause de la deuxième guerre contre l’Irak, se sont montrés excellents cette fois-ci. Au moins quatre mois avant l’invasion russe de l’Ukraine, la Pentagone estimait avec un haut niveau de certitude que Moscou préparait une guerre, ce qui a laissé le temps de voir venir. Avec un soutien occidental et des bases arrière dans les pays de l’Europe de l’Est, le conflit risque de se prolonger et s’envenimer.

Sanctions économiques

En Russie, toujours en total contraste avec l’Ukraine, le soutien à la guerre n’est pas sans faille. Sans doute sommes-nous loin de l’opposition à la guerre du Vietnam aux États-Unis, ou à celle du Liban en Israël, mais les critiques plus ou moins larvées sont d’autant plus significatives que le prix à payer pour elles en Russie est exorbitant.

Les stratèges russes sont tombés dans le vieux piège qui consiste à préparer la guerre précédente. Ou plutôt les guerres précédentes, car il s’agit de celles de l’été 2008 en Géorgie et de 2014 en Ukraine. Dans les deux cas, la résistance a été brisée rapidement, et les réactions américaines et européennes se sont étiolées jusqu’à l’inefficacité. Dans le cas de la guerre de 2014, l’armée ukrainienne s’est même liquéfiée devant l’avancée des forces russes.

On peut donc conclure prudemment que Poutine s’est non seulement trompé sur la capacité de résistance ukrainienne, mais a aussi mésestimé la détermination américaine et la réaction de l’OTAN et de l’UE. Quant aux sanctions économiques, il est trop tôt pour évaluer leurs effets, mais on peut déjà souligner l’engagement de Chypre (l’île sert de refuge aux capitaux des riches russes) et du Royaume-Uni (Londres, son marché immobilier et sa City sont très importants pour la finance russe).

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Poutine est-il encore un interlocuteur raisonnable ? Certains en doutent. Cependant, même si, comme on peut le craindre, Poutine s’est piégé lui-même, victime d’avoir trop régné, de s’être isolé et entouré de béni-oui-oui, on peut toujours espérer dans le jugement d’autres membres de la chaîne de commandement. Des militaires russes vont-ils lancer des ogives nucléaires sur Paris, Washington ou Londres pour riposter à l’agression consistant à déconnecter leur pays de Swift ? Pas sûr. Contrairement à leurs prédécesseurs de la guerre froide, les hauts gradés ont certainement visité ces villes. Poutine n’est ni Hitler ni Staline, et la société russe n’est plus cette masse terrorisée menée à la baguette des années 1930-1950.

Il est possible que nous soyons face à un tournant et que, comme en 1991, la puissance russe sorte affaiblie de cette guerre. Ce n’est pas pour demain, certes, mais c’est un dénouement plus que plausible. Si c’est le cas, il ne faudra pas répéter les erreurs des années 1990 – l’humiliation de la Russie[1]. On peut critiquer le traité de Versailles sans soutenir Hitler. Il faut tirer les conclusions de notre politique russe de ces trois dernières décennies tout en résistant à Poutine. Et surtout ne jamais perdre de vue le jour d’après, car pas plus que nous, les Russes ne vont déménager.


[1]. En 1990, apprenant que Gorbatchev souhaite limiter l’expansion de l’OTAN, le président George Bush disait à son secrétaire d’État James Baker : « Au diable tout ça, nous avons vaincu et pas eux. Nous ne pouvons pas laisser les Soviétiques arracher la victoire des mâchoires de la défaite. » (« To hell with that, we prevailed and they didn’t. We can’t let the Soviets snatch victory from the jaws of defeat. » James A. Baker III, Politics of Diplomacy, Putnam Adult,  1995, p. 230.)

Face à Zemmour, Pécresse décoche toutes ses flèches

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Valérie Pécresse et Eric Zemmour invités au 20 heures de TF1, débat animé par Gilles Bouleau et Ruth Elkrief, 10 mars 2022 © Laurent VU/SIPA

Le débat entre Valérie Pécresse et Eric Zemmour sur TF1 était plutôt de mauvaise tenue, la candidate LR en difficulté s’étant montrée particulièrement querelleuse. 


Hier soir, les deux candidats de droite se sont affrontés lors d’un face-à-face télévisé très attendu et très tendu. En réponse aux attaques de Valérie Pécresse, le candidat de “Reconquête!” a dit qu’il la suspectait de vouloir appeler à voter Macron dès 20h02 au soir du premier tour. Selon les zemmouriens, la candidate LR ne serait pas vraiment une femme de droite.

Femme, femme, femme fais-nous voir le ciel

Depuis la première candidature d’Arlette Laguiller à l’élection présidentielle de 1974, la France guette et espère l’arrivée d’une femme à l’Élysée. Marianne, l’emblème de notre belle République, cela ne nous suffit plus. 

À gauche, débordée par Jadot, Roussel et Mélenchon, Anne Hidalgo est bien partie pour nous offrir une candidature de témoignage. On se souvient du naufrage d’Eva Joly, il y a quelques années. La native de Grünerløkka avait enchainé les bévues pendant sa campagne en 2012, proposant par exemple d’annuler le défilé du 14-Juillet. L’ancienne troisième Dauphine à Miss Norvège avait terminé à 2,31% dans les urnes. Hidalgo n’en est pas là, mais… En 2007, Ségolène Royal et sa bravitude étaient parvenues à se hisser au second tour, mais on se souvient aussi qu’elle s’était ensuite fait laminer par Nicolas Sarkozy. Là aussi, c’était encore raté pour la « France présidente » ! Et si Marine Le Pen peut encore croire en ses chances, elle a reconnu mardi sur France 2 que la présence d’Eric Zemmour l’avait considérablement affaiblie. « Nous pourrions être très puissants sans sa candidature » s’est lamenté la candidate qui se définit comme ni de droite ni de gauche. Tout ça pour dire que les Français ne sont pas franchement assurés de se retrouver demain matin dirigés par une représentante du beau sexe. Quant à Valérie Pécresse, croit-elle encore vraiment en ses chances ? 

Les programmes de télépoubelle de TF1 sont moins cacophoniques !

Forcément, on a regardé TF1 hier soir pour le savoir, où les deux candidats qui s’assument de droite étaient donc réunis. Le premier entendait garder son calme quoi qu’il lui en coûte, et ne surtout pas apparaitre comme agressif. Face à sa rivale, il s’est employé à faire la démonstration que lui avait une vraie vision politique. L’objectif fixé par ses communicants était avant tout de rappeler aux électeurs de droite que la candidate LR serait une « Macron-bis » ou pire, une vulgaire « gestionnaire ». La candidate LR, en chute libre dans les sondages, jouait gros de son côté. À un mois du scrutin, elle est très nettement distancée par Marine Le Pen, et un sondage récent l’a même placée derrière Jean-Luc Mélenchon

À lire aussi, du même auteur: Zemmouriens de la rive gauche

À Poissy lundi soir, le président sortant Emmanuel Macron a affirmé qu’il ne comptait pas faire de débat avec ses concurrents, car « aucun président en exercice ne l’a fait » et qu’il « ne [voyait] pas pourquoi [il] dérogerait à la règle ». Mais il se méfie du peuple français, réputé très politique, qui peut parfois réserver des surprises. En tout cas, toute cette populace soi-disant passionnée était présente en nombre devant l’écran hier pour le premier vrai débat, Médiametrie ayant annoncé ce matin que l’émission avait été suivie par plus de cinq millions de téléspectateurs. Mais si l’audimat était haut, le niveau des échanges l’était en revanche beaucoup moins. 

Eric Zemmour a gardé ses nerfs et n’a pas qualifié Gilles Bouleau de « connard » en quittant le plateau, certes, mais on a en revanche assisté à une discussion immédiatement très pénible au cours de laquelle Valérie Pécresse interrompait sans cesse le candidat de « Reconquête », comme pour le pousser à bout. Le débat a vite pris des allures de pugilat.

Inhumanité contre technocratie

La présidente de la région Ile-de-France a notamment dénoncé « linhumanité » de Zemmour face à la détresse de l’Ukraine, et un « esprit munichois » face à Vladimir Poutine. Selon elle, les déclarations pro-Poutine passées de son adversaire sont la démonstration qu’il n’est « pas patriote ». Pire, elles l’auraient « décrédibilisé pour diriger la France ». Alors que Zemmour tentait d’expliquer une nouvelle fois ses positions mal comprises sur les réfugiés ukrainiens ou le Kremlin, elle s’est emportée: « vous mentez ! » Prenant à partie les téléspectateurs, elle a dénoncé : « Eric Zemmour sest trompé sur Poutine, sur lOTAN et sur lEurope ! » 

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Un peu plus tard, après avoir rappelé des contradictions et des revirements de Pécresse en matière de géopolitique, l’ancien journaliste du Figaro l’a qualifiée de « gaulliste de pacotille » et a expliqué en quoi tout projet de défense européenne à la sauce Macresse ou Pécron était pour lui « une chimère ». Mais c’est lors des échanges sur l’immigration qu’il a eu les mots les plus durs envers la candidate LR. « Tout est bidon chez vous » lui a-t-il assené. Pas franchement aimable ! Mais il est vrai que si Zemmour peut se retrouver dans l’embarras avec la guerre déclenchée par Poutine, Valérie Pécresse s’est d’elle-même mise dans la panade en évoquant en meeting le « grand remplacement », avant de se dédire tout de suite après. 

On passera rapidement sur bien d’autres mots doux échangés entre les deux candidats ensuite. Sachez si vous n’avez pas vu l’émission que les boules puantes envoyées à l’un et à l’autre mobilisaient entre autres joyeusetés le nazisme ou Tariq Ramadan pour Zemmour et la collaboration, Rokhaya Diallo et l’islamo-gauchisme présumé de Jean-Christophe Lagarde pour la candidate investie par LR.

Ils ne partiront pas en vacances ensemble

Enfin, même si elle n’a pas joué à fond cette carte, Valérie Pécresse ne s’est tout de même pas privée à un moment de rappeler ô combien son adversaire avait un terrible problème avec la gent féminine, conformément au dogme bien connu. Extrait : 

Pécresse : Vous dites immigration zéro, c’est bien cela ? Cela veut dire que l’on n’a plus de chercheurs étrangers qui viennent dans nos laboratoires ? Cela veut dire que l’on n’a plus d’ouvriers agricoles qui viennent…

Zemmour (ironique) : oui, ou Neymar ! c’est un « immigré » Neymar, vous avez raison…

Pécresse (haussant le ton) : Excusez-moi, ne m’interrompez pas s’il vous plait. J’ai le droit aussi de m’exprimer !

Zemmour : Mais je vous en prie.

Pécresse : Les femmes ont le droit de s’exprimer.

Zemmour : Oh, je l’attendais celle-là !

Pécresse : Vous l’attendiez ? Pourquoi l’attendiez-vous ? 

Zemmour : Je l’attendais parce que vous êtes tellement prévisible.

Pécresse : Vous l’attendiez car vous avez dit tellement d’horreurs sur les femmes. Vous aussi vous êtes tellement prévisible ! 

Cet échange était effectivement attendu, et Pécresse est facilement parvenue à piéger son concurrent sur le terrain du féminisme. Mais il n’est pas certain qu’un tel argument fasse encore mouche auprès de l’électorat conservateur que Pécresse et Zemmour convoitent tant. 

Les électeurs conservateurs, depuis plusieurs années en effet, n’en ont-ils pas suffisamment soupé des jérémiades féministo-misandres d’Alice Coffin, Caroline de Haas et leurs amies ? Quoi qu’il en soit, ce sont eux qui décideront. Ils sont appelés aux urnes le 10 avril pour séparer définitivement nos deux chiffonniers. Alors qu’on leur posait la question en fin d’émission, Zemmour et Pécresse ont l’un comme l’autre convenu qu’il leur serait impossible de travailler ensemble dans le futur. L’union des droites tant espérée semble bien loin, et l’électorat malheureux évoqué plus haut n’a plus que ses yeux pour pleurer !

Marignane bientôt aux mains des cochons?

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D.R.

À Marignane, dans le département des Bouches-du-Rhône, une association s’était donnée pour mission de s’occuper d’animaux errants – principalement des cochons noirs et des cochongliers. Malheureusement la loi du nombre aura eu raison de cette entreprise pleine de générosité…


Marignane bientôt aux mains des cochons ? L’hypothèse est sérieuse. Des cochons noirs et des cochongliers (il s’agit du croisement entre le cochon et la femelle du sanglier), dont 150 mâles et 100 femelles, se promènent librement dans les rues de Marignane et se sont approprié les abords de la zone d’activité de La Palun, à quelques encablures de la cité phocéenne.

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Tout commence quand Thierry Domert, touché par la vue des petites bêtes sortant d’un bois près de sa carrosserie, leur installe de quoi s’abreuver. Un cœur sur la main d’une portée considérable. Bientôt, des dizaines de cochons délaissent leur forêt pour gambader sur le goudron. Il y a trois ans, la mairie de Marignane offre deux hectares à Thierry Domert qui crée Krokmou, une association de « défense des animaux errants ». Les cochons sont au chaud et les mois passent : ils s’accouplent, se multiplient et s’évadent de l’enclos que Domert a installé à côté de sa propriété. Dès lors, des troupes porcines arpentent le bitume, acculant les automobilistes à s’arrêter. Les cochons étant sauvages, par définition ils n’ont pas de propriétaire. Au lieu d’assumer ce chamboulement démographique, la mairie de Marignane et Thierry Domert s’en renvoient la responsabilité.

C’est là qu’intervient la Fondation Brigitte Bardot, promettant de financer la castration des mâles, surtout après un incident en novembre 2020 qui voit un certain nombre de bêtes tuées à coups de barres de fer et d’armes à feu. Après une première opération de stérilisation d’une soixantaine de mâles, notre Brigitte nationale propose une enveloppe de 20 000 euros pour en castrer encore une centaine. Cette deuxième opération, prévue pour décembre 2021, n’aura pas lieu, la Mairie, Krokmou et la Fondation ne pouvant pas se mettre d’accord sur les modalités.

A lire aussi : Brigitte Bardot, portrait de la liberté

En janvier, Thierry Domert jette l’éponge et dissout son association. Le seul point sur lequel les différents acteurs sont d’accord, c’est que l’euthanasie n’est pas une solution. Pourtant, le meilleur sort pour ces braves bêtes ne serait-il pas de finir dans nos assiettes ?

«État français assassin»: cette jeunesse corse en plein délire

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La Corse est une île trop belle et la plupart de ses habitants des citoyens trop estimables pour qu’on ne se soucie pas d’elle et d’eux.


Les manifestations violentes, des blessés dont 23 CRS, le tribunal d’Ajaccio incendié, ne cessent d’exprimer, sur un mode inadmissible, la colère corse à la suite de l’agression d’Yvan Colonna – toujours entre la vie et la mort – par un djihadiste laissé seul avec lui dans la salle de musculation de la prison d’Arles. Le forcené était pourtant connu pour de multiples et violents incidents. Il a affirmé avoir commis cet acte à la suite « d’un blasphème », car sa victime aurait « mal parlé du Prophète ». Cette tentative d’assassinat a duré huit minutes et il a fallu encore quatre minutes pour qu’on porte secours à Yvan Colonna dont le comportement en prison avait toujours été irréprochable. Ce crime ne révèle, je l’espère, qu’un scandaleux dysfonctionnement pénitentiaire.

Fiasco pénitencier

Pourquoi demander à nos amis corses de cesser ces débordements qui durent trop ou au moins d’influencer favorablement ceux qui les commettent ? D’abord parce que ce drame ne concerne pas que les Corses mais l’ensemble de la communauté nationale qui s’est indignée face à ce lamentable fiasco. Cet épisode dont l’issue laisse encore place à un peu d’espoir est totalement indépendant du processus judiciaire qui a abouti à la condamnation lourde et justifiée des assassins du préfet Érignac. Se pencher aujourd’hui sur le sort d’Yvan Colonna n’est absolument pas oublier les faits sur lesquels l’amont judiciaire avait tranché.

A lire aussi, Jean-Paul Brighelli : Yvan Colonna: l’affaire se corse

Une information a été ouverte pour déterminer comment une telle agression avait pu être perpétrée en prison, de la part d’un individu qui aurait dû appeler une vigilance toute particulière. Sans compter que le statut de « détenu particulièrement signalé » de Colonna aurait dû renforcer cette exigence. Une commission d’enquête parlementaire ajoutera ses investigations et son contrôle à cette procédure judiciaire. On ne peut donc pas soutenir que ce désastre pénitentiaire ait été pris à la légère. Bien au contraire.

Vers l’apaisement

Le Premier ministre a levé le statut de DPS de Colonna. La responsabilité lui en incombait puisque les possibles conflits d’intérêt du garde des Sceaux avaient imposé ce déport. J’espère que cette mesure enfin prise n’apparaîtra pas saumâtre si son bénéficiaire n’est plus là pour en jouir.

Il me semble par ailleurs que l’incarcération sur le continent a assez duré. On pourrait accepter la demande de rapprochement d’avec la Corse sur le plan pénitentiaire. Cette évolution qui ira dans le sens d’un apaisement imposera aussi que les Corses en colère et en illégalité s’engagent à un retour à la tranquillité.

Sur ce plan le délire d’une certaine jeunesse corse qui s’obstine dans le désordre et les violences – « Etat français assassin » – est aux antipodes de la sérénité qu’imposerait la gestion enfin équitable du traitement pénitentiaire des condamnés corses. Pour être jeune, on a le droit d’être intelligent !

On a parfaitement compris le message depuis quelques jours. Rien ne serait pire, pour leur cause partagée en l’occurrence par beaucoup, que la continuation d’un désordre violent devenu inutile, d’une fureur sans objet. Amis corses, ne nous rendez pas la tolérance trop difficile.

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Guerre en Ukraine: la phase de l’endurance

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Vladimir Poutine et Xi Jinping, Pékin, 4 février 2022 © Alexei Druzhinin/SPUTNIK / SIPA /

La crise est devenue un marathon. Qui va craquer le premier ?


La guerre en Ukraine entre déjà dans sa troisième semaine. Or, si concernant les précédents conflits dans cette région, on parlait du général Hiver, aujourd’hui, il faut parler des deux autres : les généraux Horloge et Calendrier. La question est maintenant l’endurance. Par ailleurs, nous disposons enfin d’informations concernant la Chine et la manière dont ses dirigeants voient la situation. 

Après que l’armée russe ait engagé la quasi-totalité des forces qu’elle avait concentrées près de l’Ukraine à la veille de la guerre, le rapport de force purement numérique entre armées russe et ukrainienne n’est pas particulièrement en faveur des Russes. Ce fait est probablement l’une des raisons expliquant la lenteur de l’avancée russe sur tous les fronts.

Pause tactique, beaucoup de pertes humaines

Selon les informations disponibles, ces derniers jours, les Russes n’avancent presque plus. Il semblerait qu’ils consacrent de plus en plus de moyens à la sécurisation de leurs lignes de communication et plus généralement à l’amélioration des performances de leurs échelons logistiques. Il s’agit donc, en toute probabilité, d’une « pause » tactique imposée aux Russes par le déroulement inattendu des opérations (de leur point de vue). Rien ne corrobore en revanche la thèse selon laquelle l’opération russe se déroule en général comme prévue ou que son rythme indique une volonté d’épargner les vies et les infrastructures ukrainiennes.

Quant aux pertes, les chiffres ukrainiens (12 000 soldats russes morts au combat) semblent largement exagérés et l’information publiée par l’Etat-major russe (plusieurs centaines de morts) parait elle aussi très peu fiable. Les Britanniques et les Américains avancent le chiffre de 5000 ou 6000 morts côté russe, et d’à peu près la moitié côté ukrainien. C’est beaucoup (les guerres en Afghanistan ont couté à l’armée rouge 26 000 hommes en dix ans et à la coalition menée par les États-Unis 3 500 morts en vingt ans), mais pour le moment ces pertes n’affectent qu’à la marge la capacité des deux armées à se battre. En revanche, les pertes russes pourraient avoir un effet sur l’opinion publique dans ce pays un peu plus tard et avec des conséquences qu’il est impossible à prévoir.

Une guerre qui pourrait durer

Le Pentagone a annoncé le déploiement des deux batteries sol-air Patriot à Rzeszów, ville située à l’est de la Pologne, non loin de la frontière ukrainienne, sur la route reliant Lviv. L’aéroport de cette ville polonaise joue un rôle important dans l’effort de l’OTAN pour aider l’armée ukrainienne. Et les photos et vidéos postées sur les réseaux sociaux nous apprennent que des armes inconnues précédemment dans l’arsenal ukrainien – notamment des missiles anti-char – font leur apparition sur le champ de bataille. De ce côté-là, la logistique a l’air de marcher.

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L’Ukraine ne s’est pas écroulée. Ses forces armées résistent si bien qu’elles ont déjà imposé aux Russes une autre guerre, très différente de celle qu’ils avaient planifiée. Mais les forces ukrainiennes font face à une pression énorme, les troupes sont fatiguées, il n’y pas de réserves et les problèmes de logistique s’aggravent.

Quant aux Russes, le temps presse. Malgré leur indéniable supériorité globale, cette guerre traîne en longueur, coûte cher et aspire d’importants moyens humains et logistiques. Politiquement aussi, plus le conflit dure plus l’image de la puissance russe se dégrade et avec elle sa dissuasion conventionnelle. Or, c’est le principal atout de la politique internationale de Moscou. Et justement, c’est sur ce point que les choses se compliquent.

Les Chinois préoccupés

Mardi dernier, William Burns, le directeur de la CIA, a déclaré que le dirigeant chinois Xi Jinping aurait été « déstabilisé » par les difficultés rencontrées par la campagne militaire russe en Ukraine. Selon lui, Xi n’apprécie pas tellement que l’initiative guerrière de Poutine rapproche les États-Unis et les pays européens. « Je pense que le président Xi et les dirigeants chinois sont un peu déstabilisés par ce qu’ils voient en Ukraine », a-t-il déclaré lors d’une audition devant la commission du renseignement du Sénat des Etats-Unis. La CIA croit que les Chinois « n’ont pas anticipé les difficultés importantes que les Russes allaient rencontrer ».

Pékin a certes refusé de condamner l’invasion russe et une porte-parole du gouvernement a même déclaré lundi que l’amitié entre les deux pays restait « solide comme le roc », mais le lendemain mardi, Xi a appelé à la « retenue maximale », qualifiant la crise lors d’un sommet vidéo avec Emmanuel Macron et Olaf Scholz de « profondément préoccupante ».

William Burns a également déclaré devant des élus de la Chambre des représentants que les dirigeants chinois s’inquiétaient que leur association étroite avec le président Poutine ne porte atteinte à la réputation de la Chine. Il a ajouté qu’à Pékin on s’inquiète des conséquences économiques mondiales de la crise et de la tournure des évènements, à un moment où la Chine est déjà confrontée à des taux de croissance annuels plus faibles que par le passé… 

Surprises

Plusieurs questions concernant la Chine restent sans réponses pour le moment et notamment concernant ce qu’a dit exactement Poutine à Xi début février pendant leurs rencontres lors des JO d’hiver ? Lui a-t-il annoncé une action comme celle lancée en Crimée et au Donbass, après les JO de Sotchi en 2014 ? Quelle a alors été la position de Xi ? Et, bien évidement, la grande question qui demeure est de savoir ce que va à présent faire la Chine.

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Pékin va-t-elle jouer le rôle que lui destine la Russie, c’est-à-dire le partenaire commercial et stratégique capable d’atténuer et contourner les sanctions occidentales contre Moscou ? Et si oui, à quel prix ?

Sans donner une réponse satisfaisante, un communiqué de l’agence de presse russe Interfax publié hier permet de mieux comprendre la situation. Selon ce communiqué, Valery Kudinov de la Rosaviatsia chargée du maintien de la navigabilité des avions (c’est l’Agence russe de l’aviation civile), a déclaré que la Chine avait refusé de fournir aux compagnies aériennes russes des pièces de rechange pour leurs appareils. Ce refus intervient à la suite de l’interruption de l’approvisionnement de composants par Boeing et Airbus.

A la liste de plus en plus longue des surprises désagréables de ces deux dernières semaines, il semble donc que Moscou va devoir ajouter le manque d’enthousiasme chinois pour l’aider.  

Tant qu’il y aura des films

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© Les films du Parotier

Une hôtesse de l’air qui se fout des syndicats, un acteur-monstre qui n’en finit pas de jouer son propre rôle à l’écran et une vache de compétition qui tient la vedette : le cinéma français dans tout son éclat mensuel. « Rien à foutre«  d’Emmanuel Marre et Julie Lecoustre, le 2 mars. « Robuste », de Constance Meyer, le 2 mars 2022. « Vedette », de Claudine Bories et Patrice Chagnard, le 30 mars 2022.


À bord

Poids léger (comme l’air)
Rien à foutre, d’Emmanuel Marre et Julie Lecoustre

Sortie le 2 mars 2022

Un film, du moins son idée d’origine, tient à peu de chose. Dans le cas présent, les deux coscénaristes et réalisateurs racontent que tout a démarré avec la vision, sur un vol à bas prix, d’une hôtesse de l’air manifestement déprimée qui retrouva instantanément son plus beau sourire commercial quand retentit la sonnerie lui donnant le feu vert pour proposer aux passagers ses boissons et objets à vendre… Le dedans du spleen, le dehors du travail : ce qu’elle laisse au sol de soucis domestiques ou amoureux, ce qu’elle emporte en vol d’agitation professionnelle. Le film Rien à foutre (magnifique titre !) repose sur ce double mouvement contradictoire et complémentaire à la fois. L’image finalement très quotidienne du privé qu’on se doit de cantonner et de faire taire dans l’arène publique. Le « sois sage ô ma douleur et tiens-toi plus tranquille » quand sonne l’heure du grand ballet de nos vies sociales.  De cette situation de départ minimaliste et banale, Marre (c’est le véritable patronyme de celui qui a coréalisé Rien à foutre, on pourrait croire à la blague de potache et c’est pourtant la stricte vérité de l’état civil qui ne s’invente donc pas !) fait un film qui prend son sujet à bras-le-corps. Ici l’hôtesse de l’air s’appelle Cassandre, laquelle n’annonce rien d’autre que l’avènement d’une jeunesse en proie au doute social et qui semble très bien s’accommoder de la dérégulation sociale tous azimuts.

© Condor Distribution

Déjouant les pièges du « film de métier » qui ressemble plus à une fiche de Pôle Emploi qu’à une œuvre de cinéma digne de ce nom, les deux auteurs accordent à leur personnage principal une véritable existence hors de son statut professionnel. C’est précisément parce que la vraie vie est ailleurs qu’elle accepte les conditions de travail propres au low cost. Elle s’en arrange moins qu’elles ne l’arrangent, à vrai dire. Et pour tout dire l’absence de morale que revendique Rien à foutre fait plutôt du bien en ces temps où le tandem formé par le cinéaste Stéphane Brizé et son acteur fétiche Vincent Lindon fait figure de mètre-étalon du prêt-à-penser. D’où un cinéma qui n’en finit pas de donner des leçons en prônant un « autre monde » (c’est le titre de leur dernier opus commun) dont on peine à voir ce qu’il recouvre vraiment. À force de répéter que tous les patrons sont méchants et tous les cadres gentils, certains finissent par y croire. Rien à foutre se garde de telles croyances. Si sa Cassandre se brûle les ailes, c’est entièrement de sa faute. D’où un film qui très heureusement ne finit pas sur une prise de conscience, un salut par je ne sais quoi ou qui, ou bien encore une évolution qui ressemblerait à la découverte de la maturité. Rien de tel ici et c’est ainsi que le film de Julie Lecoustre et Emmanuel tient bien droit sur ses deux jambes.

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Au centre de cette réussite, il y a assurément une actrice, Adèle Exarchopoulos. Révélée par le génial Abdellatif Kechiche, elle donne à Cassandre et sa vitalité et son mystère. Le « rien à foutre » semble lui coller à la peau, comme si son visage révélait en permanence cet état d’esprit qui l’empêche de tomber. Ce mantra salvateur est un excellent passeport pour franchir les portiques d’aéroport aussi bien que les dépressions passagères. Toujours seule et sans cesse entourée, c’est le lot quotidien de Cassandre au sol comme dans les airs. Et c’est ce spleen que l’actrice sait rendre à la perfection, traversant tout le film d’une nonchalance qui fait songer à la Sandrine Bonnaire de chez Pialat (À nos amours) ou Sautet (Quelques jours avec moi). Être au monde sans y être tout à fait, lui déclarer son amour tout en le tenant à distance. Cela, Exarchopoulos l’accomplit ici comme ailleurs à la perfection. Chez Kechiche, elle faisait jeu égal avec Léa Seydoux. Elles sont toutes les deux de la même eau dans des registres opposés, mais parfaitement complémentaires. Elles sont la lutte des classes à elles deux : Adèle d’en bas, Léa d’en haut, clichés inclus. Mais le cinéma est affaire d’images, Exarchopoulos, comme Seydoux, pulvérise toutes les caricatures : avec elles, les images sont justes.


À la ville

Poids lourd
Robuste, de Constance Meyer

Sortie le 2 mars 2022

© Diaphana Distribution

Depardieu encore et toujours… On le verra bientôt incarner le plus célèbre commissaire de la littérature française, Maigret, sous la direction de Patrice Leconte. Ici, il joue son propre rôle ou presque. Un acteur fatigué qui voit débouler une plantureuse garde du corps chargée d’assurer sa sécurité au quotidien. Désormais, chaque film avec Depardieu est d’abord et peut-être uniquement un film sur Depardieu. On guette le tour de taille, le souffle court, la profondeur sidérante du regard et le phrasé à nul autre pareil. C’est comme une bête de concours. Chaque film devient comme une médaille, un nouveau trophée. Et tant pis si Depardieu tourne trop et finit par tourner n’importe quoi, n’importe comment et avec n’importe qui… Un acteur, se justifie-t-il, c’est fait pour tourner comme le plombier pour réparer les lavabos. Passez votre chemin. Robuste est toutefois un premier film plutôt prometteur, parce que la réalisatrice a manifestement su dompter le fauve et c’est déjà une merveilleuse prouesse.


À la montagne

Poids lourd (bis)
Vedette, de Claudine Bories et Patrice Chagnard

Sortie le 30 mars 2022

On ne saurait trop conseiller à Alain Finkielkraut de se précipiter pour aller voir ce documentaire, lui dont on sait l’admiration qu’il voue à la race bovine et à ses représentantes. La « Vedette » du titre, c’est en effet le nom d’une vache qui fut la reine des reines à l’alpage, dans les Alpes. Vieille désormais, elle devient l’hôte des deux auteurs de ce film singulier. Mais cette cohabitation ne va pas de soi pour le couple qui doit malgré la boue, le froid et la pluie apprivoiser cet animal pas comme les autres. S’ensuit une fable pleine d’humour et d’ironie aussi. Personnage à part entière, Vedette est à la hauteur de sa haute réputation. Elle fait peur, elle déroute, elle séduit, elle énerve, elle intrigue. Réceptacle parfait des fantasmes humains pour ne pas dire urbains, elle leur tient tête avec une constance admirable. Reste un film bourré d’humour et de second degré qui devrait plaire au philosophe…

Les Comices: Flaubert et Mélenchon

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Jean-Luc Mélenchon en meeting à Lyon, 6 mars 2022 © Bony / SIPA

Le 6 mars, sur l’esplanade du Gros Caillou à Lyon, le candidat d’extrême gauche Jean-Luc Mélenchon a réuni une foule de sympathisants et prononcé un discours faisant penser à Flaubert à notre chroniqueuse.


C’est depuis notre mythique colline de La Croix-Rousse, celle-là même qui vit autrefois se soulever les Canuts, que Jean-Luc Mélenchon a choisi d’haranguer ses sympathisants, comme le fit peu de temps auparavant notre regrettée Christiane Taubira (relire notre article).

Le choix de ce lieu, symboliquement chargé à gauche parce que foyer d’une insurrection ouvrière qui inspira les grands mouvements de la pensée sociale du XIXe, a certainement participé de l’ampleur d’un rassemblement qui fut une véritable démonstration de force pour le candidat qui se détache résolument d’une gauche en déroute. Pour rappel : Christiane Taubira a quitté le champ de bataille pour retrouver la quiétude des bras morts du fleuve Maroni, définitivement vouée la seule poésie d’Aimé Césaire. Sandrine Rousseau « déprimée de faire de la politique dans des groupes du Ku Klux Klan », vient de se faire évincer de l’équipe de campagne de Yannick Jadot, et on s’est laissé entendre dire qu’Anne Hidalgo avait été victime d’un accident de trottinette sur les berges de la Seine. Quant à Fabien Roussel (Cadet Roussel !), il se remettrait difficilement d’une attaque de « peste brune ».

Plus rien à perdre

Si la foule avait répondu présente au meeting de Jean-Luc Mélenchon, affluant en masse près du Gros Caillou, force est de constater que la diatribe assenée par le tribun manqua résolument du souffle révolutionnaire qu’il se plaît habituellement à revendiquer.

Baste ! c’est chez Flaubert et aux Comines d’Yonville dans Madame Bovary, qu’on se serait bel et bien cru. Roula sur l’auditoire harangué par Monsieur le Conseiller Lieuvain plutôt que par Robespierre, mais hélas conquis, un tombereau de platitudes que débita alertement notre orateur d’un ton paterne de bonimenteur. Convenons-en toutefois, cela ne fut pas dépourvu d’une certaine saveur pour qui aime la littérature.

M. Mélenchon, que les puissants doivent craindre parce qu’il a soixante- dix ans, et par conséquent plus rien à perdre, est pour la paix (Mais qui est pour la guerre ?). Il se propose donc de sortir de l’OTAN. Il se promet également de lutter contre le libéralisme échevelé qui a ruiné l’école et l’hôpital et de renoncer à l’énergie nucléaire. Notre justicier, enfin, n’écoutant que son courage, part en croisade contre la malbouffe et célèbre une autonomie agricole bientôt recouvrée.

Pour ma part, transportée à Yonville, j’ai fermé les yeux et je me suis abîmée dans le discours du bateleur pour fraterniser avec une assemblée envoûtée.

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Mais, laissons plutôt parler Flaubert : « La place jusqu’aux maisons était comble de monde. On y voyait des gens accoudés à toutes les fenêtres, d’autres debout sur toutes les portes et Justin, devant la devanture de la pharmacie, paraissait tout fixé dans la contemplation de ce qu’il regardait. Malgré le silence, la voix de M. Lieuvain se perdait dans l’air. Elle vous arrivait par lambeaux de phrases qu’interrompaient çà et là le bruit des chaises dans la foule ; puis on entendait, tout à coup partir, derrière soi un long mugissement de bœuf ou bien les bêlements des agneaux qui se répondaient au coin des rues. »   

Quelle ferveur, mes amis !

Je n’entendais plus Mélenchon ; c’était bien Lieuvain qui déclamait : « Continuez ! Persévérez ! N’écoutez ni les suggestions de la routine, ni les conseils trop hâtifs d’un empirisme téméraire ! Appliquez-vous surtout à l’amélioration du sol, aux bons engrais, au développement des races chevalines, bovines, ovines et porcines ! que ces comices soient pour vous comme des arènes pacifiques où le vainqueur, en sortant, tendra la main au vaincu et fraternisera avec lui, dans l’espoir d’un succès meilleur ! Et vous, vénérables serviteurs, humbles domestiques, dont aucun gouvernement jusqu’à ce jour n’avait pris en considération les pénibles labeurs, venez recevoir la récompense de vos vertus silencieuses (…) »

Un auditoire envouté par la tortue sagace

Citons toujours Flaubert qui rend magnifiquement compte du spectacle qui m’était offert : « Remontant au berceau des sociétés, l’orateur nous dépeignait des temps farouches où les hommes vivaient de glands, au fond des bois. Puis ils avaient quitté la dépouille des bêtes, endossé le drap, creusé des sillons, planté la vigne. »

Tandis que notre bateleur envoûtait ainsi son auditoire, j’ai même surpris Rodolphe Boulanger qui profitait de l’aubaine constituée par ce discours empreint d’un lyrisme aussi bucolique que creux pour suborner Emma Bovary. Il lui susurrait dans le creux de l’oreille des propos tout aussi fumeux, tandis qu’elle tentait de résister aux assauts de sa séduction suave : « Mais il faut bien (disait Emma), suivre l’opinion du monde et obéir à sa morale ?

Ah ! c’est qu’il y en a deux (répliquait Rodolphe). La petite, la convenue, celle des hommes, celle qui varie sans cesse et qui braille si fort, s’agite en bas, terre à terre, comme ce rassemblement d’imbéciles que vous voyez. Mais l’autre, l’éternelle, elle est tout autour et au-dessus comme le paysage qui nous environne et le ciel bleu qui nous éclaire. »

Et la foule de La Croix-Rousse, oscillait, comme hypnotisée, doucement bercée par la voix du leader des Insoumis, bonimenteur hors pair. C’est alors que monta comme un mugissement, une clameur qui déchira le silence recueilli. Des pancartes où étaient dessinées des « tortues sagaces », à l’effigie du candidat furent brandies : On va gagner ! On va gagner, scanda la foule dans une bouffée de liesse délirante.

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 À toute cette ferveur succéda malheureusement un silence gêné, alors que ces comices s’achevaient. Las ! Notre tribun avait entrepris, bien mal lui en prit, d’entonner Le Chant des canuts :

C’est nous les canuts

Nous allons tout nus

Mais notre règne arrivera

Quand votre règne finira :

Mais notre règne arrivera

Quand votre règne finira :

Nous tisserons le linceul du vieux monde

Car on entend la révolte qui gronde.

C’est nous les canuts

Nous sommes tout nus.

Nos apprentis-révolutionnaires lyonnais en ignoraient visiblement les paroles, tout comme ils semblaient méconnaître celles de la Marseillaise qui fut ensuite convoquée. Écoutant celle-ci, ils se contentèrent de lever un poing vengeur, lourd de conscience et d’implication politiques. Nous nous sommes dit alors, avant de rentrer chez nous, que c’était peut-être le Chant du départ qu’allait devoir bientôt entonner le leader de la France insoumise.

Quoi qu’il en soit, que Jean-Luc Mélenchon soit remercié pour ce moment littéraire.

La guerre de l’Élysée n’aura pas lieu

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Allocution télévisée d'Emmanuel Macron pour évoquer la situation en Ukraine, 2 mars 2022 © Ludovic MARIN / AFP

On peut comprendre l’union sacrée autour de Macron, chef d’État devenu chef de guerre. Il est en revanche fâcheux que, pour la deuxième fois, l’élection présidentielle soit de facto confisquée. Alors que la France vit une drôle de campagne, on nous annonce la réélection triomphale du président sortant. Il n’aura ni à s’expliquer sur son bilan, ni à exposer son programme.


Emmanuel Macron a raison. Cette guerre aura des conséquences sur nos vies. Pas seulement parce qu’elle fait déjà exploser les cours du pétrole et du blé. Ni parce qu’elle contraint les Européens à sortir de la grande salle de gym où ils peuvent exiger à loisir que leurs lubies identitaires et autres soient considérées avec le plus grand sérieux – « Ne m’appelez plus jamais il ou elle, pour moi ce sera iel ». Si l’invasion de l’Ukraine ouvre assurément une nouvelle page stratégique pour le Vieux Continent, il est peu probable que nous sortions de l’épreuve (vécue par d’autres) soudainement prêts à répondre aux convocations de l’Histoire, tant l’individualisme, le confort et le caprice sont devenus chez nous une seconde nature. Bref, tous ceux qui proclament que rien ne sera plus comme avant, comme ils l’ont fait en mille occasions, du 11-Septembre à la pandémie que l’on sait, devraient se rappeler que, souvent, les après ressemblent furieusement aux avant. Ainsi, des twittos LGBT se sont-ils émus que « des femmes trans et des personnes non binaires » aient été bloquées à la frontière ukraino-polonaise, car leur carte d’identité portait la mention « homme » et que les hommes sont priés de rester se battre. Dans le meilleur des mondes qui advient, il suffira d’affirmer qu’on se sent centenaire, même si on a 22 ans, pour échapper à la mobilisation, et la guerre disparaîtra. Passons.

Il est pour le moins prématuré de claironner la naissance de l’Europe-puissance alors que, pour notre défense, nous continuerons à nous abriter sous ce qu’on appelait le parapluie américain quand j’étudiais à Sciences Po – la France, un peu moins que les autres et l’Allemagne peut-être un peu moins demain qu’hier. Mais même si l’Europe atteint le seuil de 2 % du PIB consacré aux dépenses militaires (dépenses qui seront d’ailleurs majoritairement affectées à l’achat de matériels américains), elle restera loin des 3,7 % états-uniens, des 4 % russes, sans parler des 4 % pakistanais et des 8 % saoudiens, la France étant en tête de l’UE avec 1,9 %…

Unanimité européenne

Certes, il serait tout aussi absurde de prétendre que rien ne va changer. Poutine a réussi le tour de force de créer contre lui une unanimité européenne, et même occidentale, jusque-là introuvable quel que fût le sujet. Il a probablement engagé la destruction de la puissance russe qu’il prétendait restaurer. Et pour finir, on assiste peut-être à la naissance, dans le sang et les larmes, d’une nation ukrainienne.

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Cependant, il n’a pas arrêté le temps. Et il ne le maîtrise pas non plus. Commencée quarante-cinq jours avant le premier tour de l’élection présidentielle, sa guerre a toutes les chances de se finir après le second et peut-être après les législatives de mai. D’où la situation inédite et doublement paradoxale où nous nous trouvons : d’une part, le président est pratiquement réélu alors qu’il n’est pas encore candidat et d’autre part, la démocratie que nous nous rengorgeons de défendre là-bas est au bas mot assoupie ici. De ce point de vue le bannissement des médias financés par Moscou, RT et Sputnik, revient à employer les méthodes que nous dénonçons à raison chez Poutine.

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La campagne électorale est donc pratiquement finie avant d’avoir vraiment commencé. La seule qui vaille, désormais, c’est la campagne de Russie. Les médias les moins portés à ennuyer le chaland avec les affaires du monde vivent à l’heure ukrainienne à coups d’édition spéciale sans fin et de plateaux d’experts qui, quoi qu’en disent les esprits forts, ne sont pas tous dépourvus d’intérêt. Même Hanouna s’y est collé, soucieux de faire comprendre à son public pourquoi il n’était plus question dans son émission des frasques des youtubeurs ou des blagues sexistes des politiques.

On n’a même pas eu de complotistes délirants expliquant que Poutine avait été drogué et qu’il était en réalité la marionnette de Macron et Biden, lesquels avaient bien besoin d’une bonne petite guerre pour faire oublier leurs échecs. Il faut se rendre à l’évidence, nos candidats n’y sont pour rien. En attendant, tous ne sont pas égaux devant l’événement. Ce qui est objectivement une divine surprise pour l’un est un étouffoir pour les autres, réduits à l’état de spectateurs passifs, et une sacrée épine dans le pied des derniers à qui on a beau jeu de rappeler leurs anciennes indulgences pour le maître du Kremlin. Les épurateurs s’en donnent à cœur joie, scrutant les déclarations passées des uns et des autres pour y dénicher toute trace de poutinisme. On voit mal pourquoi ils retiendraient leurs coups. Certes, le Poutine avec lequel Marine Le Pen s’affichait fièrement, dont Éric Zemmour louait le patriotisme (et qu’Emmanuel Macron accueillait en grande pompe à Versailles) n’est pas tout à fait le même que celui qui a lancé ses chars vers le Dniepr. Après tout, en janvier, il était encore (virtuellement) reçu à la réunion préliminaire du forum de Davos. Bref, on peut s’en désoler, mais tant que Poutine se contentait de priver de libertés son peuple (et son étranger proche et russophone), il restait fréquentable – et fréquenté. Il est vrai que Zemmour a bêtement aggravé son cas en se déclarant hostile à l’accueil de réfugiés ukrainiens, qui d’ailleurs n’ont pas l’intention de débarquer chez nous en masse tant que leurs pères, fils, frères, amants et maris résisteront par les armes à l’envahisseur.

Toute parole dissidente est suspecte

En public, les prétendants arborent des mines graves et tentent de masquer leur dépit ou leur exultation – il ne faudrait pas qu’ils aient l’air de plus se soucier de leurs ambitions politiciennes que d’un peuple frère et martyr. En privé, et anonymement, il faut croire qu’ils restent des humains. Chez Le Pen, Zemmour et Mélenchon, on a de bonnes raisons de maudire l’agresseur qui ruine les espoirs des trois candidats poutinisés matin, midi et soir, bien qu’ils aient tous condamné l’invasion. Pécresse, Jadot et Hidalgo ont quasiment disparu des radars. « Macron, c’est Top Gun ! », soupire un pécressiste dans Le Point. Quant aux partisans du président sortant, ils cachent mal leur joie. « Si on ne déconne pas, c’est l’autoroute pour la victoire », s’enthousiasme un Marcheur dans le même article. Et cela sans même se donner la peine de faire campagne.

Rassemblement en soutien à l’Ukraine, place de la République à Paris, 24 février 2022 / Samuel Boivin / NurPhoto via AFP

Dans ce pesant unanimisme, toute parole dissidente ou simplement divergente est suspecte. Que la guerre soit indéfendable, et que Poutine en soit le seul coupable, cela ne fait pas discussion (encore qu’en démocratie, même cela, on doit pouvoir le discuter si on y tient). Cependant, sauf à suspendre le débat public, on devrait avoir le droit de critiquer la stratégie américaine vis-à-vis de la Russie de ces trente dernières années, de discuter la réaction des Européens, la politique d’Emmanuel Macron et même de réclamer un véritable débat électoral. Or, à entendre les macronistes de la première comme de la onzième heure (ça se bouscule au portillon), tout énamourés devant le chef d’État transmué en chef de guerre, il serait antipatriotique de s’offusquer de la vitrification de la campagne. Marlène Schiappa ose tout, c’est à ça qu’on la reconnaît : « Ne pas voter Macron, c’est voter Poutine », a-t-elle déclaré sur Europe 1. Bah voyons comme dirait l’autre ! Autant annuler l’élection, ce sera plus clair.

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Je casse l’ambiance

Il est donc entendu que la campagne se déroulera a minima, en l’absence du favori. Et tout autant que son bilan ne fera pas l’objet du moindre inventaire. C’est ainsi que personne n’a cherché de noises à la majorité qui, juste avant de fermer boutique, a trouvé le moyen de voter contre l’interdiction du voile islamique (et de tout signe religieux) dans le sport. Ne serait-il pas mesquin de pointer l’incohérence et même la grave inconséquence de parlementaires qui, deux ans après avoir adopté un texte contre le séparatisme, inscrivent dans le marbre législatif le droit au séparatisme sportif ? On ne parlera pas plus de la gestion de la crise sanitaire, de l’hôpital à la dérive, de l’explosion de la dette, des retraites ou des flux migratoires. Qui se soucie de telles peccadilles quand des enfants meurent ? On n’aura pas, enfin, le mauvais goût de demander au président à quelle sauce il compte nous manger pour son deuxième mandat. Oserait-on importuner avec de basses questions politiques un homme occupé à ramener la paix dans le monde ? Dans son allocution du 2 mars, excellente au demeurant, Emmanuel Macron a cependant donné un aperçu de ses intentions, en se déclarant favorable à un renforcement de notre souveraineté économique et militaire. Fort bien, sauf qu’il parlait de l’Europe et que nous allons élire, paraît-il, le président de la France. Que prévoit-il pour nous, de devenir une province de l’empire bruxellois ?

Au risque de casser cette ambiance où les bons sentiments se nourrissent de l’effroi et vice versa, la Terre ne s’est pas arrêtée de tourner. On a fait de la poésie après Auschwitz. Après la chute de Kiev, probable au moment où ce journal va être imprimé, on continuera à travailler, aimer, avoir des fins de mois difficiles et se chamailler. Malgré les heures sombres que vit l’Ukraine, le président élu le 24 avril devra affronter les crises et les colères françaises laissées sans réponse depuis des décennies.

Après la présidentielle de 2017, confisquée par les bons soins du Canard Enchaîné et du Parquet national financier, nous voilà encore privés d’un débat, donc d’un choix éclairé. Puisqu’on ne change pas de capitaine au milieu de la tempête. À ce compte-là, Emmanuel Macron est peut-être président à vie, car il n’y a aucune raison de penser que le monde deviendra un jardin de roses au lendemain de sa réélection.

Conflit Ukraine-Russie: les salves rhétoriques

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Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, devant des journalistes étrangers, à Kiev, le 3 mars 2022 © EPN/Newscom/SIPA

Au sujet de l’Ukraine, les médias nous abreuvent de commentaires faits par des géopolitologues, des généraux (certains réels, d’autres en pantoufles) et des moralistes (autoproclamés !). Changeons notre fusil d’épaule: Philippe-Joseph Salazar, philosophe et spécialiste de rhétorique, nous parle de cette autre guerre, celle des arguments…


Cela saute tellement aux yeux qu’on ne le voit pas : le conflit entre le Don et le Dniepr est le premier conflit armé en Europe qui se fait à l’ère du web 2.0, en pleine maturité d’Internet. Résultat : un brouhaha.

Premier, car l’assaut militaire de l’OTAN contre la Serbie était d’une autre époque : en 1999 Wikipédia n’existait pas et Google finissait de tester sa version bêta, si bien nommée. La différence se voit dans les blogs et posts et fils de chats : grâce au Web, tout le monde est un expert instantané sur mille ans d’histoire russe, et dans ses plus infimes et pittoresques détails. Ma coiffeuse sait placer Sumy sur une carte, elle me fait la leçon sur l’étymologie du mot « rus », et manque de me taillader l’oreille. Cette bande passante genre ruban collant à mots-mouches n’est ni bien ni mal : c’est un fait.

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Le fait en question – ça bombarde, ça tue, ça fuit – qui est appelé soit «opération militaire spéciale » (RT), « invasion » (dixit l’Ukraine), « actions agressives » (l’OTAN), « guerre » (France Info) est donc, en sus du bruit parasite web, un objet de guerre rhétorique et pas seulement comme on le dit ailleurs une « guerre des mots ». Car ce qui est en jeu ici ce sont des arguments, des postures tactiques.

Sans porter de jugement de valeur sur le bon droit rhétorique des Russes, des Ukrainiens, de l’OTAN, de l’UE à dire les choses comme ils veulent qu’on les entende, la rhétorique, qui est neutre, permet de faire les trois.

Instantané rhétorique #1: «the right side of History» (« du bon côté de l’histoire »)

On se rend peu compte en France que cette guerre se communique essentiellement en anglais. Etats-Unis, Angleterre, OTAN, UE (après le Brexit !), pays du Commonwealth, de l’Inde à l’Australie, c’est, hors de l’Hexagone, une déferlante en anglais. Or, dans cet anglais façonné culturellement, le mal se dit « evil ». Mot religieux, « evil » c’est le diable. Imaginez que Libé ou Le Figaro titrent : Poutine, suppôt de Satan. En anglais, non : c’est utilisé par Biden et BoJo. Ces cultures naguère colonisées par les protestants anglo-saxons gardent le diable dans leur langue, un résidu rhétorique qui pèse évidemment sur leur mental politique : il faut qu’il y ait un Mal absolu pour se dire, « nous, nous sommes du bon côté de l’Histoire ». En France le camp du bien se résume à ceci, entendu à la télé, style Marlène : « Oui j’ai accueilli trois Ukrainiens car si un jour ça m’arrive à moi, je serai bien contente qu’on fasse pareil ». On ? Qui « on » ? Et « ça », comment, quel « ça » ? Bref une sorte d’assurance complémentaire… Mais voilà, sur le terrain de la propagande c’est la rhétorique du Mal, en anglais, qui décide, et pas la rhétorique Sécu.

Instantané rhétorique #2: « nazis ! »

Le côté russe, pour qualifier le côté ukrainien – gouvernement, militaires et miliciens, mais pas la population – parle de  « nationalistes », de « néo-nazis », de « fascistes ». Le premier terme est le plus employé par la communication russe. Le deuxième a été fameusement lancé par Poutine (« нео-нацистами », « néonazisme »), et bien sûr aucun média de masse ne s’est soucié de se demander ce que le mot recouvre. Le troisième est un mot clef des documentaires de RT sur le Donbass qui passent en boucle depuis dix jours: les paysans de l’Est de l’Ukraine appellent les forces gouvernementales ukrainiennes « fascistes ». En France on brandit ces mots pour un oui pour un non. Entre Dniepr et Don, c’est de l’uranium enrichi. Pour un Slave comme Poutine, qui a publié un long article en 2021 sur l’unité culturelle slave russe-biélorusse-ukrainienne, le gouvernement ukrainien est étroitement « nationaliste » au lieu d’être slave ; il est nationaliste comme l’était l’Allemagne hitlérienne, il est donc « néo-nazi », et le remède est de le « dénazifier ». Les populations entre le Dniepr et le Don se souviennent que les Ukrainiens de l’ouest ont accueilli avec des fleurs la Wehrmacht libératrice (avant de déchanter). Milice de choc en Ukraine, le bataillon Azov, à qui le Mouvement de la Résistance Nordique, mouvement scandinave bien connu dans ces régions, a décerné un certificat de national-socialisme, est une affaire tombée à pic pour les Russes, mais qui répond à un mémoriel vif et violent. Chez nous « nationaliste ! nazi ! fasciste ! » ce sont des tags, en Russie ce sont des arguments puissants et factuels. Chaque mémoire politique fabrique sa propre rhétorique, avec les mêmes mots.

Instantané rhétorique #3: la prise de parole

Devant les caméras, les officiels ukrainiens s’expriment souvent en anglais. Les Russes parlent toujours russe. Les Ukrainiens marquent ainsi des points du point de vue de l’impact direct de leurs interventions – surtout s’ils imitent l’accent américain. Mais pourquoi ? Parce qu’ils savent que leur langue ressemble tellement au russe que les bonnes gens en France et ailleurs se diraient (réflexe rhétorique) : « Mais c’est du russe, non ? ». Du coup, l’identité ukrainienne en prendrait un coup. Mais cette ventriloquie a un résultat plus dur, rhétoriquement : quand on ne maîtrise pas une langue on dit un mot pour un autre, on construit mal ses phrases, et on passe rapidement à des déclarations hors des clous – celles qui alarment vos alliés.

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Et c’est exactement le style de prise de parole de Zelensky : il s’excite, réclame, exige, revient sur ses mots, supplie. On dit qu’il est acteur. Mais un bon acteur suit la « méthode » et entre complètement dans son personnage. Pas lui, il reste un « animateur », avec tous les dérapages du genre – et qui commencent à ennuyer sérieusement Berlin [1]. Par contre Poutine et Lavrov, qui contrôlent leur langue maternelle, développent point par point leurs arguments, expliquent, répondent, illustrent, sans jamais perdre patience. En costume cravate. Un autre mode rhétorique, dialectique, est à l’œuvre.  

Car, au final, ce qui compte n’est pas qu’on n’aime ou qu’on n’aime pas, mais c’est de savoir sur quelle cible chaque rhétorique a le meilleur retour sur investissement. Or, si le style animateur de Zelensky colle bien à la culture télé occidentale, le style russe est en symbiose avec celui des Chinois, tant par leur respect de leur propre langue, que par la dialectique mise en œuvre. Cette option rhétorique est également celle du Japon officiel. Celle de l’Inde nationaliste. Celle de l’Iran. Celle des pays « bolivariens » d’Amérique Latine… Quand Biden, BoJo, et d’autres affirment que « le monde entier » condamne la Russie, non seulement c’est factuellement faux, mais, pire, c’est dangereux car le monde entier ne parle pas et n’argumente pas comme les Etats-Unis, l’OTAN ou l’UE.

La Déroute des idées: Appel à la résistance

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[1] Le 3 mars, le président ukrainien déclare que si son pays était défait, « la Russie ira jusqu’au mur de Berlin »… De plus, l’Ukrainien commence à ennuyer sérieusement Berlin avec ses demandes répétées de couper le gaz russe.

Le grand remplacement tuera la diversité du monde!

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Station RER Gare-du-Nord, Paris, 23 septembre 2010 © ETIENNE LAURENT / AFP

À l’approche de l’élection présidentielle, Emmanuel Macron préférerait qu’on évite de lui parler du «grand remplacement» et du «grand déclassement». Heureusement pour lui, le conflit en Ukraine permet d’éviter d’aborder ces sujets: quel grand soulagement ! Dans cette analyse très sombre, notre chroniqueur Driss Ghali prédit la fin du dépaysement, et la disparition de la France telle que nous la connaissons.


Dans notre belle démocratie, il y a une certitude inéluctable et non-négociable: le grand remplacement. Le seul futur possible se présente sous les traits de l’islamisation, de l’africanisation et de la tiers-mondisation. 

Dans notre belle démocratie, la souveraineté du peuple est une vaste blague. Notre peuple est tellement souverain qu’il est remplacé ! Il est mis en concurrence chez lui avec d’autres peuples, porteurs en germe d’autres souverainetés ! Quel exploit !

La peur d’être minoritaire dans son pays

Dans notre belle démocratie, il est facile de changer de sexe, mais il est impossible d’avoir son mot à dire sur l’avenir commun. L’horizon est bouché. Vous n’avez pas le choix. On vous intime d’habiter un monde où vous serez constamment un étranger parmi des étrangers. Un monde construit à l’avance par un architecte qui ne vous a pas demandé votre avis.  Un architecte autiste qui se fiche que votre sensibilité soit heurtée à chaque coin de rue, que vous ne reconnaissiez plus les paysages de votre enfance et que plus rien, absolument rien, n’ait un air familier. Un architecte criminel qui a conçu une sorte de prison à ciel ouvert où, pour survivre, vous devez en permanence faire attention à ne pas heurter les tabous, les valeurs et les coutumes exotiques de vos compagnons de détention.

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Ailleurs, au-delà de l’Europe de l’Ouest, ce supplice n’est pas au programme. Les autres peuples sont autorisés à persévérer en eux-mêmes. Ils ont le droit, eux, à la continuité. Mêmes les pires dictatures africaines ou asiatiques concèdent aux populations le droit de rester dans l’histoire.

Au fond, ce n’est pas tant de xénophobie qu’il s’agit, mais de s’aimer soi-même…

Nouvelles frontières

Or, notre histoire a été volée, notre destin n’est plus entre nos mains puisque nous avons importé des problèmes qui ne sont pas les nôtres. D’un côté, les problèmes typiques du sous-développement : corruption, incivisme, népotisme, clientélisme, ignorance et court-termisme. Ces maux font le malheur de l’Afrique et du Maghreb, ils sont désormais nos problèmes aussi puisque nous sommes devenus une extension, froide et pluvieuse, de ces deux civilisations.  D’un autre côté, nous avons à gérer les fruits amers de la diversité, c’est-à-dire les conséquences de la mise en contact prolongée de civilisations qui n’ont rien à se dire, voire qui ont passé les derniers mille ans à se détester. Le diagnostic est connu de tous, inutile de le dérouler pour le plaisir de se faire mal. La diversité évoque une mère de famille qui ouvre à plein le robinet de gaz et invite ses enfants à jouer avec un briquet. Imaginez le potentiel explosif que recèle la cohabitation d’un couple gay avec des voisins de palier musulmans pratiquants. Ceci n’est qu’un exemple parmi tant d’autres, le pays étant traversé de millions de frontières minées, fossés invisibles mais ô combien profonds qui séparent les modes de vie et les sensibilités.

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Avoir vingt ans aujourd’hui, c’est avoir l’assurance de passer sa vie à ressentir ces difficultés et à essayer de les désamorcer. Avoir vingt ans aujourd’hui, c’est assumer les conséquences de la légèreté et de la lâcheté des générations qui ont rendu possible l’immigration de peuplement. Avoir vingt ans aujourd’hui, c’est ne pas avoir son mot à dire sur les causes que l’on aimerait servir, car il sera de toute façon question de sous-développement, de séparatisme et d’ensauvagement, les trois cadeaux empoisonnés reçus en héritage. L’ordre du jour des prochaines décennies est bouclé, ceux qui rêvent de transition climatique et de construction européenne devront se replier sur le « métaverse » ou se réfugier dans leur imagination.

La fin du dépaysement

Les jeunes d’aujourd’hui ne goûteront probablement pas aux joies du voyage, en tout cas pas autant que leurs aînés qui ont vécu dans une France réellement française et dans une Europe réellement européenne. Plus rien ne les dépaysera vraiment, puisqu’ils vivent 365 jours/365 parmi des étrangers. Comment se sentir « en voyage » à Marrakech si le Maroc réside désormais dans les villes françaises ? Comment ressentir de tous ses pores la négritude qui coule dans les veines des habitants de Rio de Janeiro si l’Afrique réside désormais à Saint-Denis et au Châtelet ? Comment s’émerveiller des coutumes des peuples d’ailleurs si l’on habite soi-même « ailleurs ». Plus rien ne va étonner nos enfants dans l’avenir, je me réfère à ce délicieux étonnement que procure l’écoute des accents étrangers et l’expérience de l’altérité.

A terme, nous allons tuer l’exotisme. Nous allons tuer le voyage. Nous allons tuer la diversité du monde.  

Ce crime est commis avec l’assentiment (et sous les applaudissements) des ventres mous et des yeux éteints qui nous servent de commissaires européens. Cruel paradoxe : la seule Europe qui nous est proposée est une anti-Europe. Son sort est celui d’une jeune fille qui, la veille de ses noces, aurait été kidnappée par des malfrats et rendue à son futur époux, souillée et défigurée. Ce n’est plus la même. De la jeune fille qu’il a aimée ne restent que les souvenirs et les regrets. Le rêve européen a été violé.

Et se plaindre serait mal vu…

A l’autre bout de l’amphithéâtre, les « républicains », de gauche et de droite, se réjouissent. Ils assument le grand remplacement comme l’aboutissement naturel du Progrès, le stade ultime du projet républicain né en 1789. Ils ne se rendent pas compte qu’ils sont en train d’accomplir une nouvelle Révolution française qui consiste à démanteler 2000 ans d’histoire et à en commencer une autre. La République française  se désintègre à chaque coup de dynamite qu’elle jette entre les entrailles de Marianne. Les nouveaux peuples qui surgissent sur son sol ont rarement les dispositions morales et culturelles qui leur permettraient d’accepter d’être gouvernés selon les principes de la redistribution, de la justice et de la laïcité. Bien souvent, les « nouveaux Français » sont porteurs d’une civilisation qui ignore l’égalité et restreint la solidarité aux limites des liens de sang. La République française a signé son arrêt de mort. De plus en plus, elle ressemble à un corps décapité qui continue à marcher, comme si de rien n’était, le système nerveux ayant encore de quoi donner quelques impulsions aux muscles. Mais, l’âme, c’est-à-dire l’essence, est partie.

A lire aussi, du même auteur: L’immense quiproquo entre la France et ses diasporas africaine et maghrébine

Dans la fosse, à mi-distance des européistes et des républicains, il y a nous : les gens du commun. Nous n’avons même pas le droit de nous plaindre, la mort sociale attend effectivement quiconque dénonce le grand remplacement.  On le traite de xénophobe. Eh bien, heureusement que mes grands-parents marocains étaient un peu xénophobes, sinon le Maroc n’aurait jamais mis fin à la colonisation française qui lui a été imposée en 1912 ! Choquons le lecteur parvenu jusqu’ici : heureusement que le FLN a été xénophobe, sinon l’Algérie serait encore française! Heureusement que Ho Chi Minh était xénophobe, sinon le Vietnam serait encore une immense plantation d’hévéa aux mains d’une poignée de financiers!

Au fond, ce n’est pas tant de xénophobie qu’il s’agit, mais de s’aimer soi-même. Ce qui manque à la France aujourd’hui et à l’Europe occidentale en général, c’est l’amour. Il y a un défaut d’amour en ce moment et un trop-plein de haine. Sous le maquillage grossier du « droit à l’accueil », se dissimule le visage hideux de la haine, avec son regard rouge qui attise les braises. Le parti de l’amour dénonce le grand remplacement. Le camp de la haine le désire en secret et martyrise les témoins qui rendent compte du réel.  Epoque apocalyptique où le mal semble être sur le point de l’emporter. Voici une époque idéale pour le surgissement d’un prophète. Les simples mortels que nous sommes devrions guetter les signes dans le ciel (avec espoir) et nous astreindre à une saine discipline : à Rome vivons comme des Romains, à Marrakech vivons comme des Marrakchis.

Mon père, le Maroc et moi: Une chronique contemporaine

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