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Lucidité à géométrie variable

Le Pen ou Zemmour, poutinolâtres traîtres à la patrie?

Lucidité à géométrie variable
Marine Le Pen rencontre Vladimir Poutine au Kremlin, Moscou, 24 mars 2017 © Mikhail KLIMENTYEV / SPUTNIK / AFP

Nos responsables politiques voient les violences qui les arrangent. Un aveuglement symétrique qui permet aux progressistes de ne dénoncer que la brutalité des dictateurs et à la droite nationale de se focaliser sur celle des banlieues.


D’anciennes déclarations pro-Poutine des deux candidats de droite les mettent dans une situation embarrassante, même s’ils ont condamné sans ambiguïté l’invasion russe en Ukraine. Au-delà de l’usage tactique que leurs adversaires en feront pour les disqualifier (c’est de bonne guerre), le rapport à Poutine de la classe politique française nous éclaire sur les relations ambiguës qu’elle entretient avec la violence.

Surprise générale

À la surprise générale – sauf celle de la CIA –, la Russie a donc décidé d’envahir l’Ukraine le 24 février dernier, un scénario auquel le président ukrainien lui-même ne croyait pas deux jours auparavant. En Europe occidentale, où une bonne partie des autorités était jusque-là mobilisée autour de l’aération régulière des lieux clos à des fins sanitaires, ainsi qu’au lavage fréquent de nos mimines, le choc a été rude. Dans un univers où la force brutale délégitimée a fait place en théorie, à l’empathie, à l’échange dans le respect mutuel du point de vue de son prochain, le réveil est douloureux.

Aujourd’hui dans les kiosques: Causeur #99: Poutine détruit l’Ukraine et flingue la présidentielle

Vladimir Poutine nous rappelle ainsi que la violence existe dans les relations internationales et qu’elle fut malheureusement souvent couronnée de succès. Si l’on se limite à la seule Europe, le recours aux chars et aux missiles n’est pas l’apanage du nouveau tsar russe. La force armée et les morts civils n’avaient pas autant disparu du continent européen depuis 1945 qu’on tente de nous le faire croire : les invasions furent soviétiques à Budapest en 1956, à Prague en 1968, les bombardements américano-otaniens en Serbie en 1999.

Réensauvagement du monde

De même, à l’intérieur de nos frontières, la force brutale a depuis longtemps fait son retour, celle des caïds des cités, celle des gangs à la barbarie revendiquée quand ce n’est pas celle des barbus et des djihadistes. Ce réensauvagement du monde, qu’il soit intérieur ou extérieur, donne toutefois lieu à des lectures très différentes suivant le bord politique auquel on appartient.

Lorsque, à l’instar de Jean-Luc Mélenchon, on considère l’Occident capitaliste comme responsable de tous les maux de la planète, ces violences exogènes et endogènes ne peuvent qu’être niées. Héritier d’une famille de pensée qui voyait dans les dissidents soviétiques des agents de la CIA, il est logique pour le Che français d’imputer aux Américains l’agressivité poutinienne. Ce qu’aime la France insoumise chez Poutine, c’est son anti-américanisme. Le renvoi dos à dos des Russes et des Américains ne nous rajeunit pas, c’était déjà la rhétorique du PCF. Quant aux violences internes, elles seront bien sûr mises au débit d’un système capitaliste inhumain, inventé par des blancs racistes. Pour cette extrême gauche, la force employée par Poutine, par SUD Rail, les black blocs ou les Frères musulmans s’apparente à une espèce de légitime défense.

Dans le camp progressiste, qui aux dernières nouvelles préside aux destinées de l’Europe occidentale et de l’Amérique du Nord, la violence des despotes étrangers sera toujours une source d’indignation supérieure à celle qui a cours sur leur sol. Telle est la position des démocrates nord-américains façon Obama, Trudeau et Biden, ainsi que des admirateurs d’Angela Merkel, ou des disciples de Macron. Le réensauvagement de nos rues sera nié ou minimisé par eux. En revanche, aucun accommodement raisonnable ne saurait être envisagé avec Poutine. Mais comme dans le même temps on fait savoir à l’ogre russe qu’il ne sera pas question non plus de nous battre, on voit à Kiev le résultat concret d’une politique dont la cohérence ne saute pas aux yeux : ni négociation globale ni menace de rétorsions autres qu’économiques (avec le succès probant que l’on sait à Cuba, en Corée du Nord et en Iran). Il est ainsi curieux, pour les États-Unis, d’avoir souhaité étendre l’OTAN au plus près des frontières de la Russie, tout en indiquant vouloir se désengager de l’Europe au profit de l’Indo-Pacifique. Comment ne pas juger plus que sévèrement Angela Merkel et sa funeste décision de fermer toutes les centrales nucléaires allemandes afin d’affermir la mainmise de Gazprom sur la première économie européenne ? N’en déplaise à nos clowns verts, être antinucléaire en Europe, c’est concrètement voter Poutine (et accessoirement pour le réchauffement climatique). Le peuple ukrainien peut remercier les Allemands pour ce choix délirant à tous points de vue – écologique, économique et bien sûr stratégique.

Du fil à retordre pour la droite nationale

Dans ce contexte, les leçons de morale des progressistes sonnent un peu creux, puisqu’ils semblent avoir œuvré à la création de conditions idéales pour Vladimir Poutine. Il n’en demeure pas moins que l’entrée des chars russes dans Kiev et les menaces de vitrification émises par le maître du Kremlin à l’encontre de ceux qui s’opposeraient à ses projets d’annexion plombent l’ambiance. Avec des dégâts collatéraux inattendus sur une campagne présidentielle française qui tardait déjà à démarrer. Elles donnent ainsi du fil à retordre à Marine Le Pen et plus encore à Éric Zemmour, cloués au pilori pour avoir plus d’une fois dit tout le bien qu’ils pensaient de l’emphytéotique locataire du Kremlin. On pourrait effectivement leur reprocher une cécité symétrique à celle des progressistes. Il y aurait d’un côté ceux qui ne veulent voir et dénoncer que la violence de Poutine ou Bachar el-Assad en ignorant celle qui gangrène peu à peu nos cités ; et de l’autre nos deux « populistes » qui ne reconnaîtraient que celle-ci en restant aveugle à celle-là. Leurs imprudentes déclarations qualifiables de « poutinolâtres » viennent corroborer cette thèse et sont autant de cailloux dans les chaussures du Rassemblement national et de Reconquête. Une démoniaque équation les menace et conclut la démonstration : Poutine, c’est Hitler ; Zemmour et Le Pen, le futur tandem Pétain-Laval. De l’art de transformer des nationalistes en traîtres à la patrie. C’est un peu gros, mais c’est surtout oublier que l’invasion de l’Ukraine constitue bien le résultat tangible d’une diplomatie menée par de respectables dirigeants progressistes.

À l’image des deux candidats à l’élection présidentielle, des gens peu soupçonnables de sympathie pour Poutine – Hubert Védrine, Henry Kissinger, Zbigniew Brzezinski – ont défendu eux aussi la nécessité d’une finlandisation de l’Ukraine dans le cadre d’un accord global avec la Russie. Le Pen et Zemmour ont par ailleurs condamné sans ambages l’agression russe contre l’Ukraine, alors que l’annexion du Tibet ou le sort des Ouïgours laisse sans voix une bonne partie de l’échiquier politique français. Il demeure vraisemblable toutefois que ni Le Pen ni Zemmour ne s’arment de bougies ou de nounours pour aller défier l’ambassade russe dans le 16e arrondissement. Les salauds !

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Les progressistes reprochent à Poutine son recours systématique à la force et la proximité avec ce dictateur de ce qu’ils nomment l’extrême droite. Je ne sais plus trop ce qu’a déclaré Fabien Roussel à propos de l’Ukraine, mais je serais étonné qu’il se soit inspiré des déclarations de son regretté prédécesseur, Georges Marchais, à l’occasion de l’entrée des Soviétiques en Afghanistan.

Obama: le vrai renoncement occidental

La droite nationale, comme elle aime à s’appeler, n’approuve pas tant la brutalité de Vladimir qu’elle partage avec lui le constat sans appel de la faiblesse de l’Occident. Pour elle, la Cour européenne des droits de l’homme peinera à faire douter le trio cynique Poutine, Erdogan, Xi Jinping. Qui plus est, cette droite comprend mal l’intérêt qui serait le nôtre à laisser s’organiser contre nous un redoutable tandem sino-russe, alliance à laquelle la remarquable diplomatie occidentale concourt avec succès. S’identifiant plus au tsar orthodoxe qu’au sultan turc ou à l’empereur chinois (allez savoir pourquoi), Zemmour et Le Pen ont manifesté à son égard un enthousiasme désormais électoralement préjudiciable. Au fond, ils soutiennent évidemment moins Poutine qu’ils ne blâment les renoncements occidentaux.

En laissant Bachar el-Assad franchir la ligne rouge qu’il avait tracée, Barack Obama a ainsi durablement discrédité les États-Unis. Il a cru alors limiter la violence politique internationale, mais l’a probablement déchaînée. Ces renoncements pèsent par ailleurs sur la politique intérieure des démocraties occidentales. En regardant avec bienveillance leurs nations se disloquer en communautés ethnicisées, les élites occidentales font le miel de Poutine. Incapables de voir, donc de lutter contre la violence qui les gangrène et minées par des conflits ubuesques autour du genre, elles font également le malheur de leurs peuples.

Voici en somme, ce à quoi Le Pen et Zemmour auraient dû cantonner leur discours : tant que l’Europe n’aura à opposer au Kremlin que les chars de la Gay Pride (qui seraient en route vers Moscou), Poutine, mais aussi Erdogan et Xi Jinping peuvent dormir tranquilles.

Mars 2022 - Causeur #99

Article extrait du Magazine Causeur


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Diplômé d'HEC, il a travaillé de nombreuses années dans la presse ("Le Figaro", "Le Nouvel Obs", "Libération", "Le Point", etc.). Affectionnant les anarchistes de droite tels Jean Yanne ou Pierre Desproges, il est devenu l'un des meilleurs spécialistes de Michel Audiard. On lui doit deux livres de référence sur le sujet : <em>Le Dico flingueur des Tontons</em> et <em>L'Encyclopédie d'Audiard</em> (Hugo & Cie).

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