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Laurent Dandrieu et la littérature intranquille

Ce qui caractérise le réac, c'est "l'intranquillité"

Laurent Dandrieu et la littérature intranquille
Jean Anouilh (à gauche), Paul Morand (au centre) et Jean Raspail (à droite). © SELI/SIPA / LIDO/SIPA / GINIES/SIPA Numéros de reportage: 00140079_000001 ; 00274899_000001 ; 00573746_000015

Dans sa Confrérie des Intranquilles, Laurent Dandrieu dresse vingt et un portraits d’écrivains d’hier et d’aujourd’hui, unis par le goût du style et la recherche d’un Dieu caché.


Ce qui est plaisant dans La Confrérie des Intranquilles de Laurent Dandrieu, c’est que ce rédacteur en chef du service culture de Valeurs Actuelles, fait preuve de cette ouverture d’esprit qui consiste à ne pas séparer les artistes entre droite et gauche mais plutôt entre ceux qui lui plaisent et ceux qui ne lui plaisent pas. Ainsi a-t-on pu lire, il y a quelques années, sous la plume de Dandrieu, un ouvrage de référence sur Woody Allen qu’on n’imaginerait pas, et on a tort, faire partie des références de l’homme de droite ou même du franc réactionnaire.

Fusées de détresse et d’espérance

Dans la Confréries des Intranquilles, Laurent Dandrieu parle des écrivains. Il a recueilli et remanié des articles consacrés à ces auteurs qui l’accompagnent depuis toujours, ou presque. On notera, certes, une forte prédominance de réacs. Est-ce de sa faute si l’on y trouve les écrivains qui ont continué à donner à la langue française sa limpidité heureuse, sa manière de jouer de l’incandescence sous le givre, sa rapidité précise, son ironie mordante ? D’où la présence de Chardonne, Morand, Marceau ou encore Jacques Perret, Jean Anouilh et Jean Raspail.

À lire aussi, du même auteur: Jean Raspail, mon camarade de l’autre rive

Mais pour Dandrieu, ce qui caractérise le réac, au moins en littérature, ce ne sont pas les certitudes, ce ne sont pas les vaticinations et les éructations, ce n’est pas un corpus d’idées bien précises, c’est « l’Intranquillité ». Si le mot n’existe pas en français, c’est parce qu’il est emprunté au géant des lettres portugaises, Fernando Pessoa, mot que l’on retrouve aussi, nous signale Dandrieu, chez Henri Michaux. L’Intranquillité n’est pas l’inquiétude, encore moins la peur. L’Intranquillité est plutôt une forme de la mélancolie, une mélancolie où se mêlent le regret du passé et l’aspiration à un idéal ; une attention à ce qui dans le présent témoigne du passé et annonce l’avenir ; une tentative de lancer des passerelles, des fusées de détresse, en se comportant en chouan ou en guérillero dans une époque passionnante, angoissante, désespérante où il faut continuer, selon le mot de l’Evangile, à avancer, «dans l’épouvante, le sourire aux lèvres. » C’est aussi, sans doute, le refus d’un esprit de système qui est aussi un refus du nihilisme.

Une lecture qui se méfie des clichés

On sera ainsi surpris, au premier abord, de voir Cioran dans les vingt et un portraits tracés à la pointe sèche des auteurs qui forment le panthéon de Dandrieu, par ailleurs catho tradi revendiqué. C’est qu’il lit Cioran comme il faut le lire, comme on devrait lire tous les écrivains : en se méfiant des clichés commodes véhiculés par des biographes hâtifs et des critiques approximatifs. Il remarque ainsi que le nihilisme est un mot qui n’apparaît pas ou peu sous la plume de Cioran. Son pessimisme, pour Dandrieu, serait celui d’un mystique contrarié. Cioran ne cesse en effet de parler de salut, de jugement dernier, de rédemption. Quand bien même, il les moquerait avec son humour ravageur, Cioran en parle trop souvent pour que son désespoir ne soit pas plutôt celui d’être confronté à un Dieu qui se serait retiré de sa création, et de devoir vivre le temps du « tsimtsoum » qui désigne, dans le Talmud, cette désertion divine. Chez Cioran, au bout du compte, le blasphème renvoie toujours, par contraste, à la Foi.

À lire aussi, du même auteur: Jacques Chardonne: la ligne française

On trouvera aussi chez Dandrieu, Chateaubriand et Hergé, Montaigne et Sempé. Grand écart ? Allez savoir… Un recueil de Sempé ne s’intitule-t-il pas Quelques mystiques ? Tintin, n’est-il pas porteur des valeurs chrétiennes du scoutisme ? N’est-il pas, pour l’enfant de 1930 comme celui de 2020, le porteur de pulsions contradictoires, celle du refuge dans l’Eden de Moulinsart et celles des aventures incertaines qui l’amènent jusqu’à marcher sur la Lune, tout comme le Montaigne des Essais, partagé entre sa bibliothèque et son engagement dans son temps ? Pour Dandrieu, l’idée d’un Montaigne résumé à son scepticisme n’est là aussi qu’un malentendu pour un homme qui lui aussi, a cherché à retrouver une forme d’unité de l’être. « Drôle de moderne, écrit Dandrieu, qui croit si peu en la raison pour guider les hommes qu’il en appelle sans cesse à la nature, et qui juge en définitive que dans ce monde où rien n’est certain, rien ne peut être accepté par autorité que ce qui vient de Dieu.

On sera aussi reconnaissant à Malraux de faire une part à Fitzgerald, le peintre subtil, sentimental et pascalien de l’envers du paradis, que ce soit celui des amours de jeunesses, des « roaring twenties » ou des studios d’Hollywood où l’on s’use l’imagination comme on s’use la santé.

Bref, La Confrérie des Intranquilles, qui ramène avec ferveur à la lumière deux contemporains capitaux, comme Guy Dupré et Dominique de Roux et qui parie aussi sur quelques vivants trop méconnus (Henri-Michel Gautier et Michel Bernard), a enfin un mérite rare : c’est un livre qui donne envie de lire des livres…

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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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