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Au lecteur joyeux

La sauvegarde du sourire

Au lecteur joyeux
Julien Faure / Leextra / Editions Rivages

On peut encore trouver de la malice, de l’érudition, de l’humour et de la fantaisie dans la littérature française. Preuve en est avec les derniers romans de Bernard Quiriny et de Jean-Luc Coatalem.


Les temps sont tristes, et même un peu angoissants. Nous ne savons plus où nous en sommes : on sort à peine d’une pandémie que nous voilà déjà dans une guerre. Il paraît même qu’il y aurait une élection présidentielle bientôt. Surtout, ce qui devient pesant, c’est le bruit de fond des commentaires incessants. Les mots se dévaluent et leur sens est détourné. Les connotations confuses et imprécises excluent tout second degré, toute poésie, tout humour. On a l’impression de baigner dans une langue morte. Il faut donc d’urgence retrouver le plaisir du texte, c’est-à-dire d’une littérature qui ne s’inspire pas trop du réel mais qui joue avec lui, le détourne, le subvertit, le décale. Nous avons besoin, plus que jamais, de l’humour d’un Marcel Aymé ou d’un Raymond Queneau, nous avons besoin de fables insolentes et gratuites qui n’ont aucune démonstration à nous vendre, aucune morale à nous imposer, aucun catéchisme à nous faire répéter.

Consolation : il est possible de la retrouver assez vite, cette littérature. Il y a des écrivains qui persistent avec une obstination digne d’éloges à parler d’autre chose, à se livrer à des tours de magie, à inventer des paysages comme on invente des trésors. Des écrivains qui savent encore jouer, comme les enfants. Ils n’ont pas forcément grande presse : la gaieté n’est pas de saison.

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Prenez, par exemple, Bernard Quiriny. En voilà un qui ne se contente pas d’écrire un français très pur, il invente aussi des histoires que l’on pourrait qualifier de fantastiques, mais dont le fantastique est aimable et cruel, comme celui de Marcel Aymé, justement. Quiriny a déjà raconté, dans Le Village évanoui, comment on peut se retrouver soudain, dans un chef-lieu de canton des plus banals, englouti dans une faille spatio-temporelle, ce qui est toujours ennuyeux quand on a prévu de partir en vacances. Dans L’Affaire Mayerling, les habitants d’une nouvelle résidence sécurisée, dans une petite ville de province, sont pris en grippe par un immeuble tueur qui n’hésite pas à se débarrasser d’eux. Là encore, l’ombre de Marcel Aymé, celui de Maison basse, plane, fantôme au sourire impénétrable.

Retour vers le passé

Son dernier roman nous invite à faire connaissance d’un excentrique aussi plaisant qu’amoral. Dans Portrait du baron d’Handrax, un narrateur appelé Bernard, comme l’auteur, s’est entiché d’un peintre qu’il qualifie lui-même de mineur, Henri Mouquin d’Handrax (1896-1960). Handrax, comme vous ne l’ignorez pas, est une petite ville de l’Allier et dispose d’un musée dédié à son grand homme. Bernard se fait engager comme gardien du musée et fait bientôt la connaissance du descendant de l’artiste, le baron Archibald. Ils deviennent amis, sans doute parce que Bernard ne s’étonne de rien. Il faut dire que le baron Archibald est un homme que l’on pourrait qualifier de déroutant. Il dispose d’une grande fortune qui lui permet de vivre sans rien faire dans un château et d’entretenir un certain nombre de propriétés dans les bourgs voisins. Particularité : elles ont toutes gardé leur décor des années 1960. Le baron Archibald y veille. Une bonne partie de sa fortune passe d’ailleurs dans l’entretien de cette immobilité.

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Le lecteur finit par comprendre, dans ce roman composé de tableaux qui ont cette précision hallucinée du rêve, que la seule question sérieuse pour le baron d’Handrax, c’est le temps. Il a du mal à supporter le nôtre. Quand il se promène dans la campagne, il évite soigneusement tout ce qui pourrait lui rappeler le présent : lignes à haute tension et défigurations architecturales dont s’entichent les municipalités rurales qui veulent vivre avec leur siècle. Cela suppose des itinéraires compliqués pour cette âme simple qui, de temps à autre, est acceptée dans des internats de la région où elle peut retrouver, en compagnie de collégiens, l’atmosphère des dortoirs. Sa nombreuse progéniture, issue de sa femme légitime et d’une domestique qui vivent en parfaite entente, reçoit une éducation de premier ordre. Tous leurs sens sont éveillés : on va renifler les morts récents dans les cimetières et l’on apprend, dans une pièce obscure, toutes les vertus du toucher. Quand il s’ennuie, le baron d’Handrax donne des « dîners de têtes » avec des célébrités. L’Allier est apparemment un département riche en sosies : on trouve des Proust charcutiers, des Chesterton fossoyeurs et des Descartes plombiers.

Pour ceux qui douteraient encore de l’existence du personnage, Bernard Quiriny accompagne son Portrait du baron d’Handrax d’un recueil d’aphorismes de l’aristocrate bourbonnais. Les Carnets secrets d’Archibald d’Handrax sont un vrai bréviaire de l’antimoderne, c’est-à-dire drôle, un poil réac et avec ce qu’il faut de poésie et d’ironie coquine. Ainsi, dans la rubrique « monde à l’envers », on lira : « Faisant l’amour avec une très jolie femme, il pensait intensément à sa masturbation de la semaine dernière. »

Le plus illustre des peintres de l’École de Pont-Aven

Il est aussi question d’une peinture, dans Le Grand Jabadao de Jean-Luc Coatalem, celle d’une éventuelle variation sur L’Origine du monde, mais peinte par Gauguin. Coatalem lui a d’ailleurs naguère consacré un bel essai, Je suis dans les mers du Sud. L’œuvre de Coatalem passe avec une élégance certaine d’un registre à un autre. On peut trouver avec lui son bonheur dans de bouleversants récits comme La Part du fils, enquête fouillée et intime, menée sur son grand-père Poal, combattant de 1914, officier en Indochine jusqu’en 1930, réserviste à nouveau mobilisé en 1939 comme lieutenant et mort en déportation, le tout dans un lourd silence familial qui cache peut-être des secrets inavouables. Mais il y a aussi le Coatalem aux récits de voyage pince-sans-rire, par exemple Nouilles froides à Pyongyang où l’on finissait par tout comprendre d’un pays ubuesque où le seul moyen de tenir est une ivresse institutionnalisée.

Le Grand Jabadao appartient, de fait, à la veine joyeuse de Coatalem qui retrouve pour l’occasion son éditeur historique, Le Dilettante. Le « jabadao », en breton, c’est une danse traditionnelle qui dégénère vite en sarabande et le mot est devenu synonyme de désordre incontrôlable. Un titre parfait pour ce roman où s’enchaînent les péripéties.

Jean-Luc Coatalem © Julien Falsimagne / Editions Stock

Le premier narrateur est un galeriste parisien qui a connu son heure de gloire, mais qui est au bout du rouleau. Il s’appelle Bastien Scorff, il est breton. Il n’aurait peut-être pas, sans cela, répondu à l’offre étrange d’Abraham Kervern qui vit avec son frère jumeau Zac sur un îlot finistérien où est gardé dans un congélateur le soi-disant Gauguin. Les Kervern en demandent 300 000 euros. C’est cher pour une arnaque, mais c’est une aubaine si le tableau est vrai. Son origine est convaincante : Gauguin et quelques autres peintres ont bien séjourné dans l’auberge de Marie Poupée, accorte et libre jeune femme du Pouldu qui aurait très bien pu servir de modèle pour cette toile quasi pornographique, simplement authentifiée par la signature « Pgo ». Évidemment, 300 000 euros, ça ne se trouve pas comme ça, mais Bastien Scorff a pour assistant Donato Braga Pereira, lié à la Banque du même nom qui a pour clients privilégiés les Émirats riches en pétrole. Tout cela ne peut que mal tourner, évidemment. En laissant successivement la parole à chacun des protagonistes pour faire progresser son récit, Coatalem achève de déstabiliser un lecteur ravi. On vole la toile, on trouve sur son chemin un ancien officier de marine chilien devenu collectionneur et qui contemple ses Marie Laurencin dans une villa avec vue sur le Rio de la Plata, un détective privé, une Serbe à la beauté de femme fatale et même une nièce, serveuse dans un KFC de la banlieue de Brest, qui se révèle beaucoup plus maligne que prévu.

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Parmi tout cela, restent sous la plume de Coatalem de belles déclarations d’amour à la Bretagne et à la peinture de Gauguin. Cela achève de donner une saveur iodée bien particulière à ce Grand Jabadao, où plane un tableau qui, si l’on en croit l’auteur, vaut bien qu’on s’agite pour l’acquérir, le voler et le récupérer : « Au milieu, deux cuisses ouvertes sur un aplat bleu, un bleu cobalt, pareil à un ciel saturé qui se serait posé sur la couverture de lit aux bords frangés, ou plutôt qui serait devenu la couverture elle-même, et cette fleur de chair affichant sa luisance nacrée, la toison en une mousse fauve, le doigt au milieu. »

Pour le reste, dans cet hommage drolatique au roman noir des années 1950 – ce n’est pas un hasard si l’on trouve chez les frères Kervern une bibliothèque composée entièrement de Série noire –, il n’est pas interdit de voir dans Le Grand Jabadao une réflexion implicite et plutôt intelligente sur la frontière de plus en plus ténue qui sépare désormais le vrai du faux, en peinture comme dans nos vies.

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Avril 2022 - Causeur #100

Article extrait du Magazine Causeur


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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