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Poutine ou le transhumanisme russe

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Le cosmisme, cette version russe du transhumanisme, serait l’une des lignes idéologiques privilégiées d’un certain Vladimir Poutine… Dans son dernier livre, Lénine a marché sur la lune (Actes Sud), Michel Eltchaninoff met le doigt sur cet aspect méconnu de la philosophie russe. 


Depuis le début du conflit en Ukraine, Elon Musk, plus grosse fortune mondiale et fondateur de Tesla et SpaceX, a adressé de multiples invectives au président russe. 

On a le sentiment que tout un univers sépare les deux hommes. D’un côté un progressiste absolu, rêvant de marcher sur Mars, de l’autre une bête conservatrice fantasmant la Russie des tsars. 

Mais à la lecture de Lénine a marché sur la lune, les choses apparaissent plus nuancées. Peut-être le prince de la Silicon Valley a-t-il plus en commun qu’il n’y paraît avec le tsar moscovite ! On découvre à la Russie une face mégalomane, une tendance à faire fusionner le christianisme orthodoxe avec un certain degré de science-fiction, un béguin affiché pour la conquête spatiale, l’immortalité sur Terre et, même, la résurrection des morts… Le nom de cette mégalomanie : le cosmisme. 

Qu’est-ce que ce schmilblick ?

Le cosmisme est un mouvement philosophique et spirituel initié en Russie à la fin du XIXème siècle, et ambitionnant, à partir d’une interprétation littérale des textes bibliques, de réconcilier la foi chrétienne et la science moderne. Cette nouvelle hérésie a un prophète : Nikolaï Fiodorov. Bibliothécaire russe du XIXème siècle, Fiodorov voit dans la science un moyen d’atteindre le « salut universel », et introduit le premier à cette idée improbable de la régénérescence des morts par une méthode de remodelage moléculaire. 

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À la suite de Fiodorov, des scientifiques russes tels que le cosmologue Tsiolkovski ou le chimiste Vernadski, prolongent cette ambition futuriste et la nourrissent de nouvelles projections sur la colonisation de l’Espace. Pour les cosmistes, le paradis chrétien doit être fabriqué ici-bas, l’idée d’un « au-delà » est considérée comme une fausse interprétation des textes bibliques. Leurs travaux irriguent la Russie prérévolutionnaire et préoccupent nombre d’intellectuels de l’époque – on peut citer notamment Dostoïevski. 

Eltchaninoff en vient à diriger sa loupe vers les groupes bolchéviques prérévolutionnaires qui gravitaient autour de Lénine au début du XXème siècle, et c’est ici que l’on commence à comprendre le titre de l’ouvrage : Lénine a marché sur la lune. Ce n’est pas un hasard si le premier homme à avoir voyagé dans l’Espace est un soviétique. Les premières années qui suivirent la révolution de 1917 furent imprégnées de cosmisme. Trotski lui-même envisagera la perspective d’une conquête spatiale : « Nous étions de simples habitants de Koursk ou de Kalouga, nous venons de conquérir toute la Russie, et nous marchons maintenant vers la révolution mondiale. Devrons-nous nous contenter des limites planétaires ? » s’interroge le révolutionnaire. 

Et pour Eltchaninoff, le cosmisme n’est pas seulement une sous-idéologie de l’ère soviétique, il est au contraire sa raison même : « Au lieu de considérer que le cosmisme n’est qu’un aspect parmi d’autres de la pensée soviétique, il faut plutôt considérer que le marxisme-léninisme constitue une des strates d’un rêve de transformation du monde proprement cosmiste. Le régime soviétique a été hanté par l’immortalité – à commencer par celle de ses dirigeants – et le désir de remplacer notre bonne vieille Terre, avec ses limites et ses pesanteurs culturelles, par une réalité inédite. »

Poutine regarde l’avenir au télescope 

À la chute du régime soviétique, le cosmisme a de fait survécu. Et il s’est même progressivement immiscé dans les hautes sphères du pouvoir. Eltchaninoff nous montre les liens étroits qui unissent Poutine à Tsiolkovski, ce scientifique cosmiste pourtant largement oublié, y compris en Russie. Tsiolkovski, qui était persuadé que l’homme deviendrait tôt ou tard immortel, est celui qui a le plus contribué à élargir la doctrine cosmiste à l’exploration de l’Espace. Il invitait déjà, au début des années 1920, à la construction de fusées habitables. Car si l’homme devient immortel, la Terre sera surpeuplée et il faudra bien aller trouver herbe plus verte ailleurs.
Poutine cite Tsiolkovski dans plusieurs de ses discours. Et, mieux que ça, le président russe a fait bâtir toute une ville au nom du scientifique ! Ville encore en construction, dans laquelle siègent d’ores et déjà un centre de recherche et un cosmodrome… D’après Eltchaninoff, Poutine tenterait avec le cosmisme de fonder une idéologie proprement russe qui puisse être adoptée au-delà de la Russie, dans la perspective d’un monde « post-occidental » où le soft-power russe viendrait faire chavirer le soft-power américain.
Pourtant, Elon Musk, lui aussi, connait Tsiolkovski, et le cite. Le 10 mars 2018, lors d’une table ronde, il déclare : “Konstantin Tsiolkovski a dit : « La Terre est le berceau de l’humanité, mais l’humanité ne peut pas rester dans son berceau pour toujours. »”

Cosmism in America 

Et en effet, Eltchaninoff va jusqu’à identifier le cosmisme comme l’une des sources originaires du transhumanisme américain. Né en Californie dans les années 1980 sous l’impulsion de philosophes et d’intellectuels, le transhumanisme trouverait ses racines au sein des communautés libertaires et hippies qui fleurissaient dans les 1960 – il faut relire à ce sujet Les particules élémentaires de Houellebecq. 

Pour Eltchaninoff, la tendance de ces communautés « New Age » à rechercher l’abolition des limites et des lois, corrélée à leur goût pour la pratique de différentes mystiques et spiritualités, constituait un excellent terreau pour le cosmisme. En d’autres termes, les plus perchés parmi ces libertaires ont pu être séduits par une doctrine qui réconciliait les lois du matérialisme avec la ferveur du mysticisme. D’autant que Michael Murphy, le fondateur de l’un des lieux emblématiques du New Age, l’institut « Esalen », a été particulièrement intéressé par ce qu’il se passait du côté soviétique. « Au début des années 1970, Michael Murphy se rend en URSS. Il découvre avec stupeur que, sous la couche officielle de marxisme-léninisme, les idées New Age bouillonnent de l’autre côté du rideau de fer. Outre la passion pour le yoga, la théosophie, l’occultisme, le chamanisme, l’hypnose et toutes les mystiques possibles, le “mouvement du potentiel humain” est très développé en Union soviétique, sous d’autres noms. »

A lire aussi: Le front républicain est mort! Vive la République!

Et Max More lui-même, l’un des papes actuels du transhumanisme californien, reconnaît dans un de ses articles l’influence de Fiodorov, le prophète du cosmisme russe. Il écrit : “L’un des précurseurs les plus intéressants du transhumanisme était Nikolai Fiodorovich Fiodorov (1829-1903), […] qui a préconisé l’utilisation de méthodes scientifiques pour atteindre une extension radicale de la vie, l’immortalité physique, la résurrection des morts, la colonisation de l’espace et des océans.”

Elon Musk et Poutine, main dans la main, se promenant sur Mars

Pour autant, en Russie, on est plus réticent face à un tel amalgame entre transhumanisme et cosmisme. Le « Club d’Izborsk », un groupe d’intellectuels conservateurs russes, rejette totalement cette assimilation. Ils revendiquent une différence qui renoue avec l’antinomie historique entre le bloc de la liberté et celui de l’égalité. Le Club d’Izborsk reconnaît dans le transhumanisme américain un désir de repousser à l’infini la liberté individuelle, tandis que le cosmisme serait avant tout un projet pour l’humanité et collectiviserait les avancées humanistes obtenues grâce à la technologie. D’accord, peut-être… 

Mais enfin, les tweets assassins qu’adresse Elon Musk à Vladimir Poutine apparaissent tout de même un peu plus hypocrites et surjoués après la lecture de Lénine a marché sur la lune. En refermant l’ouvrage de Michel Eltchaninoff, on se prête plutôt à rêvasser en imaginant  Musk et Poutine, âgés de 450 ans, se promenant main dans la main sur le flanc d’un cratère martien en fredonnant des chants de l’Armée Rouge…

Lénine a marché sur la lune (La folle histoire des cosmistes et transhumanistes russes), de Michel Eltchaninoff (Actes Sud)

Salut Causeur!

Pour fêter le centième numéro de Causeur, le comédien Philippe Caubère prend la plume pour rendre hommage à un magazine pourtant bien éloigné de sa famille politique d’origine. Il en profite pour rappeler son amour de la corrida (ce qui ne devrait pas forcément ravir tous nos lecteurs) et qu’il est fier d’être un « enfant de 68 »… Mais après tout, le slogan de Causeur n’est-il pas « Surtout si vous n’êtes pas d’accord » ? Philippe Caubère vous parle de ses années Causeur…


J’avais déjà salué Causeur l’été dernier à l’occasion de sa une « VIVA LA CORRIDA ! ». Cette belle exclamation surplombait la photo, extraordinaire, d’un matador bravant le plus beau et plus furieux des toros de combat se préparant à le charger.

J’avais profité de l’occasion pour redire à quel point je souffrais de voir ma famille politique abandonner peu à peu à la droite – voire son extrême, puisque c’est ainsi que les journalistes de gauche définissent et caractérisent ce journal – tout ce qui me tient le plus à cœur et donne son sens à ma vie : le rôle de l’art, tauromachique ou non, comme rémission de tous nos péchés, la question des mœurs et de la sexualité dans sa seule anarchie, et partant, le monde entier des idées complexes et contradictoires.

Sauf que, pour ce qui est de Causeur, je ne suis pas d’accord : conservateur il l’est, sans aucun doute ; de droite certainement, sans masque ni déguisement ; trop, à mon goût, serait peu dire. Mais d’extrême, non. C’est un mensonge. Que je crois motivé d’abord par la jalousie professionnelle que ces journaux, coincés dans leur dérive réactionnaire, enkystés dans leur éternel et indestructible complexe de supériorité, éprouvent à l’encontre de la réussite indiscutable de celui-ci.

S’il est un mot dans la vie qui m’est plus précieux que tout autre, c’est liberté. Je suis un enfant de 68. Jamais je ne renierai cette révolution, vraie, historique, merveilleuse – n’en déplaise à Causeur – parce que sans mort et tournée vers l’avenir, qui m’a sauvé la vie, enkysté que j’étais moi-même dans l’effroyable complexe d’infériorité auquel l’éducation droitière et puritaine infligée par ma mère me condamnait. Paix à ses cendres, je ne lui en garde pas rancune, sachant bien que l’éducation, quelle qu’elle soit, ne peut être qu’un échec.

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« L’école c’est la mort », écrivait André Suarès, ce premier prix du concours général de 16 ans, ce normalien hors normes, ce philosophe prophétique, cet immense écrivain. De cette éducation catastrophique à tant d’égards, j’ai su faire une comédie joyeuse et enlevée, de trois heures quand même, La Danse du diable, avant une autre, de trente-trois heures celle-ci, Le Roman d’un acteur, suivie d’une autre encore, de dix-huit heures celle-là, L’homme qui danse. Elles ont, les quatre, éclairé ma vie d’homme et de comédien, comme enchanté et réjoui des dizaines, peut-être des centaines de milliers de spectateurs.

Je n’y ai, il est vrai, rapporté et mis en avant que ce que cette éducation eut de généreux, d’intelligent et clairvoyant — je pense à ces disputes qui nous menaient au bord du crime au sujet d’Alexandre Soljenitsyne… Est-ce par fidélité à son esprit si brillant, si peu conformiste, à sa drôlerie comme à son sens de la tragédie, son charme enfin, absolu, que j’éprouverais l’envie de rendre hommage à un journal qui, je trouve, lui ressemble un peu ?

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Après tout, c’est possible. Et pourquoi pas. Mais non, c’est plus que ça. Quelle que soit ma répulsion parfois devant ces unes affichant le visage de madame Le Pen, – moins nombreuses que celles de Libération, mais quand même ! –, je sais que je vais pouvoir y lire les mots uniques, brillants et libres de Frédéric Ferney, Yannis Ezziadi, Peggy Sastre, Alain Finkielkraut, Pascal Bruckner, Morgan Sportès, Basile de Koch, Boualem Sansal, et tant et tant d’autres !

Comme ceux, bien sûr, d’Élisabeth Lévy, pour qui, au-delà de l’admiration qu’elle m’inspire, j’éprouve estime et affection – elle est pour moi la réincarnation de ma pauvre sœur adorée, Isabelle, cette comédienne de génie, qui, elle, me hurlerait dessus si elle pouvait lire cet hommage. Comme elle aurait tort elle aussi ! Bon vent à Causeur, la bise à Élisabeth et rendez-vous au 200e !

Retour du charbon: Dickens et Jules Verne perplexes

C’était écrit, la chronique de Jérôme Leroy


« Depuis janvier, cinq grands projets de centrales électriques au charbon ont été approuvés en Chine », nous apprend Le Figaro tandis que Challenges explique que le chancelier Scholz n’a plus de tabou sur cette question : « Laisser les centrales thermiques à charbon fonctionner plus longtemps que prévu est une option. » Ne parlons pas de la France où la ministre Pompili a concédé : « On a remonté un petit peu le quota de charbon que l’on peut utiliser, parce qu’on a besoin de marges de manœuvre. » Le charbon serait-il de nouveau à la mode ? Voilà qui nous renverrait à la révolution industrielle, quand Émile Verhaeren célébrait cette énergie qui réchauffait au cœur de la froidure : Un soir, en tout à coup de gel, s’ouvre l’hiver / Dans le foyer, fourbi de naphte et de phosphore / Qui brûle : et le charbon pointu se mousse d’or / Et le posthume été dans l’or se réitère.

Le problème, évidemment, c’est que le charbon pollue : « L’écologie d’Emmanuel Macron c’est de faire fonctionner des centrales à charbon. C’est le résultat d’une politique française lamentable en matière de transition énergétique », s’énerve ainsi Yannick Jadot sur Twitter. Le plus étonnant, c’est que cette critique du charbon, attendue de la part des écolos, remonte… au charbon lui-même ! C’est paradoxalement chez le scientiste Jules Verne, dans Les Indes noires, que l’on trouve une critique des impasses où mène la surexploitation des énergies fossiles : « La houille est d’un emploi très pratique et se prête facilement aux divers besoins de l’industrie ! Malheureusement, les hommes ne peuvent la produire à volonté ! Le globe ne se retrouvera jamais dans les conditions voulues pour la refaire ! »

Quant aux ravages sur l’environnement et même le climat, la vision saisissante de Coketown, ville imaginaire et symbolique, dans Les Temps difficiles, le roman de Dickens, préfigure les métropoles chinoises d’aujourd’hui perdues dans le smog : « Coketown apparaissait noyée dans une brume inaccessible aux rayons du soleil. On savait seulement que la ville était là, parce qu’on savait que la tâche maussade qui s’étalait dans le paysage ne pouvait être qu’une ville. Un brouillard de suie et de fumée qui se dirigeait confusément tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, tantôt montait vers la voûte du ciel, tantôt s’avançait sombrement au ras du sol, selon que le vent s’élevait ou s’apaisait ou changeait de direction, un enchevêtrement compact, sans forme, traversé par des nappes d’une lumière oblique qui ne laissait voir que de grosses masses noires. »

Alors Dickens, soutien précoce des Verts ? Il est plus nostalgique de l’Angleterre des cottages qu’autre chose, à vrai dire. Et, si possible, sans éolienne au bout du jardin.

Temps difficiles

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La tour Eiffel rit jaune

L’actuelle rénovation de la Dame de fer a révélé sa couleur d’origine: rouge! Au lieu de restituer cet esprit Belle Époque, polychrome et fantaisiste, les travaux s’achèveront pour les JO de 2024 par un badigeonnage à la peinture jaunâtre. Un mauvais goût à la hauteur de l’événement.


Tous les sept ans environ, on repeint la tour Eiffel pour éviter qu’elle rouille. Cette fois-ci, pour la vingtième campagne, il a été décidé d’en faire davantage. On s’est lancé dans des études, on a fait des sondages, on a décapé les couches de peinture accumulées, jusqu’à faire apparaître par endroits la couche initiale. À l’origine, il y avait une polychromie en cinq tons, allant d’un rouge atténué (parfois qualifié de rouge de Venise) à l’ocre jaune. Le premier étage était couronné d’arcades métalliques richement ornées et peintes en ces divers tons. En 1889, année de son inauguration, la tour Eiffel était bien plus fantaisiste que celle que nous avons aujourd’hui sous les yeux !

La « tour Sauvestre »

Pour l’exposition de 1889, Gustave Eiffel (1832-1923) veut montrer que la France n’est pas diminuée par la défaite de 1870. S’il commande à ses ingénieurs une tour remarquable par sa hauteur, il comprend vite que cet objet purement technique est décevant. Il ne répond pas à l’exigence de synergie des sciences et des arts propre aux expositions universelles. Eiffel confie donc à un architecte de grand talent la mission de transformer cette tour en un objet à la fois technique et artistique. Cet homme, c’est Stephen Sauvestre (1847-1919). Formé à l’École spéciale d’architecture (ESA), créée dans le sillage de Viollet-le-Duc pour échapper au conformisme haussmannien, Sauvestre redessine le profil de la tour et l’enrichit d’une élégante décoration, surtout au premier étage et au sommet. Enfin, il y déploie la polychromie. Bref, la tour, qui aurait dû s’appeler « tour Sauvestre », est une merveille de la Belle Époque.

Femme à l’Exposition universelle de Paris, Luis Jiménez Aranda, 1889 © Pierre Lamalattie – Wikimedia Commons

Couleur muraille

Les critiques ne se font pas attendre. Une réaction classicisante dénonce une tour en métal – matériau peu noble – et surtout sa couleur rouge. Quand vient le moment de la repeindre pour conjurer la rouille, Eiffel choisit des teintes se rapprochant insensiblement de la pierre. En outre, il n’a plus envie de se casser la tête avec la polychromie voulue par son architecte. En 1907, quatrième campagne de ravalement, on en arrive à un insipide badigeon beigeâtre-marronnasse simplement éclairci en partie haute pour éviter que, par effet d’optique, il paraisse plus sombre.

A lire aussi : Champ-de-Mars, tour Eiffel, Trocadéro: Retenez-la ou elle fait un malheur !

À cette époque, on parle aussi de détruire le monument. Cela inquiète le général Ferrié (1868-1932), pionnier des télécommunications. Ce dernier met donc à profit la tour pour développer les radio-transmissions militaires, ce qui sera très utile durant la Grande Guerre. Pour pérenniser l’édifice, il se lance aussi dans une opération de glorification de Gustave Eiffel et commande à Bourdelle, vers 1900, une statue de l’ingénieur qui ne sera inaugurée qu’en 1929 ! Statufié six ans après sa mort au pied de la tour, Eiffel fait oublier Sauvestre, l’auteur véritable. Dans cette affaire, l’erreur a été d’honorer le maître d’ouvrage au détriment de l’architecte.

1937, brutalisation artistique

Cet oubli porte en germe l’outrage le plus grave, intervenu en 1937. C’est l’année de la calamiteuse exposition internationale qui ne se qualifie plus d’universelle. Les organisateurs ont la mauvaise idée de demander aux pays participants de s’exprimer sur la façon dont ils voient l’avenir et conçoivent la modernité. Les pays exposent, tout bonnement, des projets de société.

Le « rouge Venise » d’origine © Pierre Lamalattie – Wikimedia Commons

L’Allemagne nazie édifie un inquiétant pavillon faisant face à celui, non moins menaçant, de l’Union soviétique. Nombre de pays font de même, à plus petite échelle. Il est beaucoup question de héros musclés, de déploiement de force et de technique. La France s’inscrit dans ce mouvement de brutalisation : le palais néo-byzantin du Trocadéro est détruit et la tour Eiffel purgée de tous ses décors. La Dame de fer affiche depuis cette allure de grand pylône, tout en poutrelles, que seuls égayent les éclairages multicolores mis en place depuis 1985.

Le « bon goût » et ses ravages

À l’approche des JO de 2024, la Ville de Paris a prévu un budget pharaonique de 40 millions d’euros, suivis bientôt de 70 autres, pour rénover l’axe Trocadéro-Champ-de-Mars. Mais personne n’a pensé à une chose simple : restaurer la tour Eiffel ! Pourtant, cela éblouirait davantage le monde que les pauvres « végétalisations » voulues par la Mairie.

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Aujourd’hui, il n’est malheureusement question que de repeindre la tour. Le dossier a été confié à un architecte en chef des monuments historiques, Pierre-Antoine Gatier, également membre de l’Académie des beaux-arts. Des sondages et études savantes ont été menés. On apprend que c’est aussi « l’occasion de questionner l’importance de la mise en peinture ». Autrement dit, de se demander quelle couleur retenir. Sont écartées la teinte actuelle (en place depuis 1968) qui a au moins la légitimité de l’existant, ainsi que la couleur d’origine et sa polychromie, voulue par Sauvestre. L’authenticité serait-elle autre chose que la fidélité à l’auteur ? Pour Gatier, il semble que oui, puisqu’il écrit que « le principe de restitution de la couleur d’origine ou de conservation des dernières mises en teinte a été abandonné au profit d’une vision globale prenant en compte toute l’histoire du monument ». Que veut-il dire ? Parmi les teintes successives, il en retient arbitrairement une : celle de la quatrième campagne (1907), une sorte de bouillie beigeâtre un peu plus jaune que la teinte actuelle. Pourquoi choisir la quatrième couleur plutôt que la troisième, la deuxième ou encore une autre ? Le « bon goût » a ses raisons que la raison ignore. Contactée à de multiples reprises, l’agence concernée n’a pas souhaité nous répondre.

La tour Eiffel, qui n’est même pas classée monument historique (elle est seulement inscrite à l’inventaire supplémentaire), a été victime des outrages, des incompréhensions et du « bon goût » dont pâtissent encore aujourd’hui les témoignages de la Belle Époque. On dispose pourtant de plans extrêmement précis qui permettraient de recréer les décors perdus et leurs couleurs. Qu’il serait enthousiasmant que ce monument retrouve sa splendeur d’origine !

Frères d’armes

Malgré un scénario de polar tiré par les cheveux, il faut voir le beau « Sentinelle sud » de Mathieu Gérault, qui raconte la vie d’après des soldats engagés dans les opérations extérieures.


Revoilà Lafayette, Christian de son prénom. Un jeune vétéran mal remis du conflit afghan (le pauvre garçon reste incontinent) où lui et ses camarades ont été pris dans une embuscade – on n’en saura pas davantage. Pupille de la nation adopté puis élevé par un « grand-père » paysan, ce beau gosse au parcours chaotique s’était trouvé dans l’armée française une nouvelle famille et, sous l’emprise d’un commandant qui « n’abandonne jamais ses enfants » (sous les traits burinés du comédien mythique Denis Lavant), il se soumet de bonne grâce à l’autorité d’un père de substitution…

Pas du tout adapté à la vie civile, toujours en proie à une souffrance psychique incontrôlable, notre Lafayette reste fidèle à ses frères d’armes rescapés : un kabyle français durablement écartelé entre les deux rives de la Méditerranée (Sofian Khammes, qui joue fort bien du second degré et de la parodie), et Henri, un petit gars souffreteux que ses séquelles mentales ont conduit à l’hôpital psychiatrique, sous la garde d’une soignante « ergothérapeute » – c’est comme ça qu’on dit – (dans le rôle, India Hair, qu’on a pu voir tout récemment dans « En même temps », la dernière bouffonnerie du duo Kevern &  Delépine), enceinte ici d’un fouteur anonyme, et avec qui Christian s’essaiera à une liaison sans lendemain…

Sur cet imbroglio social se greffe une improbable dimension policière: soupçonnant un trafic d’opium sous le couvert des interventions de la troupe chez les autochtones, la « grande muette » se livre à enquête interne visant à déterminer les causes exactes de ce carnage suspect. Menacés par une bande de malfrats gitans privés de la cargaison attendue, notre héros, son pote et un comparse, pied nickelés peu aguerris en matière de cambriolage, tentent, pour rembourser la dette, une attaque de bijouterie qui n’a pas le succès escompté… Lafayette en réchappe in extremis, et parvient à se mettre à l’ombre. On ne déflorera pas la teneur de l’épilogue. Disons seulement qu’il lui fera renouer, dans un même mouvement, avec l’enfance et avec la mémoire du défunt grand-père…

Au-delà de l’invraisemblance absolue du scénario (car enfin, dans tout ça, que fait la police !), ce premier film étrange, composite et nerveux diffuse une poétique de l’amitié virile qui n’est pas sans aller droit au cœur. Mais surtout, à son épicentre, plus de dix ans après avoir croisé, dans « J’ai tué ma mère » et « Les amours imaginaires », l’immature cinéaste-acteur tellement tête-à-calques à force de narcissisme, son compatriote Xavier Dolan, le comédien franco-québécois Niels Schneider y campe avec un talent sans pareil cette « sentinelle », vigie de la haute camaraderie, à la fois brutale, instinctive et vulnérable: avatar de ce que fut dans son jeune âge un Pierre Schoendoerffer, pourvu comme lui de cette même gueule d’adolescent tardif mâtiné de mauvais ange précocement abîmé par la vie. Ainsi une intrigue mal couturée parvient-elle à tisser, sans afféterie, un beau drame humain servi par des acteurs impeccables.        

 « Sentinelle sud ». Film de Mathieu Géraud Avec Niels Schneider, Sofiane Khammes, India Hair, Denis Lavant, Thomas Daloz, David Ayala.  France, couleur. Durée : 1h38.  En salles le 27 avril.

Gad Saad: «Le point commun de tous les virus de l’esprit est le rejet de la vérité pour défendre une idéologie»

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Gad Saad, professeur de sciences à l’université Concordia de Montréal, est un adversaire résolu du « wokisme » et de la « cancel culture ». Son livre, The Parasitic Mind, publié en anglais en 2020, vient de paraître en français aux éditions FYP. Aujourd’hui, Causeur est fier d’en publier les bonnes feuilles…


Juif libanais contraint de fuir son pays à l’époque de la guerre civile, sachant mieux que quiconque ce que c’est que d’être victime de préjugés et de persécutions, il rejette la victimologie actuelle qui nous réduit tous au statut d’oppresseur ou d’opprimé. Son attaque contre l’obscurantisme progressiste allie de solides connaissances scientifiques à un humour désopilant. Extraits…


« Lorsque nous pensons à une pandémie, l’image qui nous vient souvent à l’esprit est la peste noire, la grippe espagnole, le sida ou la Covid-19, des maladies infectieuses mortelles qui se propagent rapidement à travers le monde et causent des souffrances humaines inimaginables. L’Occident souffre actuellement d’un autre genre de pandémie, une maladie collective qui détruit la capacité́ des individus à penser rationnellement. Contrairement aux autres épidémies, où la responsabilité́ revient aux agents pathogènes biologiques, le coupable à l’œuvre aujourd’hui est constitué́ d’un ensemble de fausses théories, nées principalement sur les campus universitaires, et qui ébranlent les fondements même de la raison, de la liberté́ et de la dignité́ individuelle. Ce livre identifie ces éléments pathogènes, traite de leur propagation dans tous les secteurs, comme la politique, les affaires, ainsi que notre culture, et propose des moyens de nous immuniser contre leurs effets dévastateurs.

(…)

Ces concepts pathogènes détruisent notre compréhension de la réalité, au mépris de tout bon sens, aboutissant à des affirmations telles que : l’art invisible est une forme d’art, toutes les différences entre les sexes sont dues à une construction sociale, ou encore certaines femmes auraient des pénis de dix centimètres.

A lire aussi : Gad Saad: porter Darwin sur les épaules

(…)

Lorsqu’on leur demande quel est l’animal qu’ils craignent le plus, la grande majorité d’entre nous mentionne généralement les grands prédateurs (le grand requin blanc, le crocodile, le lion, l’ours) ou peut-être les scorpions, les araignées ou les serpents — les humains ont développé une prédisposition à de telles phobies. Or, l’animal qui a tué le plus grand nombre d’êtres humains au cours de l’histoire est absent de cette liste : il s’agit du moustique. Il se trouve que j’ai une profonde phobie des moustiques. Je ne compte pas le nombre de nuits où j’ai tenu ma femme éveillée dans une chambre d’hôtel (généralement lors de nos vacances aux Caraïbes) pour chasser un moustique insaisissable. Je dis souvent à mon épouse qu’il s’agit d’une phobie plutôt «sensée». Il est en effet plus logique de craindre le moustique que d’être obsédé par l’attaque d’un grand requin blanc. Les moustiques tuent en transmettant à leurs victimes des agents pathogènes mortels, dont la fièvre jaune (virus) et le paludisme (parasite). Au cours de son évolution, l’homme a été exposé à des menaces existentielles telles que les agents pathogènes comme la tuberculose (bactérie), la lèpre (bactérie), le choléra (bactérie), la peste bubonique (bactérie), la polio (virus), la grippe (virus), la variole (virus), le VIH (virus) et Ebola (virus). La bonne nouvelle, c’est que nous avons trouvé des moyens d’atténuer, voire d’éradiquer, bon nombre de ces dangers grâce à une meilleure hygiène, l’assainissement des eaux, la vaccination, ainsi que des solutions plus simples comme les moustiquaires.

L’objectif central de ce livre est d’explorer d’autres agents pathogènes qui sont potentiellement aussi dangereux pour la condition humaine : les idées pathogènes qui parasitent l’esprit humain. Il s’agit de structures mentales, de systèmes de croyance, de postures et d’idéologies qui perturbent la capacité d’une personne à réfléchir correctement. Lorsque ces virus de l’esprit s’emparent des circuits neuronaux d’une personne, celle-ci perd sa capacité à raisonner et à faire appel à la logique, la raison et la science pour explorer le monde. Elle sombre alors dans un profond abîme irrationnel, caractérisé par un rejet catégorique de la réalité, du bon sens et de la vérité. Le règne animal regorge d’exemples de pathogènes qui, une fois qu’ils ont infecté le cerveau d’un organisme, produisent des résultats plutôt morbides, comme la stérilité de l’hôte (castration parasitaire), voire sa mort réelle (l’hôte se suicide).

A lire aussi : Raison d’être des universités occidentales à l’heure du wokisme

(…)

À l’instar des parasites du cerveau qui poursuivent des objectifs de reproduction en tirant profit de leurs hôtes, les virus parasites de l’esprit humain fonctionnement de la même manière, en trouvant des moyens astucieux de se répandre dans une population donnée (par exemple, en incitant les étudiants à s’inscrire dans des départements d’études de genre), dans le but de rendre l’esprit imperméable à la pensée critique. Parmi les virus de l’esprit humain figurent le postmodernisme, le féminisme radical et le constructivisme social, qui prospèrent tous dans un seul écosystème infecté : l’université. Voici un schéma plus complet de ces parasites qui mettent en péril l’engagement occidental en faveur de la liberté, de la raison et de la démocratie et entraînent la mort de l’Occident à petit feu :

Bien que chaque virus de l’esprit constitue une souche différente d’aliénation mentale, ils sont tous liés par le rejet total de la réalité et du sens commun (le postmodernisme rejette l’existence de vérités objectives ; le féminisme radical s’étouffe à la simple idée qu’il existe des différences biologiques entre les femmes et les hommes ; et le constructivisme social postule que l’esprit humain commence comme une feuille vierge dépourvue de caractères biologiques). J’ai nommé́ cette catégorie de virus de l’esprit «syndrome parasitaire de l’autruche» (SPA), à savoir diverses formes de pensée désordonnée qui conduisent les personnes atteintes à rejeter des vérités et des réalités aussi évidentes que la force de gravité. Tous les cancers partagent le même mécanisme de prolifération de cellules incontrôlée dans l’organisme ; de manière analogue, le point commun de tous les virus de l’esprit est le rejet de la vérité pour défendre une idéologie. La tribu idéologique à laquelle on appartient varie selon les virus de l’esprit, mais le but est toujours de défendre son dogme, y compris en bannissant la vérité et la science. Mais tout n’est pas perdu pour autant. Le syndrome parasitaire de l’autruche n’est pas forcément une maladie mortelle pour l’esprit humain. Rappelons que de nombreux agents pathogènes biologiques sont vaincus par des stratégies d’intervention ciblées (comme le vaccin contre la polio). Il en va de même pour les personnes atteintes du SPA et d’autres virus de l’esprit. L’inoculation prend la forme d’un vaccin cognitif en deux étapes :

1) fournir aux personnes atteintes du SPA des informations exactes ;

2) s’assurer que les personnes atteintes du SPA apprennent à traiter l’information selon les principes probants de la science et de la logique.

Si nous ne gagnons pas la bataille des idées, les ennemis de la raison, ainsi que les virus de l’esprit qu’ils promulguent, conduiront nos sociétés libres à une autodestruction insensée ».

A lire: Les Nouveaux virus de la pensée : Wokisme, cancel culture, racialisme… et autres idéologies qui tuent le bon sens (préfacé par Mathieu Bock-Côté), FYP Editions, avril 2022

La grande déraison: Race, genre, identité

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Sur France Inter, Emmanuel Macron s’assure du vote bobo

Pour le dernier jour de la campagne électorale, le président sortant s’était invité sur la radio publique. Les journalistes de la station se sont montrés très polis.


La presse dans sa presque entièreté, des présidents d’université, des préfets, des étudiants et des professeurs, des comités, des syndicats, des associations, des artistes, des sportifs, etc. appellent depuis quinze jours à « faire barrage à l’extrême-droite ». France Inter, qui participe tel un castor stakhanoviste à la construction de ce barrage depuis le début de la campagne, ne pouvait pas, à deux jours des élections, ne pas donner un dernier coup de pouce à son candidat naturel, Emmanuel Macron.

Lors de cette matinale du 22 avril, dernier jour de la campagne officielle, la radio la plus écoutée de France n’a pas hésité à mettre les petits plats dans les grands.

Mise en bouche

À 7h20, la présidente de la Fondation des femmes, Anne-Cécile Mailfert, commence les hostilités. Marine Le Pen n’est pas féministe. Soit, elle a dit qu’elle ne reviendrait ni sur le remboursement de l’IVG ni sur le mariage pour tous, mais cela relève d’une « stratégie de banalisation » qui dissimule mal « quelques constances (sic) ». En effet, dit Mme Mailfert, en plus de vouloir interdire le voile islamique, Marine Le Pen a des « propositions anti-immigrés » qui « taisent le fait que la majorité de ceux qui franchissent les frontières de la France sont des femmes qui, bien souvent, fuient des violences. » Mme Mailfert dit une bêtise: la très grande majorité de ceux qui franchissent nos frontières sont… des hommes, plutôt jeunes – dont certains, malheureusement, se livrent à des agressions sexuelles répétées, peu punies, qui devraient l’inquiéter au moins autant que le port du voile des petites filles de plus en plus fréquent dans certains quartiers de l’hexagone. La semaine dernière, la présidente de la Fondation des femmes déclarait déjà dans une chronique précédente qu’elle allait voter Macron.

A lire aussi, Gilles-William Goldnadel: «Le scandale France Inter devrait être un thème majeur de la campagne»

Entrées

À 7h45, Dominique Seux et Thomas Piketty se livrent à un joli numéro de duettistes. Tous les deux, pour des raisons contradictoires, sont d’accord pour dire que l’élection de Marine Le Pen mettrait en péril l’Europe, c’est-à-dire, dans leur esprit, l’Union Européenne. Dominique Seux ne cesse depuis quinze jours de parler du Frexit que Marine Le Pen cacherait dans sa manche. Le danger est si grand, dit-il, que Le Monde a fait paraître l’appel alarmiste du chancelier allemand et des premiers ministres espagnols et portugais. Ces derniers imploreraient « les électeurs de gauche de ne pas faire d’erreurs ». Dominique Seux traduit pour les mal-comprenants : si la droite nationale passe à cause des électeurs mélenchonistes qui se seront abstenus, l’Europe est en danger de mort.

Plat de résistance

8h20. Léa Salamé et Nicolas Demorand reçoivent, dans leur « matinale spéciale présidentielles » de plus d’une heure, Emmanuel Macron. Notons que la matinale spéciale de Marine Le Pen a eu lieu le… 12 avril – autant dire une éternité, dans le temps médiatique – et que celle du président-candidat a donc lieu, comme par hasard, très exactement deux jours avant les élections et deux jours après le débat qui l’a opposé à son adversaire, ce qui lui laisse toute latitude pour revenir sur ses propos, les répéter, les affiner, et tenter de souligner à nouveau les supposées failles du programme de Marine Le Pen.

L’entretien commence par une affabulation. Marine Le Pen, dit M. Macron en évoquant le débat, ne fait aucune distinction entre islam, islamisme et terrorisme. Léa Salamé a l’honnêteté de lui rétorquer que la candidate du RN n’a jamais pensé ou dit ça. Peu importe pour Emmanuel Macron : sa position sur le voile laisse accroire que si elle ne l’a pas dit, elle le pense. C’est d’ailleurs pour lui un des « fondamentaux » pour définir l’extrême-droite, auquel il faut ajouter le questionnement sur notre Constitution (qui devient dans sa bouche le « non-respect de notre Constitution »), l’interrogation inquiète sur la souveraineté française confrontée aux diktats de l’UE (qui devient dans sa bouche « vouloir sortir d’une Europe qui protège les individus »), etc. « Les fondamentaux de l’extrême-droite sont là », dit le candidat. Aucun journaliste ne relève la nullité de cette affirmation – si ces assertions sont les fondamentaux de l’extrême-droite, tous les partis ou mouvements politiques français ont à un moment ou à un autre de leur histoire été d’extrême-droite. Est donc d’extrême-droite, pour le candidat Macron, tout mouvement ou personne politique qui s’interrogent sur le régime présidentiel, sur les instances institutionnelles, sur l’organisation des lois dans le cadre de plus en plus contraint de l’UE, sur l’indépendance de la France, et même sur une idéologie religieuse qui impose dans certaines villes des changements radicaux dans les rapports entre les hommes et les femmes. Il faudra s’en souvenir.

A lire aussi, Aurélien Marq: Voile: l’effrayant aveu d’Emmanuel Macron

Durant cette matinale, l’épineuse question de l’insécurité a été posée, et les échanges se sont en particulier concentrés sur l’inquiétante hausse des agressions aux personnes. M. Macron répond de la même hallucinante façon que lors du débat. Il a bien réfléchi : sa priorité pour diminuer cette insécurité c’est de s’occuper des… “féminicides”. Quid des 1800 agressions par jour en France, dont 100 à 200 attaques à l’arme blanche ? Quid des policiers agressés et blessés lors d’interpellations dans les « quartiers sensibles » ? Quid des commissariats assiégés, visés par des tirs de mortier ? Quid des pompiers et des ambulanciers attirés dans des guets-apens, caillassés, insultés ? Quid de Sarah Halimi, Mireille Knoll, Jeremy Cohen, tués parce que juifs ?

Quand c’est flou il y a un loup !

Comme lors du débat télévisé, pas un seul mot sur cette insécurité réelle, quotidienne, en continuelle augmentation. L’évocation du rapport entre l’immigration clandestine et l’insécurité est sagement évitée.

Il est pourtant impossible que le président de la République ne soit pas au courant de tout cela. C’est donc délibérément qu’il ne répond pas à la question posée, soit parce qu’il n’en a rien à faire, soit parce qu’il a compris que cette insécurité a pris une telle ampleur que les prochaines mesures qui pourraient (devraient ?) être prises seront d’une toute autre nature que de simples interpellations policières. Dans tous les cas, il ment, au moins par omission, aux Français.

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Notons enfin que cet entretien entre le candidat Macron et les journalistes france intériens a été pour le moins… courtois. Marine Le Pen n’avait pas eu cette chance. Elle avait été sans cesse interrompue, en particulier par Thomas Legrand et Dominique Seux qui, désireux de sortir enfin des canines élimées par cinq ans de macronisme, ne l’avaient laissée finir aucune phrase. Avec M. Macron, l’exercice s’est avéré plus difficile. D’abord, on sentait bien que les journalistes n’avaient pas l’intention d’interrompre le candidat. Ensuite, ce dernier a appris à dire la même chose creuse de cent façons différentes, avec cet air à la fois faussement inspiré et véritablement arrogant que semblent redouter ses interlocuteurs, et sur un ton qui ne laisse aucun doute sur le fond de sa pensée que je traduis ici : « C’est moi que je sais, c’est moi que je suis le meilleur, c’est moi que je vais te montrer comment hypnotiser l’auditoire en ne disant fondamentalement rien, en omettant l’essentiel, en promettant la même chose qu’il y a cinq ans, en faisant de tous les thèmes (handicap, éducation, climat, jeunesse, violences conjugales, agriculture) « le cœur de mon programme », c’est-à-dire en me fichant bien des Français qui vont vraisemblablement m’élire à nouveau et qui n’ont pas compris que mon dernier mandat va être la consécration de mon véritable projet : faire de la France une sous-région européenne, une vague et pauvre province aux marges du monde global rendue impuissante par l’UE et surtout par l’Allemagne, dépendante des États-Unis, ouverte à toutes les migrations, promise à toutes les exactions économiques et civilisationnelles. »

Qu’est-ce que ce fonds souverain français sur lequel repose le programme économique de Marine Le Pen?

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La candidate du Rassemblement national parie sur un ambitieux fonds souverain français, dont les médias ont très peu parlé.


Les dix plaies d’Égypte

Même nos prix Nobel d’économie s’y sont collés. Pour Jean Tirole et Esther Duflo, le programme économique de Marine Le Pen est assimilé aux dix plaies d’Égypte.

Il est vrai que les médias, le patronat, les syndicats, les économistes mainstream et tout ce que la sphère parisienne des leaders d’opinion de tous poils comporte en donneurs de leçon, se sont ligués entre les deux tours de l’élection présidentielle 2022 pour couvrir de cendres le programme économique et social de Marine Le Pen. Probablement un peu poussés par les grands propriétaires de journaux.

Il est vrai aussi que la très professionnelle éleveuse de chats a privilégié la présentation de mesures choc et ponctuelles tout au long de sa campagne, centrées sur le pouvoir d’achat des Français (le pouvoir des chats…): suppression de la contribution audiovisuelle, baisse des péages autoroutiers de 15% et exonération d’impôt sur le revenu des jeunes de moins de trente ans dès juin 2021, baisse de la TVA de 20% à 5,5% sur les produits énergétiques en septembre 2021, passage à 0% de la TVA sur 100 produits de première nécessité en mars 2022. Bien loin de la « Big picture », chère à McKinsey et autres Rothschild & Co.

Une conférence dite « Chiffrage », présentée en grandes pompes en mars 2022 devant la fine fleur journalistique, a parachevé le travail : enfin, du sérieux budgétaire, gage avancé d’une crédibilité gagnée de haute lutte depuis l’article fondateur paru dans L’Opinion en février 2021 : « une dette, cela se rembourse ». En face de 68,5 milliards d’euros de dépenses budgétaires nouvelles, des baisses de TVA tous azimuts au renforcement du budget de la Défense, en passant par le rétablissement de la demi-part fiscale pour les veuves, ne trouve-t-on pas, à la décimale près, 68,5 milliards d’euros d’économies et de recettes fiscales nouvelles ?

Au premier rang desquelles l’impôt sur la fortune financière (IFF) remplace l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) et rapporte 2 milliards d’euros par an. Tout un symbole. On taxe le vilain spéculateur, celui qui achète cher de l’art contemporain surcoté, pour le vendre encore plus cher quatre ans après, avant que les cours ne s’effondrent. Le président des riches n’a qu’à bien se tenir. Désormais, l’enracinement et la résidence principale, pardon unique (vous avez le choix entre votre résidence principale ou votre résidence secondaire pour sortir de l’assiette fiscale votre lieu de villégiature préféré…), sont favorisés.

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Ingrats, les divers think tanks et autres instituts d’études économiques, tels l’Institut Montaigne ou l’IFRAP d’Agnès Verdier-Molinié, étrillent le chiffrage de l’équipe de campagne de Marine Le Pen. Un grand classique pour Le Monde : des dépenses sous-évaluées et des recettes sur-évaluées. Les experts soulignent notamment l’irréalisme des 15 milliards d’euros récupérés sur la fraude fiscale et sociale ainsi que des 16 milliards d’euros d’économies sur les budgets sociaux avec l’instauration de la priorité nationale. Au lieu d’une compensation à l’euro l’euro, le déficit budgétaire annuel s’alourdirait d’une centaine de milliards d’euros, une paille. Petite consolation : le programme d’Emmanuel Macron est lui aussi considéré comme non financé, mais est-ce un problème dans cet univers où le « quoi qu’il en coûte » est devenu une marque de modernité et de courage politique devant la tyrannie des grands équilibres ?

La croissance, clé du redressement français

Les commentateurs autorisés sont en fait passés totalement à côté du cœur du programme économique et social de Marine Le Pen. Ceux qui l’ont compris, et ils sont peu nombreux – quelques éminents membres du conseil d’analyse économique (CAE), quelques grands sachants de la sphère économique et financière institutionnelle – se sont bien gardés de s’exprimer publiquement. La candidate a eu l’occasion de s’exprimer mezzo voce sur sa trajectoire de finances publiques devant divers cercles patronaux (ETHIC, Medef et CPME notamment), sans qu’une grande conférence de presse ne l’ait sanctifiée. Un « bug » purement technique dans une campagne présidentielle menée avec brio et sans faute jusqu’au premier tour. Mais qui s’intéresse en France aux sujets de fond, comme une trajectoire de finances publiques, ennuyeux par essence et peu vendeurs médiatiquement ? On ne tombe pas amoureux d’un taux de croissance, comme on le disait déjà en mai 1968.

Or, c’est précisément la croissance qui est au cœur du programme de Marine le Pen. La croissance naturelle française – pour faire simple, si l’on ne fait rien de plus que ce que l’économie délivre par elle-même – est de l’ordre de 1,2 à 1,4% par an. La croissance est ainsi  portée à 2,5 % par an tout au long du quinquennat 2022/2027. Rien de faramineux : malgré deux chocs pétroliers, la croissance des années 70 a dépassé 3% par an.

Le fonds souverain français

Par quelle alchimie ? Le fonds souverain français (FSF).

Derrière cet acronyme très bleu, blanc, rouge, un classique fonds privé, placé sous l’égide de la Caisse des dépôts, elle-même sous supervision du parlement depuis 1816. Donc, à l’abri des tentations de l’exécutif et autres institutions locales ou nationales. Avec des équipes de sélection et d’investissement professionnelles, choisissant des projets dans des domaines aussi variés que la rénovation thermique des bâtiments industriels et des logements, la réhabilitation des voies ferroviaires nationales et secondaires pour faire passer le fret ferroviaire de 8 à 15% du fret français en six ans, le développement d’une filière du papier minéral, plus propre, moins énergétique et plus compétitive ou le comblement de l’écart de fonds propres des entreprises françaises par rapport aux entreprises allemandes (150 milliards d’euros en sept ans). Avec une rentabilité économique raisonnable, supérieure à 4%, très loin des critères usuels et délétères du monde de la finance de plus de 10%, soulignés par l’éminent Patrick Artus.

Le FSF est appelé à atteindre 500 milliards d’euros en régime de croisière, avec une première tranche de 100 milliards d’euros émise à l’automne 2022. Émission s’adressant à l‘épargne privée des Français et qui devrait être sur-souscrite compte tenu des caractéristiques du fonds (2 à 4% de rendement annuel en fonction de la durée de détention, garantie de capital) et de la surépargne disponible liée au confinement, estimée par la Banque de France à 200 milliards d’euros.

A lire aussi, Jean-Luc Gréau et Philippe Murer: Économie: les fausses notes du Mozart de la finance

Et les projets ne manquent pas ! Yannick Jadot a rêvé de trente milliards d’euros d’investissement par an dans la transformation environnementale. Marine concrétise le rêve de Yannick. Mais personne n’en parle.

Un choc keynésien sur fonds privés

Le FSF, c’est ainsi une impulsion macroéconomique non pas sur finances publiques mais sur épargne privée. Le célèbre multiplicateur keynésien de nos livres de classe, mais sur fonds privés. Donc, hors dette au sens de Maastricht, caractéristique bien utile de nos jours. Rien de nouveau sous le soleil : les chemins de fer, les grands magasins et l’industrie se sont développés de cette façon en France au XIXème siècle.

Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre qu’une impulsion annuelle de 3% du PIB en régime de croisière permet de faire passer la croissance française de 1,2% à 2,5% sans grande difficulté. Ce qui incidemment permet de tenir une trajectoire de finances publiques vertueuse sur la durée du quinquennat, tout en préservant des services publics de qualité et en assurant le financement des retraites : prélèvements obligatoires en dessous de 40% de la richesse nationale à l‘horizon 2030, dépenses publiques en dessous de 50% du PIB en 2027, déficit budgétaire en dessous de 3% du PIB dès 2026, balance des paiements à l’équilibre en fin de quinquennat, dette stabilisée à 112,9% jusqu’en 2027 puis baisse tendancielle à partir de 2028.

Deux chiffres résument en définitive le match Emmanuel/Marine: 30 milliards d’euros pour France 2030, 500 milliards d’euros pour le FSF. Il n’y a pas photo. Gageons que si, contre toute logique économique, Marine ne devait pas passer la barre, Emmanuel étant reconduit, il mettrait en place le FSF de Marine !

Jacques Perrin: une dette particulière

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Voir à vingt ans « Le Désert des Tartares » a créé chez Jérôme Leroy une révélation à la fois politique et esthétique.


Au-delà de la poésie mystérieuse et contemplative du Désert des Tartares de Dino Buzzati, créée pour l’essentiel par le caractère insituable dans l’espace et le temps de ce roman, comme Les Falaises de Marbre de Jungër ou Le Rivage des Syrtes de Gracq, j’ai toujours vu dans l’histoire du jeune lieutenant Drogo, nommé au fort Bastiani pour sa première affectation, une métaphore de l’engagement politique, quel qu’il soit, ou tout au moins de l’espérance ambigüe qui va avec: vouloir que quelque chose se passe enfin, qui détruise, restaure ou bouleverse l’ordre ancien, quitte à nous emporter nous-mêmes ; attendre désespérément que ça arrive, s’apercevoir que notre action militante ne sera que de peu d’effets. Espérer quand même, jusqu’à la fin.

Identification parfaite

Malgré la méfiance que j’entretiens avec les adaptations de chefs-d’œuvre littéraires au cinéma, j’ai aimé l’adaptation du Désert des Tartares de Valerio Zurlini qui date de 1976 mais que je n’ai vue qu’en 1984, à l’époque où je commençais à fricoter, du côté de Rouen, avec les Jeunesses Communistes et surtout avec l’UNEF-SE.

J’ai aimé cette adaptation de Zurlini, cinéaste trop méconnu, auteur pourtant d’un magnifique « Eté violent » avec Trintignant, essentiellement pour l’interprétation de Jacques Perrin dans le rôle de Drogo. 

J’ai ressenti une identification parfaite, inconditionnelle, presque amoureuse. J’étais ce jeune lieutenant qui préférait une fin effroyable à un effroi sans fin, mais qui ne connaitrait que ça, pourtant : une vie qui se prolonge, sur le plan politique, dans une catastrophe au ralenti. J’ai appris par la suite à quel point ce film avait tenu à cœur à Jacques Perrin, à quel point pendant dix ans, il avait pris tous les risques en tant que producteur pour trouver les scénaristes et le metteur en scène qui accepterait de se coltiner avec ce roman anti-cinématographique au possible puisque fondé sur une immobilité presque minérale.

Virilité mélancolique

Certains acteurs, certaines actrices nous font ainsi parfois comprendre des choses essentielles sur nous-mêmes, comme certains écrivains ou certains poètes. En ce sens, ils méritent bien l’appellation d’artistes que parfois on leur dénie.

C’est pour cela que je tiens à exprimer ma dette à Jacques Perrin qui vient de mourir, et pas seulement pour son élégance d’éternel jeune homme aux cheveux blancs, sa virilité mélancolique alors que les Tartares, et leur révolution/révélation avancent à l’horizon avec une lenteur exaspérante à l’échelle d’une vie humaine. Qu’on n’aura pas le temps, ou à peine celui d’entrevoir dans les lointains, les éclats dorés des cuirasses de l’espérance révolutionnaire.

Le Désert des Tartares

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Salaire de Carlos Tavares: le bal des antilibéraux et des faux-culs

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Les salariés de Peugeot ont la chance unique d’avoir un patron génial qui obtient des bénéfices impressionnants et une rémunération imposante. Il doit donc être dénoncé, critiqué, vilipendé…


C’est vraiment mal tombé pour Carlos Tavares : on apprend pendant les élections présidentielles – un hasard du calendrier – que son salaire global atteint des records. Or, sur nos douze candidats du premier tour, pas un seul n’a pris la défense de l’accusé. Il est vrai que la moitié d’entre eux sont marxistes et trois sont d’extrême gauche. À droite et à l’extrême droite, idem. Et à l’extrême centre occupé par le candidat président, n’en parlons même pas: lui veut carrément plafonner les salaires des PDG. Tous ces braves gens, politiciens professionnels, sont unanimes : la rémunération du patron de Stellantis, maison mère de Peugeot-Citroën, qui atteint 19 millions d’euros pour l’exercice 2021, est jugée « indécente », alors même qu’il vient de réaliser une année historique avec des bénéfices somptueux, jamais vus dans l’industrie automobile en France : 13,4 milliards d’euros.

Emmanuel Macron s’est déclaré « choqué » par la rémunération « astronomique » de Carlos Tavares. « Tous ces sujets nous indignent », a-t-il même ajouté au cours d’une interview à France Info. Dans le bal des hypocrites, des démagogues, des anticapitalistes et des faux-culs, le président n’est jamais très loin, lui qui s’est battu pendant longtemps quand il était ministre de l’Économie de François Hollande en 2016 contre les salaires qu’il estimait trop élevés de l’autre Carlos, Carlos Ghosn, alors à la tête du groupe Renault-Nissan. Nous y reviendrons plus loin.

D’abord les chiffres, pour les connaisseurs, s’agissant de la première année d’existence de Stellantis, groupe mondial né de la fusion entre les entités PSA (Peugeot-Citroën-Opel) et FCA (Fiat-Chrysler) dont le sieur Tavares est directeur général. Au total, quinze marques, françaises, italiennes, britannique, allemande et américaines. Un chiffre d’affaires de 152 milliards d’euros en 2021. Une rentabilité opérationnelle ajustée de 11,8% et un résultat net de 13,4 milliards d’euros après impôts. Un véritable feu d’artifice économique !

Grâce aux « vaches à lait » américaines

Des précisions sur cette rémunération globale de 19 millions d’euros. Elle se divise en plusieurs morceaux : un salaire fixe de 2 millions pour l’année 2021, auquel s’ajoute une part variable qui a atteint 7,5 millions, indexée sur les résultats de l’année, très brillants, presque le maximum possible. Plus 2,3 millions de contribution à sa « retraite chapeau » ainsi qu’une prime de 1,7 million liée à la réalisation de la fusion avec les Italiens et les Américains. Et enfin, 5,5 millions au titre de la première année d’un plan de performances très exigeant, sur trois ans. 2 + 7,5 + 2,3 + 1,7 + 5,5 = 19 millions. Le compte est bon.

Comme nous sommes en France, la question est de savoir combien d’impôts devra payer l’heureux bénéficiaire de cette véritable fortune. Impossible de savoir ! D’abord, Carlos Tavares n’est pas Français, il est Portugais et il tient à son drapeau. Deuxio, le siège social mondial de Stellantis n’est ni en France, ni en Italie, ni aux Etats-Unis, mais aux Pays-Bas. Tertio, le plus gros résultat du groupe ne vient pas de France ou d’Italie mais des États-Unis où se trouve une filiale du groupe Fiat dont les « vaches à lait » s’appellent Jeep et Ram, qui dégagent des marges très importantes, plus de 16% en 2021. On a beaucoup parlé en Europe pendant cette année 2021 – on en parle encore aujourd’hui – de la pénurie de semi-conducteurs, ces puces indispensables à la bonne marche d’un véhicule. Le génie de Tavares a également consisté, tout en étant obligé de réduire ses productions de 20% par rapport à ses prévisions, à affecter ses puces disponibles aux véhicules les plus rentables, comme les Jeep Grand Cherokee ou Grand Wagoneer aux marges plantureuses.

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C’est ainsi que le gros des bénéfices provient des États-Unis, un pays où les grands patrons sont magnifiquement payés quand ils font gagner beaucoup d’argent à leurs actionnaires. Le PDG de Ford, Jim Farley, a reçu 21 millions d’euros pour 2021 et la patronne de General Motors, Mary Barra, en était à 21,8 millions pour 2020. Carlos Tavares qui a non seulement réussi une fusion qui semblait très aléatoire avec les Italiens de Fiat et les Américains de Jeep, et qui a géré cet ensemble hétéroclite de main de maître dans des conditions aggravées par les deux crises de la Covid et des semi-conducteurs, s’est donc révélé être un géant dans l’automobile mondiale. Il a également prouvé qu’il était un super manager en délivrant des primes d’intéressement importantes à tous les salariés du groupe, à hauteur de 1,9 milliard d’euros, ce qui est très généreux. Les salariés français, qui avaient déjà reçu 3 000 euros de surprime en 2020, toucheront cette fois une participation moyenne de 4 400 euros et bénéficieront en plus d’une enveloppe globale d’augmentation de 3,2%.

Une opération digne d’un corsaire des Caraïbes

Revenons à notre petit Hexagone rempli de marxistes, de démagogues et d’éternels frustrés. Il faut reconnaître qu’ils pourraient avoir raison sur un point: une majorité riquiqui, mais une majorité quand même d’actionnaires ont voté contre le rapport sur la politique salariale de la direction du groupe, à 52% contre 48%, s’opposant ainsi aux millions de Carlos Tavares. Sauf que 1 : cet avis des actionnaires n’est que consultatif selon le droit des Pays-Bas ; 2 : la politique de Stellantis a été adoptée à près de 90% lors de l’assemblée générale de 2021 ; et 3 : c’est une banque d’État française, la Bpifrance détenant 6% du capital de Stellantis, qui a fait basculer le vote côté négatif.

Ce ne serait pas la première fois que l’État français jouerait ainsi contre des PDG « trop payés » dans l’industrie automobile. Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie de François Hollande, était même allé très loin en 2016 pour contrer la politique salariale de Renault à l’égard de Carlos Ghosn, jusqu’à faire dépenser par l’État 1,2 milliard d’euros pour acheter à la Bourse en cachette des actions supplémentaires de Renault afin d’obtenir lors de l’assemblée générale du constructeur une majorité hostile à la rémunération de son PDG, estimée abusive par le fougueux ministre. À cette époque, le groupe Renault-Nissan gagnait beaucoup d’argent dont l’État profitait doublement, à la fois comme actionnaire, à hauteur de son capital de 25 %, et comme taxateur avec les impôts qu’il touchait sur 100% des bénéfices.

Redresser toute l’industrie française

Les actionnaires avaient écouté le ministre et voté non à 54% en assemblée générale contre la rémunération de 7 millions d’euros prévue pour Carlos Ghosn, mais le vote étant là aussi consultatif n’avait pas été suivi d’effet par le conseil d’administration. Avec son opération boursière digne d’un corsaire des Caraïbes, le socialiste Macron, ministre du président très socialiste François Hollande, avait mis en place sans le savoir une bombe à retardement contre Carlos Ghosn qui explosera plus tard à Tokyo avec l’emprisonnement honteux et scandaleux du PDG de Renault-Nissan : les Japonais avaient tenu Ghosn pour responsable de ce rodéo boursier, sans jamais que Macron ou Hollande ne leur dise la vérité. On connaît la suite : un écroulement vertical du groupe Renault avec un manque à gagner colossal, sans doute entre 10 et 20 milliards d’euros, parce qu’un jeune ministre de l’Économie voulait réduire de force le salaire d’un PDG extrêmement brillant et admiré dans le monde entier.

En mars dernier, dans une interview à Valeurs Actuelles donnée au Liban où il s’est réfugié, Carlos Ghosn a réagi avec une certaine émotion aux événements qui ont touché Renault et qui l’ont atteint par contrecoup : « Quand on regarde où en est Renault aujourd’hui, on mesure l’ampleur du désastre qui a suivi mon arrestation. » Il a surtout ajouté ceci : « Les groupes français dont l’État est actionnaire sont esclaves de leur héritage […] Citez-moi une seule victoire industrielle française dans laquelle l’État a été un contributeur important […] En France, il y a cette tradition d’interventionnisme de l’État, alors qu’il est incapable de gérer son budget, ses déficits et sa dette »… Avec une dizaine d’hommes comme Ghosn ou Tavares, on pourrait redresser toute l’industrie française et la relancer vers les sommets qu’elle n’aurait jamais dû quitter. En attendant, Carlos Ghosn peut être satisfait : Tavares a passé plus de trente ans chez Renault avant de rejoindre le groupe Peugeot, et c’est Ghosn qui l’a formé.

Poutine ou le transhumanisme russe

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Le journaliste et essayiste Michel Eltchaninoff © Patrice Normand

Le cosmisme, cette version russe du transhumanisme, serait l’une des lignes idéologiques privilégiées d’un certain Vladimir Poutine… Dans son dernier livre, Lénine a marché sur la lune (Actes Sud), Michel Eltchaninoff met le doigt sur cet aspect méconnu de la philosophie russe. 


Depuis le début du conflit en Ukraine, Elon Musk, plus grosse fortune mondiale et fondateur de Tesla et SpaceX, a adressé de multiples invectives au président russe. 

On a le sentiment que tout un univers sépare les deux hommes. D’un côté un progressiste absolu, rêvant de marcher sur Mars, de l’autre une bête conservatrice fantasmant la Russie des tsars. 

Mais à la lecture de Lénine a marché sur la lune, les choses apparaissent plus nuancées. Peut-être le prince de la Silicon Valley a-t-il plus en commun qu’il n’y paraît avec le tsar moscovite ! On découvre à la Russie une face mégalomane, une tendance à faire fusionner le christianisme orthodoxe avec un certain degré de science-fiction, un béguin affiché pour la conquête spatiale, l’immortalité sur Terre et, même, la résurrection des morts… Le nom de cette mégalomanie : le cosmisme. 

Qu’est-ce que ce schmilblick ?

Le cosmisme est un mouvement philosophique et spirituel initié en Russie à la fin du XIXème siècle, et ambitionnant, à partir d’une interprétation littérale des textes bibliques, de réconcilier la foi chrétienne et la science moderne. Cette nouvelle hérésie a un prophète : Nikolaï Fiodorov. Bibliothécaire russe du XIXème siècle, Fiodorov voit dans la science un moyen d’atteindre le « salut universel », et introduit le premier à cette idée improbable de la régénérescence des morts par une méthode de remodelage moléculaire. 

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À la suite de Fiodorov, des scientifiques russes tels que le cosmologue Tsiolkovski ou le chimiste Vernadski, prolongent cette ambition futuriste et la nourrissent de nouvelles projections sur la colonisation de l’Espace. Pour les cosmistes, le paradis chrétien doit être fabriqué ici-bas, l’idée d’un « au-delà » est considérée comme une fausse interprétation des textes bibliques. Leurs travaux irriguent la Russie prérévolutionnaire et préoccupent nombre d’intellectuels de l’époque – on peut citer notamment Dostoïevski. 

Eltchaninoff en vient à diriger sa loupe vers les groupes bolchéviques prérévolutionnaires qui gravitaient autour de Lénine au début du XXème siècle, et c’est ici que l’on commence à comprendre le titre de l’ouvrage : Lénine a marché sur la lune. Ce n’est pas un hasard si le premier homme à avoir voyagé dans l’Espace est un soviétique. Les premières années qui suivirent la révolution de 1917 furent imprégnées de cosmisme. Trotski lui-même envisagera la perspective d’une conquête spatiale : « Nous étions de simples habitants de Koursk ou de Kalouga, nous venons de conquérir toute la Russie, et nous marchons maintenant vers la révolution mondiale. Devrons-nous nous contenter des limites planétaires ? » s’interroge le révolutionnaire. 

Et pour Eltchaninoff, le cosmisme n’est pas seulement une sous-idéologie de l’ère soviétique, il est au contraire sa raison même : « Au lieu de considérer que le cosmisme n’est qu’un aspect parmi d’autres de la pensée soviétique, il faut plutôt considérer que le marxisme-léninisme constitue une des strates d’un rêve de transformation du monde proprement cosmiste. Le régime soviétique a été hanté par l’immortalité – à commencer par celle de ses dirigeants – et le désir de remplacer notre bonne vieille Terre, avec ses limites et ses pesanteurs culturelles, par une réalité inédite. »

Poutine regarde l’avenir au télescope 

À la chute du régime soviétique, le cosmisme a de fait survécu. Et il s’est même progressivement immiscé dans les hautes sphères du pouvoir. Eltchaninoff nous montre les liens étroits qui unissent Poutine à Tsiolkovski, ce scientifique cosmiste pourtant largement oublié, y compris en Russie. Tsiolkovski, qui était persuadé que l’homme deviendrait tôt ou tard immortel, est celui qui a le plus contribué à élargir la doctrine cosmiste à l’exploration de l’Espace. Il invitait déjà, au début des années 1920, à la construction de fusées habitables. Car si l’homme devient immortel, la Terre sera surpeuplée et il faudra bien aller trouver herbe plus verte ailleurs.
Poutine cite Tsiolkovski dans plusieurs de ses discours. Et, mieux que ça, le président russe a fait bâtir toute une ville au nom du scientifique ! Ville encore en construction, dans laquelle siègent d’ores et déjà un centre de recherche et un cosmodrome… D’après Eltchaninoff, Poutine tenterait avec le cosmisme de fonder une idéologie proprement russe qui puisse être adoptée au-delà de la Russie, dans la perspective d’un monde « post-occidental » où le soft-power russe viendrait faire chavirer le soft-power américain.
Pourtant, Elon Musk, lui aussi, connait Tsiolkovski, et le cite. Le 10 mars 2018, lors d’une table ronde, il déclare : “Konstantin Tsiolkovski a dit : « La Terre est le berceau de l’humanité, mais l’humanité ne peut pas rester dans son berceau pour toujours. »”

Cosmism in America 

Et en effet, Eltchaninoff va jusqu’à identifier le cosmisme comme l’une des sources originaires du transhumanisme américain. Né en Californie dans les années 1980 sous l’impulsion de philosophes et d’intellectuels, le transhumanisme trouverait ses racines au sein des communautés libertaires et hippies qui fleurissaient dans les 1960 – il faut relire à ce sujet Les particules élémentaires de Houellebecq. 

Pour Eltchaninoff, la tendance de ces communautés « New Age » à rechercher l’abolition des limites et des lois, corrélée à leur goût pour la pratique de différentes mystiques et spiritualités, constituait un excellent terreau pour le cosmisme. En d’autres termes, les plus perchés parmi ces libertaires ont pu être séduits par une doctrine qui réconciliait les lois du matérialisme avec la ferveur du mysticisme. D’autant que Michael Murphy, le fondateur de l’un des lieux emblématiques du New Age, l’institut « Esalen », a été particulièrement intéressé par ce qu’il se passait du côté soviétique. « Au début des années 1970, Michael Murphy se rend en URSS. Il découvre avec stupeur que, sous la couche officielle de marxisme-léninisme, les idées New Age bouillonnent de l’autre côté du rideau de fer. Outre la passion pour le yoga, la théosophie, l’occultisme, le chamanisme, l’hypnose et toutes les mystiques possibles, le “mouvement du potentiel humain” est très développé en Union soviétique, sous d’autres noms. »

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Et Max More lui-même, l’un des papes actuels du transhumanisme californien, reconnaît dans un de ses articles l’influence de Fiodorov, le prophète du cosmisme russe. Il écrit : “L’un des précurseurs les plus intéressants du transhumanisme était Nikolai Fiodorovich Fiodorov (1829-1903), […] qui a préconisé l’utilisation de méthodes scientifiques pour atteindre une extension radicale de la vie, l’immortalité physique, la résurrection des morts, la colonisation de l’espace et des océans.”

Elon Musk et Poutine, main dans la main, se promenant sur Mars

Pour autant, en Russie, on est plus réticent face à un tel amalgame entre transhumanisme et cosmisme. Le « Club d’Izborsk », un groupe d’intellectuels conservateurs russes, rejette totalement cette assimilation. Ils revendiquent une différence qui renoue avec l’antinomie historique entre le bloc de la liberté et celui de l’égalité. Le Club d’Izborsk reconnaît dans le transhumanisme américain un désir de repousser à l’infini la liberté individuelle, tandis que le cosmisme serait avant tout un projet pour l’humanité et collectiviserait les avancées humanistes obtenues grâce à la technologie. D’accord, peut-être… 

Mais enfin, les tweets assassins qu’adresse Elon Musk à Vladimir Poutine apparaissent tout de même un peu plus hypocrites et surjoués après la lecture de Lénine a marché sur la lune. En refermant l’ouvrage de Michel Eltchaninoff, on se prête plutôt à rêvasser en imaginant  Musk et Poutine, âgés de 450 ans, se promenant main dans la main sur le flanc d’un cratère martien en fredonnant des chants de l’Armée Rouge…

Lénine a marché sur la lune (La folle histoire des cosmistes et transhumanistes russes), de Michel Eltchaninoff (Actes Sud)

Salut Causeur!

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Philippe Caubère © Hannah Assouline

Pour fêter le centième numéro de Causeur, le comédien Philippe Caubère prend la plume pour rendre hommage à un magazine pourtant bien éloigné de sa famille politique d’origine. Il en profite pour rappeler son amour de la corrida (ce qui ne devrait pas forcément ravir tous nos lecteurs) et qu’il est fier d’être un « enfant de 68 »… Mais après tout, le slogan de Causeur n’est-il pas « Surtout si vous n’êtes pas d’accord » ? Philippe Caubère vous parle de ses années Causeur…


J’avais déjà salué Causeur l’été dernier à l’occasion de sa une « VIVA LA CORRIDA ! ». Cette belle exclamation surplombait la photo, extraordinaire, d’un matador bravant le plus beau et plus furieux des toros de combat se préparant à le charger.

J’avais profité de l’occasion pour redire à quel point je souffrais de voir ma famille politique abandonner peu à peu à la droite – voire son extrême, puisque c’est ainsi que les journalistes de gauche définissent et caractérisent ce journal – tout ce qui me tient le plus à cœur et donne son sens à ma vie : le rôle de l’art, tauromachique ou non, comme rémission de tous nos péchés, la question des mœurs et de la sexualité dans sa seule anarchie, et partant, le monde entier des idées complexes et contradictoires.

Sauf que, pour ce qui est de Causeur, je ne suis pas d’accord : conservateur il l’est, sans aucun doute ; de droite certainement, sans masque ni déguisement ; trop, à mon goût, serait peu dire. Mais d’extrême, non. C’est un mensonge. Que je crois motivé d’abord par la jalousie professionnelle que ces journaux, coincés dans leur dérive réactionnaire, enkystés dans leur éternel et indestructible complexe de supériorité, éprouvent à l’encontre de la réussite indiscutable de celui-ci.

S’il est un mot dans la vie qui m’est plus précieux que tout autre, c’est liberté. Je suis un enfant de 68. Jamais je ne renierai cette révolution, vraie, historique, merveilleuse – n’en déplaise à Causeur – parce que sans mort et tournée vers l’avenir, qui m’a sauvé la vie, enkysté que j’étais moi-même dans l’effroyable complexe d’infériorité auquel l’éducation droitière et puritaine infligée par ma mère me condamnait. Paix à ses cendres, je ne lui en garde pas rancune, sachant bien que l’éducation, quelle qu’elle soit, ne peut être qu’un échec.

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« L’école c’est la mort », écrivait André Suarès, ce premier prix du concours général de 16 ans, ce normalien hors normes, ce philosophe prophétique, cet immense écrivain. De cette éducation catastrophique à tant d’égards, j’ai su faire une comédie joyeuse et enlevée, de trois heures quand même, La Danse du diable, avant une autre, de trente-trois heures celle-ci, Le Roman d’un acteur, suivie d’une autre encore, de dix-huit heures celle-là, L’homme qui danse. Elles ont, les quatre, éclairé ma vie d’homme et de comédien, comme enchanté et réjoui des dizaines, peut-être des centaines de milliers de spectateurs.

Je n’y ai, il est vrai, rapporté et mis en avant que ce que cette éducation eut de généreux, d’intelligent et clairvoyant — je pense à ces disputes qui nous menaient au bord du crime au sujet d’Alexandre Soljenitsyne… Est-ce par fidélité à son esprit si brillant, si peu conformiste, à sa drôlerie comme à son sens de la tragédie, son charme enfin, absolu, que j’éprouverais l’envie de rendre hommage à un journal qui, je trouve, lui ressemble un peu ?

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Après tout, c’est possible. Et pourquoi pas. Mais non, c’est plus que ça. Quelle que soit ma répulsion parfois devant ces unes affichant le visage de madame Le Pen, – moins nombreuses que celles de Libération, mais quand même ! –, je sais que je vais pouvoir y lire les mots uniques, brillants et libres de Frédéric Ferney, Yannis Ezziadi, Peggy Sastre, Alain Finkielkraut, Pascal Bruckner, Morgan Sportès, Basile de Koch, Boualem Sansal, et tant et tant d’autres !

Comme ceux, bien sûr, d’Élisabeth Lévy, pour qui, au-delà de l’admiration qu’elle m’inspire, j’éprouve estime et affection – elle est pour moi la réincarnation de ma pauvre sœur adorée, Isabelle, cette comédienne de génie, qui, elle, me hurlerait dessus si elle pouvait lire cet hommage. Comme elle aurait tort elle aussi ! Bon vent à Causeur, la bise à Élisabeth et rendez-vous au 200e !

Retour du charbon: Dickens et Jules Verne perplexes

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Image d'illustration Unsplash

C’était écrit, la chronique de Jérôme Leroy


« Depuis janvier, cinq grands projets de centrales électriques au charbon ont été approuvés en Chine », nous apprend Le Figaro tandis que Challenges explique que le chancelier Scholz n’a plus de tabou sur cette question : « Laisser les centrales thermiques à charbon fonctionner plus longtemps que prévu est une option. » Ne parlons pas de la France où la ministre Pompili a concédé : « On a remonté un petit peu le quota de charbon que l’on peut utiliser, parce qu’on a besoin de marges de manœuvre. » Le charbon serait-il de nouveau à la mode ? Voilà qui nous renverrait à la révolution industrielle, quand Émile Verhaeren célébrait cette énergie qui réchauffait au cœur de la froidure : Un soir, en tout à coup de gel, s’ouvre l’hiver / Dans le foyer, fourbi de naphte et de phosphore / Qui brûle : et le charbon pointu se mousse d’or / Et le posthume été dans l’or se réitère.

Le problème, évidemment, c’est que le charbon pollue : « L’écologie d’Emmanuel Macron c’est de faire fonctionner des centrales à charbon. C’est le résultat d’une politique française lamentable en matière de transition énergétique », s’énerve ainsi Yannick Jadot sur Twitter. Le plus étonnant, c’est que cette critique du charbon, attendue de la part des écolos, remonte… au charbon lui-même ! C’est paradoxalement chez le scientiste Jules Verne, dans Les Indes noires, que l’on trouve une critique des impasses où mène la surexploitation des énergies fossiles : « La houille est d’un emploi très pratique et se prête facilement aux divers besoins de l’industrie ! Malheureusement, les hommes ne peuvent la produire à volonté ! Le globe ne se retrouvera jamais dans les conditions voulues pour la refaire ! »

Quant aux ravages sur l’environnement et même le climat, la vision saisissante de Coketown, ville imaginaire et symbolique, dans Les Temps difficiles, le roman de Dickens, préfigure les métropoles chinoises d’aujourd’hui perdues dans le smog : « Coketown apparaissait noyée dans une brume inaccessible aux rayons du soleil. On savait seulement que la ville était là, parce qu’on savait que la tâche maussade qui s’étalait dans le paysage ne pouvait être qu’une ville. Un brouillard de suie et de fumée qui se dirigeait confusément tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, tantôt montait vers la voûte du ciel, tantôt s’avançait sombrement au ras du sol, selon que le vent s’élevait ou s’apaisait ou changeait de direction, un enchevêtrement compact, sans forme, traversé par des nappes d’une lumière oblique qui ne laissait voir que de grosses masses noires. »

Alors Dickens, soutien précoce des Verts ? Il est plus nostalgique de l’Angleterre des cottages qu’autre chose, à vrai dire. Et, si possible, sans éolienne au bout du jardin.

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La tour Eiffel rit jaune

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Femme à l’Exposition universelle de Paris, Luis Jiménez Aranda, 1889 (Détail) © Wikimedia Commons

L’actuelle rénovation de la Dame de fer a révélé sa couleur d’origine: rouge! Au lieu de restituer cet esprit Belle Époque, polychrome et fantaisiste, les travaux s’achèveront pour les JO de 2024 par un badigeonnage à la peinture jaunâtre. Un mauvais goût à la hauteur de l’événement.


Tous les sept ans environ, on repeint la tour Eiffel pour éviter qu’elle rouille. Cette fois-ci, pour la vingtième campagne, il a été décidé d’en faire davantage. On s’est lancé dans des études, on a fait des sondages, on a décapé les couches de peinture accumulées, jusqu’à faire apparaître par endroits la couche initiale. À l’origine, il y avait une polychromie en cinq tons, allant d’un rouge atténué (parfois qualifié de rouge de Venise) à l’ocre jaune. Le premier étage était couronné d’arcades métalliques richement ornées et peintes en ces divers tons. En 1889, année de son inauguration, la tour Eiffel était bien plus fantaisiste que celle que nous avons aujourd’hui sous les yeux !

La « tour Sauvestre »

Pour l’exposition de 1889, Gustave Eiffel (1832-1923) veut montrer que la France n’est pas diminuée par la défaite de 1870. S’il commande à ses ingénieurs une tour remarquable par sa hauteur, il comprend vite que cet objet purement technique est décevant. Il ne répond pas à l’exigence de synergie des sciences et des arts propre aux expositions universelles. Eiffel confie donc à un architecte de grand talent la mission de transformer cette tour en un objet à la fois technique et artistique. Cet homme, c’est Stephen Sauvestre (1847-1919). Formé à l’École spéciale d’architecture (ESA), créée dans le sillage de Viollet-le-Duc pour échapper au conformisme haussmannien, Sauvestre redessine le profil de la tour et l’enrichit d’une élégante décoration, surtout au premier étage et au sommet. Enfin, il y déploie la polychromie. Bref, la tour, qui aurait dû s’appeler « tour Sauvestre », est une merveille de la Belle Époque.

Femme à l’Exposition universelle de Paris, Luis Jiménez Aranda, 1889 © Pierre Lamalattie – Wikimedia Commons

Couleur muraille

Les critiques ne se font pas attendre. Une réaction classicisante dénonce une tour en métal – matériau peu noble – et surtout sa couleur rouge. Quand vient le moment de la repeindre pour conjurer la rouille, Eiffel choisit des teintes se rapprochant insensiblement de la pierre. En outre, il n’a plus envie de se casser la tête avec la polychromie voulue par son architecte. En 1907, quatrième campagne de ravalement, on en arrive à un insipide badigeon beigeâtre-marronnasse simplement éclairci en partie haute pour éviter que, par effet d’optique, il paraisse plus sombre.

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À cette époque, on parle aussi de détruire le monument. Cela inquiète le général Ferrié (1868-1932), pionnier des télécommunications. Ce dernier met donc à profit la tour pour développer les radio-transmissions militaires, ce qui sera très utile durant la Grande Guerre. Pour pérenniser l’édifice, il se lance aussi dans une opération de glorification de Gustave Eiffel et commande à Bourdelle, vers 1900, une statue de l’ingénieur qui ne sera inaugurée qu’en 1929 ! Statufié six ans après sa mort au pied de la tour, Eiffel fait oublier Sauvestre, l’auteur véritable. Dans cette affaire, l’erreur a été d’honorer le maître d’ouvrage au détriment de l’architecte.

1937, brutalisation artistique

Cet oubli porte en germe l’outrage le plus grave, intervenu en 1937. C’est l’année de la calamiteuse exposition internationale qui ne se qualifie plus d’universelle. Les organisateurs ont la mauvaise idée de demander aux pays participants de s’exprimer sur la façon dont ils voient l’avenir et conçoivent la modernité. Les pays exposent, tout bonnement, des projets de société.

Le « rouge Venise » d’origine © Pierre Lamalattie – Wikimedia Commons

L’Allemagne nazie édifie un inquiétant pavillon faisant face à celui, non moins menaçant, de l’Union soviétique. Nombre de pays font de même, à plus petite échelle. Il est beaucoup question de héros musclés, de déploiement de force et de technique. La France s’inscrit dans ce mouvement de brutalisation : le palais néo-byzantin du Trocadéro est détruit et la tour Eiffel purgée de tous ses décors. La Dame de fer affiche depuis cette allure de grand pylône, tout en poutrelles, que seuls égayent les éclairages multicolores mis en place depuis 1985.

Le « bon goût » et ses ravages

À l’approche des JO de 2024, la Ville de Paris a prévu un budget pharaonique de 40 millions d’euros, suivis bientôt de 70 autres, pour rénover l’axe Trocadéro-Champ-de-Mars. Mais personne n’a pensé à une chose simple : restaurer la tour Eiffel ! Pourtant, cela éblouirait davantage le monde que les pauvres « végétalisations » voulues par la Mairie.

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Aujourd’hui, il n’est malheureusement question que de repeindre la tour. Le dossier a été confié à un architecte en chef des monuments historiques, Pierre-Antoine Gatier, également membre de l’Académie des beaux-arts. Des sondages et études savantes ont été menés. On apprend que c’est aussi « l’occasion de questionner l’importance de la mise en peinture ». Autrement dit, de se demander quelle couleur retenir. Sont écartées la teinte actuelle (en place depuis 1968) qui a au moins la légitimité de l’existant, ainsi que la couleur d’origine et sa polychromie, voulue par Sauvestre. L’authenticité serait-elle autre chose que la fidélité à l’auteur ? Pour Gatier, il semble que oui, puisqu’il écrit que « le principe de restitution de la couleur d’origine ou de conservation des dernières mises en teinte a été abandonné au profit d’une vision globale prenant en compte toute l’histoire du monument ». Que veut-il dire ? Parmi les teintes successives, il en retient arbitrairement une : celle de la quatrième campagne (1907), une sorte de bouillie beigeâtre un peu plus jaune que la teinte actuelle. Pourquoi choisir la quatrième couleur plutôt que la troisième, la deuxième ou encore une autre ? Le « bon goût » a ses raisons que la raison ignore. Contactée à de multiples reprises, l’agence concernée n’a pas souhaité nous répondre.

La tour Eiffel, qui n’est même pas classée monument historique (elle est seulement inscrite à l’inventaire supplémentaire), a été victime des outrages, des incompréhensions et du « bon goût » dont pâtissent encore aujourd’hui les témoignages de la Belle Époque. On dispose pourtant de plans extrêmement précis qui permettraient de recréer les décors perdus et leurs couleurs. Qu’il serait enthousiasmant que ce monument retrouve sa splendeur d’origine !

Frères d’armes

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© Ufo Distribution

Malgré un scénario de polar tiré par les cheveux, il faut voir le beau « Sentinelle sud » de Mathieu Gérault, qui raconte la vie d’après des soldats engagés dans les opérations extérieures.


Revoilà Lafayette, Christian de son prénom. Un jeune vétéran mal remis du conflit afghan (le pauvre garçon reste incontinent) où lui et ses camarades ont été pris dans une embuscade – on n’en saura pas davantage. Pupille de la nation adopté puis élevé par un « grand-père » paysan, ce beau gosse au parcours chaotique s’était trouvé dans l’armée française une nouvelle famille et, sous l’emprise d’un commandant qui « n’abandonne jamais ses enfants » (sous les traits burinés du comédien mythique Denis Lavant), il se soumet de bonne grâce à l’autorité d’un père de substitution…

Pas du tout adapté à la vie civile, toujours en proie à une souffrance psychique incontrôlable, notre Lafayette reste fidèle à ses frères d’armes rescapés : un kabyle français durablement écartelé entre les deux rives de la Méditerranée (Sofian Khammes, qui joue fort bien du second degré et de la parodie), et Henri, un petit gars souffreteux que ses séquelles mentales ont conduit à l’hôpital psychiatrique, sous la garde d’une soignante « ergothérapeute » – c’est comme ça qu’on dit – (dans le rôle, India Hair, qu’on a pu voir tout récemment dans « En même temps », la dernière bouffonnerie du duo Kevern &  Delépine), enceinte ici d’un fouteur anonyme, et avec qui Christian s’essaiera à une liaison sans lendemain…

Sur cet imbroglio social se greffe une improbable dimension policière: soupçonnant un trafic d’opium sous le couvert des interventions de la troupe chez les autochtones, la « grande muette » se livre à enquête interne visant à déterminer les causes exactes de ce carnage suspect. Menacés par une bande de malfrats gitans privés de la cargaison attendue, notre héros, son pote et un comparse, pied nickelés peu aguerris en matière de cambriolage, tentent, pour rembourser la dette, une attaque de bijouterie qui n’a pas le succès escompté… Lafayette en réchappe in extremis, et parvient à se mettre à l’ombre. On ne déflorera pas la teneur de l’épilogue. Disons seulement qu’il lui fera renouer, dans un même mouvement, avec l’enfance et avec la mémoire du défunt grand-père…

Au-delà de l’invraisemblance absolue du scénario (car enfin, dans tout ça, que fait la police !), ce premier film étrange, composite et nerveux diffuse une poétique de l’amitié virile qui n’est pas sans aller droit au cœur. Mais surtout, à son épicentre, plus de dix ans après avoir croisé, dans « J’ai tué ma mère » et « Les amours imaginaires », l’immature cinéaste-acteur tellement tête-à-calques à force de narcissisme, son compatriote Xavier Dolan, le comédien franco-québécois Niels Schneider y campe avec un talent sans pareil cette « sentinelle », vigie de la haute camaraderie, à la fois brutale, instinctive et vulnérable: avatar de ce que fut dans son jeune âge un Pierre Schoendoerffer, pourvu comme lui de cette même gueule d’adolescent tardif mâtiné de mauvais ange précocement abîmé par la vie. Ainsi une intrigue mal couturée parvient-elle à tisser, sans afféterie, un beau drame humain servi par des acteurs impeccables.        

 « Sentinelle sud ». Film de Mathieu Géraud Avec Niels Schneider, Sofiane Khammes, India Hair, Denis Lavant, Thomas Daloz, David Ayala.  France, couleur. Durée : 1h38.  En salles le 27 avril.

Gad Saad: «Le point commun de tous les virus de l’esprit est le rejet de la vérité pour défendre une idéologie»

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Gad Saad, professeur de sciences comportementales évolutives à l’université Concordia, à Montréal. © D.R.

Gad Saad, professeur de sciences à l’université Concordia de Montréal, est un adversaire résolu du « wokisme » et de la « cancel culture ». Son livre, The Parasitic Mind, publié en anglais en 2020, vient de paraître en français aux éditions FYP. Aujourd’hui, Causeur est fier d’en publier les bonnes feuilles…


Juif libanais contraint de fuir son pays à l’époque de la guerre civile, sachant mieux que quiconque ce que c’est que d’être victime de préjugés et de persécutions, il rejette la victimologie actuelle qui nous réduit tous au statut d’oppresseur ou d’opprimé. Son attaque contre l’obscurantisme progressiste allie de solides connaissances scientifiques à un humour désopilant. Extraits…


« Lorsque nous pensons à une pandémie, l’image qui nous vient souvent à l’esprit est la peste noire, la grippe espagnole, le sida ou la Covid-19, des maladies infectieuses mortelles qui se propagent rapidement à travers le monde et causent des souffrances humaines inimaginables. L’Occident souffre actuellement d’un autre genre de pandémie, une maladie collective qui détruit la capacité́ des individus à penser rationnellement. Contrairement aux autres épidémies, où la responsabilité́ revient aux agents pathogènes biologiques, le coupable à l’œuvre aujourd’hui est constitué́ d’un ensemble de fausses théories, nées principalement sur les campus universitaires, et qui ébranlent les fondements même de la raison, de la liberté́ et de la dignité́ individuelle. Ce livre identifie ces éléments pathogènes, traite de leur propagation dans tous les secteurs, comme la politique, les affaires, ainsi que notre culture, et propose des moyens de nous immuniser contre leurs effets dévastateurs.

(…)

Ces concepts pathogènes détruisent notre compréhension de la réalité, au mépris de tout bon sens, aboutissant à des affirmations telles que : l’art invisible est une forme d’art, toutes les différences entre les sexes sont dues à une construction sociale, ou encore certaines femmes auraient des pénis de dix centimètres.

A lire aussi : Gad Saad: porter Darwin sur les épaules

(…)

Lorsqu’on leur demande quel est l’animal qu’ils craignent le plus, la grande majorité d’entre nous mentionne généralement les grands prédateurs (le grand requin blanc, le crocodile, le lion, l’ours) ou peut-être les scorpions, les araignées ou les serpents — les humains ont développé une prédisposition à de telles phobies. Or, l’animal qui a tué le plus grand nombre d’êtres humains au cours de l’histoire est absent de cette liste : il s’agit du moustique. Il se trouve que j’ai une profonde phobie des moustiques. Je ne compte pas le nombre de nuits où j’ai tenu ma femme éveillée dans une chambre d’hôtel (généralement lors de nos vacances aux Caraïbes) pour chasser un moustique insaisissable. Je dis souvent à mon épouse qu’il s’agit d’une phobie plutôt «sensée». Il est en effet plus logique de craindre le moustique que d’être obsédé par l’attaque d’un grand requin blanc. Les moustiques tuent en transmettant à leurs victimes des agents pathogènes mortels, dont la fièvre jaune (virus) et le paludisme (parasite). Au cours de son évolution, l’homme a été exposé à des menaces existentielles telles que les agents pathogènes comme la tuberculose (bactérie), la lèpre (bactérie), le choléra (bactérie), la peste bubonique (bactérie), la polio (virus), la grippe (virus), la variole (virus), le VIH (virus) et Ebola (virus). La bonne nouvelle, c’est que nous avons trouvé des moyens d’atténuer, voire d’éradiquer, bon nombre de ces dangers grâce à une meilleure hygiène, l’assainissement des eaux, la vaccination, ainsi que des solutions plus simples comme les moustiquaires.

L’objectif central de ce livre est d’explorer d’autres agents pathogènes qui sont potentiellement aussi dangereux pour la condition humaine : les idées pathogènes qui parasitent l’esprit humain. Il s’agit de structures mentales, de systèmes de croyance, de postures et d’idéologies qui perturbent la capacité d’une personne à réfléchir correctement. Lorsque ces virus de l’esprit s’emparent des circuits neuronaux d’une personne, celle-ci perd sa capacité à raisonner et à faire appel à la logique, la raison et la science pour explorer le monde. Elle sombre alors dans un profond abîme irrationnel, caractérisé par un rejet catégorique de la réalité, du bon sens et de la vérité. Le règne animal regorge d’exemples de pathogènes qui, une fois qu’ils ont infecté le cerveau d’un organisme, produisent des résultats plutôt morbides, comme la stérilité de l’hôte (castration parasitaire), voire sa mort réelle (l’hôte se suicide).

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(…)

À l’instar des parasites du cerveau qui poursuivent des objectifs de reproduction en tirant profit de leurs hôtes, les virus parasites de l’esprit humain fonctionnement de la même manière, en trouvant des moyens astucieux de se répandre dans une population donnée (par exemple, en incitant les étudiants à s’inscrire dans des départements d’études de genre), dans le but de rendre l’esprit imperméable à la pensée critique. Parmi les virus de l’esprit humain figurent le postmodernisme, le féminisme radical et le constructivisme social, qui prospèrent tous dans un seul écosystème infecté : l’université. Voici un schéma plus complet de ces parasites qui mettent en péril l’engagement occidental en faveur de la liberté, de la raison et de la démocratie et entraînent la mort de l’Occident à petit feu :

Bien que chaque virus de l’esprit constitue une souche différente d’aliénation mentale, ils sont tous liés par le rejet total de la réalité et du sens commun (le postmodernisme rejette l’existence de vérités objectives ; le féminisme radical s’étouffe à la simple idée qu’il existe des différences biologiques entre les femmes et les hommes ; et le constructivisme social postule que l’esprit humain commence comme une feuille vierge dépourvue de caractères biologiques). J’ai nommé́ cette catégorie de virus de l’esprit «syndrome parasitaire de l’autruche» (SPA), à savoir diverses formes de pensée désordonnée qui conduisent les personnes atteintes à rejeter des vérités et des réalités aussi évidentes que la force de gravité. Tous les cancers partagent le même mécanisme de prolifération de cellules incontrôlée dans l’organisme ; de manière analogue, le point commun de tous les virus de l’esprit est le rejet de la vérité pour défendre une idéologie. La tribu idéologique à laquelle on appartient varie selon les virus de l’esprit, mais le but est toujours de défendre son dogme, y compris en bannissant la vérité et la science. Mais tout n’est pas perdu pour autant. Le syndrome parasitaire de l’autruche n’est pas forcément une maladie mortelle pour l’esprit humain. Rappelons que de nombreux agents pathogènes biologiques sont vaincus par des stratégies d’intervention ciblées (comme le vaccin contre la polio). Il en va de même pour les personnes atteintes du SPA et d’autres virus de l’esprit. L’inoculation prend la forme d’un vaccin cognitif en deux étapes :

1) fournir aux personnes atteintes du SPA des informations exactes ;

2) s’assurer que les personnes atteintes du SPA apprennent à traiter l’information selon les principes probants de la science et de la logique.

Si nous ne gagnons pas la bataille des idées, les ennemis de la raison, ainsi que les virus de l’esprit qu’ils promulguent, conduiront nos sociétés libres à une autodestruction insensée ».

A lire: Les Nouveaux virus de la pensée : Wokisme, cancel culture, racialisme… et autres idéologies qui tuent le bon sens (préfacé par Mathieu Bock-Côté), FYP Editions, avril 2022

La grande déraison: Race, genre, identité

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Sur France Inter, Emmanuel Macron s’assure du vote bobo

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Emmanuel Macron au micro de France Inter, 22 avril 2022. Capture d'écran YouTube.

Pour le dernier jour de la campagne électorale, le président sortant s’était invité sur la radio publique. Les journalistes de la station se sont montrés très polis.


La presse dans sa presque entièreté, des présidents d’université, des préfets, des étudiants et des professeurs, des comités, des syndicats, des associations, des artistes, des sportifs, etc. appellent depuis quinze jours à « faire barrage à l’extrême-droite ». France Inter, qui participe tel un castor stakhanoviste à la construction de ce barrage depuis le début de la campagne, ne pouvait pas, à deux jours des élections, ne pas donner un dernier coup de pouce à son candidat naturel, Emmanuel Macron.

Lors de cette matinale du 22 avril, dernier jour de la campagne officielle, la radio la plus écoutée de France n’a pas hésité à mettre les petits plats dans les grands.

Mise en bouche

À 7h20, la présidente de la Fondation des femmes, Anne-Cécile Mailfert, commence les hostilités. Marine Le Pen n’est pas féministe. Soit, elle a dit qu’elle ne reviendrait ni sur le remboursement de l’IVG ni sur le mariage pour tous, mais cela relève d’une « stratégie de banalisation » qui dissimule mal « quelques constances (sic) ». En effet, dit Mme Mailfert, en plus de vouloir interdire le voile islamique, Marine Le Pen a des « propositions anti-immigrés » qui « taisent le fait que la majorité de ceux qui franchissent les frontières de la France sont des femmes qui, bien souvent, fuient des violences. » Mme Mailfert dit une bêtise: la très grande majorité de ceux qui franchissent nos frontières sont… des hommes, plutôt jeunes – dont certains, malheureusement, se livrent à des agressions sexuelles répétées, peu punies, qui devraient l’inquiéter au moins autant que le port du voile des petites filles de plus en plus fréquent dans certains quartiers de l’hexagone. La semaine dernière, la présidente de la Fondation des femmes déclarait déjà dans une chronique précédente qu’elle allait voter Macron.

A lire aussi, Gilles-William Goldnadel: «Le scandale France Inter devrait être un thème majeur de la campagne»

Entrées

À 7h45, Dominique Seux et Thomas Piketty se livrent à un joli numéro de duettistes. Tous les deux, pour des raisons contradictoires, sont d’accord pour dire que l’élection de Marine Le Pen mettrait en péril l’Europe, c’est-à-dire, dans leur esprit, l’Union Européenne. Dominique Seux ne cesse depuis quinze jours de parler du Frexit que Marine Le Pen cacherait dans sa manche. Le danger est si grand, dit-il, que Le Monde a fait paraître l’appel alarmiste du chancelier allemand et des premiers ministres espagnols et portugais. Ces derniers imploreraient « les électeurs de gauche de ne pas faire d’erreurs ». Dominique Seux traduit pour les mal-comprenants : si la droite nationale passe à cause des électeurs mélenchonistes qui se seront abstenus, l’Europe est en danger de mort.

Plat de résistance

8h20. Léa Salamé et Nicolas Demorand reçoivent, dans leur « matinale spéciale présidentielles » de plus d’une heure, Emmanuel Macron. Notons que la matinale spéciale de Marine Le Pen a eu lieu le… 12 avril – autant dire une éternité, dans le temps médiatique – et que celle du président-candidat a donc lieu, comme par hasard, très exactement deux jours avant les élections et deux jours après le débat qui l’a opposé à son adversaire, ce qui lui laisse toute latitude pour revenir sur ses propos, les répéter, les affiner, et tenter de souligner à nouveau les supposées failles du programme de Marine Le Pen.

L’entretien commence par une affabulation. Marine Le Pen, dit M. Macron en évoquant le débat, ne fait aucune distinction entre islam, islamisme et terrorisme. Léa Salamé a l’honnêteté de lui rétorquer que la candidate du RN n’a jamais pensé ou dit ça. Peu importe pour Emmanuel Macron : sa position sur le voile laisse accroire que si elle ne l’a pas dit, elle le pense. C’est d’ailleurs pour lui un des « fondamentaux » pour définir l’extrême-droite, auquel il faut ajouter le questionnement sur notre Constitution (qui devient dans sa bouche le « non-respect de notre Constitution »), l’interrogation inquiète sur la souveraineté française confrontée aux diktats de l’UE (qui devient dans sa bouche « vouloir sortir d’une Europe qui protège les individus »), etc. « Les fondamentaux de l’extrême-droite sont là », dit le candidat. Aucun journaliste ne relève la nullité de cette affirmation – si ces assertions sont les fondamentaux de l’extrême-droite, tous les partis ou mouvements politiques français ont à un moment ou à un autre de leur histoire été d’extrême-droite. Est donc d’extrême-droite, pour le candidat Macron, tout mouvement ou personne politique qui s’interrogent sur le régime présidentiel, sur les instances institutionnelles, sur l’organisation des lois dans le cadre de plus en plus contraint de l’UE, sur l’indépendance de la France, et même sur une idéologie religieuse qui impose dans certaines villes des changements radicaux dans les rapports entre les hommes et les femmes. Il faudra s’en souvenir.

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Durant cette matinale, l’épineuse question de l’insécurité a été posée, et les échanges se sont en particulier concentrés sur l’inquiétante hausse des agressions aux personnes. M. Macron répond de la même hallucinante façon que lors du débat. Il a bien réfléchi : sa priorité pour diminuer cette insécurité c’est de s’occuper des… “féminicides”. Quid des 1800 agressions par jour en France, dont 100 à 200 attaques à l’arme blanche ? Quid des policiers agressés et blessés lors d’interpellations dans les « quartiers sensibles » ? Quid des commissariats assiégés, visés par des tirs de mortier ? Quid des pompiers et des ambulanciers attirés dans des guets-apens, caillassés, insultés ? Quid de Sarah Halimi, Mireille Knoll, Jeremy Cohen, tués parce que juifs ?

Quand c’est flou il y a un loup !

Comme lors du débat télévisé, pas un seul mot sur cette insécurité réelle, quotidienne, en continuelle augmentation. L’évocation du rapport entre l’immigration clandestine et l’insécurité est sagement évitée.

Il est pourtant impossible que le président de la République ne soit pas au courant de tout cela. C’est donc délibérément qu’il ne répond pas à la question posée, soit parce qu’il n’en a rien à faire, soit parce qu’il a compris que cette insécurité a pris une telle ampleur que les prochaines mesures qui pourraient (devraient ?) être prises seront d’une toute autre nature que de simples interpellations policières. Dans tous les cas, il ment, au moins par omission, aux Français.

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Notons enfin que cet entretien entre le candidat Macron et les journalistes france intériens a été pour le moins… courtois. Marine Le Pen n’avait pas eu cette chance. Elle avait été sans cesse interrompue, en particulier par Thomas Legrand et Dominique Seux qui, désireux de sortir enfin des canines élimées par cinq ans de macronisme, ne l’avaient laissée finir aucune phrase. Avec M. Macron, l’exercice s’est avéré plus difficile. D’abord, on sentait bien que les journalistes n’avaient pas l’intention d’interrompre le candidat. Ensuite, ce dernier a appris à dire la même chose creuse de cent façons différentes, avec cet air à la fois faussement inspiré et véritablement arrogant que semblent redouter ses interlocuteurs, et sur un ton qui ne laisse aucun doute sur le fond de sa pensée que je traduis ici : « C’est moi que je sais, c’est moi que je suis le meilleur, c’est moi que je vais te montrer comment hypnotiser l’auditoire en ne disant fondamentalement rien, en omettant l’essentiel, en promettant la même chose qu’il y a cinq ans, en faisant de tous les thèmes (handicap, éducation, climat, jeunesse, violences conjugales, agriculture) « le cœur de mon programme », c’est-à-dire en me fichant bien des Français qui vont vraisemblablement m’élire à nouveau et qui n’ont pas compris que mon dernier mandat va être la consécration de mon véritable projet : faire de la France une sous-région européenne, une vague et pauvre province aux marges du monde global rendue impuissante par l’UE et surtout par l’Allemagne, dépendante des États-Unis, ouverte à toutes les migrations, promise à toutes les exactions économiques et civilisationnelles. »

Qu’est-ce que ce fonds souverain français sur lequel repose le programme économique de Marine Le Pen?

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Conférence de presse de présentation du chiffrage du programme de Marine Le Pen, 23 mars 2022, Paris © Lionel GUERICOLAS /MPP/SIPA

La candidate du Rassemblement national parie sur un ambitieux fonds souverain français, dont les médias ont très peu parlé.


Les dix plaies d’Égypte

Même nos prix Nobel d’économie s’y sont collés. Pour Jean Tirole et Esther Duflo, le programme économique de Marine Le Pen est assimilé aux dix plaies d’Égypte.

Il est vrai que les médias, le patronat, les syndicats, les économistes mainstream et tout ce que la sphère parisienne des leaders d’opinion de tous poils comporte en donneurs de leçon, se sont ligués entre les deux tours de l’élection présidentielle 2022 pour couvrir de cendres le programme économique et social de Marine Le Pen. Probablement un peu poussés par les grands propriétaires de journaux.

Il est vrai aussi que la très professionnelle éleveuse de chats a privilégié la présentation de mesures choc et ponctuelles tout au long de sa campagne, centrées sur le pouvoir d’achat des Français (le pouvoir des chats…): suppression de la contribution audiovisuelle, baisse des péages autoroutiers de 15% et exonération d’impôt sur le revenu des jeunes de moins de trente ans dès juin 2021, baisse de la TVA de 20% à 5,5% sur les produits énergétiques en septembre 2021, passage à 0% de la TVA sur 100 produits de première nécessité en mars 2022. Bien loin de la « Big picture », chère à McKinsey et autres Rothschild & Co.

Une conférence dite « Chiffrage », présentée en grandes pompes en mars 2022 devant la fine fleur journalistique, a parachevé le travail : enfin, du sérieux budgétaire, gage avancé d’une crédibilité gagnée de haute lutte depuis l’article fondateur paru dans L’Opinion en février 2021 : « une dette, cela se rembourse ». En face de 68,5 milliards d’euros de dépenses budgétaires nouvelles, des baisses de TVA tous azimuts au renforcement du budget de la Défense, en passant par le rétablissement de la demi-part fiscale pour les veuves, ne trouve-t-on pas, à la décimale près, 68,5 milliards d’euros d’économies et de recettes fiscales nouvelles ?

Au premier rang desquelles l’impôt sur la fortune financière (IFF) remplace l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) et rapporte 2 milliards d’euros par an. Tout un symbole. On taxe le vilain spéculateur, celui qui achète cher de l’art contemporain surcoté, pour le vendre encore plus cher quatre ans après, avant que les cours ne s’effondrent. Le président des riches n’a qu’à bien se tenir. Désormais, l’enracinement et la résidence principale, pardon unique (vous avez le choix entre votre résidence principale ou votre résidence secondaire pour sortir de l’assiette fiscale votre lieu de villégiature préféré…), sont favorisés.

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Ingrats, les divers think tanks et autres instituts d’études économiques, tels l’Institut Montaigne ou l’IFRAP d’Agnès Verdier-Molinié, étrillent le chiffrage de l’équipe de campagne de Marine Le Pen. Un grand classique pour Le Monde : des dépenses sous-évaluées et des recettes sur-évaluées. Les experts soulignent notamment l’irréalisme des 15 milliards d’euros récupérés sur la fraude fiscale et sociale ainsi que des 16 milliards d’euros d’économies sur les budgets sociaux avec l’instauration de la priorité nationale. Au lieu d’une compensation à l’euro l’euro, le déficit budgétaire annuel s’alourdirait d’une centaine de milliards d’euros, une paille. Petite consolation : le programme d’Emmanuel Macron est lui aussi considéré comme non financé, mais est-ce un problème dans cet univers où le « quoi qu’il en coûte » est devenu une marque de modernité et de courage politique devant la tyrannie des grands équilibres ?

La croissance, clé du redressement français

Les commentateurs autorisés sont en fait passés totalement à côté du cœur du programme économique et social de Marine Le Pen. Ceux qui l’ont compris, et ils sont peu nombreux – quelques éminents membres du conseil d’analyse économique (CAE), quelques grands sachants de la sphère économique et financière institutionnelle – se sont bien gardés de s’exprimer publiquement. La candidate a eu l’occasion de s’exprimer mezzo voce sur sa trajectoire de finances publiques devant divers cercles patronaux (ETHIC, Medef et CPME notamment), sans qu’une grande conférence de presse ne l’ait sanctifiée. Un « bug » purement technique dans une campagne présidentielle menée avec brio et sans faute jusqu’au premier tour. Mais qui s’intéresse en France aux sujets de fond, comme une trajectoire de finances publiques, ennuyeux par essence et peu vendeurs médiatiquement ? On ne tombe pas amoureux d’un taux de croissance, comme on le disait déjà en mai 1968.

Or, c’est précisément la croissance qui est au cœur du programme de Marine le Pen. La croissance naturelle française – pour faire simple, si l’on ne fait rien de plus que ce que l’économie délivre par elle-même – est de l’ordre de 1,2 à 1,4% par an. La croissance est ainsi  portée à 2,5 % par an tout au long du quinquennat 2022/2027. Rien de faramineux : malgré deux chocs pétroliers, la croissance des années 70 a dépassé 3% par an.

Le fonds souverain français

Par quelle alchimie ? Le fonds souverain français (FSF).

Derrière cet acronyme très bleu, blanc, rouge, un classique fonds privé, placé sous l’égide de la Caisse des dépôts, elle-même sous supervision du parlement depuis 1816. Donc, à l’abri des tentations de l’exécutif et autres institutions locales ou nationales. Avec des équipes de sélection et d’investissement professionnelles, choisissant des projets dans des domaines aussi variés que la rénovation thermique des bâtiments industriels et des logements, la réhabilitation des voies ferroviaires nationales et secondaires pour faire passer le fret ferroviaire de 8 à 15% du fret français en six ans, le développement d’une filière du papier minéral, plus propre, moins énergétique et plus compétitive ou le comblement de l’écart de fonds propres des entreprises françaises par rapport aux entreprises allemandes (150 milliards d’euros en sept ans). Avec une rentabilité économique raisonnable, supérieure à 4%, très loin des critères usuels et délétères du monde de la finance de plus de 10%, soulignés par l’éminent Patrick Artus.

Le FSF est appelé à atteindre 500 milliards d’euros en régime de croisière, avec une première tranche de 100 milliards d’euros émise à l’automne 2022. Émission s’adressant à l‘épargne privée des Français et qui devrait être sur-souscrite compte tenu des caractéristiques du fonds (2 à 4% de rendement annuel en fonction de la durée de détention, garantie de capital) et de la surépargne disponible liée au confinement, estimée par la Banque de France à 200 milliards d’euros.

A lire aussi, Jean-Luc Gréau et Philippe Murer: Économie: les fausses notes du Mozart de la finance

Et les projets ne manquent pas ! Yannick Jadot a rêvé de trente milliards d’euros d’investissement par an dans la transformation environnementale. Marine concrétise le rêve de Yannick. Mais personne n’en parle.

Un choc keynésien sur fonds privés

Le FSF, c’est ainsi une impulsion macroéconomique non pas sur finances publiques mais sur épargne privée. Le célèbre multiplicateur keynésien de nos livres de classe, mais sur fonds privés. Donc, hors dette au sens de Maastricht, caractéristique bien utile de nos jours. Rien de nouveau sous le soleil : les chemins de fer, les grands magasins et l’industrie se sont développés de cette façon en France au XIXème siècle.

Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre qu’une impulsion annuelle de 3% du PIB en régime de croisière permet de faire passer la croissance française de 1,2% à 2,5% sans grande difficulté. Ce qui incidemment permet de tenir une trajectoire de finances publiques vertueuse sur la durée du quinquennat, tout en préservant des services publics de qualité et en assurant le financement des retraites : prélèvements obligatoires en dessous de 40% de la richesse nationale à l‘horizon 2030, dépenses publiques en dessous de 50% du PIB en 2027, déficit budgétaire en dessous de 3% du PIB dès 2026, balance des paiements à l’équilibre en fin de quinquennat, dette stabilisée à 112,9% jusqu’en 2027 puis baisse tendancielle à partir de 2028.

Deux chiffres résument en définitive le match Emmanuel/Marine: 30 milliards d’euros pour France 2030, 500 milliards d’euros pour le FSF. Il n’y a pas photo. Gageons que si, contre toute logique économique, Marine ne devait pas passer la barre, Emmanuel étant reconduit, il mettrait en place le FSF de Marine !

Jacques Perrin: une dette particulière

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Jacques Perrin avec Claudia Cardinale dans "La Fille à la valise" (1961) © MARY EVANS/SIPA

Voir à vingt ans « Le Désert des Tartares » a créé chez Jérôme Leroy une révélation à la fois politique et esthétique.


Au-delà de la poésie mystérieuse et contemplative du Désert des Tartares de Dino Buzzati, créée pour l’essentiel par le caractère insituable dans l’espace et le temps de ce roman, comme Les Falaises de Marbre de Jungër ou Le Rivage des Syrtes de Gracq, j’ai toujours vu dans l’histoire du jeune lieutenant Drogo, nommé au fort Bastiani pour sa première affectation, une métaphore de l’engagement politique, quel qu’il soit, ou tout au moins de l’espérance ambigüe qui va avec: vouloir que quelque chose se passe enfin, qui détruise, restaure ou bouleverse l’ordre ancien, quitte à nous emporter nous-mêmes ; attendre désespérément que ça arrive, s’apercevoir que notre action militante ne sera que de peu d’effets. Espérer quand même, jusqu’à la fin.

Identification parfaite

Malgré la méfiance que j’entretiens avec les adaptations de chefs-d’œuvre littéraires au cinéma, j’ai aimé l’adaptation du Désert des Tartares de Valerio Zurlini qui date de 1976 mais que je n’ai vue qu’en 1984, à l’époque où je commençais à fricoter, du côté de Rouen, avec les Jeunesses Communistes et surtout avec l’UNEF-SE.

J’ai aimé cette adaptation de Zurlini, cinéaste trop méconnu, auteur pourtant d’un magnifique « Eté violent » avec Trintignant, essentiellement pour l’interprétation de Jacques Perrin dans le rôle de Drogo. 

J’ai ressenti une identification parfaite, inconditionnelle, presque amoureuse. J’étais ce jeune lieutenant qui préférait une fin effroyable à un effroi sans fin, mais qui ne connaitrait que ça, pourtant : une vie qui se prolonge, sur le plan politique, dans une catastrophe au ralenti. J’ai appris par la suite à quel point ce film avait tenu à cœur à Jacques Perrin, à quel point pendant dix ans, il avait pris tous les risques en tant que producteur pour trouver les scénaristes et le metteur en scène qui accepterait de se coltiner avec ce roman anti-cinématographique au possible puisque fondé sur une immobilité presque minérale.

Virilité mélancolique

Certains acteurs, certaines actrices nous font ainsi parfois comprendre des choses essentielles sur nous-mêmes, comme certains écrivains ou certains poètes. En ce sens, ils méritent bien l’appellation d’artistes que parfois on leur dénie.

C’est pour cela que je tiens à exprimer ma dette à Jacques Perrin qui vient de mourir, et pas seulement pour son élégance d’éternel jeune homme aux cheveux blancs, sa virilité mélancolique alors que les Tartares, et leur révolution/révélation avancent à l’horizon avec une lenteur exaspérante à l’échelle d’une vie humaine. Qu’on n’aura pas le temps, ou à peine celui d’entrevoir dans les lointains, les éclats dorés des cuirasses de l’espérance révolutionnaire.

Le Désert des Tartares

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Salaire de Carlos Tavares: le bal des antilibéraux et des faux-culs

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Carlos Tavares au Salon de l'Automobile de Paris de 2018 © NICOLAS MESSYASZ/SIPA

Les salariés de Peugeot ont la chance unique d’avoir un patron génial qui obtient des bénéfices impressionnants et une rémunération imposante. Il doit donc être dénoncé, critiqué, vilipendé…


C’est vraiment mal tombé pour Carlos Tavares : on apprend pendant les élections présidentielles – un hasard du calendrier – que son salaire global atteint des records. Or, sur nos douze candidats du premier tour, pas un seul n’a pris la défense de l’accusé. Il est vrai que la moitié d’entre eux sont marxistes et trois sont d’extrême gauche. À droite et à l’extrême droite, idem. Et à l’extrême centre occupé par le candidat président, n’en parlons même pas: lui veut carrément plafonner les salaires des PDG. Tous ces braves gens, politiciens professionnels, sont unanimes : la rémunération du patron de Stellantis, maison mère de Peugeot-Citroën, qui atteint 19 millions d’euros pour l’exercice 2021, est jugée « indécente », alors même qu’il vient de réaliser une année historique avec des bénéfices somptueux, jamais vus dans l’industrie automobile en France : 13,4 milliards d’euros.

Emmanuel Macron s’est déclaré « choqué » par la rémunération « astronomique » de Carlos Tavares. « Tous ces sujets nous indignent », a-t-il même ajouté au cours d’une interview à France Info. Dans le bal des hypocrites, des démagogues, des anticapitalistes et des faux-culs, le président n’est jamais très loin, lui qui s’est battu pendant longtemps quand il était ministre de l’Économie de François Hollande en 2016 contre les salaires qu’il estimait trop élevés de l’autre Carlos, Carlos Ghosn, alors à la tête du groupe Renault-Nissan. Nous y reviendrons plus loin.

D’abord les chiffres, pour les connaisseurs, s’agissant de la première année d’existence de Stellantis, groupe mondial né de la fusion entre les entités PSA (Peugeot-Citroën-Opel) et FCA (Fiat-Chrysler) dont le sieur Tavares est directeur général. Au total, quinze marques, françaises, italiennes, britannique, allemande et américaines. Un chiffre d’affaires de 152 milliards d’euros en 2021. Une rentabilité opérationnelle ajustée de 11,8% et un résultat net de 13,4 milliards d’euros après impôts. Un véritable feu d’artifice économique !

Grâce aux « vaches à lait » américaines

Des précisions sur cette rémunération globale de 19 millions d’euros. Elle se divise en plusieurs morceaux : un salaire fixe de 2 millions pour l’année 2021, auquel s’ajoute une part variable qui a atteint 7,5 millions, indexée sur les résultats de l’année, très brillants, presque le maximum possible. Plus 2,3 millions de contribution à sa « retraite chapeau » ainsi qu’une prime de 1,7 million liée à la réalisation de la fusion avec les Italiens et les Américains. Et enfin, 5,5 millions au titre de la première année d’un plan de performances très exigeant, sur trois ans. 2 + 7,5 + 2,3 + 1,7 + 5,5 = 19 millions. Le compte est bon.

Comme nous sommes en France, la question est de savoir combien d’impôts devra payer l’heureux bénéficiaire de cette véritable fortune. Impossible de savoir ! D’abord, Carlos Tavares n’est pas Français, il est Portugais et il tient à son drapeau. Deuxio, le siège social mondial de Stellantis n’est ni en France, ni en Italie, ni aux Etats-Unis, mais aux Pays-Bas. Tertio, le plus gros résultat du groupe ne vient pas de France ou d’Italie mais des États-Unis où se trouve une filiale du groupe Fiat dont les « vaches à lait » s’appellent Jeep et Ram, qui dégagent des marges très importantes, plus de 16% en 2021. On a beaucoup parlé en Europe pendant cette année 2021 – on en parle encore aujourd’hui – de la pénurie de semi-conducteurs, ces puces indispensables à la bonne marche d’un véhicule. Le génie de Tavares a également consisté, tout en étant obligé de réduire ses productions de 20% par rapport à ses prévisions, à affecter ses puces disponibles aux véhicules les plus rentables, comme les Jeep Grand Cherokee ou Grand Wagoneer aux marges plantureuses.

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C’est ainsi que le gros des bénéfices provient des États-Unis, un pays où les grands patrons sont magnifiquement payés quand ils font gagner beaucoup d’argent à leurs actionnaires. Le PDG de Ford, Jim Farley, a reçu 21 millions d’euros pour 2021 et la patronne de General Motors, Mary Barra, en était à 21,8 millions pour 2020. Carlos Tavares qui a non seulement réussi une fusion qui semblait très aléatoire avec les Italiens de Fiat et les Américains de Jeep, et qui a géré cet ensemble hétéroclite de main de maître dans des conditions aggravées par les deux crises de la Covid et des semi-conducteurs, s’est donc révélé être un géant dans l’automobile mondiale. Il a également prouvé qu’il était un super manager en délivrant des primes d’intéressement importantes à tous les salariés du groupe, à hauteur de 1,9 milliard d’euros, ce qui est très généreux. Les salariés français, qui avaient déjà reçu 3 000 euros de surprime en 2020, toucheront cette fois une participation moyenne de 4 400 euros et bénéficieront en plus d’une enveloppe globale d’augmentation de 3,2%.

Une opération digne d’un corsaire des Caraïbes

Revenons à notre petit Hexagone rempli de marxistes, de démagogues et d’éternels frustrés. Il faut reconnaître qu’ils pourraient avoir raison sur un point: une majorité riquiqui, mais une majorité quand même d’actionnaires ont voté contre le rapport sur la politique salariale de la direction du groupe, à 52% contre 48%, s’opposant ainsi aux millions de Carlos Tavares. Sauf que 1 : cet avis des actionnaires n’est que consultatif selon le droit des Pays-Bas ; 2 : la politique de Stellantis a été adoptée à près de 90% lors de l’assemblée générale de 2021 ; et 3 : c’est une banque d’État française, la Bpifrance détenant 6% du capital de Stellantis, qui a fait basculer le vote côté négatif.

Ce ne serait pas la première fois que l’État français jouerait ainsi contre des PDG « trop payés » dans l’industrie automobile. Emmanuel Macron, alors ministre de l’Économie de François Hollande, était même allé très loin en 2016 pour contrer la politique salariale de Renault à l’égard de Carlos Ghosn, jusqu’à faire dépenser par l’État 1,2 milliard d’euros pour acheter à la Bourse en cachette des actions supplémentaires de Renault afin d’obtenir lors de l’assemblée générale du constructeur une majorité hostile à la rémunération de son PDG, estimée abusive par le fougueux ministre. À cette époque, le groupe Renault-Nissan gagnait beaucoup d’argent dont l’État profitait doublement, à la fois comme actionnaire, à hauteur de son capital de 25 %, et comme taxateur avec les impôts qu’il touchait sur 100% des bénéfices.

Redresser toute l’industrie française

Les actionnaires avaient écouté le ministre et voté non à 54% en assemblée générale contre la rémunération de 7 millions d’euros prévue pour Carlos Ghosn, mais le vote étant là aussi consultatif n’avait pas été suivi d’effet par le conseil d’administration. Avec son opération boursière digne d’un corsaire des Caraïbes, le socialiste Macron, ministre du président très socialiste François Hollande, avait mis en place sans le savoir une bombe à retardement contre Carlos Ghosn qui explosera plus tard à Tokyo avec l’emprisonnement honteux et scandaleux du PDG de Renault-Nissan : les Japonais avaient tenu Ghosn pour responsable de ce rodéo boursier, sans jamais que Macron ou Hollande ne leur dise la vérité. On connaît la suite : un écroulement vertical du groupe Renault avec un manque à gagner colossal, sans doute entre 10 et 20 milliards d’euros, parce qu’un jeune ministre de l’Économie voulait réduire de force le salaire d’un PDG extrêmement brillant et admiré dans le monde entier.

En mars dernier, dans une interview à Valeurs Actuelles donnée au Liban où il s’est réfugié, Carlos Ghosn a réagi avec une certaine émotion aux événements qui ont touché Renault et qui l’ont atteint par contrecoup : « Quand on regarde où en est Renault aujourd’hui, on mesure l’ampleur du désastre qui a suivi mon arrestation. » Il a surtout ajouté ceci : « Les groupes français dont l’État est actionnaire sont esclaves de leur héritage […] Citez-moi une seule victoire industrielle française dans laquelle l’État a été un contributeur important […] En France, il y a cette tradition d’interventionnisme de l’État, alors qu’il est incapable de gérer son budget, ses déficits et sa dette »… Avec une dizaine d’hommes comme Ghosn ou Tavares, on pourrait redresser toute l’industrie française et la relancer vers les sommets qu’elle n’aurait jamais dû quitter. En attendant, Carlos Ghosn peut être satisfait : Tavares a passé plus de trente ans chez Renault avant de rejoindre le groupe Peugeot, et c’est Ghosn qui l’a formé.