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Le hussard bleu

Éric Neuhoff "Rentrée littéraire" (Albin Michel)

Le hussard bleu
Éric Neuhoff © ULF ANDERSEN / Aurimages via AFP

C’est toujours un plaisir de retrouver un roman d’Eric Neuhoff. Rentrée littéraire n’échappe pas à la règle.


Le ciel était d’un bleu céruléen. Je pourrais commencer cet article par cette phrase. Pierre, l’éditeur, personnage du roman d’Eric Neuhoff, Rentrée littéraire, me refuserait un contrat. Mon manuscrit finirait à la poubelle. Ça n’aurait pris que dix secondes. Exécuté dès la première ligne. Gain de temps.

Jeu de piste 

La première fois que j’ai entendu le nom de Neuhoff, c’était prononcé par Michel Déon. Il m’avait dit que c’était un peu son fils spirituel, un néo hussard. On avait dîné au Perron, un excellent restaurant italien, dans le VIIe arrondissement de Paris. Déon, Jacques Laurent, Antoine Blondin et Roger Nimier étaient les hussards de l’après-guerre. Bernard Frank avait trouvé drôle de les réunir sous ce qualificatif. Neuhoff n’a pas oublié qu’il est un hussard puisque la maison d’éditions de Pierre se nomme Les Épées, titre d’un court roman de Roger Nimier paru en 1948. Le personnage de ce livre est François Sanders qu’on retrouve dans Le hussard bleu, le meilleur roman de Nimier.

Le nom de Sanders apparaît aussi dans le livre de Neuhoff. C’est un vrai jeu de piste. Un rallye germanopratin, en quelque sorte. Il faut dire que Pierre et sa femme, Claire, qu’il aime comme au premier jour, sont des bobos aux avis tranchés. Extrait : « Avec elle (Claire), Resnais était nul. Yourcenar était nulle. Quels nuls, ces Beatles ! »

Ironie douce

Le couple habite cité Vaneau, bulle ouatée pour ne pas voir la dégradation généralisée de la France. « Pierre était passé au marché de la rue Clerc, écrit Neuhoff. Il avait rapporté des fromages et du lait cru, Le Journal du dimanche qu’il avait déjà lu en terrasse, du pâté en croûte, du pain frais, des gâteaux à la rose. Il n’y avait plus de fontainebleau. » On est loin de la trajectoire de François Sanders qui fuit la Résistance pour la Milice, en 1944. Pierre a d’autres problèmes existentiels. Ses chaussettes se trouent trop vite. Neuhoff côtoie le milieu littéraire depuis le début des années 80. Il collectionne les prix littéraires car il a du style. Un style nappé d’humour avec une pincée d’ironie douce. Dans son nouveau roman, il croque les écrivains en mal de reconnaissance, souvent fauchés. Il révèle les petites manigances pour obtenir une récompense. Il évoque les salons littéraires, notamment celui de Brive où il faut être allé au moins une fois pour constater les mesquineries du microcosme littéraire aux égos boursouflés et aux foies dilatés par le mauvais vin.

Neuhoff croque : « Il n’y avait que des vieilles filles, des postières hystériques, des sous-normaliennes. » Macho, le hussard bleu ? « Les hommes, ça n’était guère mieux, ajoute Neuhoff. Des barbichus avec des pellicules sur les épaules, les doigts jaunis de nicotine, toujours à l’affût d’une invitation par une attachée de presse. » Et de donner l’estocade : « C’était un milieu rythmé par une succession de bons pour repas chaud. Cela manquait de fêtards en tweed, d’aristocrates avec des cravates en tricot. »

On liquide et on s’en va

Dans Rentrée littéraire, on déjeune chez Lipp, on prend un verre à La Closerie et on dîne le dimanche au Select. On croise François Mitterrand (sans le nommer) à la librairie Gallimard, avant rénovation et éclairage rayons surgelés d’une grande surface, on évoque des écrivains qu’on aime lire, en particulier Michel Mohrt (sans le nommer non plus) dont j’appréciais les anecdotes sur Venise, liées parfois à Paul Morand, « père » des hussards.

Tout se tient chez Neuhoff, à commencer par lui. Notre époque me fait penser au titre de l’un des livres de Mohrt, On liquide et on s’en va. On pourrait croire que le roman de Neuhoff est un tantinet frivole. Il est touchant surtout car il évoque des romanciers (et romancières, Geneviève Dormann est citée) qui savaient donner de la noblesse à la vie. Ça n’a pas de prix.

Éric Neuhoff, Rentrée littéraire, Albin Michel.

Rentrée littéraire

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est auteur de "Johnny que je t’aime" (Praxys diffusion) et directeur littéraire des éditions Tohu-Bohu.

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