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Wakanda forever et la propagande anti-française

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Réalisé par Ryan Coogler, Black Panther : Wakanda Forever est le troisième volet de la franchise du même nom. La France y est ouvertement attaquée et calomniée.


Black Panther a été créé en 1966 pour l’éditeur Marvel par le célèbre scénariste Stan Lee, auquel on doit notamment Spider-Man, Iron Man, les X-Men, Thor, Docteur Strange ou encore L’Incroyable Hulk. Longtemps confinés aux pages des comics-books affectionnés par les adolescents binoclards, ces héros souvent inspirés des différentes mythologies européennes sont désormais de véritables veaux d’or de la société du spectacle, dont les adaptations cinématographiques génèrent des profits colossaux tous les ans. 

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Dirigés par Kevin Feige, les studios Marvel ont été rachetés par Disney il y a un peu plus de dix ans. Depuis lors, le succès est au rendez-vous – à défaut de la qualité. Les films de super-héros ne sont plus un sous-genre de série B, mais un groupe de films à part entière ayant remplacé les westerns et les péplums de naguère. Films, séries, jeux-vidéos ou parcs d’attraction font de cet univers partagé complexe un phénomène pop-culturel d’ampleur. La place de Black Panther y est extrêmement importante, tant par l’intérêt que suscitent les films que par l’imaginaire politique qui s’est greffé autour du personnage.

Pour bien comprendre ce que représente le prince T’Challa du Wakanda, il faut réaliser qu’il s’agit tout simplement du premier super-héros noir de l’histoire, tous éditeurs confondus. La différence entre la Panthère Noire et ses successeurs, qu’il s’agisse du héros urbain Luke Cage ou du Faucon, toujours chez Marvel, est que le premier nommé n’est pas un Afro-Américain mais bien un authentique Africain. Enfin, l’« authenticité » du personnage est en l’espèce discutable, puisque le prince T’Challa n’est pas le national d’un pays existant ou d’une tribu historique de l’Afrique. Stan Lee a créé pour ce personnage un pays complet : le Wakanda.

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Le procédé n’était pas nouveau pour l’univers Marvel, lequel, bien qu’ancré dans un monde réaliste, n’a jamais hésité à se jouer de la géographie politique pour échapper à la censure. Le Docteur Fatalis venait par exemple de Latvérie, autre monarchie inventée située au cœur de l’Europe centrale et réunissant tous les clichés possibles sur cette région du monde. De la même manière, le Wakanda est aussi caricatural, réunissant des ethnies diverses souvent inspirées des Zoulous, qu’on a parfois comparés aux Spartiates en raison de leur endogamie stricte et de leur militarisme.

À l’image des Zoulous, les Wakandais sont protectionnistes, identitaires voire suprémacistes, extrêmement traditionalistes et vivent en autarcie coupé du monde. À ceci près que leur prince T’Challa a noué des contacts avec les Etats-Unis et ses homologues super-héros, insufflant un vent de modernité sur son antique royaume. Autre particularité du Wakanda, le pays est un havre de haute-technologie, très en avance sur nous autres Occidentaux. De quoi faire rêver les jeunes Américains des années 60, désireux d’émancipation dans une société encore marquée par la ségrégation.

Avec son ADN décolonialiste, Black Panther ne pouvait qu’intéresser les studios hollywoodiens contemporains. Wesley Snipes a longtemps nourri l’ambition de porter les aventures de T’Challa à l’écran avant que le susnommé Kevin Feige ne reprenne le bébé, faisant du héros la tête de proue d’un Marvel plus « inclusif » et dans « l’air du temps ». De fait, il a eu raison sur le plan commercial puisque le premier film sorti en 2018 a dépassé les 1,2 milliards au box-office mondial et les 670 millions de recettes pour les seuls Etats-Unis. 

Quand le personnage de Black Panther apparaît à l’écran, les personnes noires scandent souvent « Wakanda ! Wakanda ! » en croisant les bras dans les salles de cinéma, sorte de cri de ralliement d’une minorité qui a fait du personnage une icône dans leur Panthéon. Un phénomène de société est né. Un phénomène d’autant plus préoccupant que son réalisateur se fait le porte-voix du pire de la propagande anti-française en Afrique, reprenant toutes les fausses nouvelles et diffamations qui ont mis en danger nos militaires au Mali ces dernières années. Il faut dire que le Wakanda s’y prêtait bien, tirant l’essentiel de ses ressources de l’exploitation du « vibranium », métal hyper solide qui ne se trouve que dans ses riches terres et chez quelques-uns de ses voisins.

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Dans ce cadre, le film montre la France comme une puissance coloniale volant le « vibranium » des Maliens en utilisant des mercenaires sans pitié. La réalité est évidemment toute autre, la France étant intervenue au Mali à la demande de l’Etat malien pour contenir l’avancée de terroristes djihadistes qui tuaient des innocents, détruisaient les statues des marabouts locaux et menaçaient de faire sombrer un peu plus le Sahel dans le chaos. Les mercenaires sont bien présents au Mali… Mais ils sont Russes et agissent sous le drapeau de la société militaire privée Wagner fondée par Evgeni Prigozine, un proche de Vladimir Poutine. Lesquels sont d’ailleurs responsables du regain djihadiste au Mali.

Bien évidemment, le film de Ryan Coogler évite les sujets qui fâchent, préférant désigner la France à la vindicte. C’est moins risqué et ça rapporte gros. Dans une scène, on peut voir la reine du Wakanda accuser la France lors du sommet des Nations Unies et demander à nos représentants de s’incliner face à elle. Il s’agit là du fantasme afrocentriste, voulant que le monde « blanc » soit le responsable ontologique de tous les maux frappant l’Afrique et que toute l’histoire ait été réécrite par nos soins afin de justifier la colonisation ayant entraîné une domination injuste.

Il est terrifiant de constater qu’une pareille superproduction américaine reprenne tous les poncifs du panafricanisme d’un Kemi Seba ou d’une Nathalie Yamb, mais aussi, en filigrane, les discours racistes d’un Louis Farrakhan. La réalité est que ce sont les Russes qui exploitent actuellement des mines en Afrique et en pillent les ressources en échange d’une « protection militaire » inefficace uniquement justifiée par un discours aussi révisionniste que diffamatoire. Russes qui ont commis de véritables crimes de guerre au Mali et ailleurs, quand la France a au contraire tout tenté pour protéger les populations civiles. 

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L’armée française a d’ailleurs été obligée de démentir de fausses informations montées par la Russie en association avec la junte au pouvoir à Bamako, notamment un charnier à Gossi qui lui avait été mensongèrement attribué. D’autres « fake news » et légendes urbaines sur la présence française en Afrique sont régulièrement reprises à l’étranger, concernant le Franc CFA ou la lutte anti-terroriste. Des partis populistes européens reprennent sans sourciller ces discours complotistes forgés par des racistes anti-blancs vivant aux Etats-Unis et en Europe ou des néo-impérialistes anti-occidentaux qui ont fait de la France une de leurs cibles privilégiées.

Si nous y sommes habitués, le cas de Wakanda Forever est beaucoup plus problématique. Par son audience, le film touche énormément de gens qui vont croire que ce qui y est dit a tout de même une « part de vérité ». Il faut donc que Catherine Colonna et le ministère des Affaires étrangères demandent des explications au studio et aux distributeurs du film, ainsi que le ministère des Armées. Ne serait-ce que pour les victimes du conflit malien, tant les militaires français que les civils maliens. Nous leur devons la vérité et le respect. Disney et Marvel leur doivent des excuses et des réparations.

« Le rôle de l’État est de faire faire et non pas de faire » : entretien avec Charles Millon

L’ancien ministre, député et maire, Charles Millon, nous livre les fruits de ses réflexions sur l’Etat qui, selon lui, devrait rester focalisé sur ses premières missions et abandonner certaines prérogatives au profit des collectivités territoriales.


Ancien ministre de la Défense sous Jacques Chirac, entre 1995 et 1997, après avoir longtemps exercé comme maire de Belley et comme député de l’Ain, Charles Million possède un parcours politique riche. Fort de cette expérience d’élu local et national, il nous livre sa vision de l’État français et de la politique française. En particulier, il plaide pour un retour au principe de subsidiarité en France ainsi qu’un renforcement de l’ancrage local des élus. 

Causeur. Vous appelez de vos vœux depuis plusieurs années à une réforme profonde de l’État et de la pratique du pouvoir en France. Quelles sont les priorités à remettre en avant ?

Charles Millon. Notre pays a besoin de valoriser les missions premières de l’État : garantir la sécurité de tous, pour permettre à chacun de s’épanouir. Cela implique que l’État ait en charge essentiellement la sécurité intérieure et extérieure et la diplomatie. Lorsque vous étudiez l’histoire, vous constatez que les prérogatives de l’État étaient concentrées autour de ces trois domaines : la diplomatie et les relations avec les autres états ; la défense et la sécurité extérieure ; l’ordre public et la sécurité intérieur.

De quand dateriez-vous donc le début de l’État providence sous la forme que nous connaissons aujourd’hui ?

Les guerres ont toujours permis à l’Etat d’accroître son pouvoir et son rôle. Au XXe siècle, la France et toute l’Europe ont connu deux guerres. Au lendemain de ces deux conflits, l’État a accru ses prérogatives, pour défendre d’abord et reconstruire ensuite le pays, mais sans jamais s’en départir par la suite. Les crises économiques participent aussi à l’augmentation des interventions de l’État. L’exemple le plus connu est la crise de 1929, qui a provoqué l’émergence de l’État-Providence avec l’adoption de l’analyse keynésienne et la relance de la demande par la dépense publique.

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Quelles prérogatives pourraient être dévolues aux collectivités territoriales ?

Certains domaines en crise, en particulier la santé et l’hôpital, pourraient parfaitement être gérés par les collectivités locales et des organismes privés. D’une région à une autre, les besoins diffèrent beaucoup en la matière. Prenons aussi l’exemple de l’école : aux États-Unis, la politique de l’éducation est réservée aux États et non pas au gouvernement fédéral, ce qui permet d’instaurer une liberté éducative très importante, qu’il est particulièrement difficile à promouvoir en France. Dans ces deux domaines, l’éducation et la santé, le poids de l’État central serait allégé considérablement si un gouvernement avait le courage de renoncer à cette obsession jacobine, en reconnaissant l’autonomie des hôpitaux et des établissements scolaires et universitaires. Il faut convaincre les Français qu’il y a d’autres modèles que celui que nous connaissons depuis les années 1950. J’ai cité le modèle américain, mais nous pourrions aussi prendre en exemple les Länder en Allemagne, dont les prérogatives sont également considérables, ou la Suisse, qui respecte de manière scrupuleuse le principe de subsidiarité. N’oublions pas que le rôle de l’État est de faire faire et non pas de faire.

La suppression de la taxe d’habitation par le gouvernement d’Élisabeth Borne paraît plutôt aller dans le sens contraire de ce que vous prônez…

Absolument. Cette réforme, dont les visées sont purement électoralistes, appauvrit considérablement les communes et les empêche de disposer librement de ressources qui seront, une fois de plus, concentrées dans les mains de l’État central. Ne parlons même pas des hausses de la taxe foncière, que de nombreuses communes ont déjà commencé à effectuer pour compenser cette suppression de la taxe d’habitation.

Parlons de la situation politique de notre pays. Depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron et son ascension fulgurante, l’on tend à admirer les « parvenus » ceux qui se sont passés des carrières politiques traditionnelles pour se faire élire directement. Était-ce si positif en fin de compte ?

L’absence d’ancrage territorial des élus est une grande erreur. Dans ma carrière, comme bon nombre de mes pairs d’ailleurs, j’ai débuté dans ma commune de Belley, dans l’Ain, où j’ai été maire pendant presque vingt-quatre ans, avant de devenir député, en 1978. C’est dans mon mandat local que j’ai appris à comprendre ce qu’un Français vit au quotidien et quelles sont ses préoccupations. Le risque avec cette nouvelle sorte d’élus, qui n’ont pas d’expérience politique au niveau local, est de tomber facilement dans une approche technocratique du pouvoir, où les solutions sont détachées des réalités concrètes. C’est d’ailleurs ce qu’ont ressenti les Gilets jaunes en 2019 dans les réformes menées par Emmanuel Macron, avec l’augmentation de la taxe sur les carburants notamment. Ils avaient le sentiment que le gouvernement ne comprenait pas leur situation.

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Nous observons depuis une dizaine d’années un éclatement des partis politiques traditionnels et la montée de tendances plus radicales, aussi bien à gauche qu’à droite, qui ne parviennent pas pour autant à fédérer largement. À qui la faute ?

Il est toujours difficile de mettre le doigt sur une cause unique pour expliquer la situation politique actuelle. Pour autant, une réforme de notre système électoral pourrait faciliter la revitalisation de nos structures politiques et les rendre capables de fédérer le plus grand nombre de tendances idéologiques. En établissant par exemple, pour les élections législatives, un mode de scrutin uninominal à un tour, comme en Grande Bretagne, les partis seraient obligés de se regrouper pour gagner l’élection. Cela permettrait qu’une majorité se dégage. De plus, ces partis auraient la responsabilité de traiter en leur sein la question des extrêmes et ainsi le pouvoir en place ne pourrait plus se servir de ces extrêmes comme épouvantail pour se maintenir artificiellement au pouvoir.

La proportionnelle ne m’apparaît certainement pas la solution, parce qu’elle provoque au contraire des divisions accrues. C’est d’ailleurs celles-ci qui ont fait chuter la IVe République.

Ne confondons pas engagement politique et engagement partisan.

Vous prônez un engagement renouvelé des jeunes en politique aujourd’hui. Quel message leur adressez-vous plus précisément ?

L’engagement politique est essentiel car c’est à travers lui que l’on participe à la vie de la cité, à la définition des équipements nécessaires à la vie commune, à la création des conditions favorables à l’épanouissement de chacun. Ne confondons pas engagement politique et engagement partisan.

L’engagement politique est plus large ; il inclut la vie associative, l’animation culturelle, le système éducatif, la politique sanitaire… Par l’engagement politique, le citoyen participe à la définition du cadre dans lequel les individus pourront prendre des initiatives au service de la collectivité. C’est pourquoi je souhaite que nombreux soient les jeunes qui s’investissent au service des autres.

Damien Serieyx, un éditeur à l’offensive

L’Artilleur s’est imposé comme l’éditeur des esprits résistants et à contre-courant. À sa tête, Damien Serieyx, un homme rigoureux et courageux qui met un point d’honneur à témoigner du monde réel quand tant d’autres l’occultent.


Le livre était épuisé. Nous attendions depuis des années sa réédition. Marcel Gauchet, Alain Finkielkraut, Jean-Pierre Le Goff s’y référaient volontiers et faisaient naître en nous le désir ardent de le découvrir. Et L’Artilleur vint. En septembre dernier, Voyage au centre du malaise français : l’antiracisme et le roman national de Paul Yonnet, publié en 1993 aux éditions Gallimard, reparaissait.

À n’en pas douter Damien Serieyx ne goûterait guère cette grandiloquence. L’emphase n’est pas son genre. Elle n’est pas, cependant, totalement injustifiée : Christopher Caldwell, Roger Scruton, Douglas Murray, Paul Collier, Georges Bensoussan, Michèle Tribalat, Ingrid Riocreux ou encore Pierre Manent, Jacques Julliard, Marcel Gauchet sont quelques-uns de ses auteurs et/ou préfaciers. Des pensées rigoureuses, ciselées, éminemment précieuses. Et pourtant, leurs livres sont rarement chroniqués dans la presse ou désespérément absents des tables et rayons des librairies les plus en vue – « Je me souviens, raconte ainsi Michèle Tribalat, avoir demandé à La Hune, boulevard Saint-Germain, le livre de Christopher Caldwell qui venait de paraître en français, il m’a été répondu que la librairie ne le vendait pas et s’en faisait une fierté ». Cette maison est jugée infréquentable par ces chers « petits » libraires que nous sommes sommés de « défendre » contre le géant du Net, mais qui se croient fâcheusement investis du magistère moral de l’opinion publique. Grâce soit ici rendue à Amazone qui, business is business, ignore la censure ! [1] 

L’ostracisme aiguisant la curiosité, j’ai voulu savoir qui se cachait derrière les éditions du Toucan/L’Artilleur. Un agitateur ? Un Cassandre ? Un « populiste » ?

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Rien de tout cela. Damien Serieyz est un esprit libre, un franc-tireur ayant la passion de comprendre, la passion du réel, l’exact contraire d’un idéologue. « Gaudium veritatis », « la joie de la vérité », la magnifique épitaphe que Paul Yonnet a demandé de faire graver sur sa tombe, ainsi que nous le rappelle Éric Conan dans sa postface au Voyage… pourrait être sa devise et celle de sa maison. Tout comme le mot de Rousseau à d’Alembert : « Que de questions je trouve dans celles que vous semblez résoudre. » Fidèle au grand esprit européen, il n’est pas pour lui de fruits défendus. Partout l’esprit doit pouvoir se risquer : immigration, islamisation de la France, antiracisme, climat, écologie, médias…

Après avoir occupé différents postes dans de grandes maisons d’édition (Calmann-Lévy, Stock, Le Seuil) et fort du constat que certains livres, et surtout certains sujets, ne passaient jamais la barre des comités de lecture, Damien Serieyz fonde en 2006 les Éditions du Toucan, lesquelles deviennent totalement indépendantes en 2010, s’adjoignant alors le titre de L’Artilleur. Pourquoi ce double nom ? « Le Toucan afin d’introduire un peu de légèreté, de contrebalancer la gravité du second », répond-il tout en mettant en garde contre la tentation de lester de signification ce qui ne fut qu’un choix parmi d’autres possibles.

Parfaitement étranger à la vogue du « storytelling », de ces biopics dont notre époque raffole, Damien Serieyx ne vous racontera pas l’histoire du cadre confortablement établi plaquant tout du jour au lendemain pour répondre à l’appel de l’« aventure », impatient de « donner du sens à sa vie ». Si toutefois il devait retenir une date, ce serait 2005 et le contournement parlementaire de la volonté majoritairement exprimée lors du référendum européen, le mépris du peuple qu’il signifiait et l’abîme qu’il ouvrait entre l’élite et les Français de chair. L’« élite » voulait évacuer le débat ? Il contribuerait, à sa modeste échelle, à le faire revenir.

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Ses auteurs et ses compagnons de route rendent unanimement hommage à ce que l’on pourrait appeler le don d’hospitalité de Damien Serieyx. Sa maison offre en effet un refuge aux auteurs dont les ouvrages sont refusés par les grandes maisons. Ne nous y trompons pas toutefois : être refusé par une maison d’édition ne vaut pas en soi brevet de qualité et d’intérêt. L’Artilleur n’est pas le salon des refusés ou alors au sens de celui de 1863. Serieyx n’est pas sans boussole ni sans exigence : à bien considérer son catalogue, on peut observer que ce sont moins des essais, avec ce que le genre peut avoir d’humoral, moins encore des philippiques, qu’il choisit de publier, que des livres d’enquête, des ouvrages visant d’abord à établir des données factuelles. Ce qui ne signifie pas pour autant des livres à la froideur mécanique de spécialistes : ses auteurs sont concernés par ce qu’ils écrivent, inquiets pour la France, pour l’Occident ; ils n’affectent pas cette distance convenue, gage de respectabilité médiatique.

Damien Serieyx ne se contente pas d’accueillir les âmes en peine, sans domicile éditorial. Il furète et sait l’art de repérer des pensées puissamment nourricières pour qui veut connaître et comprendre le monde dans lequel nous sommes venus à vivre et continuerons de vivre sans un sursaut collectif. Ainsi prit-il l’initiative de solliciter Michèle Tribalat : « J’ai connu Damien lors de la parution du livre de Christopher Caldwell, Reflections on the Revolution in Europe: Immigration, Islam and the West (Doubleday) en 2009, se souvient la démographe. Ce livre m’avait bluffée. J’en avais fait une recension en 2010 et en parlais lors d’interventions dans les médias. C’est comme cela que Damien a entendu parler de ce livre. Il a pris alors contact avec moi car il avait décidé d’en offrir la traduction au public français et m’a demandé d’en écrire la préface. Il est curieux, gentil (pour moi, c’est un compliment !) et présent sans être arrogant. Lorsque j’ai écrit mon livre sur la fin du modèle français d’assimilation, publier chez lui a été pour moi une évidence. Même chose pour mon livre sur les statistiques ethniques (qui ne lui a sans doute rien rapporté). Quant à mon dernier livre, c’est Damien qui m’a tannée pour que je l’écrive. Lorsque je lui ai dit qu’il allait perdre de l’argent, il m’a répondu : “C’est mon problème, pas le vôtre !” »

Ingrid Riocreux salue également le travail de Damien Serieyx : « Je lui suis très reconnaissante pour la chance qu’il m’a donnée. J’avais écrit La Langue des médias juste après ma thèse de littérature française ; le style autant que le plan général étaient très imprégnés de cet esprit académique, que je pensais nécessaire à la crédibilité des idées que je développais. En l’état, le livre avait peu de chances de plaire, et Damien me l’a dit. Mais il n’a pas jeté mon manuscrit à la poubelle ! Il m’a incitée à retravailler mon texte pour trouver l’équilibre entre rigueur de la démonstration et verve polémique ; il m’a aidée à repenser la structure globale de l’essai. Et il a été très lucide en préparant la promotion du livre : “C’est un pari risqué ; concrètement, il s’agit de demander aux médias de promouvoir un livre qui les discrédite”. Il a ce mélange d’humanité et de professionnalisme qui inspire une grande confiance. »

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L’autre caractéristique de L’Artilleur, sur laquelle insiste à juste titre l’ancien journaliste Éric Conan : l’attention extrême que Damien Serieyx prête à ce qui se publie à l’étranger, partant, l’extraordinaire travail de traduction auquel il se voue – le mot n’est pas excessif car la traduction, essentielle à la vitalité de la vie intellectuelle, engage des sommes colossales. De là l’étincelant florilège d’auteurs étrangers que Serieyx peut se flatter d’avoir fait connaître en France, ainsi de Roger Scruton – dont on aimerait tant qu’il publie l’insigne contribution à la réflexion sur l’écologie, Green Philosophy : How to Think Seriously About the Planet –, de Douglas Murray ou encore de Paul Collier – Exodus : immigration et multiculturalisme au xxie siècle, un de ses rares ouvrages chroniqués par Le Monde.

L’existence de cette maison et la suspicion qui l’enveloppe s’éclairent du tableau que peint Marcel Gauchet dans sa préface au Voyage au centre du malaise français, nous inspirant, à nous qui n’étions pas en âge de la vivre, une profonde nostalgie pour cette parenthèse heureuse que fut la décennie 1980, entre la sortie de la folie gauchiste et l’entrée dans le maccarthysme politiquement correct.

De grands éditeurs – à commencer par mon éditrice Muriel Beyer à la tête de L’Observatoire – résistent, bravent les interdits édictés par la pensée convenable et convenue – mais la caporalisation, la « normalisation », selon le mot d’Éric Conan, va bon train. Les citadelles tombent les unes après les autres.


[1]. À quand d’ailleurs une grande enquête sur ce pouvoir de vie et de mort que s’arrogent les libraires ? En vue de cet article, à ma modeste échelle, vivant dans le 13e arrondissement, j’ai testé pour vous la célèbre librairie Jonas, et j’ai envoyé des émissaires à la librairie L’Atelier dans le 19e, ou encore à Tout lire dans le 20e. Douglas Muray ? Paul Yonnet ? Effacés.

Aragon, quarante ans après

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Il y a quarante ans, un poète français rendait l’âme. L’occasion pour redécouvrir un homme toujours ailleurs.


Le 24 décembre 1982, Louis Aragon mourait à Paris, à son domicile de la rue de Varenne, un peu après minuit.

L’hommage fut national, ou presque. Le Parti Communiste mit sa photo accompagnée d’un drapeau tricolore à l’entrée de l’immeuble du Colonel Fabien. Les journaux y allèrent de leurs abondantes nécrologies, parfois surprenantes. Le Figaro le couvrait ainsi d’éloges tandis que Libération n’hésitait pas à railler la vieille folle stalinienne. Finalement, Aragon était un écrivain aimé par la droite (François Nourissier, Jean d’Ormesson), vénéré par les communistes qui enterraient avec lui leur place prépondérante dans le monde intellectuel et moqué par les gauchistes.

Aragon était le maître des masques : jamais un écrivain n’aura tenté à ce point de s’expliquer, de se commenter, de se préfacer, de revenir sur ses livres en les complétant par des préfaces, des avant-dire, des après-lire, des autocitations. Pour nous aider ? Bien sûr que non. Un écrivain est d’abord là pour brouiller les cartes.

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Il faut s’y faire. Les poèmes d’Aragon auront beau être fredonné par Ferrat et Ferré, on aura beau voir les photos d’Aragon siégeant au comité central du Parti ou celles d’un reportage très people de Elle, en 65, le montrant vivant l’amour parfait avec Elsa dans leur splendide maison du Moulin de Villeneuve, Aragon est ailleurs, toujours ailleurs.

Vous pouvez prendre l’Aragon que vous vous voulez, ce ne sera jamais Aragon si vous n’acceptez pas tout, en bloc.

Oui, c’est le même homme décoré deux fois de la croix de guerre en 1918 et en 1940 qui écrit à la fin du Traité du style en 1928 : « Je conchie l’armée française dans sa totalité ». C’est le même homme, encore, qui adhère au parti communiste, chantera une ode au Guépéou en 1931, « Vive le Guépéou contre le pape et les poux », mais qui parlera de « Biafra de l’esprit » lors de l’intervention soviétique contre le printemps de Prague en 68 et qui préfacera La Plaisanterie de Kundera à sa parution.

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Et c’est le même homme toujours, qui exploite magistralement la libération poétique du surréalisme mais qui saura aussi retrouver la vieille métrique française pendant la résistance comme en septembre 1943 où, sous le pseudonyme de François la Colère, il fait imprimer clandestinement Le Musée Grévin. Le poème est ensuite distribué à Paris sous forme de tract. Nous vous en proposons un extrait pour le quarantième anniversaire de sa mort, intervenu il y a deux jours.

« ….Je vous salue ma France arrachée aux fantômes

O rendue à la paix Vaisseau sauvé des eaux

Pays qui chante Orléans Beaugency Vendôme

Cloches cloches sonnez l’angelus des oiseaux

 Je vous salue ma France aux yeux de tourterelle

Jamais trop mon tourment mon amour jamais trop

Ma France mon ancienne et nouvelle querelle

Sol semé de héros ciel plein de passereaux

 Je vous salue ma France où les vents se calmèrent

Ma France de toujours que la géographie

Ouvre comme une paume aux souffles de la mer

Pour que l’oiseau du large y vienne et se confie

 Je vous salue ma France où l’oiseau de passage

De Lille à Roncevaux de Brest au Mont-Cenis

Pour la première fois a fait l’apprentissage

De ce qu’il peut coûter d’abandonner un nid

Patrie également à la colombe ou l’aigle

De l’audace et du chant doublement habitée

Je vous salue ma France où les blés et les seigles

Mûrissent au soleil de la diversité. »

(in Le Musée Grévin)

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Attaque raciste à Paris : la gauche entre récupération et illogisme

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La gauche impute des actes terroristes comme celui du 23 décembre à la droite parce que cette dernière critique la politique du gouvernement sur l’immigration. Par la même logique, la gauche devrait accepter la responsabilité des actes terroristes des islamistes.


Le jour même de la tuerie ouvertement raciste qui endeuille le pays et la communauté kurde, une gauche sans vergogne saute sur l’occasion pour instrumentaliser idéologiquement la tragédie, à l’exemple de Sandrine Rousseau qui déclare : « L’idéologie d’extrême-droite est la haine de l’autre, son rejet. Il n’y a rien d’étonnant à ce que certains en passent aux actes ». Il y a un lien entre la rhétorique de la droite – ou dans sa terminologie, « l’extrême-droite » – et l’attentat, répète la gauche, confondant volontairement un discours politique contre l’immigration et une action violente contre des immigrés ou descendants d’immigrés. On apprend pourtant au collège que les fins se distinguent des moyens. Si la fin ne justifie pas les moyens, les moyens ne disqualifient pas la fin.

On ne saurait tenir la droite pour responsable de ces meurtres sans imputer à la gauche ceux du Bataclan, de Charlie Hebdo ou des enfants juifs de l’école Ozar Hatorah. La gauche ne passe-t-elle pas son temps à faire des musulmans les victimes d’une « islamophobie » que les terroristes prétendent justement combattre par les armes ? Ne dit-elle pas, cette même gauche, qu’Israël mène une politique d’«apartheid», ce qui peut conduire à viser les juifs français pour leur lien avec ce pays, comme l’a fait Mohamed Merah en justifiant ses crimes ? De tout cela, la gauche refuse pourtant d’être comptable, à l’exemple de Rokhaya Diallo prise à partie par Pascal Bruckner en 2020.

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De deux choses l’une : si les discours politiques emportent la responsabilité d’actes criminels commis en leur nom, alors l’indigénisme ou plus généralement les discours victimaires de gauche sont responsables des attentats islamistes et antisémites ; si ce n’est pas le cas, il n’y a pas lieu d’incriminer la droite pour les crimes d’autrui dès lors qu’elle condamne la violence, ce qu’elle fait. Je sais bien que la gauche postmoderne est une adepte inconditionnelle du deux poids deux mesures, mais le procédé trouve ces limites, et elles sont atteintes en l’espèce pour quiconque veut bien être rationnel. Vendredi, le sang a coulé, la logique aussi.

Une kasbah bien accueillante

La France abrite la plus importante diaspora marocaine en Europe. A la faveur du regroupement familial et d’accords bilatéraux, les Marocains sont environ 2 millions sur notre sol et sont les premiers bénéficiaires de titres de séjour et de naturalisations. Ils sont aussi surreprésentés à Pôle emploi, dans les HLM et dans nos prisons… L’analyse de l’Observatoire de l’immigration et de la démographie.


Le 16 juin dernier, l’AFP publiait un reportage intitulé « Les Marocains d’Europe reprennent la route du bled ». Après deux étés successifs de fermeture des frontières, due conjointement aux restrictions sanitaires liées au Covid et aux tensions diplomatiques entre l’Espagne et le royaume chérifien sur la question du Sahara occidental, le journaliste dépêché près de Gibraltar y décrivait la reprise en conditions normales de l’opération « Passage du détroit », laquelle avait concerné 3,3 millions de personnes en 2019 et constitue à ce jour « l’un des flux de personnes les plus importants entre continents » sur une période aussi brève.

La dimension de ce mouvement saisonnier révèle toute l’ampleur prise par la population marocaine sur la rive nord de la Méditerranée au cours des dernières décennies. Après l’immigration turque, l’immigration marocaine est la plus largement répartie sur le territoire européen. On la retrouve en grand nombre dans plusieurs pays : l’Espagne, la Belgique (où les Marocains constituent désormais la première communauté étrangère), les Pays-Bas, l’Italie, l’Allemagne… et bien sûr la France, qui accueille la plus importante diaspora marocaine d’Europe.

Un rapport présenté à l’Assemblée nationale par la députée Élisabeth Guigou en avril 2015 évaluait à 1,5 million le nombre de ressortissants marocains résidant en France, dont 670 000 binationaux[1]. Il est très probable que cette estimation soit aujourd’hui fortement minorée par rapport à la réalité. En effet, ce stock a continué à croître de deux façons conjointes :

1. L’accélération des flux migratoires en provenance du Maroc : les Marocains constituent depuis 2018 la principale nationalité bénéficiaire des titres de séjour nouvellement accordés, dépassant ainsi les Algériens (lesquels restent néanmoins le principal « stock » immigré présent en France). Plus de 30 000 primo-titres supplémentaires leur sont octroyés chaque année, dont 35 192 en 2021 – année record. Ce nombre n’était que de 21 620 en 2011, soit une hausse de 63  % en dix ans.

2. La forte fécondité des immigrées marocaines en France : le démographe François Héran, professeur au Collège de France, estime que celles-ci ont en moyenne 3,4 enfants par femme, contre 1,9 enfant pour les femmes natives en France… et seulement 2,4 enfants pour les femmes marocaines au Maroc[2]. Or l’article 6 du Code de la nationalité marocaine dispose qu’« est Marocain l’enfant né d’un père marocain ou d’une mère marocaine ».

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En tenant compte de ces deux facteurs de croissance, ainsi que du volume des individus présents clandestinement sur le territoire national (difficile à évaluer par définition), il apparaît probable que le nombre de Marocains installés en France approche ou dépasse aujourd’hui les 2 millions de personnes.

Comme toutes les immigrations, extra-européennes en particulier, la venue et la sédentarisation des Marocains constituent pourtant un phénomène récent dans l’histoire de France. Inexistant jusqu’alors, il ne concerne durant la première moitié du xxe siècle que des flux temporaires et fortement restreints en volume. En 1954, deux ans avant la fin du protectorat sur le Maroc (établi en 1912), on ne recense que 10 734 Marocains sur l’ensemble du territoire français.

L’immigration marocaine en France connaît son vrai démarrage avec la convention signée entre les gouvernements des deux pays le 1er juin 1963, instituant officiellement le Maroc comme pays pourvoyeur de main-d’œuvre pour une économie française alors au zénith des Trente Glorieuses. Marqués par l’analphabétisme de leur société d’origine, des travailleurs marocains sont recrutés comme ouvriers non qualifiés dans l’industrie et l’agriculture.

Ces embauches se traduisent dans le recensement des Marocains présents en France : de 10 734 en 1954, ils sont désormais 84 236 en 1968, puis 260 025 en 1975 – essentiellement sous la forme d’une immigration circulaire de travail, à vocation temporaire.

L’arrêt officiel de l’immigration de travail en 1974 et le décret de 1976 instaurant un droit au regroupement familial transforment la nature et l’ampleur de la présence marocaine en France. Comme le résume le géographe Thomas Lacroix, directeur de recherche au CNRS : « Contrairement à ce qui était attendu par le législateur français, la population immigrée en général, et marocaine en particulier ne diminue pas. Bien au contraire, elle fait plus que doubler en quinze ans, passant de 260 000 personnes à 441 000 en 1982 puis 572 000 en 1990. » L’économiste Abderrahim Lamchich décrit ainsi sa mutation qualitative : « Globalement, les motifs purement économiques de cette immigration semblent progressivement reculer au profit de motifs plus sociaux. »

Cette dynamique d’immigration essentiellement familiale se poursuit aujourd’hui. L’enquête d’Eurostat sur les forces de travail dans l’UE révélait en 2016 que 75 % des immigrés marocains interrogés en France invoquaient un motif familial à leur venue (taux le plus élevé parmi tous les États de l’UE), et que seuls 14 % se prévalaient d’un motif de travail[3].

L’ampleur et l’accélération de ces flux posent question au regard des difficultés d’intégration des populations marocaines en France, objectivables par les statistiques publiques – notamment du point de vue économique :

• 42,7% des Marocains de plus de 15 ans vivant en France étaient chômeurs ou inactifs (ni en emploi, ni en études, ni en retraite) en 2016, soit un taux trois fois plus élevé que celui des Français (14,1 %);

• seuls 33,3 % des Marocains de plus de 15 ans vivant en France étaient en emploi en 2016, contre 49,7 % des ressortissants français;

• le taux de chômage des hommes de 18-24 ans nés en France de parents immigrés du Maroc atteignait 40,7 % entre 2007 et 2009, soit le deuxième plus haut pourcentage (après les Algériens) parmi toutes les origines nationales d’après le ministère de l’Intérieur. Ce taux était de 36 % chez les femmes de même âge et origine, soit le plus élevé toutes origines confondues;

• 45 % des ménages immigrés marocains vivaient en HLM en 2017, soit 3,5 fois plus que les ménages non immigrés (13 %).

Ces données dessinent une tendance structurelle des populations marocaines à dépendre plus fortement des mécanismes de solidarité collective en vigueur dans la société française. Or, les transferts financiers des Marocains résidant en France vers leur pays d’origine ont atteint 2,3 milliards d’euros en 2019, soit 35,2 % du total des transferts reçus à ce titre par le Royaume  la France étant de loin le plus important pays source.

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Autre signe d’intégration heurtée : 70 % des femmes descendantes d’immigrés marocains en France épousent un conjoint marocain ou d’origine marocaine, soit le taux d’endogamie le plus élevé après celui des Turques. Sur le plan pénal, les Marocains constituaient la deuxième nationalité étrangère la plus représentée dans les prisons françaises au 1er janvier 2021, après les Algériens. Ajoutons que la présence de mineurs non accompagnés marocains pose un enjeu sécuritaire croissant dans certaines agglomérations.

Malgré ces indicateurs, nous avons vu que les ressortissants marocains sont désormais les principaux récipiendaires des titres de séjour nouvellement émis. Au titre de l’accord bilatéral franco-marocain du 9 octobre 1987, ils bénéficient même de certaines conditions dérogatoires plus favorables que le droit commun de l’immigration. Les Marocains peuvent obtenir une carte de résident de dix ans après seulement trois années de séjour régulier sous couvert d’une carte de séjour temporaire portant la mention « salarié », au lieu de cinq années sous le régime ordinaire. D’autre part, le conjoint et les enfants admis au titre du regroupement familial sont autorisés à séjourner en France dans les mêmes conditions que la personne rejointe.

Les Marocains sont également la première communauté bénéficiaire des acquisitions de la nationalité française, devant les Algériens et les Tunisiens, avec une grande stabilité d’une année à l’autre comme le souligne la Cour des comptes[4]. L’accès à la citoyenneté française offre un poids électoral croissant à cette diaspora, en particulier dans les régions où elle est la plus implantée : l’Île-de-France bien sûr, mais aussi la moitié sud du pays (les Marocains sont la première population immigrée en Occitanie et en Nouvelle-Aquitaine), l’ancien Nord-Pas-de-Calais et la Bourgogne-Franche-Comté (première population immigrée également).

Cette capacité à peser politiquement soulève des enjeux de souveraineté, compte tenu du maintien prédominant de la binationalité et des formes persistantes d’encadrement par les autorités de Rabat – notamment via l’Islam consulaire. Outre l’article 41 de la Constitution du Maroc faisant du roi le « Commandeur des croyants » (amīr al-mu’minīn), l’état marocain dirige et rémunère depuis plusieurs décennies des imams détachés sur le sol français. Du point de vue institutionnel, le Rassemblement des musulmans de France (RMF) constitue son relais d’influence majeur au sein du Conseil français du culte musulman – dont l’actuel président Mohammed Moussaoui est d’ailleurs issu du RMF.

L’ensemble des éléments que nous venons d’analyser convergent vers une interrogation évidente : du point de vue de l’intérêt national, à quelle logique l’actuelle intensification de l’immigration marocaine vers la France obéit-elle ?

Nous ne sommes hélas pas en mesure d’y répondre. L’histoire ne peut servir de prétexte éternel : l’indépendance complète du Maroc a été actée il y a soixante-six ans désormais, alors que le protectorat français lui-même n’avait duré que quarante-quatre ans. Le cas de cette nationalité apparaît donc emblématique de la perte de contrôle politique sur les enjeux migratoires dans notre pays et de l’impérieuse nécessité des profondes réformes à entreprendre sur ce terrain.


[1]. Assemblée nationale, É. Guigou, rapport enregistré le 16 juin 2015.

[2]. F. Héran, S. Volant et G. Pison, Population & Sociétés n° 568, INED, juillet 2019.

[3]. Eurostat, « Enquête sur les forces de travail » (EFT-UE).

[4]. Cour des Comptes, « L’entrée, le séjour et le premier accueil des personnes étrangères », 5 mai 2020.

Courage ! Bientôt les lendemains de fêtes…

Si vous trouvez la période dite «des fêtes» éprouvante, Sophie de Menthon vous aide à comprendre pourquoi. Tribune.


Terminés les mailings de vœux de n’importe quoi, les Joyeux Noël (pour les sectaires), les bonnes fêtes de fin d’année pour les politiquement corrects, le tout 30 fois par jour et pendant un petit mois car on a le droit tout le mois de janvier ! Heureusement, il y a ceux qui ricanent, et c’est ainsi qu’on a vu apparaitre sur les réseaux sociaux des dessins de rennes en grève, ou demandant en faisant un sit-in le droit télétravail à un Père noël qui avait la tête du DRH de la SNCF !

Mais la bienveillance règne, tous les bons sentiments arrivent d’un coup, assortis – et c’est nouveau – de conseils moraux-écolo : pas de jouets en plastique, seulement 4% des garçons demandent des poupées (que faire ?), aller servir au restau du cœur, ne pas se déplacer mais arriver à se déplacer, réunir la famille et ne parler que de cela dans les médias alors que la vôtre visite les Pyramides en Égypte et que vous vous retrouvez seule avec le chien auquel vous hésitez à acheter des croquettes bio – réflexion faite, il n’a pas mérité ça.

Vous détestez (et vous êtes apparemment la seule en France ) faire la cuisine et pire : en parler, or vous êtes abreuvée en allumant la radio ou en achetant un journal de recettes de  « dernière minute » au lieu d’avoir commencé à cuisiner il y a 8 jours ! Je ne me lasse pas de relire fascinée la recette du « pâté en croute express au céleri rave » (merci au JDD). Quant au  foie gras, j’ai peur si j’en mange, soit d’aller en garde en vue pour avoir assassiné une oie,  soit d’attraper la grippe aviaire ;  heureusement, il y a les desserts (sans oublier que le sucre est un poison violent, on m’explique que pour « réaliser une meringue maison il faut incorporer le sucre sans faire tomber les blancs en neige… ». A propos de neige : nenni ! à la montagne on la rajoute à la liste des vœux.

Pour vous changer les idées, vous pouvez regarder la télé, les bêtisiers sont aussi indispensables que la bûche et aussi indigestes, vous êtes supposée pleurer de rire devant la présentatrice météo qui fait un lapsus… mais ce ne sera pas de rire que vous pleurerez car en zappant vous avez la guerre en Ukraine et toutes les familles dans le noir qui gèlent sur place : vous culpabilisez même si vous n’en pouvez plus de culpabiliser. Et puis il y ceux qui vous rappellent à l’ordre, de grands intellectuels, des penseurs qui vous interpellent sur votre rapport à l’existence de Dieu, en gardant bien sûr comme ligne de conduite la laïcité… Vous ne savez plus quoi dire quand on vous demande l’heure de la messe de minuit, qui comme son nom l’indique n’a plus jamais lieu à minuit.

Heureusement, il y a les best of des horoscopes qui sont unanimes : tout va aller bien et 2023 ne peut pas être pire que 2022, les béliers ont le succès professionnel qui les attend (c’est bon pour l’économie car statistiquement si tous les béliers réussissent, la croissance revient) même s’il faut de la décroissance (?) et si les taux montent pour justement ralentir la croissance (réfléchissez), c’est contracyclique !

Pour vous distraire le 31, en attendant un réveillon forcé qui vous laissera 2kg en plus de cholestérol en souvenir, vous aurez le discours du Président de la République, ce qui fera un sujet de conversation, il aura forcément été mauvais ne serait-ce que pour alimenter les conversations et franchement, le pauvre, que voulez-vous qu’il dise ?

En d’autres termes, rien de plus sinistre que les fêtes et on s’applique à les fêter ; d’ailleurs demandez autour de vous : vous n’entendrez que des gens affirmer qu’ils détestent cette période et que c’est la pire de l’année : « Ah ! Si ce n’était pas pour les enfants ». C’est bien vrai, ils sont intenables et se récitent entre eux la lettre à la mère Noël (au cas où elle aurait pris le pouvoir comme ils ont l’air de le dire à l’école), ils ont piétiné en revendiquant  (l’exemple vient de haut) d’ouvrir leurs cadeaux le 24 décembre à 18 h, alors que la tradition familiale fait que c’est au réveil le 25, qui a dit que le réveil était à 6 h ?

« À part ça : bonne santé, hein surtout ! c’est le principal » – entrainez-vous à trouver d’autres formules car il faut que ça dure au moins 3 semaines, et puis vous courez le risque de vous voir détailler la sinusite chronique de votre interlocutrice qui n’a pas supporté le déremboursement de l’homéopathie. Faites aussi attention au récit du covid qui vous entraine sur la pente dangereuse des vaccins. Commencez votre régime tout de suite et n’attendez pas les chroniques traditionnelles qui, dès le 1er janvier, vont surgir sur la détox alimentaire.

Avez-vous pensé au sac à sapin et au recyclage de toutes les décos de noël ? Oubliez les derniers sondages qui prouvent que l’homme en a fait 3 fois moins que vous pendant toute cette période, ou bien offrez-vous une petite scène parce que c’était la même chose pendant le confinement. Commencez à semoncer vos ados pour qu’ils renoncent à cette déplorable habitude de revendre leurs cadeaux sur de plateformes et respirez profondément lorsqu’ils vous répondent que les leurs ne trouveraient même pas preneurs sur internet…

Courage ! il y a aura un lendemain de fête et vous allez voir, c’est finalement très sympa les lendemains … Comment voulez-vous après tout cela que je vous présente mes vœux ?

Attentat à Paris : tout s’explique !

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Alors qu’il faut condamner le plus fermement possible l’attentat perpétré hier contre « les Kurdes de France », selon le mot du président de la République, certains y voient surtout un prétexte pour attaquer leurs adversaires politiques.


Attaque contre des Kurdes à Paris : selon le ministre de l’Intérieur, le suspect n’était pas fiché comme « comme quelqu’un d’ultra droite » et même « Il n’est pas certain que cette personne ait un engagement politique quel qu’il soit ». Pourtant, le président de SOS racisme, Dominique Sopo, en sait visiblement plus que Gérald Darmanin. Interrogé par BFM TV, Il a désigné nommément le véritable responsable, selon lui, celui qui, par son discours « haineux » a créé un climat propice à ce genre de crime : Éric Zemmour.

Que dans notre beau pays certains osent s’inquiéter de trop d’immigration, voire assumer une notion comme celle du « grand remplacement », c’est ce qui, selon l’oracle de SOS Racisme, démontre le grand danger droitier qui nous menace.

Voilà une analyse d’une grande finesse, équilibrée et argumentée, et qui a le mérite de désigner clairement les ressorts, les tenants et les aboutissants d’un attentat qui, sans cela, risquerait de passer pour l’œuvre d’un déséquilibré.

En effet, comme chacun sait, seuls les assassinats visant des Juifs ou des « Français de souche » relèvent de la psychiatrie.

Tirant les conclusions de cette analyse qui met en avant la noire main de l’extrême droite derrière ce drame, Monsieur Sopo appelle à manifester dans la rue dès samedi pour soutenir les Kurdes, mais aussi sans doute, pour faire barrage au fascisme, au racisme, à l’extrême droite. Je propose la nomination par acclamation de Monsieur Sopo comme ministre de la Justice, de l’Intérieur, et même, pour faire bonne mesure de l’Éducation nationale… et puis finalement non, pour l’Éducation, ce n’est pas la peine.

Ô race ! Ô désespoir

Voyage au bout de l’Annie… 


Pour son discours de Stockholm, Annie Ernaux a trempé sa plus belle plume à l’aigre dans l’encrier des meilleurs poncifs : « Par où commencer ? Cette question, je me la suis posée des dizaines de fois devant la page blanche. Comme s’il me fallait trouver la phrase, la seule, qui me permettra d’entrer dans l’écriture du livre et lèvera d’un seul coup tous les doutes ». On avait sûrement calomnié Annie E…Dans L’Obs, Elisabeth Philippe s’interroge : « Mais pourquoi tant de haine ? » Bonne question, mais ce n’est pas aux détracteurs d’Annie Ernaux – plus consternés que haineux – qu’il faut la poser, c’est à l’écrivain. Depuis cinquante ans, la reine des dominés n’a qu’une obsession : venger son sexe et sa race. La race des capésiens ? Drosophile du coche, sur la route de Varennes, de Bandung, elle clame ses traumas, rancœurs, angoisses claustros dans l’ascenseur social : les corons et les Corot. Solécismes, solipsismes et barbarie. La femme gelée se moque des vers ; sa mère a tant souffert qu’elle est dedans sa tombe… « Les haines de races ne sont jamais au fond, que des haines de places » (Rostand).

Un grand concert d’idées brisées

Annie Ernaux est atteinte du syndrome « de la femme raide ». D’un côté les ténèbres, hantées par les Méchants, de l’autre la Lumière, les Gentils. Compteur Geiger à humiliés, hontes, déchirures, cinq plaies, sept douleurs, coiffée d’une couronne d’épines, Annie a des Mani et fait le Job. Elle a perdu la foi mais veut croire encore. Que deviennent toutes les larmes qu’on ne verse pas, se demandait Jules Renard ?

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La révolte et l’indignation, comme le soufflé au fromage, ne supportent ni le réchauffé, ni la médiocrité. Autrefois, la vérité, les luttes, les prolos, l’avenir, c’était simple, magnifique et scientifique comme la Révolution. Les progressistes, après avoir adoré Staline, Castro, Mao, Pol Pot, les bilans globulement positifs, ont jeté l’éponge. La Gauche a abandonné la dialectique et les kolkhozes de Koursk, s’est repliée dans les marais de la Morale, les farces et attrapes sociologiques. Bourdieu, mais c’est bien sûr ! L’avantage du couple fashion « dominant-dominé », c’est un flou sémantique qui permet de ratisser large sans se confronter aux contingences du réel. La famille D-D, recomposée, accueille une faune bigarrée au paradis des Vaincus (invisibles, intermittents, immigrés, chevalier d’Éon, Arumbayas, femmes, panda roux, tortue luth) ou dans l’enfer des Méchants (Hitler, réacs, fachos, masculinistes, blancs, Extrême droite, visibles, hyènes lubriques). Papillons difficiles à épingler, les Gilets Jaunes sont au purgatoire.

Les Iraniennes aussi. Le corps des femmes, l’IVG, l’émancipation, l’insoumission, dans Libé, à Yvetot, l’EHESS, Oui ! Mais Mollo Mollo avec les Mollahs de Mossoul, en Moselle. L’ère ottomane suit la Rome antique. Annie Ernaux prend le train en marche, salue de loin les Iraniennes victimes du patriarcat. Elle se voile la face, n’est au Coran de rien. Le hijab permet « la revendication visible d’une identité, la fierté des humiliés ». Vive les accommodements raisonnables avec l’infâme et l’obscurantisme ! Il ne faut pas désespérer Bobigny, ni faire perdre des voix au camarade Mélenchon. La Charia et la pitié.

A Stockholm, Rimbaud, Rousseau, Virginia, Kafka, ils sont venus, ils sont tous là… Annie Ernaux est une bande de seuls à elle toute jeune. Fanatique et naïve comme un ado, elle s’illusionne sur les symboles et l’histoire. La haine paie mieux que le mépris. Son prix Nobel n’est pas une « victoire collective ». A l’instar des grands hommes, les écrivains, « n’ont ni aïeuls ni ascendants ; ils composent seuls toute leur race » (La Bruyère). L’amer woke ne dérange aucun ordre institué, ne bouleverse aucunes hiérarchies. C’est une rebelle d’Etat, admirée, choyée par l’université et le pouvoir. Elle inspire les thésardes, pigistes idolâtres de France Culture, insurgés du Collège de France. Les véritables dominés, les travailleurs sans papiers, miteux, transis, n’ont que faire de son buzz, ses états d’âmes et remords. « Une jument de noble race n’a pas honte de son fumier » (proverbe arabe).

Le bien écrire

« Il me fallait rompre avec le « bien-écrire », la belle phrase, celle-là même que j’enseignais à mes élèves, pour extirper, exhiber et comprendre la déchirure qui me traversait ». Ouiiille… Annie Ernaux fracasse la porte ouverte du « je » singulier qui atteint l’universel, « l’outil exploratoire qui capte les sensations, celles que la mémoire a enfouies ». L’auto-friction, le plaisir des affres du texte et du sexe, les discours d’intranquillité, l’esprit de conquête et d’usurpation, l’homme – enfant de Caïn – méchant animal, hypnos, eros, thanatos, le banal, la scénographie de l’attente, le RER, nourrissent une œuvre. Sous les pavés de Venise, la page. Rien de nouveau, ni d’original. Les sornettes sur « la légitimité en devenir de la femme écrivain » gâtent la sauce. Tristes tropismes.

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Le viol de la littérature par la sociologie, prétendre que ce sont les Lumières qui ont accouché du « je » plébéien, mettre Proust en examen pour snobisme et condescendance à l’encontre de Françoise, ce n’est pas sérieux. Annie n’aime ni Houellebecq, ni la concurrence. Silence assourdissant sur L’Enragé éblouissant, Céline, ou le talentueux Darien. Le hic ce n’est pas la belle phrase de Flaubert ou l’écriture à l’os : c’est la moelle, le talent. L’art est la manière. Le style c’est l’homme et c’est la femme. « Que Dieu vous garde du feu, du couteau, de la littérature contemporaine et de la rancune des mauvais morts » (Léon Bloy).

« Si je me retourne sur la promesse faite à vingt ans de venger ma race, je ne saurais dire si je l’ai réalisée. C’est d’elle, de mes ascendants, hommes et femmes durs à des tâches qui les ont fait mourir tôt, que j’ai reçu assez de force et de colère pour avoir le désir et l’ambition de lui faire une place dans la littérature, dans cet ensemble de voix multiples qui, très tôt, m’a accompagnée en me donnant accès à d’autres mondes et d’autres pensées, y compris celle de m’insurger contre elle et de vouloir la modifier ». Péroraison n’est pas raison, ni respiration. Le culte du moi, moi, moi. Le pathos à l’os, creux comme un flyer de l’Unesco ou un tweet d’Elisabeth Borne arrivant à Matignon. Tout ça, pour ça ! Si j’avais su, j’aurais pas venu… On vit très bien sans avenir.

Mère dure, fille rebelle, libre et indépendante, la femme de Lettres du vingtième siècle, c’est Colette. « Les Misérables aussi, oui, Les Misérables — malgré Gavroche ; mais je parle là d’une passion raisonneuse qui connut des froideurs et de longs détachements. Point d’amour entre Dumas et moi, sauf que le Collier de la Reine rutila, quelques nuits, dans mes songes, au col condamné de Jeanne de la Motte. Ni l’enthousiasme fraternel, ni l’étonnement désapprobateur de mes parents n’obtinrent que je prisse de l’intérêt aux Mousquetaires […]. Beaux livres que je lisais, beaux livres que je ne lisais pas … J’y connus, bien avant l’âge de l’amour, que l’amour est compliqué et tyrannique et même encombrant, puisque ma mère lui chicanait sa place ».

« La culpabilité est un symptôme dangereux. C’est un signe qui manque de pureté » (Ionesco).

Emmanuel Macron a-t-il politisé Kylian Mbappé ?

Suite à la défaite des Bleus, attendu ou non dans les vestiaires, Emmanuel Macron a débordé ostensiblement de formules de consolation pour l’équipe de France. Les démonstrations étaient telles, qu’on ne savait plus s’il s’agissait d’une ridicule mise en scène de lui-même ou d’une tentative déplacée de politisation.


Pourquoi l’omniprésence du président de la République, le soir de la finale perdue par les Bleus au Qatar, a-t-elle exaspéré plus d’un Français?

Je préfère laisser de côté le coût incroyablement dispendieux à tous points de vue de ce dernier voyage au Qatar : rien n’est trop beau ni trop cher pour la façade d’une présidence éprise de l’international, sous tous ses registres, comme autant de distractions de l’essentiel : une France qui va mal.

Pour répondre à mon interrogation initiale, et par comparaison, il suffit de se reporter à la liesse populaire place de la Concorde. Au moins 50 000 personnes acclamant Didier Deschamps et l’équipe de France, titulaires et remplaçants, comme s’ils avaient gagné… Au point de les étonner, et bien sûr de les ravir ! Le propre de cette ferveur collective est que, quasiment improvisée, elle était exclusivement consacrée à rendre hommage à ceux auxquels elle était dédiée.

Cette multitude dans le froid et l’enthousiasme était tout entière tournée vers ces footballeurs au sein desquels Kylian Mbappé était présent, avec presque une gêne et une timidité touchantes. Ces Bleus ne se rengorgeaient pas face à cette allégresse, elle les surprenait. Pas une once de comédie, de la sincérité brute et de la fidélité admirative transmises par leurs supporters.

Ce qu’on a entendu dans les vestiaires de l’équipe de France, ce qu’on a vu sur le terrain le 18 décembre était aux antipodes de cette simplicité et de ce bonheur collectif. Le narcissisme présidentiel a joué à plein.

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Emmanuel Macron, d’une manière, au fond, condescendante et en tout cas ostentatoire, cherchait à consoler Kylian Mbappé tout entier dans sa tristesse et qui a semblé attacher plus d’importance à la tape amicale du goal argentin qu’aux démonstrations surjouées du Président. À l’évidence celui-ci cherchait à s’incorporer tout ce qu’il y avait eu de magique dans le comportement de notre sportif d’exception. Il se regardait le tenant, il s’écoutait lui parlant, il jouait au président de la République. Parce que sa place n’était pas là, il créait un malaise ; sa passion authentique du foot ne justifiait pas ces débordements de subjectivité seulement voués à l’illustrer, lui, dans ce rôle de consolateur.

Pour tout dire, il y avait presque quelque chose d’obscène dans cette représentation inopportune à cet endroit et à ce moment. Sa présence occultait l’essentiel qui était Kylian Mbappé à cet instant, son désir de solitude, le courage de retenir son émotion – dans les bras de son père plus tard il l’a libérée -, la frustration d’avoir été exceptionnel en donnant d’abord le signal du sursaut puis en marquant trois buts, plus un tir au but et d’avoir cependant échoué de si peu avec son équipe.

Que venait donc faire le président de la République, indiscret, vibrionesque, dans cette épreuve ? Il n’avait rien, en tout cas, d’un roi thaumaturge – lui – se penchant sur Achille – Mbappé – selon la comparaison ridicule faite dans un tweet par BHL égaré par un excès de culture !

On avait bien compris que la victoire l’aurait exalté au point de se croire le héros du stade. Il fallait bien que la défaite lui servît à quelque chose : à se montrer compatissant dans un exhibitionnisme de mauvais aloi.

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Dans les vestiaires, ce fut pire ou autre chose.

Est-il vrai que Didier Deschamps aurait demandé l’intervention du Président ? Toujours est-il qu’Emmanuel Macron, s’étant imposé ou non, s’est lancé dans un propos aux banalités volontaristes, comme s’il était non pas Président mais entraîneur après la défaite de son équipe ! Propos par ailleurs étrange, superficiellement sportif mais profondément politique voire partisan puisque toutes les phrases roboratives, laissant espérer autre chose après cet amer passé immédiat, étaient à double sens. Sans forcer le trait, elles pouvaient aussi bien le concerner lui, que les joueurs abattus mais à l’écoute.

De l’ensemble de ces prestations en ressort l’impression que le Président, après avoir averti quelques jours avant qu’il ne fallait pas politiser la Coupe du monde, n’a pas hésité à le faire, en s’invitant dans l’univers des sportifs plus qu’il n’avait été invité à le faire et en politisant lui-même, à sa manière narcissique et extravertie, Kylian Mbappé et l’équipe de France.

Il s’est servi de lui et d’elle : on n’a vu que lui.

Revenons, pour conclure, place de la Concorde le 19 décembre au soir. Rappelons-nous aussi Jacques Chirac exultant en 1998 alors qu’il ne connaissait rien au foot, avec une apparence et une sincérité qui montraient que seul l’orgueil de la France lui importait et non la vanité présidentielle.

Wakanda forever et la propagande anti-française

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Affiche de Black Panther 2. Capture d'écran Twitter / @mcucomfort

Réalisé par Ryan Coogler, Black Panther : Wakanda Forever est le troisième volet de la franchise du même nom. La France y est ouvertement attaquée et calomniée.


Black Panther a été créé en 1966 pour l’éditeur Marvel par le célèbre scénariste Stan Lee, auquel on doit notamment Spider-Man, Iron Man, les X-Men, Thor, Docteur Strange ou encore L’Incroyable Hulk. Longtemps confinés aux pages des comics-books affectionnés par les adolescents binoclards, ces héros souvent inspirés des différentes mythologies européennes sont désormais de véritables veaux d’or de la société du spectacle, dont les adaptations cinématographiques génèrent des profits colossaux tous les ans. 

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Dirigés par Kevin Feige, les studios Marvel ont été rachetés par Disney il y a un peu plus de dix ans. Depuis lors, le succès est au rendez-vous – à défaut de la qualité. Les films de super-héros ne sont plus un sous-genre de série B, mais un groupe de films à part entière ayant remplacé les westerns et les péplums de naguère. Films, séries, jeux-vidéos ou parcs d’attraction font de cet univers partagé complexe un phénomène pop-culturel d’ampleur. La place de Black Panther y est extrêmement importante, tant par l’intérêt que suscitent les films que par l’imaginaire politique qui s’est greffé autour du personnage.

Pour bien comprendre ce que représente le prince T’Challa du Wakanda, il faut réaliser qu’il s’agit tout simplement du premier super-héros noir de l’histoire, tous éditeurs confondus. La différence entre la Panthère Noire et ses successeurs, qu’il s’agisse du héros urbain Luke Cage ou du Faucon, toujours chez Marvel, est que le premier nommé n’est pas un Afro-Américain mais bien un authentique Africain. Enfin, l’« authenticité » du personnage est en l’espèce discutable, puisque le prince T’Challa n’est pas le national d’un pays existant ou d’une tribu historique de l’Afrique. Stan Lee a créé pour ce personnage un pays complet : le Wakanda.

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Le procédé n’était pas nouveau pour l’univers Marvel, lequel, bien qu’ancré dans un monde réaliste, n’a jamais hésité à se jouer de la géographie politique pour échapper à la censure. Le Docteur Fatalis venait par exemple de Latvérie, autre monarchie inventée située au cœur de l’Europe centrale et réunissant tous les clichés possibles sur cette région du monde. De la même manière, le Wakanda est aussi caricatural, réunissant des ethnies diverses souvent inspirées des Zoulous, qu’on a parfois comparés aux Spartiates en raison de leur endogamie stricte et de leur militarisme.

À l’image des Zoulous, les Wakandais sont protectionnistes, identitaires voire suprémacistes, extrêmement traditionalistes et vivent en autarcie coupé du monde. À ceci près que leur prince T’Challa a noué des contacts avec les Etats-Unis et ses homologues super-héros, insufflant un vent de modernité sur son antique royaume. Autre particularité du Wakanda, le pays est un havre de haute-technologie, très en avance sur nous autres Occidentaux. De quoi faire rêver les jeunes Américains des années 60, désireux d’émancipation dans une société encore marquée par la ségrégation.

Avec son ADN décolonialiste, Black Panther ne pouvait qu’intéresser les studios hollywoodiens contemporains. Wesley Snipes a longtemps nourri l’ambition de porter les aventures de T’Challa à l’écran avant que le susnommé Kevin Feige ne reprenne le bébé, faisant du héros la tête de proue d’un Marvel plus « inclusif » et dans « l’air du temps ». De fait, il a eu raison sur le plan commercial puisque le premier film sorti en 2018 a dépassé les 1,2 milliards au box-office mondial et les 670 millions de recettes pour les seuls Etats-Unis. 

Quand le personnage de Black Panther apparaît à l’écran, les personnes noires scandent souvent « Wakanda ! Wakanda ! » en croisant les bras dans les salles de cinéma, sorte de cri de ralliement d’une minorité qui a fait du personnage une icône dans leur Panthéon. Un phénomène de société est né. Un phénomène d’autant plus préoccupant que son réalisateur se fait le porte-voix du pire de la propagande anti-française en Afrique, reprenant toutes les fausses nouvelles et diffamations qui ont mis en danger nos militaires au Mali ces dernières années. Il faut dire que le Wakanda s’y prêtait bien, tirant l’essentiel de ses ressources de l’exploitation du « vibranium », métal hyper solide qui ne se trouve que dans ses riches terres et chez quelques-uns de ses voisins.

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Dans ce cadre, le film montre la France comme une puissance coloniale volant le « vibranium » des Maliens en utilisant des mercenaires sans pitié. La réalité est évidemment toute autre, la France étant intervenue au Mali à la demande de l’Etat malien pour contenir l’avancée de terroristes djihadistes qui tuaient des innocents, détruisaient les statues des marabouts locaux et menaçaient de faire sombrer un peu plus le Sahel dans le chaos. Les mercenaires sont bien présents au Mali… Mais ils sont Russes et agissent sous le drapeau de la société militaire privée Wagner fondée par Evgeni Prigozine, un proche de Vladimir Poutine. Lesquels sont d’ailleurs responsables du regain djihadiste au Mali.

Bien évidemment, le film de Ryan Coogler évite les sujets qui fâchent, préférant désigner la France à la vindicte. C’est moins risqué et ça rapporte gros. Dans une scène, on peut voir la reine du Wakanda accuser la France lors du sommet des Nations Unies et demander à nos représentants de s’incliner face à elle. Il s’agit là du fantasme afrocentriste, voulant que le monde « blanc » soit le responsable ontologique de tous les maux frappant l’Afrique et que toute l’histoire ait été réécrite par nos soins afin de justifier la colonisation ayant entraîné une domination injuste.

Il est terrifiant de constater qu’une pareille superproduction américaine reprenne tous les poncifs du panafricanisme d’un Kemi Seba ou d’une Nathalie Yamb, mais aussi, en filigrane, les discours racistes d’un Louis Farrakhan. La réalité est que ce sont les Russes qui exploitent actuellement des mines en Afrique et en pillent les ressources en échange d’une « protection militaire » inefficace uniquement justifiée par un discours aussi révisionniste que diffamatoire. Russes qui ont commis de véritables crimes de guerre au Mali et ailleurs, quand la France a au contraire tout tenté pour protéger les populations civiles. 

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L’armée française a d’ailleurs été obligée de démentir de fausses informations montées par la Russie en association avec la junte au pouvoir à Bamako, notamment un charnier à Gossi qui lui avait été mensongèrement attribué. D’autres « fake news » et légendes urbaines sur la présence française en Afrique sont régulièrement reprises à l’étranger, concernant le Franc CFA ou la lutte anti-terroriste. Des partis populistes européens reprennent sans sourciller ces discours complotistes forgés par des racistes anti-blancs vivant aux Etats-Unis et en Europe ou des néo-impérialistes anti-occidentaux qui ont fait de la France une de leurs cibles privilégiées.

Si nous y sommes habitués, le cas de Wakanda Forever est beaucoup plus problématique. Par son audience, le film touche énormément de gens qui vont croire que ce qui y est dit a tout de même une « part de vérité ». Il faut donc que Catherine Colonna et le ministère des Affaires étrangères demandent des explications au studio et aux distributeurs du film, ainsi que le ministère des Armées. Ne serait-ce que pour les victimes du conflit malien, tant les militaires français que les civils maliens. Nous leur devons la vérité et le respect. Disney et Marvel leur doivent des excuses et des réparations.

« Le rôle de l’État est de faire faire et non pas de faire » : entretien avec Charles Millon

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Charles Millon, le 13/02/2013 / © FAYOLLE PASCAL/SIPA / 00652993_000013

L’ancien ministre, député et maire, Charles Millon, nous livre les fruits de ses réflexions sur l’Etat qui, selon lui, devrait rester focalisé sur ses premières missions et abandonner certaines prérogatives au profit des collectivités territoriales.


Ancien ministre de la Défense sous Jacques Chirac, entre 1995 et 1997, après avoir longtemps exercé comme maire de Belley et comme député de l’Ain, Charles Million possède un parcours politique riche. Fort de cette expérience d’élu local et national, il nous livre sa vision de l’État français et de la politique française. En particulier, il plaide pour un retour au principe de subsidiarité en France ainsi qu’un renforcement de l’ancrage local des élus. 

Causeur. Vous appelez de vos vœux depuis plusieurs années à une réforme profonde de l’État et de la pratique du pouvoir en France. Quelles sont les priorités à remettre en avant ?

Charles Millon. Notre pays a besoin de valoriser les missions premières de l’État : garantir la sécurité de tous, pour permettre à chacun de s’épanouir. Cela implique que l’État ait en charge essentiellement la sécurité intérieure et extérieure et la diplomatie. Lorsque vous étudiez l’histoire, vous constatez que les prérogatives de l’État étaient concentrées autour de ces trois domaines : la diplomatie et les relations avec les autres états ; la défense et la sécurité extérieure ; l’ordre public et la sécurité intérieur.

De quand dateriez-vous donc le début de l’État providence sous la forme que nous connaissons aujourd’hui ?

Les guerres ont toujours permis à l’Etat d’accroître son pouvoir et son rôle. Au XXe siècle, la France et toute l’Europe ont connu deux guerres. Au lendemain de ces deux conflits, l’État a accru ses prérogatives, pour défendre d’abord et reconstruire ensuite le pays, mais sans jamais s’en départir par la suite. Les crises économiques participent aussi à l’augmentation des interventions de l’État. L’exemple le plus connu est la crise de 1929, qui a provoqué l’émergence de l’État-Providence avec l’adoption de l’analyse keynésienne et la relance de la demande par la dépense publique.

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Quelles prérogatives pourraient être dévolues aux collectivités territoriales ?

Certains domaines en crise, en particulier la santé et l’hôpital, pourraient parfaitement être gérés par les collectivités locales et des organismes privés. D’une région à une autre, les besoins diffèrent beaucoup en la matière. Prenons aussi l’exemple de l’école : aux États-Unis, la politique de l’éducation est réservée aux États et non pas au gouvernement fédéral, ce qui permet d’instaurer une liberté éducative très importante, qu’il est particulièrement difficile à promouvoir en France. Dans ces deux domaines, l’éducation et la santé, le poids de l’État central serait allégé considérablement si un gouvernement avait le courage de renoncer à cette obsession jacobine, en reconnaissant l’autonomie des hôpitaux et des établissements scolaires et universitaires. Il faut convaincre les Français qu’il y a d’autres modèles que celui que nous connaissons depuis les années 1950. J’ai cité le modèle américain, mais nous pourrions aussi prendre en exemple les Länder en Allemagne, dont les prérogatives sont également considérables, ou la Suisse, qui respecte de manière scrupuleuse le principe de subsidiarité. N’oublions pas que le rôle de l’État est de faire faire et non pas de faire.

La suppression de la taxe d’habitation par le gouvernement d’Élisabeth Borne paraît plutôt aller dans le sens contraire de ce que vous prônez…

Absolument. Cette réforme, dont les visées sont purement électoralistes, appauvrit considérablement les communes et les empêche de disposer librement de ressources qui seront, une fois de plus, concentrées dans les mains de l’État central. Ne parlons même pas des hausses de la taxe foncière, que de nombreuses communes ont déjà commencé à effectuer pour compenser cette suppression de la taxe d’habitation.

Parlons de la situation politique de notre pays. Depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron et son ascension fulgurante, l’on tend à admirer les « parvenus » ceux qui se sont passés des carrières politiques traditionnelles pour se faire élire directement. Était-ce si positif en fin de compte ?

L’absence d’ancrage territorial des élus est une grande erreur. Dans ma carrière, comme bon nombre de mes pairs d’ailleurs, j’ai débuté dans ma commune de Belley, dans l’Ain, où j’ai été maire pendant presque vingt-quatre ans, avant de devenir député, en 1978. C’est dans mon mandat local que j’ai appris à comprendre ce qu’un Français vit au quotidien et quelles sont ses préoccupations. Le risque avec cette nouvelle sorte d’élus, qui n’ont pas d’expérience politique au niveau local, est de tomber facilement dans une approche technocratique du pouvoir, où les solutions sont détachées des réalités concrètes. C’est d’ailleurs ce qu’ont ressenti les Gilets jaunes en 2019 dans les réformes menées par Emmanuel Macron, avec l’augmentation de la taxe sur les carburants notamment. Ils avaient le sentiment que le gouvernement ne comprenait pas leur situation.

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Nous observons depuis une dizaine d’années un éclatement des partis politiques traditionnels et la montée de tendances plus radicales, aussi bien à gauche qu’à droite, qui ne parviennent pas pour autant à fédérer largement. À qui la faute ?

Il est toujours difficile de mettre le doigt sur une cause unique pour expliquer la situation politique actuelle. Pour autant, une réforme de notre système électoral pourrait faciliter la revitalisation de nos structures politiques et les rendre capables de fédérer le plus grand nombre de tendances idéologiques. En établissant par exemple, pour les élections législatives, un mode de scrutin uninominal à un tour, comme en Grande Bretagne, les partis seraient obligés de se regrouper pour gagner l’élection. Cela permettrait qu’une majorité se dégage. De plus, ces partis auraient la responsabilité de traiter en leur sein la question des extrêmes et ainsi le pouvoir en place ne pourrait plus se servir de ces extrêmes comme épouvantail pour se maintenir artificiellement au pouvoir.

La proportionnelle ne m’apparaît certainement pas la solution, parce qu’elle provoque au contraire des divisions accrues. C’est d’ailleurs celles-ci qui ont fait chuter la IVe République.

Ne confondons pas engagement politique et engagement partisan.

Vous prônez un engagement renouvelé des jeunes en politique aujourd’hui. Quel message leur adressez-vous plus précisément ?

L’engagement politique est essentiel car c’est à travers lui que l’on participe à la vie de la cité, à la définition des équipements nécessaires à la vie commune, à la création des conditions favorables à l’épanouissement de chacun. Ne confondons pas engagement politique et engagement partisan.

L’engagement politique est plus large ; il inclut la vie associative, l’animation culturelle, le système éducatif, la politique sanitaire… Par l’engagement politique, le citoyen participe à la définition du cadre dans lequel les individus pourront prendre des initiatives au service de la collectivité. C’est pourquoi je souhaite que nombreux soient les jeunes qui s’investissent au service des autres.

Damien Serieyx, un éditeur à l’offensive

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Damien Serieyx / ©Hannah Assouline

L’Artilleur s’est imposé comme l’éditeur des esprits résistants et à contre-courant. À sa tête, Damien Serieyx, un homme rigoureux et courageux qui met un point d’honneur à témoigner du monde réel quand tant d’autres l’occultent.


Le livre était épuisé. Nous attendions depuis des années sa réédition. Marcel Gauchet, Alain Finkielkraut, Jean-Pierre Le Goff s’y référaient volontiers et faisaient naître en nous le désir ardent de le découvrir. Et L’Artilleur vint. En septembre dernier, Voyage au centre du malaise français : l’antiracisme et le roman national de Paul Yonnet, publié en 1993 aux éditions Gallimard, reparaissait.

À n’en pas douter Damien Serieyx ne goûterait guère cette grandiloquence. L’emphase n’est pas son genre. Elle n’est pas, cependant, totalement injustifiée : Christopher Caldwell, Roger Scruton, Douglas Murray, Paul Collier, Georges Bensoussan, Michèle Tribalat, Ingrid Riocreux ou encore Pierre Manent, Jacques Julliard, Marcel Gauchet sont quelques-uns de ses auteurs et/ou préfaciers. Des pensées rigoureuses, ciselées, éminemment précieuses. Et pourtant, leurs livres sont rarement chroniqués dans la presse ou désespérément absents des tables et rayons des librairies les plus en vue – « Je me souviens, raconte ainsi Michèle Tribalat, avoir demandé à La Hune, boulevard Saint-Germain, le livre de Christopher Caldwell qui venait de paraître en français, il m’a été répondu que la librairie ne le vendait pas et s’en faisait une fierté ». Cette maison est jugée infréquentable par ces chers « petits » libraires que nous sommes sommés de « défendre » contre le géant du Net, mais qui se croient fâcheusement investis du magistère moral de l’opinion publique. Grâce soit ici rendue à Amazone qui, business is business, ignore la censure ! [1] 

L’ostracisme aiguisant la curiosité, j’ai voulu savoir qui se cachait derrière les éditions du Toucan/L’Artilleur. Un agitateur ? Un Cassandre ? Un « populiste » ?

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Rien de tout cela. Damien Serieyz est un esprit libre, un franc-tireur ayant la passion de comprendre, la passion du réel, l’exact contraire d’un idéologue. « Gaudium veritatis », « la joie de la vérité », la magnifique épitaphe que Paul Yonnet a demandé de faire graver sur sa tombe, ainsi que nous le rappelle Éric Conan dans sa postface au Voyage… pourrait être sa devise et celle de sa maison. Tout comme le mot de Rousseau à d’Alembert : « Que de questions je trouve dans celles que vous semblez résoudre. » Fidèle au grand esprit européen, il n’est pas pour lui de fruits défendus. Partout l’esprit doit pouvoir se risquer : immigration, islamisation de la France, antiracisme, climat, écologie, médias…

Après avoir occupé différents postes dans de grandes maisons d’édition (Calmann-Lévy, Stock, Le Seuil) et fort du constat que certains livres, et surtout certains sujets, ne passaient jamais la barre des comités de lecture, Damien Serieyz fonde en 2006 les Éditions du Toucan, lesquelles deviennent totalement indépendantes en 2010, s’adjoignant alors le titre de L’Artilleur. Pourquoi ce double nom ? « Le Toucan afin d’introduire un peu de légèreté, de contrebalancer la gravité du second », répond-il tout en mettant en garde contre la tentation de lester de signification ce qui ne fut qu’un choix parmi d’autres possibles.

Parfaitement étranger à la vogue du « storytelling », de ces biopics dont notre époque raffole, Damien Serieyx ne vous racontera pas l’histoire du cadre confortablement établi plaquant tout du jour au lendemain pour répondre à l’appel de l’« aventure », impatient de « donner du sens à sa vie ». Si toutefois il devait retenir une date, ce serait 2005 et le contournement parlementaire de la volonté majoritairement exprimée lors du référendum européen, le mépris du peuple qu’il signifiait et l’abîme qu’il ouvrait entre l’élite et les Français de chair. L’« élite » voulait évacuer le débat ? Il contribuerait, à sa modeste échelle, à le faire revenir.

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Ses auteurs et ses compagnons de route rendent unanimement hommage à ce que l’on pourrait appeler le don d’hospitalité de Damien Serieyx. Sa maison offre en effet un refuge aux auteurs dont les ouvrages sont refusés par les grandes maisons. Ne nous y trompons pas toutefois : être refusé par une maison d’édition ne vaut pas en soi brevet de qualité et d’intérêt. L’Artilleur n’est pas le salon des refusés ou alors au sens de celui de 1863. Serieyx n’est pas sans boussole ni sans exigence : à bien considérer son catalogue, on peut observer que ce sont moins des essais, avec ce que le genre peut avoir d’humoral, moins encore des philippiques, qu’il choisit de publier, que des livres d’enquête, des ouvrages visant d’abord à établir des données factuelles. Ce qui ne signifie pas pour autant des livres à la froideur mécanique de spécialistes : ses auteurs sont concernés par ce qu’ils écrivent, inquiets pour la France, pour l’Occident ; ils n’affectent pas cette distance convenue, gage de respectabilité médiatique.

Damien Serieyx ne se contente pas d’accueillir les âmes en peine, sans domicile éditorial. Il furète et sait l’art de repérer des pensées puissamment nourricières pour qui veut connaître et comprendre le monde dans lequel nous sommes venus à vivre et continuerons de vivre sans un sursaut collectif. Ainsi prit-il l’initiative de solliciter Michèle Tribalat : « J’ai connu Damien lors de la parution du livre de Christopher Caldwell, Reflections on the Revolution in Europe: Immigration, Islam and the West (Doubleday) en 2009, se souvient la démographe. Ce livre m’avait bluffée. J’en avais fait une recension en 2010 et en parlais lors d’interventions dans les médias. C’est comme cela que Damien a entendu parler de ce livre. Il a pris alors contact avec moi car il avait décidé d’en offrir la traduction au public français et m’a demandé d’en écrire la préface. Il est curieux, gentil (pour moi, c’est un compliment !) et présent sans être arrogant. Lorsque j’ai écrit mon livre sur la fin du modèle français d’assimilation, publier chez lui a été pour moi une évidence. Même chose pour mon livre sur les statistiques ethniques (qui ne lui a sans doute rien rapporté). Quant à mon dernier livre, c’est Damien qui m’a tannée pour que je l’écrive. Lorsque je lui ai dit qu’il allait perdre de l’argent, il m’a répondu : “C’est mon problème, pas le vôtre !” »

Ingrid Riocreux salue également le travail de Damien Serieyx : « Je lui suis très reconnaissante pour la chance qu’il m’a donnée. J’avais écrit La Langue des médias juste après ma thèse de littérature française ; le style autant que le plan général étaient très imprégnés de cet esprit académique, que je pensais nécessaire à la crédibilité des idées que je développais. En l’état, le livre avait peu de chances de plaire, et Damien me l’a dit. Mais il n’a pas jeté mon manuscrit à la poubelle ! Il m’a incitée à retravailler mon texte pour trouver l’équilibre entre rigueur de la démonstration et verve polémique ; il m’a aidée à repenser la structure globale de l’essai. Et il a été très lucide en préparant la promotion du livre : “C’est un pari risqué ; concrètement, il s’agit de demander aux médias de promouvoir un livre qui les discrédite”. Il a ce mélange d’humanité et de professionnalisme qui inspire une grande confiance. »

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L’autre caractéristique de L’Artilleur, sur laquelle insiste à juste titre l’ancien journaliste Éric Conan : l’attention extrême que Damien Serieyx prête à ce qui se publie à l’étranger, partant, l’extraordinaire travail de traduction auquel il se voue – le mot n’est pas excessif car la traduction, essentielle à la vitalité de la vie intellectuelle, engage des sommes colossales. De là l’étincelant florilège d’auteurs étrangers que Serieyx peut se flatter d’avoir fait connaître en France, ainsi de Roger Scruton – dont on aimerait tant qu’il publie l’insigne contribution à la réflexion sur l’écologie, Green Philosophy : How to Think Seriously About the Planet –, de Douglas Murray ou encore de Paul Collier – Exodus : immigration et multiculturalisme au xxie siècle, un de ses rares ouvrages chroniqués par Le Monde.

L’existence de cette maison et la suspicion qui l’enveloppe s’éclairent du tableau que peint Marcel Gauchet dans sa préface au Voyage au centre du malaise français, nous inspirant, à nous qui n’étions pas en âge de la vivre, une profonde nostalgie pour cette parenthèse heureuse que fut la décennie 1980, entre la sortie de la folie gauchiste et l’entrée dans le maccarthysme politiquement correct.

De grands éditeurs – à commencer par mon éditrice Muriel Beyer à la tête de L’Observatoire – résistent, bravent les interdits édictés par la pensée convenable et convenue – mais la caporalisation, la « normalisation », selon le mot d’Éric Conan, va bon train. Les citadelles tombent les unes après les autres.


[1]. À quand d’ailleurs une grande enquête sur ce pouvoir de vie et de mort que s’arrogent les libraires ? En vue de cet article, à ma modeste échelle, vivant dans le 13e arrondissement, j’ai testé pour vous la célèbre librairie Jonas, et j’ai envoyé des émissaires à la librairie L’Atelier dans le 19e, ou encore à Tout lire dans le 20e. Douglas Muray ? Paul Yonnet ? Effacés.

Aragon, quarante ans après

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Louis Aragon, devant la tombe de sa femme. SETBOUN MICHEL/SIPA 00004757_000031

Il y a quarante ans, un poète français rendait l’âme. L’occasion pour redécouvrir un homme toujours ailleurs.


Le 24 décembre 1982, Louis Aragon mourait à Paris, à son domicile de la rue de Varenne, un peu après minuit.

L’hommage fut national, ou presque. Le Parti Communiste mit sa photo accompagnée d’un drapeau tricolore à l’entrée de l’immeuble du Colonel Fabien. Les journaux y allèrent de leurs abondantes nécrologies, parfois surprenantes. Le Figaro le couvrait ainsi d’éloges tandis que Libération n’hésitait pas à railler la vieille folle stalinienne. Finalement, Aragon était un écrivain aimé par la droite (François Nourissier, Jean d’Ormesson), vénéré par les communistes qui enterraient avec lui leur place prépondérante dans le monde intellectuel et moqué par les gauchistes.

Aragon était le maître des masques : jamais un écrivain n’aura tenté à ce point de s’expliquer, de se commenter, de se préfacer, de revenir sur ses livres en les complétant par des préfaces, des avant-dire, des après-lire, des autocitations. Pour nous aider ? Bien sûr que non. Un écrivain est d’abord là pour brouiller les cartes.

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Il faut s’y faire. Les poèmes d’Aragon auront beau être fredonné par Ferrat et Ferré, on aura beau voir les photos d’Aragon siégeant au comité central du Parti ou celles d’un reportage très people de Elle, en 65, le montrant vivant l’amour parfait avec Elsa dans leur splendide maison du Moulin de Villeneuve, Aragon est ailleurs, toujours ailleurs.

Vous pouvez prendre l’Aragon que vous vous voulez, ce ne sera jamais Aragon si vous n’acceptez pas tout, en bloc.

Oui, c’est le même homme décoré deux fois de la croix de guerre en 1918 et en 1940 qui écrit à la fin du Traité du style en 1928 : « Je conchie l’armée française dans sa totalité ». C’est le même homme, encore, qui adhère au parti communiste, chantera une ode au Guépéou en 1931, « Vive le Guépéou contre le pape et les poux », mais qui parlera de « Biafra de l’esprit » lors de l’intervention soviétique contre le printemps de Prague en 68 et qui préfacera La Plaisanterie de Kundera à sa parution.

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Et c’est le même homme toujours, qui exploite magistralement la libération poétique du surréalisme mais qui saura aussi retrouver la vieille métrique française pendant la résistance comme en septembre 1943 où, sous le pseudonyme de François la Colère, il fait imprimer clandestinement Le Musée Grévin. Le poème est ensuite distribué à Paris sous forme de tract. Nous vous en proposons un extrait pour le quarantième anniversaire de sa mort, intervenu il y a deux jours.

« ….Je vous salue ma France arrachée aux fantômes

O rendue à la paix Vaisseau sauvé des eaux

Pays qui chante Orléans Beaugency Vendôme

Cloches cloches sonnez l’angelus des oiseaux

 Je vous salue ma France aux yeux de tourterelle

Jamais trop mon tourment mon amour jamais trop

Ma France mon ancienne et nouvelle querelle

Sol semé de héros ciel plein de passereaux

 Je vous salue ma France où les vents se calmèrent

Ma France de toujours que la géographie

Ouvre comme une paume aux souffles de la mer

Pour que l’oiseau du large y vienne et se confie

 Je vous salue ma France où l’oiseau de passage

De Lille à Roncevaux de Brest au Mont-Cenis

Pour la première fois a fait l’apprentissage

De ce qu’il peut coûter d’abandonner un nid

Patrie également à la colombe ou l’aigle

De l’audace et du chant doublement habitée

Je vous salue ma France où les blés et les seigles

Mûrissent au soleil de la diversité. »

(in Le Musée Grévin)

Le Musée Grévin

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Attaque raciste à Paris : la gauche entre récupération et illogisme

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Sandrine Rousseau, le 19/10/22 /©NICOLAS MESSYASZ/SIPA / 01093561_000001

La gauche impute des actes terroristes comme celui du 23 décembre à la droite parce que cette dernière critique la politique du gouvernement sur l’immigration. Par la même logique, la gauche devrait accepter la responsabilité des actes terroristes des islamistes.


Le jour même de la tuerie ouvertement raciste qui endeuille le pays et la communauté kurde, une gauche sans vergogne saute sur l’occasion pour instrumentaliser idéologiquement la tragédie, à l’exemple de Sandrine Rousseau qui déclare : « L’idéologie d’extrême-droite est la haine de l’autre, son rejet. Il n’y a rien d’étonnant à ce que certains en passent aux actes ». Il y a un lien entre la rhétorique de la droite – ou dans sa terminologie, « l’extrême-droite » – et l’attentat, répète la gauche, confondant volontairement un discours politique contre l’immigration et une action violente contre des immigrés ou descendants d’immigrés. On apprend pourtant au collège que les fins se distinguent des moyens. Si la fin ne justifie pas les moyens, les moyens ne disqualifient pas la fin.

On ne saurait tenir la droite pour responsable de ces meurtres sans imputer à la gauche ceux du Bataclan, de Charlie Hebdo ou des enfants juifs de l’école Ozar Hatorah. La gauche ne passe-t-elle pas son temps à faire des musulmans les victimes d’une « islamophobie » que les terroristes prétendent justement combattre par les armes ? Ne dit-elle pas, cette même gauche, qu’Israël mène une politique d’«apartheid», ce qui peut conduire à viser les juifs français pour leur lien avec ce pays, comme l’a fait Mohamed Merah en justifiant ses crimes ? De tout cela, la gauche refuse pourtant d’être comptable, à l’exemple de Rokhaya Diallo prise à partie par Pascal Bruckner en 2020.

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De deux choses l’une : si les discours politiques emportent la responsabilité d’actes criminels commis en leur nom, alors l’indigénisme ou plus généralement les discours victimaires de gauche sont responsables des attentats islamistes et antisémites ; si ce n’est pas le cas, il n’y a pas lieu d’incriminer la droite pour les crimes d’autrui dès lors qu’elle condamne la violence, ce qu’elle fait. Je sais bien que la gauche postmoderne est une adepte inconditionnelle du deux poids deux mesures, mais le procédé trouve ces limites, et elles sont atteintes en l’espèce pour quiconque veut bien être rationnel. Vendredi, le sang a coulé, la logique aussi.

Une kasbah bien accueillante

Des ouvriers marocains recrutés pour travailler dans les mines du nord de la France arrivent gare d'Austerlitz, à Paris, 23 octobre 1947. / STRINGER/AFP

La France abrite la plus importante diaspora marocaine en Europe. A la faveur du regroupement familial et d’accords bilatéraux, les Marocains sont environ 2 millions sur notre sol et sont les premiers bénéficiaires de titres de séjour et de naturalisations. Ils sont aussi surreprésentés à Pôle emploi, dans les HLM et dans nos prisons… L’analyse de l’Observatoire de l’immigration et de la démographie.


Le 16 juin dernier, l’AFP publiait un reportage intitulé « Les Marocains d’Europe reprennent la route du bled ». Après deux étés successifs de fermeture des frontières, due conjointement aux restrictions sanitaires liées au Covid et aux tensions diplomatiques entre l’Espagne et le royaume chérifien sur la question du Sahara occidental, le journaliste dépêché près de Gibraltar y décrivait la reprise en conditions normales de l’opération « Passage du détroit », laquelle avait concerné 3,3 millions de personnes en 2019 et constitue à ce jour « l’un des flux de personnes les plus importants entre continents » sur une période aussi brève.

La dimension de ce mouvement saisonnier révèle toute l’ampleur prise par la population marocaine sur la rive nord de la Méditerranée au cours des dernières décennies. Après l’immigration turque, l’immigration marocaine est la plus largement répartie sur le territoire européen. On la retrouve en grand nombre dans plusieurs pays : l’Espagne, la Belgique (où les Marocains constituent désormais la première communauté étrangère), les Pays-Bas, l’Italie, l’Allemagne… et bien sûr la France, qui accueille la plus importante diaspora marocaine d’Europe.

Un rapport présenté à l’Assemblée nationale par la députée Élisabeth Guigou en avril 2015 évaluait à 1,5 million le nombre de ressortissants marocains résidant en France, dont 670 000 binationaux[1]. Il est très probable que cette estimation soit aujourd’hui fortement minorée par rapport à la réalité. En effet, ce stock a continué à croître de deux façons conjointes :

1. L’accélération des flux migratoires en provenance du Maroc : les Marocains constituent depuis 2018 la principale nationalité bénéficiaire des titres de séjour nouvellement accordés, dépassant ainsi les Algériens (lesquels restent néanmoins le principal « stock » immigré présent en France). Plus de 30 000 primo-titres supplémentaires leur sont octroyés chaque année, dont 35 192 en 2021 – année record. Ce nombre n’était que de 21 620 en 2011, soit une hausse de 63  % en dix ans.

2. La forte fécondité des immigrées marocaines en France : le démographe François Héran, professeur au Collège de France, estime que celles-ci ont en moyenne 3,4 enfants par femme, contre 1,9 enfant pour les femmes natives en France… et seulement 2,4 enfants pour les femmes marocaines au Maroc[2]. Or l’article 6 du Code de la nationalité marocaine dispose qu’« est Marocain l’enfant né d’un père marocain ou d’une mère marocaine ».

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En tenant compte de ces deux facteurs de croissance, ainsi que du volume des individus présents clandestinement sur le territoire national (difficile à évaluer par définition), il apparaît probable que le nombre de Marocains installés en France approche ou dépasse aujourd’hui les 2 millions de personnes.

Comme toutes les immigrations, extra-européennes en particulier, la venue et la sédentarisation des Marocains constituent pourtant un phénomène récent dans l’histoire de France. Inexistant jusqu’alors, il ne concerne durant la première moitié du xxe siècle que des flux temporaires et fortement restreints en volume. En 1954, deux ans avant la fin du protectorat sur le Maroc (établi en 1912), on ne recense que 10 734 Marocains sur l’ensemble du territoire français.

L’immigration marocaine en France connaît son vrai démarrage avec la convention signée entre les gouvernements des deux pays le 1er juin 1963, instituant officiellement le Maroc comme pays pourvoyeur de main-d’œuvre pour une économie française alors au zénith des Trente Glorieuses. Marqués par l’analphabétisme de leur société d’origine, des travailleurs marocains sont recrutés comme ouvriers non qualifiés dans l’industrie et l’agriculture.

Ces embauches se traduisent dans le recensement des Marocains présents en France : de 10 734 en 1954, ils sont désormais 84 236 en 1968, puis 260 025 en 1975 – essentiellement sous la forme d’une immigration circulaire de travail, à vocation temporaire.

L’arrêt officiel de l’immigration de travail en 1974 et le décret de 1976 instaurant un droit au regroupement familial transforment la nature et l’ampleur de la présence marocaine en France. Comme le résume le géographe Thomas Lacroix, directeur de recherche au CNRS : « Contrairement à ce qui était attendu par le législateur français, la population immigrée en général, et marocaine en particulier ne diminue pas. Bien au contraire, elle fait plus que doubler en quinze ans, passant de 260 000 personnes à 441 000 en 1982 puis 572 000 en 1990. » L’économiste Abderrahim Lamchich décrit ainsi sa mutation qualitative : « Globalement, les motifs purement économiques de cette immigration semblent progressivement reculer au profit de motifs plus sociaux. »

Cette dynamique d’immigration essentiellement familiale se poursuit aujourd’hui. L’enquête d’Eurostat sur les forces de travail dans l’UE révélait en 2016 que 75 % des immigrés marocains interrogés en France invoquaient un motif familial à leur venue (taux le plus élevé parmi tous les États de l’UE), et que seuls 14 % se prévalaient d’un motif de travail[3].

L’ampleur et l’accélération de ces flux posent question au regard des difficultés d’intégration des populations marocaines en France, objectivables par les statistiques publiques – notamment du point de vue économique :

• 42,7% des Marocains de plus de 15 ans vivant en France étaient chômeurs ou inactifs (ni en emploi, ni en études, ni en retraite) en 2016, soit un taux trois fois plus élevé que celui des Français (14,1 %);

• seuls 33,3 % des Marocains de plus de 15 ans vivant en France étaient en emploi en 2016, contre 49,7 % des ressortissants français;

• le taux de chômage des hommes de 18-24 ans nés en France de parents immigrés du Maroc atteignait 40,7 % entre 2007 et 2009, soit le deuxième plus haut pourcentage (après les Algériens) parmi toutes les origines nationales d’après le ministère de l’Intérieur. Ce taux était de 36 % chez les femmes de même âge et origine, soit le plus élevé toutes origines confondues;

• 45 % des ménages immigrés marocains vivaient en HLM en 2017, soit 3,5 fois plus que les ménages non immigrés (13 %).

Ces données dessinent une tendance structurelle des populations marocaines à dépendre plus fortement des mécanismes de solidarité collective en vigueur dans la société française. Or, les transferts financiers des Marocains résidant en France vers leur pays d’origine ont atteint 2,3 milliards d’euros en 2019, soit 35,2 % du total des transferts reçus à ce titre par le Royaume  la France étant de loin le plus important pays source.

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Autre signe d’intégration heurtée : 70 % des femmes descendantes d’immigrés marocains en France épousent un conjoint marocain ou d’origine marocaine, soit le taux d’endogamie le plus élevé après celui des Turques. Sur le plan pénal, les Marocains constituaient la deuxième nationalité étrangère la plus représentée dans les prisons françaises au 1er janvier 2021, après les Algériens. Ajoutons que la présence de mineurs non accompagnés marocains pose un enjeu sécuritaire croissant dans certaines agglomérations.

Malgré ces indicateurs, nous avons vu que les ressortissants marocains sont désormais les principaux récipiendaires des titres de séjour nouvellement émis. Au titre de l’accord bilatéral franco-marocain du 9 octobre 1987, ils bénéficient même de certaines conditions dérogatoires plus favorables que le droit commun de l’immigration. Les Marocains peuvent obtenir une carte de résident de dix ans après seulement trois années de séjour régulier sous couvert d’une carte de séjour temporaire portant la mention « salarié », au lieu de cinq années sous le régime ordinaire. D’autre part, le conjoint et les enfants admis au titre du regroupement familial sont autorisés à séjourner en France dans les mêmes conditions que la personne rejointe.

Les Marocains sont également la première communauté bénéficiaire des acquisitions de la nationalité française, devant les Algériens et les Tunisiens, avec une grande stabilité d’une année à l’autre comme le souligne la Cour des comptes[4]. L’accès à la citoyenneté française offre un poids électoral croissant à cette diaspora, en particulier dans les régions où elle est la plus implantée : l’Île-de-France bien sûr, mais aussi la moitié sud du pays (les Marocains sont la première population immigrée en Occitanie et en Nouvelle-Aquitaine), l’ancien Nord-Pas-de-Calais et la Bourgogne-Franche-Comté (première population immigrée également).

Cette capacité à peser politiquement soulève des enjeux de souveraineté, compte tenu du maintien prédominant de la binationalité et des formes persistantes d’encadrement par les autorités de Rabat – notamment via l’Islam consulaire. Outre l’article 41 de la Constitution du Maroc faisant du roi le « Commandeur des croyants » (amīr al-mu’minīn), l’état marocain dirige et rémunère depuis plusieurs décennies des imams détachés sur le sol français. Du point de vue institutionnel, le Rassemblement des musulmans de France (RMF) constitue son relais d’influence majeur au sein du Conseil français du culte musulman – dont l’actuel président Mohammed Moussaoui est d’ailleurs issu du RMF.

L’ensemble des éléments que nous venons d’analyser convergent vers une interrogation évidente : du point de vue de l’intérêt national, à quelle logique l’actuelle intensification de l’immigration marocaine vers la France obéit-elle ?

Nous ne sommes hélas pas en mesure d’y répondre. L’histoire ne peut servir de prétexte éternel : l’indépendance complète du Maroc a été actée il y a soixante-six ans désormais, alors que le protectorat français lui-même n’avait duré que quarante-quatre ans. Le cas de cette nationalité apparaît donc emblématique de la perte de contrôle politique sur les enjeux migratoires dans notre pays et de l’impérieuse nécessité des profondes réformes à entreprendre sur ce terrain.


[1]. Assemblée nationale, É. Guigou, rapport enregistré le 16 juin 2015.

[2]. F. Héran, S. Volant et G. Pison, Population & Sociétés n° 568, INED, juillet 2019.

[3]. Eurostat, « Enquête sur les forces de travail » (EFT-UE).

[4]. Cour des Comptes, « L’entrée, le séjour et le premier accueil des personnes étrangères », 5 mai 2020.

Courage ! Bientôt les lendemains de fêtes…

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Bûche de Noël du chocolatier Maison AUER, Nice, FRANCE SYSPEO/SIPA 01097954_000003

Si vous trouvez la période dite «des fêtes» éprouvante, Sophie de Menthon vous aide à comprendre pourquoi. Tribune.


Terminés les mailings de vœux de n’importe quoi, les Joyeux Noël (pour les sectaires), les bonnes fêtes de fin d’année pour les politiquement corrects, le tout 30 fois par jour et pendant un petit mois car on a le droit tout le mois de janvier ! Heureusement, il y a ceux qui ricanent, et c’est ainsi qu’on a vu apparaitre sur les réseaux sociaux des dessins de rennes en grève, ou demandant en faisant un sit-in le droit télétravail à un Père noël qui avait la tête du DRH de la SNCF !

Mais la bienveillance règne, tous les bons sentiments arrivent d’un coup, assortis – et c’est nouveau – de conseils moraux-écolo : pas de jouets en plastique, seulement 4% des garçons demandent des poupées (que faire ?), aller servir au restau du cœur, ne pas se déplacer mais arriver à se déplacer, réunir la famille et ne parler que de cela dans les médias alors que la vôtre visite les Pyramides en Égypte et que vous vous retrouvez seule avec le chien auquel vous hésitez à acheter des croquettes bio – réflexion faite, il n’a pas mérité ça.

Vous détestez (et vous êtes apparemment la seule en France ) faire la cuisine et pire : en parler, or vous êtes abreuvée en allumant la radio ou en achetant un journal de recettes de  « dernière minute » au lieu d’avoir commencé à cuisiner il y a 8 jours ! Je ne me lasse pas de relire fascinée la recette du « pâté en croute express au céleri rave » (merci au JDD). Quant au  foie gras, j’ai peur si j’en mange, soit d’aller en garde en vue pour avoir assassiné une oie,  soit d’attraper la grippe aviaire ;  heureusement, il y a les desserts (sans oublier que le sucre est un poison violent, on m’explique que pour « réaliser une meringue maison il faut incorporer le sucre sans faire tomber les blancs en neige… ». A propos de neige : nenni ! à la montagne on la rajoute à la liste des vœux.

Pour vous changer les idées, vous pouvez regarder la télé, les bêtisiers sont aussi indispensables que la bûche et aussi indigestes, vous êtes supposée pleurer de rire devant la présentatrice météo qui fait un lapsus… mais ce ne sera pas de rire que vous pleurerez car en zappant vous avez la guerre en Ukraine et toutes les familles dans le noir qui gèlent sur place : vous culpabilisez même si vous n’en pouvez plus de culpabiliser. Et puis il y ceux qui vous rappellent à l’ordre, de grands intellectuels, des penseurs qui vous interpellent sur votre rapport à l’existence de Dieu, en gardant bien sûr comme ligne de conduite la laïcité… Vous ne savez plus quoi dire quand on vous demande l’heure de la messe de minuit, qui comme son nom l’indique n’a plus jamais lieu à minuit.

Heureusement, il y a les best of des horoscopes qui sont unanimes : tout va aller bien et 2023 ne peut pas être pire que 2022, les béliers ont le succès professionnel qui les attend (c’est bon pour l’économie car statistiquement si tous les béliers réussissent, la croissance revient) même s’il faut de la décroissance (?) et si les taux montent pour justement ralentir la croissance (réfléchissez), c’est contracyclique !

Pour vous distraire le 31, en attendant un réveillon forcé qui vous laissera 2kg en plus de cholestérol en souvenir, vous aurez le discours du Président de la République, ce qui fera un sujet de conversation, il aura forcément été mauvais ne serait-ce que pour alimenter les conversations et franchement, le pauvre, que voulez-vous qu’il dise ?

En d’autres termes, rien de plus sinistre que les fêtes et on s’applique à les fêter ; d’ailleurs demandez autour de vous : vous n’entendrez que des gens affirmer qu’ils détestent cette période et que c’est la pire de l’année : « Ah ! Si ce n’était pas pour les enfants ». C’est bien vrai, ils sont intenables et se récitent entre eux la lettre à la mère Noël (au cas où elle aurait pris le pouvoir comme ils ont l’air de le dire à l’école), ils ont piétiné en revendiquant  (l’exemple vient de haut) d’ouvrir leurs cadeaux le 24 décembre à 18 h, alors que la tradition familiale fait que c’est au réveil le 25, qui a dit que le réveil était à 6 h ?

« À part ça : bonne santé, hein surtout ! c’est le principal » – entrainez-vous à trouver d’autres formules car il faut que ça dure au moins 3 semaines, et puis vous courez le risque de vous voir détailler la sinusite chronique de votre interlocutrice qui n’a pas supporté le déremboursement de l’homéopathie. Faites aussi attention au récit du covid qui vous entraine sur la pente dangereuse des vaccins. Commencez votre régime tout de suite et n’attendez pas les chroniques traditionnelles qui, dès le 1er janvier, vont surgir sur la détox alimentaire.

Avez-vous pensé au sac à sapin et au recyclage de toutes les décos de noël ? Oubliez les derniers sondages qui prouvent que l’homme en a fait 3 fois moins que vous pendant toute cette période, ou bien offrez-vous une petite scène parce que c’était la même chose pendant le confinement. Commencez à semoncer vos ados pour qu’ils renoncent à cette déplorable habitude de revendre leurs cadeaux sur de plateformes et respirez profondément lorsqu’ils vous répondent que les leurs ne trouveraient même pas preneurs sur internet…

Courage ! il y a aura un lendemain de fête et vous allez voir, c’est finalement très sympa les lendemains … Comment voulez-vous après tout cela que je vous présente mes vœux ?

Attentat à Paris : tout s’explique !

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La scène de l'attentat du 23 décembre 2022 à Paris Lewis Joly/AP/SIPA AP22753438_000001

Alors qu’il faut condamner le plus fermement possible l’attentat perpétré hier contre « les Kurdes de France », selon le mot du président de la République, certains y voient surtout un prétexte pour attaquer leurs adversaires politiques.


Attaque contre des Kurdes à Paris : selon le ministre de l’Intérieur, le suspect n’était pas fiché comme « comme quelqu’un d’ultra droite » et même « Il n’est pas certain que cette personne ait un engagement politique quel qu’il soit ». Pourtant, le président de SOS racisme, Dominique Sopo, en sait visiblement plus que Gérald Darmanin. Interrogé par BFM TV, Il a désigné nommément le véritable responsable, selon lui, celui qui, par son discours « haineux » a créé un climat propice à ce genre de crime : Éric Zemmour.

Que dans notre beau pays certains osent s’inquiéter de trop d’immigration, voire assumer une notion comme celle du « grand remplacement », c’est ce qui, selon l’oracle de SOS Racisme, démontre le grand danger droitier qui nous menace.

Voilà une analyse d’une grande finesse, équilibrée et argumentée, et qui a le mérite de désigner clairement les ressorts, les tenants et les aboutissants d’un attentat qui, sans cela, risquerait de passer pour l’œuvre d’un déséquilibré.

En effet, comme chacun sait, seuls les assassinats visant des Juifs ou des « Français de souche » relèvent de la psychiatrie.

Tirant les conclusions de cette analyse qui met en avant la noire main de l’extrême droite derrière ce drame, Monsieur Sopo appelle à manifester dans la rue dès samedi pour soutenir les Kurdes, mais aussi sans doute, pour faire barrage au fascisme, au racisme, à l’extrême droite. Je propose la nomination par acclamation de Monsieur Sopo comme ministre de la Justice, de l’Intérieur, et même, pour faire bonne mesure de l’Éducation nationale… et puis finalement non, pour l’Éducation, ce n’est pas la peine.

Ô race ! Ô désespoir

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Annie Ernaux, le 12/12/2022 / ©Henrik Montgomery/AP/SIPA / AP22749899_000002

Voyage au bout de l’Annie… 


Pour son discours de Stockholm, Annie Ernaux a trempé sa plus belle plume à l’aigre dans l’encrier des meilleurs poncifs : « Par où commencer ? Cette question, je me la suis posée des dizaines de fois devant la page blanche. Comme s’il me fallait trouver la phrase, la seule, qui me permettra d’entrer dans l’écriture du livre et lèvera d’un seul coup tous les doutes ». On avait sûrement calomnié Annie E…Dans L’Obs, Elisabeth Philippe s’interroge : « Mais pourquoi tant de haine ? » Bonne question, mais ce n’est pas aux détracteurs d’Annie Ernaux – plus consternés que haineux – qu’il faut la poser, c’est à l’écrivain. Depuis cinquante ans, la reine des dominés n’a qu’une obsession : venger son sexe et sa race. La race des capésiens ? Drosophile du coche, sur la route de Varennes, de Bandung, elle clame ses traumas, rancœurs, angoisses claustros dans l’ascenseur social : les corons et les Corot. Solécismes, solipsismes et barbarie. La femme gelée se moque des vers ; sa mère a tant souffert qu’elle est dedans sa tombe… « Les haines de races ne sont jamais au fond, que des haines de places » (Rostand).

Un grand concert d’idées brisées

Annie Ernaux est atteinte du syndrome « de la femme raide ». D’un côté les ténèbres, hantées par les Méchants, de l’autre la Lumière, les Gentils. Compteur Geiger à humiliés, hontes, déchirures, cinq plaies, sept douleurs, coiffée d’une couronne d’épines, Annie a des Mani et fait le Job. Elle a perdu la foi mais veut croire encore. Que deviennent toutes les larmes qu’on ne verse pas, se demandait Jules Renard ?

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La révolte et l’indignation, comme le soufflé au fromage, ne supportent ni le réchauffé, ni la médiocrité. Autrefois, la vérité, les luttes, les prolos, l’avenir, c’était simple, magnifique et scientifique comme la Révolution. Les progressistes, après avoir adoré Staline, Castro, Mao, Pol Pot, les bilans globulement positifs, ont jeté l’éponge. La Gauche a abandonné la dialectique et les kolkhozes de Koursk, s’est repliée dans les marais de la Morale, les farces et attrapes sociologiques. Bourdieu, mais c’est bien sûr ! L’avantage du couple fashion « dominant-dominé », c’est un flou sémantique qui permet de ratisser large sans se confronter aux contingences du réel. La famille D-D, recomposée, accueille une faune bigarrée au paradis des Vaincus (invisibles, intermittents, immigrés, chevalier d’Éon, Arumbayas, femmes, panda roux, tortue luth) ou dans l’enfer des Méchants (Hitler, réacs, fachos, masculinistes, blancs, Extrême droite, visibles, hyènes lubriques). Papillons difficiles à épingler, les Gilets Jaunes sont au purgatoire.

Les Iraniennes aussi. Le corps des femmes, l’IVG, l’émancipation, l’insoumission, dans Libé, à Yvetot, l’EHESS, Oui ! Mais Mollo Mollo avec les Mollahs de Mossoul, en Moselle. L’ère ottomane suit la Rome antique. Annie Ernaux prend le train en marche, salue de loin les Iraniennes victimes du patriarcat. Elle se voile la face, n’est au Coran de rien. Le hijab permet « la revendication visible d’une identité, la fierté des humiliés ». Vive les accommodements raisonnables avec l’infâme et l’obscurantisme ! Il ne faut pas désespérer Bobigny, ni faire perdre des voix au camarade Mélenchon. La Charia et la pitié.

A Stockholm, Rimbaud, Rousseau, Virginia, Kafka, ils sont venus, ils sont tous là… Annie Ernaux est une bande de seuls à elle toute jeune. Fanatique et naïve comme un ado, elle s’illusionne sur les symboles et l’histoire. La haine paie mieux que le mépris. Son prix Nobel n’est pas une « victoire collective ». A l’instar des grands hommes, les écrivains, « n’ont ni aïeuls ni ascendants ; ils composent seuls toute leur race » (La Bruyère). L’amer woke ne dérange aucun ordre institué, ne bouleverse aucunes hiérarchies. C’est une rebelle d’Etat, admirée, choyée par l’université et le pouvoir. Elle inspire les thésardes, pigistes idolâtres de France Culture, insurgés du Collège de France. Les véritables dominés, les travailleurs sans papiers, miteux, transis, n’ont que faire de son buzz, ses états d’âmes et remords. « Une jument de noble race n’a pas honte de son fumier » (proverbe arabe).

Le bien écrire

« Il me fallait rompre avec le « bien-écrire », la belle phrase, celle-là même que j’enseignais à mes élèves, pour extirper, exhiber et comprendre la déchirure qui me traversait ». Ouiiille… Annie Ernaux fracasse la porte ouverte du « je » singulier qui atteint l’universel, « l’outil exploratoire qui capte les sensations, celles que la mémoire a enfouies ». L’auto-friction, le plaisir des affres du texte et du sexe, les discours d’intranquillité, l’esprit de conquête et d’usurpation, l’homme – enfant de Caïn – méchant animal, hypnos, eros, thanatos, le banal, la scénographie de l’attente, le RER, nourrissent une œuvre. Sous les pavés de Venise, la page. Rien de nouveau, ni d’original. Les sornettes sur « la légitimité en devenir de la femme écrivain » gâtent la sauce. Tristes tropismes.

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Le viol de la littérature par la sociologie, prétendre que ce sont les Lumières qui ont accouché du « je » plébéien, mettre Proust en examen pour snobisme et condescendance à l’encontre de Françoise, ce n’est pas sérieux. Annie n’aime ni Houellebecq, ni la concurrence. Silence assourdissant sur L’Enragé éblouissant, Céline, ou le talentueux Darien. Le hic ce n’est pas la belle phrase de Flaubert ou l’écriture à l’os : c’est la moelle, le talent. L’art est la manière. Le style c’est l’homme et c’est la femme. « Que Dieu vous garde du feu, du couteau, de la littérature contemporaine et de la rancune des mauvais morts » (Léon Bloy).

« Si je me retourne sur la promesse faite à vingt ans de venger ma race, je ne saurais dire si je l’ai réalisée. C’est d’elle, de mes ascendants, hommes et femmes durs à des tâches qui les ont fait mourir tôt, que j’ai reçu assez de force et de colère pour avoir le désir et l’ambition de lui faire une place dans la littérature, dans cet ensemble de voix multiples qui, très tôt, m’a accompagnée en me donnant accès à d’autres mondes et d’autres pensées, y compris celle de m’insurger contre elle et de vouloir la modifier ». Péroraison n’est pas raison, ni respiration. Le culte du moi, moi, moi. Le pathos à l’os, creux comme un flyer de l’Unesco ou un tweet d’Elisabeth Borne arrivant à Matignon. Tout ça, pour ça ! Si j’avais su, j’aurais pas venu… On vit très bien sans avenir.

Mère dure, fille rebelle, libre et indépendante, la femme de Lettres du vingtième siècle, c’est Colette. « Les Misérables aussi, oui, Les Misérables — malgré Gavroche ; mais je parle là d’une passion raisonneuse qui connut des froideurs et de longs détachements. Point d’amour entre Dumas et moi, sauf que le Collier de la Reine rutila, quelques nuits, dans mes songes, au col condamné de Jeanne de la Motte. Ni l’enthousiasme fraternel, ni l’étonnement désapprobateur de mes parents n’obtinrent que je prisse de l’intérêt aux Mousquetaires […]. Beaux livres que je lisais, beaux livres que je ne lisais pas … J’y connus, bien avant l’âge de l’amour, que l’amour est compliqué et tyrannique et même encombrant, puisque ma mère lui chicanait sa place ».

« La culpabilité est un symptôme dangereux. C’est un signe qui manque de pureté » (Ionesco).

Emmanuel Macron a-t-il politisé Kylian Mbappé ?

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Emmanuel Macron et Kylian Mbappé, le 18/12/22 / ©Christophe Ena/AP/SIPA / AP22752038_000031

Suite à la défaite des Bleus, attendu ou non dans les vestiaires, Emmanuel Macron a débordé ostensiblement de formules de consolation pour l’équipe de France. Les démonstrations étaient telles, qu’on ne savait plus s’il s’agissait d’une ridicule mise en scène de lui-même ou d’une tentative déplacée de politisation.


Pourquoi l’omniprésence du président de la République, le soir de la finale perdue par les Bleus au Qatar, a-t-elle exaspéré plus d’un Français?

Je préfère laisser de côté le coût incroyablement dispendieux à tous points de vue de ce dernier voyage au Qatar : rien n’est trop beau ni trop cher pour la façade d’une présidence éprise de l’international, sous tous ses registres, comme autant de distractions de l’essentiel : une France qui va mal.

Pour répondre à mon interrogation initiale, et par comparaison, il suffit de se reporter à la liesse populaire place de la Concorde. Au moins 50 000 personnes acclamant Didier Deschamps et l’équipe de France, titulaires et remplaçants, comme s’ils avaient gagné… Au point de les étonner, et bien sûr de les ravir ! Le propre de cette ferveur collective est que, quasiment improvisée, elle était exclusivement consacrée à rendre hommage à ceux auxquels elle était dédiée.

Cette multitude dans le froid et l’enthousiasme était tout entière tournée vers ces footballeurs au sein desquels Kylian Mbappé était présent, avec presque une gêne et une timidité touchantes. Ces Bleus ne se rengorgeaient pas face à cette allégresse, elle les surprenait. Pas une once de comédie, de la sincérité brute et de la fidélité admirative transmises par leurs supporters.

Ce qu’on a entendu dans les vestiaires de l’équipe de France, ce qu’on a vu sur le terrain le 18 décembre était aux antipodes de cette simplicité et de ce bonheur collectif. Le narcissisme présidentiel a joué à plein.

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Emmanuel Macron, d’une manière, au fond, condescendante et en tout cas ostentatoire, cherchait à consoler Kylian Mbappé tout entier dans sa tristesse et qui a semblé attacher plus d’importance à la tape amicale du goal argentin qu’aux démonstrations surjouées du Président. À l’évidence celui-ci cherchait à s’incorporer tout ce qu’il y avait eu de magique dans le comportement de notre sportif d’exception. Il se regardait le tenant, il s’écoutait lui parlant, il jouait au président de la République. Parce que sa place n’était pas là, il créait un malaise ; sa passion authentique du foot ne justifiait pas ces débordements de subjectivité seulement voués à l’illustrer, lui, dans ce rôle de consolateur.

Pour tout dire, il y avait presque quelque chose d’obscène dans cette représentation inopportune à cet endroit et à ce moment. Sa présence occultait l’essentiel qui était Kylian Mbappé à cet instant, son désir de solitude, le courage de retenir son émotion – dans les bras de son père plus tard il l’a libérée -, la frustration d’avoir été exceptionnel en donnant d’abord le signal du sursaut puis en marquant trois buts, plus un tir au but et d’avoir cependant échoué de si peu avec son équipe.

Que venait donc faire le président de la République, indiscret, vibrionesque, dans cette épreuve ? Il n’avait rien, en tout cas, d’un roi thaumaturge – lui – se penchant sur Achille – Mbappé – selon la comparaison ridicule faite dans un tweet par BHL égaré par un excès de culture !

On avait bien compris que la victoire l’aurait exalté au point de se croire le héros du stade. Il fallait bien que la défaite lui servît à quelque chose : à se montrer compatissant dans un exhibitionnisme de mauvais aloi.

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Dans les vestiaires, ce fut pire ou autre chose.

Est-il vrai que Didier Deschamps aurait demandé l’intervention du Président ? Toujours est-il qu’Emmanuel Macron, s’étant imposé ou non, s’est lancé dans un propos aux banalités volontaristes, comme s’il était non pas Président mais entraîneur après la défaite de son équipe ! Propos par ailleurs étrange, superficiellement sportif mais profondément politique voire partisan puisque toutes les phrases roboratives, laissant espérer autre chose après cet amer passé immédiat, étaient à double sens. Sans forcer le trait, elles pouvaient aussi bien le concerner lui, que les joueurs abattus mais à l’écoute.

De l’ensemble de ces prestations en ressort l’impression que le Président, après avoir averti quelques jours avant qu’il ne fallait pas politiser la Coupe du monde, n’a pas hésité à le faire, en s’invitant dans l’univers des sportifs plus qu’il n’avait été invité à le faire et en politisant lui-même, à sa manière narcissique et extravertie, Kylian Mbappé et l’équipe de France.

Il s’est servi de lui et d’elle : on n’a vu que lui.

Revenons, pour conclure, place de la Concorde le 19 décembre au soir. Rappelons-nous aussi Jacques Chirac exultant en 1998 alors qu’il ne connaissait rien au foot, avec une apparence et une sincérité qui montraient que seul l’orgueil de la France lui importait et non la vanité présidentielle.