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Stéphane Barsacq ou la recherche de la spiritualité

Dans un essai où il évoque plusieurs grandes figures de notre littérature, Stéphane Barsacq nous invite à prendre un peu d’altitude à l’aide, notamment, de Baudelaire et Rimbaud.


Certains livres tombent à pic. Solstices, de Stéphane Barsacq, fait partie de ces livres-là, trop rares. On prend alors ses distances avec le siècle, on aspire au silence, à la méditation, on espère un soleil de janvier derrière les fenêtres sans rideau et le réveil avec le tremblement de l’aurore. Le temps n’est plus à mugueter mais à rejoindre l’atmosphère de l’abbaye de la Trappe. 

On pense en effet à l’ouvrage si moderne de Chateaubriand, Vie de Rancé. Au moment où le corps est saisi par les premières attaques de la vieillesse, que reste-t-il ? « L’amour ? il est trompé, fugitif ou coupable, écrit Chateaubriand. La renommée ? vous la partagez avec la médiocrité ou le crime. La fortune ? pourrait-on compter comme un bien cette frivolité ? » 

Il convient donc de se plonger dans Solstices pour y puiser la sagesse de continuer à vivre différemment. Stéphane Barsacq, romancier, essayiste, éditeur, nous propose des fragments de réflexion afin de rendre plus harmonieuses nos futures actions. On ouvre au hasard son livre, on lit, on médite. Comme s’il s’agissait de l’ouvrage d’un nouveau Marc Aurèle ou Théodore Monod, ou bien encore un religieux marchant dans la brume bleutée du mont Sinaï. Exemple : « Le génie est le nom profane de la grâce. » Ou encore : « L’absurde n’est jamais que la traduction scientifique de la transcendance. » Et encore : « Tout est rythme, a dit un Grec ; et le destin entier de l’homme est un seul rythme céleste. » Barsacq évoque souvent les vertus de la musique. Il n’oublie pas le mystérieux Mozart. « Mozart n’a pas mérité d’avoir si mal ni si durement vécu, souligne-t-il, mais, plus verticalement, je pense que l’humanité ne mérite pas Mozart, quoiqu’il la sauve. Peut-être est-ce le destin d’un Dieu. » Verticalité, horizontalité ; Spleen, idéal. On en arrive au chapitre consacré à Baudelaire. On pensait avoir tout dit du poète des Fleurs du Mal, on se trompait. Il en est de même avec le chapitre consacré au « corrosif » Rimbaud. Barsacq gomme les vieux clichés, bouscule les commentaires éculés des professeurs paresseux. Ces deux-là n’ont plus droit à des procès en sorcellerie, c’est ce qui pouvait leur arriver de pire, car on finit par ne plus les lire. 

Et pourtant, ils restent hautement irradiants. Il faut seulement prendre le temps de les comprendre. Comme le fit Georges Bataille (plusieurs fois cité par l’auteur) pour Baudelaire. À propos de Rimbaud, dont la clé de l’œuvre nous est encore inconnue, Stéphane Barsacq déclare : « (il) n’est pas un gentil communiant un peu excité ; c’est l’homme d’une violence totale dirigée contre soi. À chaque degré de son ascension, il se mesure à un modèle pour le faire exploser ; à la fin, il se mesure à Dieu, et il se tue en se survivant – car il ne peut y croire, comme il ne peut plus croire en lui. Dès lors, il se traîne dans le désert, sans plus parler à personne, comme un fantôme. » Nos puissants devraient apprendre par cœur la citation.

Barsacq évoque, entre autres grandes figures intellectuelles, la philosophe Simone Weil, au destin à la fois tragique et lumineux, morte à l’âge de 34 ans, en 1943. Ce chapitre est peut-être le plus remarquable du livre. Il permet, lorsque tout n’est plus que ruine et deuil, de croire encore à cette lueur à l’horizon qui s’appelle Aurore, comme le rappelle Jean Giraudoux à la fin de la pièce Électre

L’auteur rend également hommage à son maitre et ami Lucien Jerphagnon (1921-2011). Le professeur, aux origines girondines, citait saint Augustin en latin rendant l’évêque d’Hippone plus vivant que le dernier prix Nobel de littérature, ce qui est le secret de la transmission. Barsacq cite Jerphagnon : « Tota simul, disait de l’éternité saint Augustin. Je sais maintenant que, depuis toujours, l’histoire des hommes est une chronique de l’éternel présent. »

Il est primordial de tenir à distance les scories de l’époque, entretenues par les bavards haineux sans mémoire. Solstices nous y aide. Gardons-le toujours auprès de nous. Dans le silence musical des mots.

Stéphane Barsacq, Solstices, Éditions de Corlevour.

Solstices

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Charlotte Brontë, un coeur anglais

Shirley, roman méconnu de Charlotte Brontë, fait son entrée dans la collection « Pléiade » de Gallimard. Une plongée dans l’Angleterre de 1812 en proie aux émeutes ouvrières et aux amours compliquées.


Il y a un phénomène étrange en littérature : devenir pour la postérité l’écrivain d’un seul livre. Prenez-le par le bout que vous voulez, Charlotte Brontë, c’est Jane Eyre et seulement Jane Eyre. Quand en 1847, un certain Currer Bell, pseudonyme imposé à la jeune femme, fait paraître cette fausse autobiographie d’une orpheline, le succès est immense. Il y a une nouvelle édition dès l’année suivante, le livre est salué par les cadors du roman anglais de l’époque, tel Thackeray, l’auteur de la Foire aux vanités.

Charlotte, née en 1816, est la fille d’un pasteur caractériel au pessimisme anticatholique qui tend à la misanthropie. Ce n’est pas un père saturnien, il est juste un homme de son temps. Il veille de près à l’éducation de ses six enfants. Il n’étouffe pas leurs aptitudes à la rêverie et à la lecture, mais il a été tout de même un peu effrayé par sa réussite : parmi les six, les quatre survivants, trois sœurs et un frère, sont saisis par le démon de la création. Il y a Charlotte, mais aussi Emily et ses Hauts de Hurlevent et, dans une moindre mesure, Anne et son Agnès Grey. Le frère, toxicomane et alcoolique, a peint, un peu, et bu, beaucoup. Enfant, il a créé l’univers imaginaire de Glass Town, un genre de métavers dirait-on aujourd’hui, qui n’est pas pour rien dans la fécondité de la fratrie.

Nous sommes en pleine époque victorienne et tout surprend alors dans Jane Eyre. Le mélange entre l’analyse psychologique d’une pertinence rare et l’atmosphère gothique. Le gothique anglais, c’est la permanence du romantisme malgré la révolution industrielle. C’est le moyen d’oublier les mines de charbon et les usines rougeoyantes à travers des paysages de landes, des abbayes en ruine, des fantômes dans les couloirs des châteaux, des cimetières sous la lune… Le précédent que l’on pourrait éventuellement trouver, dans ce mélange propre à Jane Eyre, est un roman de Jane Austen, Northanger Abbey (1817), avec Catherine Morland, une jeune femme un peu trop exaltée par ses lectures, qui ne sortira de ses fantasmes qu’en rencontrant l’amour. Dans Jane Eyre, l’aspect fantastique du roman s’évanouit dans une explication rationnelle : la créature qui erre dans le manoir de Thornfield, où Jane est gouvernante, n’est pas une créature surnaturelle mais la première épouse, dangereusement folle, de Rochester. Le féminisme de l’œuvre surprend aussi. La description de la violence sociale envers les femmes vaut condamnation : « Il est insensé de les condamner ou de les moquer si elles cherchent à en faire plus, ou à en savoir plus que ce que la coutume a décrété nécessaire à leur sexe ».

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Après Jane Eyre, Charlotte continue d’écrire. Pourtant, la tragédie a frappé les sœurs surdouées. Si 1847 est une année magique, au cours de laquelle Les Hauts de Hurlevent et Agnès Grey paraissent en même temps que Jane Eyre, 1848 est l’année terrible : ses deux sœurs et son frère disparaissent en huit mois. Où trouve-t-elle la force, sous le talon de fer de la dépression, d’écrire Shirley ? Mystère.

Shirley, qui paraît en 1849, est un vrai roman-fleuve édité aujourd’hui par la Pléiade. Un roman polyphonique, aussi, là où Jane Eyre était tenu par la seule voix de la narratrice. Il y a bien un narrateur, ou une narratrice, dans le roman, mais c’est un narrateur omniscient qui n’hésite pas à intervenir, à commenter l’action, dans une tradition inaugurée au xviiie siècle par Sterne dans Tristram Shandy. Se crée ainsi pour le lecteur une impression d’intimité plus que de distanciation. On est plongé dans une conversation avec quelqu’un qui vous raconte une histoire comme si vous étiez installé confortablement dans son salon. Grâce à cette intimité, on accepte tout, les digressions, les détours, les remarques, on apprécie au passage une certaine ironie et on se passionne assez vite pour une intrigue qui prend son temps. Non, il n’y a pas de longueur dans Shirley, et le lecteur d’aujourd’hui, habitué aux pavés formatés avec leurs 300 pages de trop, serait malvenu de critiquer ce foisonnement maîtrisé.

On voit des patrons, des pasteurs, des travailleurs, car Shirley est d’abord un roman historique et social. Il se déroule entre février 1811 et août 1812, alors que l’Angleterre est soumise au blocus continental de Napoléon et connaît les révoltes luddites de la classe ouvrière : le luddisme vise à casser les machines qui vont remplacer des travailleurs déjà en grande difficulté à cause de la situation économique désastreuse. Un patron du Yorkshire, Robert Moore, veut protéger sa filature alors que l’émeute gronde. La nuit, on échange autant des coups de feu que des coups de cœur. Le nombre de pistolets et de fusillades est assez impressionnant, mais le roman psychologique reprend ses droits avec la rivalité complexe et feutrée de deux jeunes femmes amies, Shirley et Caroline – l’héritière indépendante et l’orpheline fragile.

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Charlotte Brontë n’est pas sans ambiguïté face à la notion de progrès induite par la révolution industrielle. Comme le fera quelques années plus tard Charles Dickens dans Les Temps difficiles, une sensibilité qu’on pourrait qualifier d’écologique romantique apparaît dans Shirley.

Entre fascination et répulsion pour les usines, comparées au Moloch, qui détruisent le paysage, se dessine le palimpseste d’une Angleterre pastorale et magique, à jamais disparue : « Quand j’étais toute petite, Mrs Moore, ma nourrice, me parlait de fées qu’on voyait dans cette ravine. C’était avant que mon père n’eût bâti la fabrique, lorsque Hollow était un ravin parfaitement solitaire. Vous serez victime du sortilège… »

N’en sommes-nous pas tous là, aussi désenchantés qu’une héroïne de Charlotte Brontë, devant un monde aussi abîmé ?

Charlotte Brontë, Shirley – Villette (trad. Dominique Jean et Véronique Béghain, préface Laurent Bury), Gallimard «Pléiade», 2022.

Shirley - Villette: (1849-1853)

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Enfants transgenres – L’avis d’une psychothérapeute, deuxième partie

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Quand un enfant exprime un doute sur son sexe, il faut l’écouter, chercher les vraies causes de son malaise et l’aider à accepter son corps tel qu’il est. Vouloir automatiquement guérir des souffrances mentales en transformant le corps sexuellement est une aberration de notre époque. Suite et fin de notre entretien sur le transgenrisme avec Anne Schaub, psychothérapeute et auteur d’Un cri secret d’enfant (2017).


Aude Mirkovic. Quelles autres situations pourraient se trouver derrière la demande d’un enfant de changer de sexe ?

Anne Schaub. Il y a l’enfant qui, venant après un deuil maternel non-assimilé, peut avoir l’impression d’être ce qu’en psychologie nous appelons l’« enfant de remplacement », car il est attendu dans le ventre d’une maman encore toute imbibée du chagrin de l’enfant perdu, soit in utero soit après la naissance. C’est la peur de la perte du nouvel enfant à venir qui habite la mère, peur qui peut la tourmenter deux, trois mois voire toute la grossesse au cas où le bébé est mort plus tard in utero. Les pensées de la mère influent sur l’enfant, mais surtout, ce sont ses émotions qui passent la barrière placentaire par le truchement des hormones qui le marquent. Le petit en est imprégné mais pour autant, dans son état d’embryon et de fœtus, il n’y comprend rien. Il en est touché dans son inconscient et peut croire que c’est lui qui dérange, qu’il ne devrait pas être là. Et pour peu que l’enfant précédent fût de l’autre sexe, plus tard, il cherche inconsciemment à s’identifier à l’enfant perdu, pour consoler la douleur de la mère ou la satisfaire. Si l’enfant mort était du même sexe, il chercherait au contraire à fuir son corps, comme pour (s’)éloigner à tout jamais (de) l’empreinte de la mémoire du deuil.

Je retiens aussi les situations de procréation médicalement assistée (PMA). Ce ne sont que des hypothèses, mais je pense que, dans le cas de la mère qui a terriblement peur de ne pas s’être fait implanter le « bon » embryon, cela peut influencer le fait que l’enfant né de cette PMA ne se sente pas dans le « bon » sexe car pas dans le « bon » corps. Se peut-il aussi que lorsque des parents ont tout « choisi » pour avoir exactement le type de bébé qu’ils souhaitent (choix du sexe, donneur avec cheveux et yeux de telle couleur…), l’enfant ou le jeune veuille fuir « comment » il est et ce qu’il est, comme pour échapper au puissant désir parental ayant déterminé comment l’enfant devrait être pour mériter de vivre, d’être accueilli et aimé ? Il peut s’agir là d’un besoin inconscient extrêmement profond de vouloir retrouver le contrôle sur sa propre vie, sur son soi profond, jusqu’à vouloir changer de sexe. Encore dans le cadre d’une PMA, le fait qu’une série d’embryons soient congelés et que l’on aille en chercher un parmi toute une « fratrie » pour l’implanter chez la mère, peut générer ce qu’en psychologie nous appelons, depuis les années 60, un syndrome de survivance. Ce syndrome est caractérisé par la croyance d’avoir fait un tort ou d’avoir mal agi, suite à une situation traumatisante qui a eu pour résultat la disparition des autres : « Pourquoi moi et pas lui ? ». Tourmenté par la culpabilité à vivre, naît alors le désir de vouloir quitter son propre corps qu’il ne mérite pas et d’habiter celui d’un autre.

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Il arrive également qu’un enfant veuille devenir le sexe absent dans une fratrie où le même sexe se succède de naissance en naissance. Nous avons alors affaire à un « enfant consolation » qui veut incarner le désir de la mère (ou du père) qui rêve d’avoir un enfant du sexe qui n’est pas encore présent parmi les enfants déjà nés.

Dans le cas de mères soit célibataires, soit divorcées, des filles peuvent vouloir devenir des garçons pour remplacer le conjoint absent auprès de la mère. J’ai été très impressionnée de cette parole de la mère à sa fille, qui s’est depuis identifiée comme garçon, qui lui dit : « On est bien liés tous les deux, n’est-ce pas ? ». Ce qui semble ici se produire, c’est la tragédie d’un enfant qui subit la séparation du couple de ses parents et qui désire en reformer un avec sa mère. Ce sont vraiment des choses qui arrivent et qui, sur le plan de l’analyse, tiennent tout à fait la route. L’enjeu ici est de faire comprendre à l’enfant que, si la mère souffre de l’absence de conjoint et de père pour son enfant, l’enfant n’y est pour rien, qu’il ne pourra ni ne devra jamais le remplacer, et qu’il n’a pas à réparer la souffrance de sa maman. Explorer bien plus loin que le désir de l’enfant d’être du sexe opposé, a tout son sens, afin d’identifier le véritable trouble, la véritable souffrance sous-jacente.

J’ai également eu vent de l‘histoire d’une petite fille qui avait perdu sa mère qui avait été assassinée devant elle. Après sa mort, elle voulait devenir un garçon. Cette petite fille a été prise en charge par un psychiatre qui a compris que, derrière son désir d’appartenir au sexe opposé, se cachait le désir d’être plus forte, n’ayant elle-même pas pu défendre sa mère en tant que petite fille. Dans la phase d’extrême vulnérabilité du début de la vie, tout ce qui pour l’enfant touche à la perte, particulièrement du lien avec la mère, peut l’atteindre dans son sentiment d’existence. La perte ou l’absence du père aura plus à faire avec une problématique de type identitaire, sachant que c’est le père qui « sépare » la dyade mère-enfant et le pousse à entrer dans son identité autonome.

Selon l’histoire de vie de l’enfant, ce sont des facteurs, non-exhaustifs, à explorer lorsque l’enfant ne se retrouve pas dans le sexe qu’il présente biologiquement.

AM : Que penser de ces adultes transgenres dont la transformation est apparemment « réussie » ?

Peut-être que ceux-là font partie de ce très petit pourcentage où, le trouble étant si profond, si ancré, que c’était pour eux la seule façon de mieux vivre avec qui ils sont ? Pour tous les autres, je maintiens l’utilité de creuser avec soin la demande initiale de changement et de repérer avec eux des possibles causes premières, à traiter, ce qui pourrait leur éviter de s’embarquer dans le parcours de transformation. Aider l’enfant, le jeune adolescent à mieux se comprendre pour arriver à dépasser des souffrances initiales plus précoces m’apparaît intelligent. Cela nécessite que l‘enfant ou l’adolescent qui se croit et se dit transgenre rencontre un entourage à la fois délicat, compréhensif et non moralisateur et à la fois clair, bien planté dans l’idée que le corps sexué est un acquis dès la naissance. Et que se croire dans le mauvais corps relève d’une souffrance psychologique qui mérite une écoute bienveillante, une aide et un soin psychologique spécifiques plutôt que des hormones et de la chirurgie. Néanmoins, quant aux transformations dites « réussies » chez les transgenres, je continue de m’interroger sur ces mutilations corporelles intimes si profondes dont on parle peu. Fallait-il le faire, ou non ?… Leurs transformations extérieures « réussies », entraînent-elles à coup sûr, enfin, une réussite et un épanouissement vrais dans le fort intime du vécu de la personne ?

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Retenons aussi que, de personnes en bonne santé et libres de tous traitements médicaux, à partir des traitements hormonaux et des chirurgies lourdes, les transgenres deviennent des personnes « malades » et assistées qui auront besoin de médications voire de nouveaux ajustements chirurgicaux, toute leur vie. Peut-on appeler cela une authentique « réussite » ?

Finalement, n’arrive-t-on pas au questionnement de ce que nous faisons de la souffrance humaine ? Comment assumer les souffrances et les frustrations les plus intimes ? Ici, est-ce en aidant à se séparer du réel biologique du corps sexué via des transformations, dans l’espoir d’éteindre les raisons plus profondes de la souffrance ? Ou plutôt en aidant à affronter, à assimiler le réel ? Cette question de rapport au réel m’apparaît comme un point de réflexion majeur. Il semble qu’aujourd’hui, quiconque se déclare transgenre doit être écouté et suivi dans son exclusif sens de demande de transformation. Mais ne pas acquiescer au réel biologique qui inscrit toute personne dans une réalité soit d’ordre féminin soit d’ordre masculin et abonder dans le sens du « ressenti » pour ne pas dire, du fantasme personnel, n’est-ce pas prolonger indéfiniment le stade de la toute-puissance propre à la petite enfance ? Nous revenons ici à la notion de limite, de choc du réel auquel très tôt le petit enfant est confronté et le pousse tôt ou tard à devoir admettre que, non seulement dans la vie, on ne peut pas tout faire comme on veut où on veut et quand on veut, mais que l’on ne peut pas non plus « être » tout : à la fois fille et garçon, femme et homme, mère et père. Une grande question sociétale derrière la problématique transgenre, ne serait-elle pas celle-ci : comment assumer le réel de notre condition humaine, sexuée selon seulement deux sexes différents et pour chacun, définitivement acquis dès la naissance ?

Que suggérez-vous à des parents dont un enfant exprime un mal-être, une souffrance résultant du fait qu’il ne s’identifie pas à son sexe ?

A moins d’avoir une belle qualité d’écoute, un bon lien avec son enfant ainsi qu’un bon ancrage dans le réel, je leur dirais qu’il faut consulter. Il n’est pas simple ensuite de dire aux parents que l’enfant est en attente de meilleure certitude et que si eux-mêmes doutent, l’enfant glissera plus profondément dans son dilemme. Hormis l’écoute et le décodage de la problématique sous-jacente à la difficulté à s’identifier à son sexe, il s’agit d’oser une parole assurée qui fonde et consolide la sécurité intérieure de l’enfant. Et la sécurité, c’est en général une parole qui se fonde plutôt sur le réel que sur l’irréel, qui n’existe pas. Il me semble qu’il y a donc d’abord à redonner aux parents eux-mêmes une direction, à leur permettre de reconnecter à une confiance en eux et en l’humain tel qu’il est dans sa réalité corporelle. S’il y a prioritairement lieu d’écouter la souffrance de leur enfant, au-delà du questionnement de genre, du désir ou de la sensation d’être de l’autre sexe, il s’agit pour les parents de comprendre que le mal-être de leur enfant est bien au-delà du focus mit sur sa réalité sexuée ; que cela est beaucoup plus profond. Ainsi, accéder au pied levé à la demande de l’enfant, c’est dans la majeure partie des cas risquer de ne pas résoudre le conflit de fond. Il s’agit de comprendre que l’enfant exprime une souffrance profonde indicible, projetée dans ce cas sur la difficulté d’identification à son sexe. Un enfant qui a un trouble alimentaire et qui ne veut pas manger, on a beau changer son alimentation, le trouble de l’enfant reviendra sans cesse. Car l’enfant cherche, par ce moyen alimentaire, à montrer à ses parents une autre souffrance plus enfouie qu’il ne peut lui-même nommer. Sans réponse « juste », l’enfant ne fait alors que répéter le symptôme qui n’est pas solutionné au bon endroit de son être. Le sexe, la sexualité, ne dit pas le tout de la personne. L’être humain est complexe. Inviter le parent à identifier les blessures précoces de leur enfant, permet d’interroger plus largement la question du vouloir être de l’autre sexe que le sien. Certaines personnes qui se sont identifiées transgenres regrettent leur transformation. Cela est dramatique ! Comme cette jeune fille qui est allée jusqu’à la mastectomie. Elle s’exprime sur son enfance, comment cela lui est venu. Il y avait un contexte global, familial et social qui était dur ; un vrai contexte de souffrance. A partir de là, il eut été possible et surtout, pertinent, d’aborder sa problématique de façon beaucoup plus large. Mais comme elle s’était trouvée seule face à ses questionnements, elle est allée jusqu’à la mastectomie après l’adolescence et après quelques années, l’a regretté. Elle est maintenant, ad vitam, avec cette mutilation corporelle irréversible.

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Donner du poids, de la crédibilité à la parole de l’enfant, le suivre en miroir de son tourment et nourrir dans son sens son processus de pensée, c’est approfondir sa fragilité identitaire de fond. C’est s’engager sur une pente glissante qui donne l’illusion aux enfants qu’en changeant de sexe, ils se sentiront mieux. Leur jeune âge ne peut concevoir le parcours extrêmement lourd qui les attend. Cela entretient l’idée fausse que l’enfant peut devenir un autre, devenir une autre personne pour se guérir d’un mal-être, pour se libérer de son tiraillement identitaire. Transformer en apparence l’identité sexuelle dans l’idée de résoudre une souffrance existentielle de fond, c’est s’affranchir de l’indispensable frontière à préserver entre ce qui est réel – le corps biologique sexué – et ce qui ne l’est pas – le corps fantasmé, désiré. J’y vois une préoccupante dérive de société, en ce qu’elle précipite les esprits dans une direction apparentée aux états psychotiques, dès lors qu’elle s’emploie à accepter de réaliser les fantasmes humains individuels, ici, celui de changer de sexe. Le propre de la psychose n’est-il pas, en effet, le déni et la coupure avec le réel ? Un fantasme si fou soit-il, s’il s’agit de le parler, il n’est cependant pas à réaliser.

En conclusion, souscrire au processus de transformation sexuelle d’enfants à l’âge de la puberté est une décision grave. Il y a lieu d’accompagner l’âge propre aux grandes transformations corporelles qui mènent l’enfant à son corps adulte et chez qui certains jeunes peuvent se muer en incertitudes et en états d’angoisse. Leur proposer d’échapper à leurs pénibles ressentis en modifiant leur corps ressemble à un leurre, à un mensonge, une navrante tromperie. Ne s’agit-il pas plutôt d’aider les jeunes, dans cette traversée, à rester connectés au réalisme de leur corps tel qu’il est biologiquement sexué, parce que traverser cette étape de vie a quelque chose d’initiateur et de structurant pour toute la vie ? Réserver les possibilités de transformations aux seuls adultes qui persistent dans leur mal-être, qui y ont longuement réfléchi et ont acquis la maturité de choix ainsi que la conscience plus grande de ce qu’ils engagent, relève dans ce cas d’une vraie liberté de choix.

Bérénice Levet, la contre-attaque

Le Courage de la dissidence, de Bérénice Levet, s’appuie sur l’allégorie de la caverne, dans La République de Platon, pour tracer une nouvelle voie : celle qui nous permettra de sortir de la grotte obscure dans laquelle nous enferme le wokisme. L’article est suivi d’un extrait du livre.


Les postmodernes croient avoir tout compris de Platon. Il était élitiste, autoritaire, sexiste et xénophobe – bref, un mâle blanc. Même Alain Badiou, qui se prétend platonicien, ne voit dans la célèbre allégorie de la caverne que l’aliénation de l’homme à l’ère du capitalisme. Pourtant, cette histoire insérée dans La République parle de l’universelle condition humaine, puisqu’elle transcende les siècles. Les protagonistes de la fable sont enchaînés au fond d’une caverne et forcés de ne regarder que le mur du fond. Un grand feu, derrière eux, projette sur cette paroi les ombres de statues et d’objets qui sont promenés devant les flammes : les spectateurs croient voir la réalité, mais en fait restent les jouets de ces fantômes. Le philosophe est celui qui essaie de sortir de la caverne pour découvrir la lumière du soleil et regarder la réalité en face. Humains, nous sommes éternellement leurrés par les apparences, par ce qui nous tombe sous le nez. Afin de nous rapprocher de la vérité, nous sommes obligés de sortir de la caverne de notre subjectivité, de prendre nos distances par rapport à notre petit ego. Résolument anti-postmoderne, Bérénice Levet a saisi toute la profondeur du mythe. La caverne fournit le fil rouge de son nouvel essai, véritable cri de ralliement contre les nouvelles idéologies wokistes qui veulent nous emprisonner dans la plus obscure des grottes.

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Le règne des idoles

Le Courage de la dissidence n’est pas un inventaire des dernières folies du progressisme. Après les ouvrages de Douglas Murray et d’autres, nous savons à quoi nous en tenir. Il s’agit plutôt d’amorcer ce que les conservateurs américains nomment le « fight back », la contre-attaque, car ce qu’on appelle souvent une guerre des idées est une guerre de pouvoir dont l’enjeu est la survie de « notre modèle de civilisation ». Bérénice Levet transpose la parabole visuelle de la caverne en termes sonores. L’éducation et ses différentes institutions – l’école et l’université, les musées et les théâtres, les maisons d’édition et les médias – sont devenues des « caisses de résonance » qui ne reflètent que l’actualité, ou une version étriquée de celle-ci. Quand la directrice du Louvre présente son musée comme une « chambre d’écho de la société », les possibilités pour sortir de soi-même par l’art et l’histoire se réduisent comme peau de chagrin. Le problème fondamental est que « la rhétorique identitaire englue chacun dans son être ». Chacun est enfermé dans son statut d’opprimé ou d’oppresseur. L’analyse est toujours la même : tout est la faute de l’homme blanc. Les idéologies victimaires imposent des dogmes préformatés. Comme le rire chez Bergson – mais ce n’est pas drôle –, c’est « du mécanique plaqué sur du vivant ». Un volume collectif universitaire paru en 2018, Sexe, race et colonies, dit déjà tout dans son sous-titre : « La domination des corps du xvie siècle à nos jours ». Il y a un refus net de « ce mystérieux pouvoir de se quitter » qui seul permet l’art et la pensée. L’esprit critique, qui s’exerce contre les opinions reçues, à commencer par celles du sujet qui pense, est confondu avec la critique de la société. Ici, le statut de victime est crucial : intouchable, irréfragable, il permet à ceux qui s’en prévalent de s’enfermer dans une subjectivité absolue. Étudiants, spectateurs, lecteurs, professeurs eux-mêmes sont transformés en « dociles perroquets » de la caverne sonore.

Le courage d’éduquer

Certes, l’influence américaine y est pour beaucoup, mais la France est entrée d’elle-même dans l’ère identitaire. L’auteur nous rappelle les étapes de cette défaite de la pensée depuis les années 1980, mais pointe plus généralement l’influence de la pédagogie post-68 qui a placé la relation entre les professeurs et les élèves sous le signe de l’égalité. Les maîtres qui osent prétendre éduquer et qui se vouent à la connaissance pour la connaissance sont considérés comme des tyrans. Le ministre de l’Éducation actuel parle avec mépris des historiens qui « ne peuvent plus distiller le savoir du haut de leur Olympe ».

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Le mouvement wokiste est alimenté par les passions que Spinoza appelle « tristes », comme le ressentiment, la colère et la haine. L’exhibition publique de ces passions – par exemple, par les « meutes » sur les réseaux sociaux – pousse chacun à rentrer dans le rang. Bérénice Levet cite Rhinocéros de Ionesco. Cette pièce, plus encore que 1984 d’Orwell, explore le côté totalitaire de l’Occident actuel qui, à la différence de la Chine, est menacé par son propre conformisme absurde.

Le courage de la dissidence est tout simplement celui d’éduquer – de prétendre sortir les individus d’eux-mêmes. Ce livre est un manuel de culture. Sont convoqués Montaigne, Bergson, Camus, Corneille, Tocqueville, Aron, Péguy, Voltaire, Flaubert… Et pas que des Français : on y trouve aussi Philip Roth, Edmund Burke, Arendt, Nietzsche, Stuart Mill. Les citations ne sont pas là pour faire étalage du savoir de l’auteur, mais comme démonstration de la richesse de la culture et de ce qu’on peut faire avec ces trésors dont les nouveaux pédagogues veulent priver la jeunesse. Le mot « Culture » est ici compris dans un sens fièrement traditionaliste et classique. Il s’agit des grandes œuvres destinées à former l’esprit d’un honnête homme (comme on disait autrefois). Élitiste, cette tradition ? Seulement si on refuse de mettre ces œuvres entre toutes les mains. Et cette grande tradition comporte forcément une dimension nationale. Invoquer les « valeurs républicaines » ou l’« universalisme à la française » ne sert à rien si nous n’avons pas le courage de nos convictions. Il faut que ces notions soient incarnées dans et par l’histoire et la culture de la France. Comme le souligne Bérénice Levet, nous ne sommes pas tenus de « nous retrouver » dans la vie de saint Louis, de Jeanne d’Arc, de Napoléon, mais d’y retrouver« l’étoffe dans laquelle est taillée l’histoire » de ce pays. Le chemin pour sortir de la caverne passe par la France.

Extrait de l’ouvrage, pp. 37-40 :

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Comment ne pas devenir américains ?

N’esquivons plus les questions, elles mériteraient d’être prises à bras-­le-­corps collectivement : pourquoi nous ne voulons pas vivre dans une France convertie à la logique des identités et au régime, sans même parler de la tyrannie, des minorités et de la diversité ? Pourquoi refusons ­nous, et devons­ nous refuser, avec la plus vive énergie, d’entrer dans notre histoire, dans nos œuvres d’art, dans notre littérature par le prisme féministe, décolonial, lgbtistes, c’est-­à­-dire identitaire et victimaire ? Pourquoi ne voulons ­nous pas que l’uni­versité, l’école, les musées, les théâtres et les opéras, la littérature deviennent des chambres d’écho des ques­tions dites « sociétales », des questions, autrement dit, liées aux femmes, aux minorités, à la diversité ou à l’écologie ? En quoi les black studies, les gender studies, les cultural studies sont une régression et non une avancée ? Une perte et non un gain ? Un assèchement et non un enrichissement ?

L’exercice a, avouons­-le, quelque chose de formidablement stimulant. Répondre à ces questions, c’est du même coup, et comme en contrepoint, s’interroger sur le sens que nous attachons à la littérature, à la peinture, à l’histoire. Pourquoi avons ­nous besoin des grandes œuvres de l’esprit ? Que demandons­-nous aux historiens, aux philosophes, aux romanciers ? Non pas assurément, qu’ils nous parlent de nous au sens privatif du mot, comme s’il n’y avait vraiment que cela qui nous intéressait, mais de nous en tant que tous embarqués dans l’humaine condition.

Là est la vertu de toute crise – et c’est bien une crise de l’humanité européenne que nous vivons – que de nous contraindre à revenir aux questions elles ­mêmes. Regardons ce moment de contestation comme l’occa­sion de rendre à notre forme de vie et à nos principes, leurs fondements, leurs fondations, leur inspiration, partant leur énergie et leur vigueur. De cette épreuve, nous pourrions sortir fortifiés car sachant qui nous sommes et ce que nous voulons et ne voulons pas.

Je tiens à préciser – tout en sachant que, dans le contexte si peu loyal qui est le nôtre, pareille protesta­tion à toutes les chances de demeurer vaine – que si je suis entrée dans ce combat, ce n’est pas par « hostilité à l’égard des cultures venues d’ailleurs, particulièrement des régions anciennement coloniales », contrairement à l’hypothèse formée par Pap Ndiaye dans La Condition noire. Essai sur la minorité noire en France, pas plus que je ne suis mue par je ne sais quelle « homophobie » ou complicité avec l’assujettissement des femmes. C’est exclusivement parce que nous sacrifions une très haute et très généreuse idée de l’homme. Ce n’est pas parce que le communautarisme, le multiculturalisme n’est pas notre « code » que je ne veux pas que nous nous y convertissions, mais que ce modèle de civilisation rétrécit, rabougrit l’homme en l’enkystant dans le cercle étroit de son identité, au lieu de travailler à l’agrandir en éperonnant en lui la liberté du pas de côté (et non de l’arrachement). Et du même coup, rétrécit l’histoire, rétrécit les œuvres en les abaissant à notre niveau au lieu de nous hisser à leur hauteur.

Qu’on me permette un mot sur le titre que j’ai donné à ce chapitre inaugural : « Comment ne pas devenir américains ? » Qu’on ne se méprenne pas. Ce n’est pas le peuple américain qui est ici désigné comme repous­soir. Les Américains sont assurément les premières vic­times de ce grand travail de sape de nos civilisations qu’est le wokisme. L’Amérique dont il s’agit ici, c’est celle des campus universitaires, assurément, mais non moins désormais de la plupart des classes dirigeantes, politique, journalistique, médiatique, industrielle et financière.

Un mot également sur l’usage du terme « élite ». J’y recours non sans scrupule car je n’ignore rien des relents poujadistes de l’anti­élitisme. La trahison vient bien des élites, mais d’élites qui ne le sont plus que par leur position sociale et leurs revenus, nullement par leur conscience d’« appartenir à une classe vouée à tenir un rôle directeur » par rapport à l’ensemble de la nation, selon le beau portrait qu’en peignait Marc Bloch, soucieuse de marquer « par mille détails, du costume, de la langue, de la bienséance » leur attachement à un certain prestige collectif. Au contraire, nos élites dépourvues de tout sentiment d’appartenance nationale sont aux avant-­postes de la conversion wokiste.

« Être seule contre tous ne fait pas peur à la France », proclamait l’hebdomadaire Marianne en octobre 2020, au lendemain de la décapitation par un islamiste du professeur d’histoire­ géographie Samuel Paty, et alors que, y compris dans des pays dits amis, aux États­ Unis et au Canada, nous étions vivement contestés pour notre licence quant à la liberté d’expression. Est­-ce si certain ?

On aimerait que la France s’obstinât dans sa singu­larité, qu’elle demeurât fidèle à une certaine idée d’elle­-même. Tout atteste le contraire. L’exfiltration, en 2020, après qu’elle fut maculée de peintures rouges par des activistes décoloniaux, de la statue de Voltaire du jar­dinet Honoré­ Champion et sa relégation programmée, loin des regards, sous les arcades de l’École de méde­cine, est un très mauvais signe.

Pour ne pas devenir tout à fait américains, nous avons donc notre histoire, pourvu toutefois que, dans le grand concert des nations, nous regardions la partition que nous avons écrite au fil des siècles et longtemps interprétée comme éminemment délectable.

Haut les cœurs ! Souvenons ­nous de la fière réplique de Rabaut Saint­-Étienne en 1789 : « Nation fran­çaise, tu n’es pas faite pour recevoir l’exemple, mais pour le donner ! » Cultivons notre singularité et si, de tous les pays menacés, il ne devait en rester qu’un, pour paraphraser Victor Hugo, faisons en sorte d’être celui­-là. Longtemps nous n’avons ressemblé à personne, et nous ne le souhaitions pas, ayons le courage de la dissidence civilisationnelle !

Le Courage de la dissidence : l’esprit français contre le wokisme, de Bérénice Levet, éd. L’Observatoire, 160 p., 2022, 18€.

La passion anti-libérale est toujours aussi vivace en France

Le véritable danger qui plane sur notre société n’est pas vraiment l’« ultralibéralisme » qui n’a jamais régné en maître en France, pays où l’interventionnisme étatique a toujours été la norme. C’est bien plutôt l’idéologie anti-libérale de l’extrême-gauche. Les analyses de Jean-François Revel peuvent nous aider à mieux démêler le vrai du faux dans cette guerre des idées.


Au moment où les régimes communistes s’effondraient, à la fin des années 80 et au début des années 90, la cause paraissait entendue : le capitalisme libéral avait triomphé pour de bon de son adversaire mortel, le totalitarisme communiste. Celui-ci, par épuisement, avait implosé sous nos yeux. Les libéraux avaient donc remporté la bataille politique, économique et idéologique du XXe siècle qui les avait opposés aux tenants du socialisme d’État totalitaire, lequel semblait, sur le moment, défunt et enterré à tout jamais, sans possibilité pour lui d’être réhabilité si peu que ce fût. La faillite du socialo-communisme semblait également signaler celle du collectivisme : on reprenait conscience de ce que le fonctionnement des États omnipotents avait toujours reposé sur le mépris de l’individu, acteur économique, social et culturel primordial auquel il convenait dès lors de redonner ses lettres de noblesse. (Voir notamment les livres d’Alain Laurent, tels que L’Individu et ses ennemis, Hachette « Pluriel », 1986).

Dans son ouvrage La Grande Parade (Plon, 2000), Jean-François Revel a su brillamment analyser l’extraordinaire campagne de réhabilitation du socialisme qui fut mise en place durant les années 90 par ceux qui refusèrent alors de tirer les conséquences de l’échec du communisme, si patent qu’il fût dans tous les domaines. Si bien que beaucoup en vinrent à considérer, sous l’empire de cette nouvelle « pensée unique », que le grand vaincu de l’histoire du XXe siècle était en fait le libéralisme et non le socialisme. Pour accréditer leur thèse, les apologistes rétrospectifs du socialisme usèrent d’un double stratagème, parfaitement documenté par Revel : le premier avait pour but de minimiser les crimes communistes, le second, celui de noircir à dessein le tableau du libéralisme, voire de lui imputer des travers qui ne sont pas les siens en réalité.

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C’est ainsi que l’un des plus gros bobards concernant les économies occidentales – notamment l’économie française – fut propagé, au point de s’être implanté, de manière parfois quasi-indéracinable, dans l’esprit de quantité de nos compatriotes : celui selon lequel nous vivrions dans une « société ultralibérale », dominée par la « loi de la jungle » et la « dictature du profit ». Or, un examen sommaire de la situation économique et fiscale de notre pays – l’un des pays occidentaux où les prélèvements obligatoires en tous genres sont les plus lourds, comme l’économiste Pascal Salin l’a souvent rappelé, un tel examen, donc, suffit à montrer comment cette prétendue « société ultralibérale », tant redoutée et flétrie par la gauche radicale, n’a que peu de rapports avec la société française existante – dans laquelle au moins la moitié de la richesse nationale créée est redistribuée sous la forme d’argent public. Les indécrottables préjugés « ultraétatistes » des contempteurs idéologiques du libéralisme – dont ils ignorent à vrai dire bien souvent l’histoire autant que les principes fondamentaux – les conduisent en fait à faire deux choses : d’une part, à transformer en épouvantail, en repoussoir culturel et social, un modèle de société fondé sur le marché libre et la limitation stricte du pouvoir étatique à sa seule sphère régalienne ; et, d’autre part, à assimiler grossièrement à un tel modèle de société un pays comme la France, dont l’économie reste très fortement teintée d’interventions et de réglementations étatiques – ce qui devrait en fait rendre impossible la qualification de société « libérale » dans son cas. Non, la France n’a jamais été « ultralibérale », et elle est toujours aussi loin de l’être : elle n’apparaît à vrai dire comme telle qu’à celles et ceux qui se montrent incapables de voir le pays autrement qu’à travers les lunettes déformantes de l’« ultra »-collectivisme – dont le fardeau est quant à lui toujours bel et bien aussi accablant.

Le libéralisme, rappelait Jean-François Revel, n’est pas une idéologie, mais plutôt une philosophie. Revel citait souvent Adam Smith à l’appui de sa conception du libéralisme : l’auteur de la Richesse des Nations (1776), disait-il fréquemment, s’est d’abord interrogé empiriquement sur les facteurs pouvant expliquer que certaines nations s’étaient enrichies, contrairement à d’autres. Le libéralisme relèverait donc d’une démarche humble, fondée sur le recours à l’induction : plutôt que de « déduire » de certains principes théoriques les causes de la richesse des pays, observons concrètement comment procèdent ceux qui deviennent prospères. De même, la véritable écologie (non idéologique) devrait procéder ainsi : elle devrait être humble et reposer sur un examen strictement scientifique du réel observable. Au lieu de cela, une véritable religion écologiste semble s’être largement implantée dans la société, sur des bases bien plus idéologiques que scientifiques. Cette religion se caractérise notamment par son clergé et son orthodoxie, établissant de manière péremptoire le camp du « Bien » (les adeptes de l’idéologie écolo-socialiste en vogue actuellement) et celui du « Mal » (ceux qui, tout en pouvant parfaitement se montrer sincèrement préoccupés par les questions environnementales, refusent de se laisser enrôler dans cette idéologie, dont l’anticapitalisme primaire reste en fait le principal ressort).

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Revenons encore à Revel : l’auteur de Ni Marx ni Jésus (1970) et de La Tentation totalitaire (1976) avait aussi coutume de dire qu’une société peut parfaitement être démocratique dans son ensemble, tout en recelant des « segments totalitaires » ou des « segments idéologiques » : ainsi en est-il lorsqu’une minorité complètement fanatique croit savoir ce qu’il est bon de faire à l’échelle du segment de société en question, voire à l’échelle de la société tout entière, ou même du genre humain, et prend ainsi le contrôle de ce segment en lui imposant autoritairement ses idées, à l’exclusion de tout autre point de vue. À cet égard, notre société, de plus en plus guettée par le péril « woke », semble bien plus menacée par le fanatisme d’extrême-gauche – passé ces derniers temps du marxisme à l’écolo-socialo-étatisme -, que par son « ultralibéralisme », bien plus chimérique que réel. Il est donc aujourd’hui essentiel que des voix authentiquement libérales s’élèvent pour faire entendre une note discordante dans le paysage médiatico-culturel du moment, largement dominé par l’existence d’une « pensée unique » néosocialiste. Faute de quoi, nos enfants viendraient à considérer les préceptes idéologiques de cette pensée unique comme des données allant de soi, ne méritant pas d’être remises en question, ni même simplement discutées.   

Pentathlon moderne: l’heure de la guillotine ?

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Après un incident aux Jeux olympiques de Tokyo de 2020, l’épreuve de l’équitation pourrait être écartée de la discipline du pentathlon. Une décision qui suit son chemin mais que regrette une bonne partie des sportifs concernés. Tribune libre.


Une épreuve non olympique au cœur des Jeux ? Pour Pierre de Coubertin, jamais !

Il y a un an, je parlais dans les colonnes de Marianne du souhait de dirigeants de l’Union Internationale de Pentathlon Moderne (UIPM) d’évincer l’équitation du « Penta », combinaison olympique de cinq sports créée en 1912 par le baron Pierre de Coubertin qui regroupe également course à pied, natation, tir au pistolet et escrime à l’épée.

Pour remplacer l’équitation, pourtant le plus populaire des sports du pentathlon (notamment en France), liant nature et amour de l’animal, l’UIPM a proposé un parcours d’obstacles inspiré de Guerrier Ninja ou Intervilles. Un double emploi avec la course à pied, un peu guignol. La perversion de la volonté transmise par le fondateur du pentathlon et des Jeux olympiques est profonde.

Pierre de Coubertin avait souhaité distinguer le sportif le plus accompli, apte à faire face, digne rappel du héros vainqueur dans l’Antiquité. Pour cela il avait imposé, contre certains de ses pairs parfois, cinq sports reconnus aux performances éprouvées, demandant des qualités complémentaires dont l’intersection définit une élite sportive. Certes, il a pesté contre la difficulté de réunir des chevaux (pour éviter que l’argent entre en jeu, les montures sont tirées au sort), mais n’a pas un instant imaginé abandonner le cheval. Jamais, jamais Pierre de Coubertin n’aurait songé introduire une discipline non reconnue, non olympique, conçue pour le spectacle : le pentathlon est par essence un ensemble de sports installés, de gentilhommes (souvent des militaires) dont il teste les qualités morales et sportives. Le combiné tir-course sur le modèle du biathlon introduit en 2009 par l’UIPM, intéressant en soi mais non pratiqué ailleurs, balayait d’ailleurs déjà cette intuition géniale.

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Si cette trahison a cristallisé les oppositions, elle n’est toutefois pas la seule cause : la révolte des pentathlètes a dépassé le seul remplacement du cheval par un divertissement à vocation publicitaire.

Des dirigeants en bout de course, aux résultats contestés, aux méthodes douteuses ?

L’allemand Klaus Schormann, Président de l’UIPM depuis 1993, est mis en cause pêle-mêle parce que :

– Sa gouvernance assurerait des réélections depuis 30 ans par le biais de fédérations fantômes ou, lorsque cela ne suffit pas, sous la menace de retirer des évènements internationaux aux récalcitrantes. Le plus récent congrès de l’UIPM a illustré ce dirigisme : pour éviter que des fédérations incapables d’y envoyer un représentant imposent leurs vues, un garde-fou statutaire certifie que ne peuvent voter que celles « présentes ». Cette disposition est contournée, transformant présence physique en « présence » en ligne. Le tout dans un contexte où près de la moitié des fédérations enregistrées n’envoient aucun athlète en compétition internationale, fût-elle seulement de laser run.

– La discipline équestre est (dé)laissée, munie de règles conduisant à des incidents : pour cette discipline, le cheval est tiré au sort 20 minutes avant l’épreuve. Une règle ignorant le lien de confiance nécessaire entre un équidé et un cavalier. À Tokyo, une cavalière a durement traité un cheval qui n’obéissait pas, déjà éprouvé par une concurrente. Ce scénario pourrait se répéter à Paris en 2024, possiblement derniers Jeux olympiques de cette discipline.

– Le pentathlon moderne n’a connu depuis 30 ans aucun développement hors de sa sphère. En effet, la tentative d’attirer des jeunes en proposant l’inédit laser run, plutôt que de s’appuyer sur des fédérations installées telle la Fédération équestre internationale (FEI), s’est soldée par un échec.

– La présence aux Jeux olympiques du concours complet d’équitation, du saut d’obstacles et du dressage est mise en cause par ce bouleversement du pentathlon. Ces sports équestres recueillent pourtant comme jamais une ferveur populaire et le soutien de la jeunesse.

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– Des athlètes se considèrent méprisés : des dizaines de médaillés olympiques ont écrit au Comité international olympique (CIO) pour réclamer le maintien de l’équitation, un livre a pris le pentathlon comme exemple, Des athlètes portent plainte : bataille pour l’avenir du pentathlon moderne, et les sondages directs ont montré que plus de 90% des pentathlètes veulent conserver leur combinaison originale d’épreuves.

Un reportage de la télévision allemande a fait état en mai dernier de turpitudes des dirigeants de l’UIPM.

Pierre de Coubertin a créé deux choses, de même légitimité : les Jeux olympiques (et le CIO), et le pentathlon moderne. Ce dernier est exclu en l’état des Jeux de 2028. Un désastre.

Lueurs d’espoir : un esprit intact, le désintéressement

Le rêve de l’athlète désintéressé qui pratique « plus qu’un sport » résiste, heureusement :

– Des nations majeures du pentathlon ont demandé la démission de Klaus Schormann et l’amélioration de l’épreuve d’équitation.

– l’Australien Alex Watson, pentathlète à Los Angeles en 1984, Séoul en 1988 et Barcelone en 1992, directeur des compétitions à Sydney en 2000 est candidat pour le remplacer. Il est soutenu par le champion olympique Joe Choong : «[l’UIPM a] fait disparaître notre sport du programme olympique en raison de sa mauvaise gestion au cours des deux dernières décennies. Au cours de cette période, elle n’a pas réussi à moderniser notre discipline équestre et n’a fait que de faibles tentatives pour promouvoir le sport au-delà de son public actuel. Ils ont ensuite cherché à introduire une cinquième discipline qui n’a rien à voir avec la nôtre, sans consulter ni tester les athlètes dont dépend le sport. Alex Watson est prêt à tendre la main et à écouter les réactions et les opinions des athlètes et de la communauté au sens large. C’est le leadership dont notre sport a tant besoin ».

« Ils ont ensuite cherché à introduire une cinquième discipline qui n’a rien à voir avec la nôtre, sans consulter ni tester les athlètes dont dépend le sport »

Joe Choong, champion olympique.

– Avec l’appui de la FEI, des épreuves internationales d’Ultimate pentathlon (avec équitation) seront organisées aux États-Unis, en Amérique du Sud et en Europe, par Stefan Ahaus, président du Warendorf Modern Pentathlon, actant ainsi un schisme de l’UIPM.

– Une modernisation alternative pour l’épreuve d’équitation du pentathlon empêcherait les incidents en assurant le bien-être animal, et la bonne formation des couples.

Le renouveau est là, le sens de l’histoire et les volontés également. Les développer avec la FEI pourrait faire oublier les trente années cornaquées par Klaus Schormann.

Un chemin difficile pour le pentathlon, fait de couperets

Les conditions sont rudes pour que, nanti d’une épreuve équestre sûre, le pentathlon vive auprès d’un CIO – qui n’a jamais demandé sa suppression, ni celle de l’équitation.

Son avenir penche désormais surtout du côté d’Ultimate Pentathlon, du cheval et de la FEI, pour balayer les cendres d’une UIPM courant après la mode – non la modernité.

Le Pentathlon agite peu les foules car une intersection de cinq sports différenciés est par nature peu pratiquée (au fait, combien de Décathloniens actifs ?). Pourtant, ce combat parle de quelque chose de plus grand que lui : le spectacle, la facilité, la cruauté aveugle et la discrimination du wokisme face à l’effort, au désintéressement, à la fidélité patiente et au mérite obstiné. Mots surannés qui chantent et parlent aux cœurs qui prennent le temps, non au sentiment immédiat.

Il s’agit que les Jeux et le monde gardent leur âme sportive, glorieuse et désargentée : le Pentathlon. Moderne, pour le différencier du Pentathlon antique, disparu au 4e siècle ; bien sûr, sa structure peut être modifiée… mais dans ce tempo : tous les 2.000 ans. Environ.

Le Comité international olympique s’honorerait d’être fidèle à la modernité acharnée de Pierre de Coubertin, en résistant à l’attrait de l’argent, du pouvoir et de la démesure.

Où tombera la guillotine : sur le cheval, ou sur le sport-spectacle ?

Enfants transgenres – l’avis d’une psychothérapeute

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Tout enfant en bas âge peut passer par une étape de questionnement où il interroge son corps et son sexe. Sauf dans un pourcentage infime de cas, il ne s’agit ni d’un phénomène durable, ni d’une forme de pathologie, ni d’un vrai désir de changer de genre. A l’interrogation de l’enfant, les parents, l’école et la société doivent répondre en posant des limites – des limites dont l’enfant a besoin. Entretien sur le transgenrisme avec Anne Schaub, psychothérapeute et auteur d’Un cri secret d’enfant (2017).


Aude Mirkovic. Voici un petit garçon convaincu d’être une fille, une fille certaine d’être un garçon : est-ce qu’il y a là quelque chose de l’ordre de la pathologie, quelque chose à guérir ?

Anne Schaub. Le propre de l’enfant est d’être en pleine croissance et donc de s’inscrire dans des étapes de développement. Toute croissance implique le mouvement et, d’étape en étape, des petites et grandes transformations – physiques et psychologiques – auront lieu. Surtout autour de la période de l’adolescence. Peut-on alors immédiatement parler de pathologie identitaire dans la petite enfance ? Sauf rare exception, bien sûr que non, car il peut s’agir d’une étape de questionnement. Au cœur de sa croissance, l’enfant va également tester les limites – les limites de ce qu’il peut et ne peut pas faire mais également de ce qu’il peut et ne peut pas être. La petite fille peut imaginer être une fée ou une princesse mais bien vite, elle saura qu’elle ne peut l’être « en vrai ». L’enfant qui désire et dit être de l’autre sexe est à écouter, certes, mais notre rôle en tant qu’adulte est de poser la limite : tu es fille et tu grandiras fille pour plus tard devenir une femme, tu es garçon et tu grandiras garçon pour devenir un homme. Il s’agit d’écouter et d’accompagner avec sérieux ces enfants exprimant un tel mal-être, sans pour autant cristalliser ni « pathologiser » la situation. Les questions suivantes à se poser : pourquoi veulent-ils être un/e autre ? Pourquoi ne parviennent-ils pas à « habiter » mentalement la réalité de leur corps tel qu’il est biologiquement sexué ? Ces questions nécessitent de faire une anamnèse de leur histoire de vie pour mieux comprendre d’où cela peut provenir.

La démarche médicale a toute sa place aussi. Le rôle du médecin est d’exclure une pathologie organique, hormonale, car les hormones peuvent ne pas résister à la volonté. Nous abordons ici les pistes psychologiques et encore, sans prétendre faire le tour du sujet.

De jeunes enfants voire même des adolescents témoignent qu’ils se souviennent ne pas avoir supporté leur corps, déjà vers 3-4 ans. L’enfant, en pleine construction, fantasme alors le fait de devenir l’autre sexe, à partir d’un mal-être parfois profond ; il s’imagine être un ou une autre dans une croyance qu’ainsi il ne ressentira plus le trouble. Sachant que dans la première enfance l’enfant édifie en lui la notion de la limite, essentielle dans la structuration de sa personne, c’est une catastrophe si les adultes arrêtent là la réflexion et vont dans son sens pour chercher à le « satisfaire ». Au contraire, à partir du positionnement clair des adultes qui l’entourent, l’enfant se verra confronté à la réalité du « non, je ne peux ni faire, ni être tout ».

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Le rôle des parents est premier pour fixer cette limite. La limite ne vient pas de la seule parole des adultes mais aussi de la nature elle-même sur laquelle s’appuyer. Faut-il aujourd’hui le rappeler : c’est un fait – et non une attribution comme l’est le prénom – et, sauf exception de bi-sexualité, nous naissons garçon ou bien nous naissons fille. Notre identité biologique est clairement établie par analyse dans le génome humain. Dès la conception, notre ADN féminin ou masculin est définitivement inscrit en chacun de nous et, quand bien même les aspects corporels extérieurs peuvent être changés, rien ni personne ne peut changer la réalité chromosomique déterminant le sexe de quelqu’un. Si la parole et le positionnement des parents sont hésitants quant à la suite à donner à l’affirmation de l’enfant d’être de l’autre sexe, il glisse dans une perte de repères, s’enlise dans sa propre confusion et son doute augmente. C’est pourquoi, tout en écoutant l’enfant, il est utile que le/s parent/s garde/nt les idées claires, sans céder à la direction d’une transformation avec l’idée préconçue que leur enfant est transgenre.

Si, pour un enfant très jeune, cela peut paraître normal de le voir chercher la limite, y a-t-il un âge à partir duquel cela deviendrait problématique de s’identifier au sexe opposé ?

Il est possible que cela soit un passage ponctuel, même à l’adolescence qui est souvent une période de réveil de souffrances, de tous ordres, non-résolues dans l’enfance. Elles peuvent pour certains se manifester et « parler » par le biais de l’identification à l’autre sexe. Et c’est à suivre, à traiter, non pas d’emblée comme une pathologie en soi je le répète, mais comme un appel à résoudre des souffrances plus profondes. Si cette étape perdure, cela est probablement révélateur d’un malaise plus conséquent. Il peut s’agir d’un mal-être qui ne touche pas immédiatement à l’identité sexuelle mais qui renvoie au « qui suis-je? » dans son sens plus large de l’expression, à une problématique de place dans la famille, à des conflits intra-familiaux. Là encore, le rôle tuteur des adultes est fondamental pour prendre de front ce mal-être chez l’enfant. Bien-entendu, si la souffrance identitaire sexuelle apparaît au cœur d’un état d’anorexie, de boulimie, de psychose, d’autisme ou de toute autre pathologie psychiatrique, c’est autre chose, et il est indispensable d’en tenir compte dans le traitement. La problématique transgenre est alors à considérer comme une fragilité identitaire conjointe à, ou favorisée par, la pathologie psychiatrique déjà reconnue comme telle. Je terminerai en notant aussi les graves problématiques d’abus sexuels subis dans l’enfance et qui peuvent mener un enfant ou un jeune à vouloir être de l’autre sexe. C’est alors le traitement de l’abus ou du viol qu’il s’agit de prendre en charge, et non le fait d’abonder dans le sens d’un changement de sexe qui jamais ne résoudra l’origine de la problématique.

On observe une augmentation exponentielle du nombre d’enfants dits transgenres. Comment expliquer cela ? Étions-nous tous refoulés avant ?

Non, mais il existait de réels et solides repères anthropologiques dans l’inconscient individuel et collectif de la société. Ce qui n’excluait pas pour autant dans le passé des exceptions marginalisées, c’est-à-dire de vraies situations de transgenres. De nos jours, nous marchons comme sur un « matelas d’eau » sur le plan des valeurs et des paradigmes humains : tout peut bouger d’un point de vue moral, anthropologique et d’un point de vue dit scientifique. Les lignes, même les plus évidentes – comme celle d’être une fille ou un garçon – bougent, en fonction de ce que chacun croit, veut, ressent. Ce qui a basculé, c’est le socle qui nous rattache au réel et qui pourtant offre une solidité, une assise, un plancher de sécurité à notre humanité. Si nous ne pouvons plus nous fier au réel biologique du corps, nous sombrons dans une grande insécurité, une folie mentale. Je ne suis pas seule à penser que le grand drame de notre époque c’est la déconnection d’avec le réel, et la déconnection de l’esprit et du corps, qui créent une fracture, une séparation avec les lois du vivant qui pourtant nous « ordonnent ». C’est-à-dire qui met de l’ordre dans nos pensées, dans notre corps, dans notre esprit, dans notre cœur. Et dans la vie en général. Nous sommes arrivés à des distorsions morales qui nous coupent du simple bon sens et peuvent mener à tout permettre, à tout envisager même hors du réel sans que la société ne s’en émeuve.

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Ensuite, de nombreuses raisons, parfois imbriquées les unes dans les autres, pourraient expliquer ce phénomène exponentiel :

  • il y a Internet et ses puissants réseaux d’influence qui agissent sur le cerveau et le psychisme des jeunes, au départ à partir de minorités et de mouvements lobbyistes.
  • il y a l’influence des perturbateurs endocriniens à certaines phases de développement du foetus (stress et pollutions de tous ordres).
  • il y a aussi le rôle primordial de l’éducation. Le doute s’est infiltré dans l’éducation soit au niveau des parents soit au niveau des écoles lorsqu’ils donnent une crédibilité exacerbée à ce que dit l’enfant au sujet de son sexe. L’enfant, plutôt que de se voir confronté à l’altérité – à l’autre, aux ainés, plus matures, qui ont un ancrage relié au réel – va recevoir, en miroir de sa propre confusion et son doute, celui de ses parents ou de ses éducateurs. Il y a un travail d’éducation et de soutien à réaliser auprès des parents car s’ils laissent trop de crédibilité à ce que dit l’enfant, ils vont eux-mêmes être convaincus qu’il est transgenre. Le problème majeur est qu’il n’est plus permis aujourd’hui de mettre en doute la direction que l’enfant ou le jeune souhaite prendre, sous peine d’être coupable de discrimination et accusé (condamné ?) comme transphobe. Il y a là un retournement de génération, avec l’ascendance de l’enfant sur le monde de l’adulte.
  • il y a finalement l’emballement du monde médical. Y aurait-il une sorte d’excitation à jouer à l’apprentis sorcier en lançant de telles expériences de transformation de sexe sur l’humain, en jouant avec des traitements hormonaux pourtant bien lourds de conséquences et ce, dès le plus jeune âge ? Les enjeux financiers sont par ailleurs énormes et sont une manne importante pour les hôpitaux. Beaucoup de médecins voire même des psychologues ou psychiatres – le film Petite fille de Sébastien Lifshitz (2020) en témoigne ! – ne s’intéressent pas à l’épaisseur de l’histoire de l’enfant dès sa conception ni à la teneur du lien avec son/ses parents et, sans creuser, engagent l’enfant à quitter ce sexe qui, selon lui, doit changer. La nécessité d’explorer l’histoire de l’enfant soulève la question des mémoires précoces. Qu’est-ce qui fait qu’il se sente dans le mauvais corps ? Nous sommes bien souvent dans une problématique plus globale de fragilité voir de sensation de perte d’identité de fond et donc bien plus large que celle de l’identité sexuelle. Que s’est-il passé durant la grossesse ? Quelles étaient les pensées voire les obsessions de la mère (ou du père) sur le sexe désiré, ou non, de l’enfant attendu ? Comment s’est passé la naissance ? L’enfant est-il resté auprès de sa mère ou a-t-il subi des séparations très précoces ? Pour certains, le vécu de souffrance va s’exprimer par des troubles du sommeil, de l’alimentation, de l’attachement, par des phobies scolaires… Pour d’autres, cela va passer par des troubles de l’identité sexuelle. « Je ne sais pas qui je suis et je le ressens fort, je le manifeste à travers mon identité sexuelle ». Il y a également le cas où un bébé est mort avant et que rien n’a été dit à l’enfant venu ensuite, ni même si c’était une fille ou un garçon. Cette charge de la mort inscrite dans la mémoire précoce me paraît essentielle à interroger et à traiter. De ces situations de souffrances de l’aube de la vie des tous petits enfants, seul un infime pourcentage trouverait au final la réponse au mal-être de fond par la prise d’hormones et de tous les autres traitements de transformations de sexe.

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Alors étions-nous tous des refoulés ? Non. Peut-être étions-nous simplement dans le consentement naturel d’être soumis à la nature objective, biologique de notre sexe ? Et donc mieux unifiés dans les différentes dimensions de notre être. Aujourd’hui sont remises en question les bases de notre humanité sexuée avec l’idée d’une fausse et illusoire libération de l’humain face à sa nature première présentée comme une sorte de mythe esclavagiste et imposé par la culture, par des codes sociaux obsolètes et rétrogrades dont il s’agirait de se défaire. Mais, entrer en mésalliance avec le réel du corps donné, c’est risquer de rompre très subtilement mais de façon exponentielle avec la quiétude d’esprit en ce qui concerne notre authentique réalité identitaire et sexuelle, au risque d’être toute sa vie hanté, poursuivi par un mal-être de fond. « Existe-t-il une frontière par-delà̀ laquelle nos rêves et pensées se font folie, menace ? » (Sarah Kane). Car rien ni personne ne pourra jamais changer notre ADN féminin ou masculin.

USA : la mascarade du 6 janvier

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L’attaque du Capitole de 2020 est instrumentalisée par les Démocrates dans une tentative de décrédibiliser définitivement Donald Trump et ses soutiens dans le Parti républicain. Les actions du Comité du 6 janvier laissent trop de questions sans réponse, au risque de saper les fondements de la démocratie américaine. Analyse d’Alain Destexhe, sénateur honoraire belge.


On serait tenté d’appliquer à la manifestation du 6 janvier 2020, la maxime : « l’histoire se répète deux fois, la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ».

Le 6 janvier 2020, Donald Trump appelle ses partisans à manifester à Washington pour s’opposer à ce qu’il appelle, non sans raison, une élection volée, qui se joue à 43 000 voix de différence dans trois États. Une partie des manifestants se rendent au Capitole et l’envahissent.

Pour les Démocrates, il s’agit d’une insurrection, d’un coup d’État afin de prendre le pouvoir, un assaut à ranger dans la même catégorie que Pearl Harbour ou l’attaque terroriste contre les tours de World Trade Center ! On lit dans toute la presse américaine, parfois encore aujourd’hui, que les manifestants seraient responsables de cinq morts, dont un policier tué à l’aide d’un extincteur. En réalité, le 6 janvier, la seule victime directe est Ashli Babbitt, une partisane de Trump, vétéran de l’armée américaine, tuée à bout portant et sans sommation par un officier de police qui ne sera même pas inculpé. Trois autres supporters de Trump décèdent suite à des problèmes de santé et l’officier de police, Brian Sicknick, meurt d’une crise cardiaque après être repassé au commissariat de police, sans lien avec l’émeute. L’histoire de l’extincteur, reprise partout n’a donc aucun fondement, mais est bien utile pour accréditer l’idée d’une manifestation sanglante.

La farce dans l’histoire, c’est le Comité du 6 janvier. En vue des élections des midterms de l’année suivante, la Chambre des représentants, à majorité Démocrates, décida en juin 2021, un an et demi après les faits, la création d’une commission d’enquête. Chose inimaginable dans n’importe quelle démocratie digne de ce nom, la présidente Nancy Pelosi refusa les députés choisis par l’opposition républicaine pour faire partie de cette commission et nomma d’autorité deux Républicains connus pour leur hostilité à Donald Trump : Liz Cheney et Adam Kinzinger. Le Comité va donc fonctionner pendant un an et demi dans la surenchère contre Trump, en instruisant uniquement à charge et sans aucune contradiction en son sein ! Aucun témoin ne sera appelé pour la défense de Donald Trump, aucun document ou personne susceptible de mettre en cause le récit démocrate – une tentative de prise du pouvoir par la force instiguée par le président en personne – ne sera présenté devant nos Fouquier-Tinville américains.

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Pour toucher le public, un professionnel de la télévision sera appelé en renfort pour scénariser les travaux et les concevoir comme une série de Netflix. Images montées et présentées de façon sélective, interventions courtes des députés pour capter l’attention, diffusion sélective des témoins, dramatisation, le show est permanent.  Cependant, aucune des règles classiques des commissions d’enquête parlementaires ou du fonctionnement de la justice (qui requièrent  des auditions longues et souvent peu passionnantes pour faire émerger la vérité, l’examen contradictoire des faits, l’instruction à charge et à décharge) ne sera respectée.

Plusieurs questions fondamentales pour la compréhension des faits seront passées sous silence. Pourquoi, alors que la manifestation était à haut risque et que certains groupes étaient infiltrés par le FBI, la police du Capitole, qui est sous le contrôle de… Nancy Pelosi, n’a-t-elle pas été renforcée et pourquoi a-t-elle, en plusieurs endroits, laissé entrer les manifestants sans tenter de les repousser ? Pourquoi un certain Ray Epps filmé en train d’inciter les manifestants à envahir le Capitole n’est-il ni poursuivi ni en prison, alors que des centaines d’autres (955 inculpés en tout) qui n’ont fait que déambuler à travers le bâtiment sans rien casser ni faire usage de violence croupissent toujours en prison? Pourquoi l’ensemble des images filmées ce jour-là ne sont-elles pas rendues publiques ? Autant de questions qui ne seront pas abordées par le comité. Autant d’éléments dont le public américain n’a, en général, pas connaissance. Autant d’éléments qui, non sans quelque raison, alimentent la thèse d’une instrumentalisation par les Démocrates d’une manifestation sans doute spectaculaire mais sans conséquence politique.

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Sur la base du 6 janvier, l’administration Biden et les Démocrates ont élaboré une théorie fantaisiste, non corroborée par des faits précis, celle d’une menace insurrectionnelle permanente au nom du suprémacisme blanc : une expression qui n’est jamais définie, dont on ne voit pas le lien avec le 6 janvier, une reductio ad hitlerum permettant de couper court à tout débat. Au passage, des millions d’Américains sont transformés en ennemis de la démocratie, en terroristes ou en semi-fascistes selon le président Biden. Les électeurs de Trump, amalgamés à ce suprémacisme blanc, ne seraient donc plus des opposants légitimes, mais des ennemis qu’il faut combattre et abattre.

Les débordements de la manifestation du 6 janvier devaient, évidemment, nul ne le conteste, être réprimés selon le droit américain. Elle doit cependant être ramenée à sa juste proportion, surtout en comparaison avec les violences commises par des Black Lives Matter. Les images montrent aussi une majorité de manifestants déambulant tranquillement sans toucher à rien : aucune statue du « temple de la démocratie » n’a été détériorée.

Drôle de coup d’État d’ailleurs où aucun manifestant n’était armé ! Personne ne peut expliquer comment une bande de guignols (on se souvient de l’homme habillé en peau de bête avec des cornes), certains violents, et une majorité de marcheurs pacifiques auraient pu prendre le pouvoir. Certains, toujours à la recherche de comparaisons historiques plus ou moins boiteuses, n’ont pas hésité à comparer le coup d’État du 6 janvier avec l’incendie du Reichstag en 1933 ! Si cette comparaison a quelque pertinence, ce serait plutôt Biden et les Démocrates qui auraient utilisé ce coup d’éclat sans conséquence politique pour réprimer leurs opposants et miner la démocratie américaine. Les apparences sont parfois trompeuses.

Immigration, terre de fantasme

Causeur est attaché au pluralisme. Nous avons donc sollicité un fonctionnaire qui travaille sur l’accueil des migrants et qui y est favorable. Pour lui, les responsables politiques attisent les craintes irraisonnées dans la société. Ne souhaitant pas engager les institutions ni s’inscrire dans une démarche militante, il signe son texte d’un pseudonyme.


Le problème de l’immigration, en France, c’est qu’une fiction politique a réussi à s’imposer en lieu et place d’une réalité et qu’elle entrave ainsi le traitement de ce qu’elle prétend dénoncer. Depuis plus de cinquante ans, certaines forces politiques ont construit leur stratégie autour du thème de l’immigration, présentée systématiquement comme l’origine directe ou indirecte de tous les maux de la société française. Cette stratégie politique s’est avérée payante au cours du temps, générant une « rente politique » dont profite l’extrême droite, et qui attise l’appétit d’une partie de la droite. Le maintien de cette « rente » exige d’accuser en permanence l’immigration, qui sera donc fantasmée, de sorte que ce sujet reste toujours confus et mal traité. L’extrême droite délivre un discours d’amalgame, mélangeant les stocks, les flux, les étrangers, les immigrés, les migrants, les réfugiés, les mineurs isolés, les délinquants, les clandestins, les sans-papiers, les différentes générations, les nationalisés dans une masse indistincte et menaçante, inventant des chiffres fantaisistes en permanence, créant le doute sur tous les travaux scientifiques en leur opposant une prétendue « vision du terrain », généralisant des faits divers pour contester les statistiques…

Dans une démocratie, une politique publique s’élabore certes à partir de faits objectifs et réels, mais doit également prendre en compte les représentations de ces faits dans la population. En effet, celles-ci peuvent être fausses, elles n’en sont pas moins une réalité politique. Par cette stratégie d’enfumage constant, l’extrême droite et une partie de la droite, même sans être au pouvoir, empoisonnent tout débat sérieux sur l’immigration et toute évolution des politiques publiques qui s’y rattachent, acculant les gouvernements successifs à multiplier des textes de gesticulation. Certaines forces de gauche, qui contestent la pertinence des États-nations et de leurs frontières pour traiter d’autres défis contemporains, procèdent également à des amalgames sur le sujet. Au final, ce brouhaha politique et médiatique rend inaudible toute approche objective et fabrique un débat public qui désoriente les citoyens.

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Depuis vingt ans, des travaux scientifiques ont été réalisés, les statistiques ont été fiabilisées, l’information mise à disposition du public – par exemple à la remarquable étude « Trajectoires et origines » de l’Ined et l’Insee, dont on attend avec impatience la nouvelle version –, des institutions mises en place (musée national de l’Histoire de l’immigration), des publications sérieuses proposées. L’effet sur l’opinion publique reste cependant limité. Pour le citoyen, s’informer sur l’immigration est facile, mais c’est souvent douloureux, car non seulement aborder une matière si complexe exige un certain travail mais, en plus, il est désagréable de devoir remettre en cause ses idées préconçues face aux faits. Les discours factices et simplificateurs l’emportent donc dans notre société.

La France a des obligations internationales, européennes et nationales. Elle doit les respecter, mais ces obligations ne l’empêchent pas d’avoir une politique migratoire et personne ne pourrait évidemment la forcer à accueillir des personnes qui menacent gravement son ordre public ou sa population.

Une obligation mal comprise est l’interdiction du refoulement en matière d’asile – qui n’est pas une politique migratoire. Comme tous les autres États parties à la convention de Genève, la France a l’obligation d’étudier la situation d’une personne, d’où qu’elle vienne et quel que soit le moyen, régulier ou non, qu’elle a employé pour arriver sur son territoire, si cette personne lui demande l’asile du fait des persécutions qu’elle subirait. En fonction des faits, la France octroiera ou non sa protection, et comme pour toute décision, surtout aussi grave, le requérant aura la possibilité de se tourner vers le juge. Mais pour étudier la situation de la personne, il faut bien qu’elle n’ait pas été refoulée aveuglément avant. Le refoulement serait contraire à nos obligations légales et empêcherait la procédure d’asile mais, pire encore, ce serait se rendre complice des persécutions et actes de torture que subissent les réfugiés. Compte tenu de notre histoire, nous serions la risée du monde.

L’autre voie par laquelle des étrangers arrivent en France au nom de nos valeurs est celle du regroupement familial qui concerne trois fois plus de personnes que l’asile. Dans nos sociétés européennes, nous considérons qu’un être humain n’a pas à être séparé durablement de l’essentiel de son environnement affectif, donc de sa famille. Une installation durable sur le territoire français permettra donc, à un moment, un regroupement familial. C’est finalement une application du droit à une vie normale, et il s’impose également à nos États.

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Les deux derniers flux entrants sont en revanche l’objet de choix parmi des « candidats ». Le plus important est celui des étudiants étrangers (90 000 personnes par an). Ils sont considérés comme nécessaires au rayonnement international de nos universités et grandes écoles, dans une compétition croissante au niveau mondial et lourde d’enjeux. Le dernier est l’immigration de travail, qui depuis 1974, a été réduite à la portion congrue. Cela représente aujourd’hui environ 30 000 personnes par an. Les tensions sur le marché de l’emploi et le vieillissement de notre population conduisent les milieux économiques à réclamer une augmentation de ce flux, mais ils le font discrètement compte tenu de l’impréparation de l’opinion publique française à cette possibilité. L’excessive fermeture de cette voie vient perturber le fonctionnement des autres canaux d’accès au territoire.

Il y a, enfin, une immigration irrégulière, clandestine. La prospérité de notre pays repose très largement, comme la récente expérience de l’épidémie de Covid nous l’a rappelé, sur des flux gigantesques de personnes (touristes, hommes et femmes d’affaires, clients et fournisseurs internationaux, etc.). Première destination touristique mondiale, la France accueille, chaque année, plus que sa population en touristes. Si une proportion, même infime, de ces visiteurs restent au-delà de trois mois, par exemple pour tenter leur chance dans notre économie, ils deviennent de facto des immigrants irréguliers qui ne pourront être identifiés que lors de contrôles des services d’immigration. Ces flux existeront toujours, ils sont la conséquence de l’ouverture de notre pays sur le reste du monde, laquelle assure sa prospérité. Mais, par conséquent, il existera toujours une immigration clandestine et « exiger d’y mettre fin » n’est qu’un propos de bonimenteur.

Les possibilités de « sélectionner » des étrangers en fonction d’une origine géographique sont évidemment limitées. On ne va pas refuser de protéger une personne persécutée au motif qu’elle viendrait d’un pays en voie de développement, on ne va pas non plus refuser à une femme de rejoindre son mari parce qu’elle viendrait d’une société traditionnelle. Ce qui compte, c’est exclusivement la réalité de la persécution ou du lien familial. En revanche, la France pourrait éventuellement, comme d’autres pays, établir des préférences en matière d’immigration de travail ou estudiantine. Cela aurait toutefois des conséquences diplomatiques non négligeables. Faciliter une intégration dans la société française pour des personnes qui ont vocation à y demeurer relève d’une politique d’intégration et non d’immigration.

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La France ne maîtrise pas les guerres ou les sécheresses à l’autre bout du monde, mais elle est libre de se fixer des objectifs d’intégration plus ambitieux et de dégager les moyens qui vont avec. Les contrats d’intégration républicaine sont en phase de déploiement. Mais on reste loin du compte sur l’accompagnement linguistique des étrangers. La langue n’est pas seulement une exigence juridique pour la naturalisation, elle est la condition de la participation à la vie civique du futur citoyen. Si notre société intègre mal, on ne peut donc pas non plus en reporter la faute sur les étrangers. Malheureusement, dès que des moyens nouveaux sont envisagés, l’épouvantail de l’« appel d’air » est immédiatement brandi, les « coûts de l’immigration » dénoncés alors même qu’il s’agit d’investissements d’intégration.

La France compte moins d’étrangers dans sa population que l’Allemagne, l’Espagne, la Belgique ou le Royaume-Uni. En proportion de sa population, elle accueille très peu de réfugiés par rapport à beaucoup de ses voisins. Elle bénéficie d’un État de droit solide, d’une administration efficace, d’infrastructures puissantes, d’une économie dynamique et d’une longue histoire d’immigration. Elle a tout pour réussir l’intégration. Mais aujourd’hui, la question de l’immigration est prise en otage par une minorité politique bruyante qui interdit de parler des bénéfices de l’immigration pour le pays et attise les craintes irraisonnées dans la population française. Non seulement cela ne règle aucune des autres difficultés de la société française, mais cela en prépare de nouvelles, encore plus graves, pour la suite.

Il était une fois les Rosbifs – et les Froggies…

Notre collaboratrice a lu apparemment avec intérêt le dernier roman de Julian Barnes, Elisabeth Finch. Elle en a retenu une magistrale leçon sur les rapports (lointains) du mythe avec la réalité, et les différences irréductibles entre Anglais et Français, les premiers fermement accrochés à leurs mythes, aussi illusoires soient-ils, et les seconds se débarrassant au plus vite des leurs, quitte à s’éparpiller façon puzzle…


Elisabeth Finch évoque une ancienne universitaire dont le narrateur a jadis suivi les cours de Culture générale, pour son plus grand profit. À sa mort, il hérite de sa bibliothèque et de ses papiers. Ecrira-t-il une biographie de la dame, qui n’intéressera personne et qu’elle aurait peu appréciée ? Tirera-t-il de la masse des notes une série d’aphorismes trop intelligents pour notre époque toujours pressée ? Ou rédigera-t-il l’apologie de Julien l’Apostat, l’empereur (331-363 ap. JC) qui chercha à débarrasser l’Empire du carcan de l’intolérance des Chrétiens en revenant à un paganisme souriant ? Qui s’étonnera que Voltaire, entre autres, ait pensé le plus grand bien de ce bienfaiteur de l’humanité trop tôt disparu ?

Chemin faisant, Elisabeth Finch cite « un grand historien et philosophe français » (Ernest Renan, mais ce n’est pas précisé dans le livre) qui a affirmé : « L’erreur historique est une composante essentielle de ce qui fait une nation ». Et Julian Barnes de commenter :

« Nous connaissons bien les mythes fondateurs sur lesquels les nations s’appuient, et qu’elles propagent furieusement : mythes de lutte héroïque contre l’occupant, contre la tyrannie de l’aristocratie et de l’Eglise, luttes qui produisent des martyrs dont le sang versé arrose la fleur délicate de la liberté. Mais les mots importants sont : « ce qui fait une nation ». Autrement dit, afin de croire à l’idée que nous nous faisons de notre pays, il nous faut chaque jour, constamment, dans les petites actions ou pensées comme dans les grandes, nous leurrer nous-mêmes, comme on se répète de réconfortantes histoires pour s’endormir ».

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Julian Barnes est l’un des plus francophiles des romanciers anglais. Lisez ou relisez Le Perroquet de Flaubert, ou L’Homme en rouge, qui témoignent l’un et l’autre d’une culture française approfondie. Il en est de même ici. Tongue in cheek, comme ils disent outre-Manche, chacun comprend que ces « mythes de lutte héroïque contre l’occupant, contre la tyrannie de l’aristocratie et de l’Eglise, luttes qui produisent des martyrs dont le sang versé arrose la fleur délicate de la liberté » sont autant de légers coups de griffe contre les illusions dont les Frenchies ont longtemps nourri la cohésion nationale. Et longtemps les Français ont exalté le mythe du Chef qui, vaincu (Vercingétorix à Alésia, Roland à Roncevaux, Jeanne d’Arc à Rouen, Napoléon à Waterloo) ou vainqueur (Charlemagne, Philippe-Auguste, Louis XIV, Napoléon à Austerlitz et De Gaulle en 1944) fédère autour de son image les vertus gauloises.

Les Anglais ont fort peu le respect du grand homme. Dès que la guerre, fut finie, ils ont renvoyé Churchill chez lui et ont élu le médiocre Clement Atlee, parce que le sang, la sueur et les larmes, ça commençait à bien faire. Ils s’appuient prioritairement sur un mythe territorial : personne ne les a jamais envahis — sauf les Celtes, les Vikings, les Saxons, les Normands, mais bon, tout ça c’est vieux, depuis le XVIe siècle et le vent mauvais qui a envoyé par le fond l’Invincible Armada, personne n’est venu les narguer dans leur île, ni les Français débarqués imprudemment en Irlande en 1798, ni les troupes massées par Napoléon à Boulogne pendant le Blocus continental, ni les Prussiens de Guillaume, ni les Allemands d’Hitler. Intouchés pendant cinq siècles, cela vous refait une virginité.

Et ce mythe-là, ils s’y accrochent encore — c’est ce qui a fait basculer les électeurs du côté du Brexit. Bruxelles avait tenté de débarquer chez eux.

De la même manière, le Commonwealth reste pour eux, malgré l’indépendance accordée à tant de nations conquises, un mythe fonctionnel. Il y a tant d’Indiens et de Pakistanais en Angleterre qu’ils peuvent croire de bonne foi que ces pays lointains sont encore des colonies.

Et côté morale, ils affirment haut et fort qu’ils sont les premiers à abolir l’esclavage et la traite transatlantique — quand en fait, explique Julian Barnes, ils ont été les premiers à importer des Noirs aux Amériques — dès le début du XVIIe siècle.

La France a opéré dans l’autre sens. Nous nous couvrons la tête à l’idée que l’Afrique noire ou l’Afrique du Nord ont été des dominions français. Nous stigmatisons les Nantais et les Bordelais, descendants de capitaines enrichis dans le trafic triangulaire. Nous n’enseignons plus la vie des hommes illustres à nos enfants — qui du coup errent sans modèle et s’en cherchent un dans les théories des premiers communautaristes venus. Nous n’enseignons plus la construction de la France, puisque l’étranger commence désormais en Seine Saint-Denis, dans le 13ème arrondissement de Marseille ou la banlieue de Lyon. Entre autres.

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Nous n’avons plus de mythes fédérateurs, et les idéologues qui ont fait main basse sur l’Ecole se gardent bien d’entretenir la flamme : pas de drapeau tricolore en classe, pas de Marseillaise reprise en chœur. Nous n’avons plus de « réconfortantes histoires pour nous endormir », et nous ne nous leurrons plus qu’au niveau individuel : le narcissisme du selfie a remplacé le patriotisme.

À moins que nous ne comptions comme « héros » les gentils jeunes gens qui poussent de leur mieux une vessie en cuir remplie d’air dans une forêt de jambes adverses. Nous avons les idoles que nous méritons.

Les Grecs ne croyaient pas à leurs propres mythes, mais ils savaient qu’ils étaient indispensables. Les Romains, eux, n’eurent de doutes qu’avec l’arrivée du christianisme — c’est ce qu’avait compris Julien l’Apostat. La France s’est construite sur bien des batailles, bien des horreurs, mais sur combien d’exploits… L’Angleterre persiste à se croire une île — alors même que la mondialisation pourrait les dissuader de persister dans cette illusion. Mais ils tiennent à leur identité — au moment même où nous laissons se dissoudre la nôtre. Et les peuples qui n’ont plus de mythes sont condamnés à disparaître, à court terme.

Elizabeth Finch, de Julian Barnes, éd. Mercure de France, 196 p., 2022, 19€.

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Stéphane Barsacq ou la recherche de la spiritualité

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L'écrivain Stéphane Barsacq en 2016. Image : capture d'écran YouTube / France 3 Centre-Val de Loire

Dans un essai où il évoque plusieurs grandes figures de notre littérature, Stéphane Barsacq nous invite à prendre un peu d’altitude à l’aide, notamment, de Baudelaire et Rimbaud.


Certains livres tombent à pic. Solstices, de Stéphane Barsacq, fait partie de ces livres-là, trop rares. On prend alors ses distances avec le siècle, on aspire au silence, à la méditation, on espère un soleil de janvier derrière les fenêtres sans rideau et le réveil avec le tremblement de l’aurore. Le temps n’est plus à mugueter mais à rejoindre l’atmosphère de l’abbaye de la Trappe. 

On pense en effet à l’ouvrage si moderne de Chateaubriand, Vie de Rancé. Au moment où le corps est saisi par les premières attaques de la vieillesse, que reste-t-il ? « L’amour ? il est trompé, fugitif ou coupable, écrit Chateaubriand. La renommée ? vous la partagez avec la médiocrité ou le crime. La fortune ? pourrait-on compter comme un bien cette frivolité ? » 

Il convient donc de se plonger dans Solstices pour y puiser la sagesse de continuer à vivre différemment. Stéphane Barsacq, romancier, essayiste, éditeur, nous propose des fragments de réflexion afin de rendre plus harmonieuses nos futures actions. On ouvre au hasard son livre, on lit, on médite. Comme s’il s’agissait de l’ouvrage d’un nouveau Marc Aurèle ou Théodore Monod, ou bien encore un religieux marchant dans la brume bleutée du mont Sinaï. Exemple : « Le génie est le nom profane de la grâce. » Ou encore : « L’absurde n’est jamais que la traduction scientifique de la transcendance. » Et encore : « Tout est rythme, a dit un Grec ; et le destin entier de l’homme est un seul rythme céleste. » Barsacq évoque souvent les vertus de la musique. Il n’oublie pas le mystérieux Mozart. « Mozart n’a pas mérité d’avoir si mal ni si durement vécu, souligne-t-il, mais, plus verticalement, je pense que l’humanité ne mérite pas Mozart, quoiqu’il la sauve. Peut-être est-ce le destin d’un Dieu. » Verticalité, horizontalité ; Spleen, idéal. On en arrive au chapitre consacré à Baudelaire. On pensait avoir tout dit du poète des Fleurs du Mal, on se trompait. Il en est de même avec le chapitre consacré au « corrosif » Rimbaud. Barsacq gomme les vieux clichés, bouscule les commentaires éculés des professeurs paresseux. Ces deux-là n’ont plus droit à des procès en sorcellerie, c’est ce qui pouvait leur arriver de pire, car on finit par ne plus les lire. 

Et pourtant, ils restent hautement irradiants. Il faut seulement prendre le temps de les comprendre. Comme le fit Georges Bataille (plusieurs fois cité par l’auteur) pour Baudelaire. À propos de Rimbaud, dont la clé de l’œuvre nous est encore inconnue, Stéphane Barsacq déclare : « (il) n’est pas un gentil communiant un peu excité ; c’est l’homme d’une violence totale dirigée contre soi. À chaque degré de son ascension, il se mesure à un modèle pour le faire exploser ; à la fin, il se mesure à Dieu, et il se tue en se survivant – car il ne peut y croire, comme il ne peut plus croire en lui. Dès lors, il se traîne dans le désert, sans plus parler à personne, comme un fantôme. » Nos puissants devraient apprendre par cœur la citation.

Barsacq évoque, entre autres grandes figures intellectuelles, la philosophe Simone Weil, au destin à la fois tragique et lumineux, morte à l’âge de 34 ans, en 1943. Ce chapitre est peut-être le plus remarquable du livre. Il permet, lorsque tout n’est plus que ruine et deuil, de croire encore à cette lueur à l’horizon qui s’appelle Aurore, comme le rappelle Jean Giraudoux à la fin de la pièce Électre

L’auteur rend également hommage à son maitre et ami Lucien Jerphagnon (1921-2011). Le professeur, aux origines girondines, citait saint Augustin en latin rendant l’évêque d’Hippone plus vivant que le dernier prix Nobel de littérature, ce qui est le secret de la transmission. Barsacq cite Jerphagnon : « Tota simul, disait de l’éternité saint Augustin. Je sais maintenant que, depuis toujours, l’histoire des hommes est une chronique de l’éternel présent. »

Il est primordial de tenir à distance les scories de l’époque, entretenues par les bavards haineux sans mémoire. Solstices nous y aide. Gardons-le toujours auprès de nous. Dans le silence musical des mots.

Stéphane Barsacq, Solstices, Éditions de Corlevour.

Solstices

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Charlotte Brontë, un coeur anglais

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Portrait de Charlotte Brontë , George Richmond, 1850. Wikimédia Commons

Shirley, roman méconnu de Charlotte Brontë, fait son entrée dans la collection « Pléiade » de Gallimard. Une plongée dans l’Angleterre de 1812 en proie aux émeutes ouvrières et aux amours compliquées.


Il y a un phénomène étrange en littérature : devenir pour la postérité l’écrivain d’un seul livre. Prenez-le par le bout que vous voulez, Charlotte Brontë, c’est Jane Eyre et seulement Jane Eyre. Quand en 1847, un certain Currer Bell, pseudonyme imposé à la jeune femme, fait paraître cette fausse autobiographie d’une orpheline, le succès est immense. Il y a une nouvelle édition dès l’année suivante, le livre est salué par les cadors du roman anglais de l’époque, tel Thackeray, l’auteur de la Foire aux vanités.

Charlotte, née en 1816, est la fille d’un pasteur caractériel au pessimisme anticatholique qui tend à la misanthropie. Ce n’est pas un père saturnien, il est juste un homme de son temps. Il veille de près à l’éducation de ses six enfants. Il n’étouffe pas leurs aptitudes à la rêverie et à la lecture, mais il a été tout de même un peu effrayé par sa réussite : parmi les six, les quatre survivants, trois sœurs et un frère, sont saisis par le démon de la création. Il y a Charlotte, mais aussi Emily et ses Hauts de Hurlevent et, dans une moindre mesure, Anne et son Agnès Grey. Le frère, toxicomane et alcoolique, a peint, un peu, et bu, beaucoup. Enfant, il a créé l’univers imaginaire de Glass Town, un genre de métavers dirait-on aujourd’hui, qui n’est pas pour rien dans la fécondité de la fratrie.

Nous sommes en pleine époque victorienne et tout surprend alors dans Jane Eyre. Le mélange entre l’analyse psychologique d’une pertinence rare et l’atmosphère gothique. Le gothique anglais, c’est la permanence du romantisme malgré la révolution industrielle. C’est le moyen d’oublier les mines de charbon et les usines rougeoyantes à travers des paysages de landes, des abbayes en ruine, des fantômes dans les couloirs des châteaux, des cimetières sous la lune… Le précédent que l’on pourrait éventuellement trouver, dans ce mélange propre à Jane Eyre, est un roman de Jane Austen, Northanger Abbey (1817), avec Catherine Morland, une jeune femme un peu trop exaltée par ses lectures, qui ne sortira de ses fantasmes qu’en rencontrant l’amour. Dans Jane Eyre, l’aspect fantastique du roman s’évanouit dans une explication rationnelle : la créature qui erre dans le manoir de Thornfield, où Jane est gouvernante, n’est pas une créature surnaturelle mais la première épouse, dangereusement folle, de Rochester. Le féminisme de l’œuvre surprend aussi. La description de la violence sociale envers les femmes vaut condamnation : « Il est insensé de les condamner ou de les moquer si elles cherchent à en faire plus, ou à en savoir plus que ce que la coutume a décrété nécessaire à leur sexe ».

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Après Jane Eyre, Charlotte continue d’écrire. Pourtant, la tragédie a frappé les sœurs surdouées. Si 1847 est une année magique, au cours de laquelle Les Hauts de Hurlevent et Agnès Grey paraissent en même temps que Jane Eyre, 1848 est l’année terrible : ses deux sœurs et son frère disparaissent en huit mois. Où trouve-t-elle la force, sous le talon de fer de la dépression, d’écrire Shirley ? Mystère.

Shirley, qui paraît en 1849, est un vrai roman-fleuve édité aujourd’hui par la Pléiade. Un roman polyphonique, aussi, là où Jane Eyre était tenu par la seule voix de la narratrice. Il y a bien un narrateur, ou une narratrice, dans le roman, mais c’est un narrateur omniscient qui n’hésite pas à intervenir, à commenter l’action, dans une tradition inaugurée au xviiie siècle par Sterne dans Tristram Shandy. Se crée ainsi pour le lecteur une impression d’intimité plus que de distanciation. On est plongé dans une conversation avec quelqu’un qui vous raconte une histoire comme si vous étiez installé confortablement dans son salon. Grâce à cette intimité, on accepte tout, les digressions, les détours, les remarques, on apprécie au passage une certaine ironie et on se passionne assez vite pour une intrigue qui prend son temps. Non, il n’y a pas de longueur dans Shirley, et le lecteur d’aujourd’hui, habitué aux pavés formatés avec leurs 300 pages de trop, serait malvenu de critiquer ce foisonnement maîtrisé.

On voit des patrons, des pasteurs, des travailleurs, car Shirley est d’abord un roman historique et social. Il se déroule entre février 1811 et août 1812, alors que l’Angleterre est soumise au blocus continental de Napoléon et connaît les révoltes luddites de la classe ouvrière : le luddisme vise à casser les machines qui vont remplacer des travailleurs déjà en grande difficulté à cause de la situation économique désastreuse. Un patron du Yorkshire, Robert Moore, veut protéger sa filature alors que l’émeute gronde. La nuit, on échange autant des coups de feu que des coups de cœur. Le nombre de pistolets et de fusillades est assez impressionnant, mais le roman psychologique reprend ses droits avec la rivalité complexe et feutrée de deux jeunes femmes amies, Shirley et Caroline – l’héritière indépendante et l’orpheline fragile.

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Charlotte Brontë n’est pas sans ambiguïté face à la notion de progrès induite par la révolution industrielle. Comme le fera quelques années plus tard Charles Dickens dans Les Temps difficiles, une sensibilité qu’on pourrait qualifier d’écologique romantique apparaît dans Shirley.

Entre fascination et répulsion pour les usines, comparées au Moloch, qui détruisent le paysage, se dessine le palimpseste d’une Angleterre pastorale et magique, à jamais disparue : « Quand j’étais toute petite, Mrs Moore, ma nourrice, me parlait de fées qu’on voyait dans cette ravine. C’était avant que mon père n’eût bâti la fabrique, lorsque Hollow était un ravin parfaitement solitaire. Vous serez victime du sortilège… »

N’en sommes-nous pas tous là, aussi désenchantés qu’une héroïne de Charlotte Brontë, devant un monde aussi abîmé ?

Charlotte Brontë, Shirley – Villette (trad. Dominique Jean et Véronique Béghain, préface Laurent Bury), Gallimard «Pléiade», 2022.

Shirley - Villette: (1849-1853)

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Enfants transgenres – L’avis d’une psychothérapeute, deuxième partie

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"Petite Fille", film de Sébastien Lifshitz, où Sasha, enfant trans, se bat pour être reconnue à l'école. Capture d'écran Twitter / @F_Desouche

Quand un enfant exprime un doute sur son sexe, il faut l’écouter, chercher les vraies causes de son malaise et l’aider à accepter son corps tel qu’il est. Vouloir automatiquement guérir des souffrances mentales en transformant le corps sexuellement est une aberration de notre époque. Suite et fin de notre entretien sur le transgenrisme avec Anne Schaub, psychothérapeute et auteur d’Un cri secret d’enfant (2017).


Aude Mirkovic. Quelles autres situations pourraient se trouver derrière la demande d’un enfant de changer de sexe ?

Anne Schaub. Il y a l’enfant qui, venant après un deuil maternel non-assimilé, peut avoir l’impression d’être ce qu’en psychologie nous appelons l’« enfant de remplacement », car il est attendu dans le ventre d’une maman encore toute imbibée du chagrin de l’enfant perdu, soit in utero soit après la naissance. C’est la peur de la perte du nouvel enfant à venir qui habite la mère, peur qui peut la tourmenter deux, trois mois voire toute la grossesse au cas où le bébé est mort plus tard in utero. Les pensées de la mère influent sur l’enfant, mais surtout, ce sont ses émotions qui passent la barrière placentaire par le truchement des hormones qui le marquent. Le petit en est imprégné mais pour autant, dans son état d’embryon et de fœtus, il n’y comprend rien. Il en est touché dans son inconscient et peut croire que c’est lui qui dérange, qu’il ne devrait pas être là. Et pour peu que l’enfant précédent fût de l’autre sexe, plus tard, il cherche inconsciemment à s’identifier à l’enfant perdu, pour consoler la douleur de la mère ou la satisfaire. Si l’enfant mort était du même sexe, il chercherait au contraire à fuir son corps, comme pour (s’)éloigner à tout jamais (de) l’empreinte de la mémoire du deuil.

Je retiens aussi les situations de procréation médicalement assistée (PMA). Ce ne sont que des hypothèses, mais je pense que, dans le cas de la mère qui a terriblement peur de ne pas s’être fait implanter le « bon » embryon, cela peut influencer le fait que l’enfant né de cette PMA ne se sente pas dans le « bon » sexe car pas dans le « bon » corps. Se peut-il aussi que lorsque des parents ont tout « choisi » pour avoir exactement le type de bébé qu’ils souhaitent (choix du sexe, donneur avec cheveux et yeux de telle couleur…), l’enfant ou le jeune veuille fuir « comment » il est et ce qu’il est, comme pour échapper au puissant désir parental ayant déterminé comment l’enfant devrait être pour mériter de vivre, d’être accueilli et aimé ? Il peut s’agir là d’un besoin inconscient extrêmement profond de vouloir retrouver le contrôle sur sa propre vie, sur son soi profond, jusqu’à vouloir changer de sexe. Encore dans le cadre d’une PMA, le fait qu’une série d’embryons soient congelés et que l’on aille en chercher un parmi toute une « fratrie » pour l’implanter chez la mère, peut générer ce qu’en psychologie nous appelons, depuis les années 60, un syndrome de survivance. Ce syndrome est caractérisé par la croyance d’avoir fait un tort ou d’avoir mal agi, suite à une situation traumatisante qui a eu pour résultat la disparition des autres : « Pourquoi moi et pas lui ? ». Tourmenté par la culpabilité à vivre, naît alors le désir de vouloir quitter son propre corps qu’il ne mérite pas et d’habiter celui d’un autre.

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Il arrive également qu’un enfant veuille devenir le sexe absent dans une fratrie où le même sexe se succède de naissance en naissance. Nous avons alors affaire à un « enfant consolation » qui veut incarner le désir de la mère (ou du père) qui rêve d’avoir un enfant du sexe qui n’est pas encore présent parmi les enfants déjà nés.

Dans le cas de mères soit célibataires, soit divorcées, des filles peuvent vouloir devenir des garçons pour remplacer le conjoint absent auprès de la mère. J’ai été très impressionnée de cette parole de la mère à sa fille, qui s’est depuis identifiée comme garçon, qui lui dit : « On est bien liés tous les deux, n’est-ce pas ? ». Ce qui semble ici se produire, c’est la tragédie d’un enfant qui subit la séparation du couple de ses parents et qui désire en reformer un avec sa mère. Ce sont vraiment des choses qui arrivent et qui, sur le plan de l’analyse, tiennent tout à fait la route. L’enjeu ici est de faire comprendre à l’enfant que, si la mère souffre de l’absence de conjoint et de père pour son enfant, l’enfant n’y est pour rien, qu’il ne pourra ni ne devra jamais le remplacer, et qu’il n’a pas à réparer la souffrance de sa maman. Explorer bien plus loin que le désir de l’enfant d’être du sexe opposé, a tout son sens, afin d’identifier le véritable trouble, la véritable souffrance sous-jacente.

J’ai également eu vent de l‘histoire d’une petite fille qui avait perdu sa mère qui avait été assassinée devant elle. Après sa mort, elle voulait devenir un garçon. Cette petite fille a été prise en charge par un psychiatre qui a compris que, derrière son désir d’appartenir au sexe opposé, se cachait le désir d’être plus forte, n’ayant elle-même pas pu défendre sa mère en tant que petite fille. Dans la phase d’extrême vulnérabilité du début de la vie, tout ce qui pour l’enfant touche à la perte, particulièrement du lien avec la mère, peut l’atteindre dans son sentiment d’existence. La perte ou l’absence du père aura plus à faire avec une problématique de type identitaire, sachant que c’est le père qui « sépare » la dyade mère-enfant et le pousse à entrer dans son identité autonome.

Selon l’histoire de vie de l’enfant, ce sont des facteurs, non-exhaustifs, à explorer lorsque l’enfant ne se retrouve pas dans le sexe qu’il présente biologiquement.

AM : Que penser de ces adultes transgenres dont la transformation est apparemment « réussie » ?

Peut-être que ceux-là font partie de ce très petit pourcentage où, le trouble étant si profond, si ancré, que c’était pour eux la seule façon de mieux vivre avec qui ils sont ? Pour tous les autres, je maintiens l’utilité de creuser avec soin la demande initiale de changement et de repérer avec eux des possibles causes premières, à traiter, ce qui pourrait leur éviter de s’embarquer dans le parcours de transformation. Aider l’enfant, le jeune adolescent à mieux se comprendre pour arriver à dépasser des souffrances initiales plus précoces m’apparaît intelligent. Cela nécessite que l‘enfant ou l’adolescent qui se croit et se dit transgenre rencontre un entourage à la fois délicat, compréhensif et non moralisateur et à la fois clair, bien planté dans l’idée que le corps sexué est un acquis dès la naissance. Et que se croire dans le mauvais corps relève d’une souffrance psychologique qui mérite une écoute bienveillante, une aide et un soin psychologique spécifiques plutôt que des hormones et de la chirurgie. Néanmoins, quant aux transformations dites « réussies » chez les transgenres, je continue de m’interroger sur ces mutilations corporelles intimes si profondes dont on parle peu. Fallait-il le faire, ou non ?… Leurs transformations extérieures « réussies », entraînent-elles à coup sûr, enfin, une réussite et un épanouissement vrais dans le fort intime du vécu de la personne ?

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Retenons aussi que, de personnes en bonne santé et libres de tous traitements médicaux, à partir des traitements hormonaux et des chirurgies lourdes, les transgenres deviennent des personnes « malades » et assistées qui auront besoin de médications voire de nouveaux ajustements chirurgicaux, toute leur vie. Peut-on appeler cela une authentique « réussite » ?

Finalement, n’arrive-t-on pas au questionnement de ce que nous faisons de la souffrance humaine ? Comment assumer les souffrances et les frustrations les plus intimes ? Ici, est-ce en aidant à se séparer du réel biologique du corps sexué via des transformations, dans l’espoir d’éteindre les raisons plus profondes de la souffrance ? Ou plutôt en aidant à affronter, à assimiler le réel ? Cette question de rapport au réel m’apparaît comme un point de réflexion majeur. Il semble qu’aujourd’hui, quiconque se déclare transgenre doit être écouté et suivi dans son exclusif sens de demande de transformation. Mais ne pas acquiescer au réel biologique qui inscrit toute personne dans une réalité soit d’ordre féminin soit d’ordre masculin et abonder dans le sens du « ressenti » pour ne pas dire, du fantasme personnel, n’est-ce pas prolonger indéfiniment le stade de la toute-puissance propre à la petite enfance ? Nous revenons ici à la notion de limite, de choc du réel auquel très tôt le petit enfant est confronté et le pousse tôt ou tard à devoir admettre que, non seulement dans la vie, on ne peut pas tout faire comme on veut où on veut et quand on veut, mais que l’on ne peut pas non plus « être » tout : à la fois fille et garçon, femme et homme, mère et père. Une grande question sociétale derrière la problématique transgenre, ne serait-elle pas celle-ci : comment assumer le réel de notre condition humaine, sexuée selon seulement deux sexes différents et pour chacun, définitivement acquis dès la naissance ?

Que suggérez-vous à des parents dont un enfant exprime un mal-être, une souffrance résultant du fait qu’il ne s’identifie pas à son sexe ?

A moins d’avoir une belle qualité d’écoute, un bon lien avec son enfant ainsi qu’un bon ancrage dans le réel, je leur dirais qu’il faut consulter. Il n’est pas simple ensuite de dire aux parents que l’enfant est en attente de meilleure certitude et que si eux-mêmes doutent, l’enfant glissera plus profondément dans son dilemme. Hormis l’écoute et le décodage de la problématique sous-jacente à la difficulté à s’identifier à son sexe, il s’agit d’oser une parole assurée qui fonde et consolide la sécurité intérieure de l’enfant. Et la sécurité, c’est en général une parole qui se fonde plutôt sur le réel que sur l’irréel, qui n’existe pas. Il me semble qu’il y a donc d’abord à redonner aux parents eux-mêmes une direction, à leur permettre de reconnecter à une confiance en eux et en l’humain tel qu’il est dans sa réalité corporelle. S’il y a prioritairement lieu d’écouter la souffrance de leur enfant, au-delà du questionnement de genre, du désir ou de la sensation d’être de l’autre sexe, il s’agit pour les parents de comprendre que le mal-être de leur enfant est bien au-delà du focus mit sur sa réalité sexuée ; que cela est beaucoup plus profond. Ainsi, accéder au pied levé à la demande de l’enfant, c’est dans la majeure partie des cas risquer de ne pas résoudre le conflit de fond. Il s’agit de comprendre que l’enfant exprime une souffrance profonde indicible, projetée dans ce cas sur la difficulté d’identification à son sexe. Un enfant qui a un trouble alimentaire et qui ne veut pas manger, on a beau changer son alimentation, le trouble de l’enfant reviendra sans cesse. Car l’enfant cherche, par ce moyen alimentaire, à montrer à ses parents une autre souffrance plus enfouie qu’il ne peut lui-même nommer. Sans réponse « juste », l’enfant ne fait alors que répéter le symptôme qui n’est pas solutionné au bon endroit de son être. Le sexe, la sexualité, ne dit pas le tout de la personne. L’être humain est complexe. Inviter le parent à identifier les blessures précoces de leur enfant, permet d’interroger plus largement la question du vouloir être de l’autre sexe que le sien. Certaines personnes qui se sont identifiées transgenres regrettent leur transformation. Cela est dramatique ! Comme cette jeune fille qui est allée jusqu’à la mastectomie. Elle s’exprime sur son enfance, comment cela lui est venu. Il y avait un contexte global, familial et social qui était dur ; un vrai contexte de souffrance. A partir de là, il eut été possible et surtout, pertinent, d’aborder sa problématique de façon beaucoup plus large. Mais comme elle s’était trouvée seule face à ses questionnements, elle est allée jusqu’à la mastectomie après l’adolescence et après quelques années, l’a regretté. Elle est maintenant, ad vitam, avec cette mutilation corporelle irréversible.

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Donner du poids, de la crédibilité à la parole de l’enfant, le suivre en miroir de son tourment et nourrir dans son sens son processus de pensée, c’est approfondir sa fragilité identitaire de fond. C’est s’engager sur une pente glissante qui donne l’illusion aux enfants qu’en changeant de sexe, ils se sentiront mieux. Leur jeune âge ne peut concevoir le parcours extrêmement lourd qui les attend. Cela entretient l’idée fausse que l’enfant peut devenir un autre, devenir une autre personne pour se guérir d’un mal-être, pour se libérer de son tiraillement identitaire. Transformer en apparence l’identité sexuelle dans l’idée de résoudre une souffrance existentielle de fond, c’est s’affranchir de l’indispensable frontière à préserver entre ce qui est réel – le corps biologique sexué – et ce qui ne l’est pas – le corps fantasmé, désiré. J’y vois une préoccupante dérive de société, en ce qu’elle précipite les esprits dans une direction apparentée aux états psychotiques, dès lors qu’elle s’emploie à accepter de réaliser les fantasmes humains individuels, ici, celui de changer de sexe. Le propre de la psychose n’est-il pas, en effet, le déni et la coupure avec le réel ? Un fantasme si fou soit-il, s’il s’agit de le parler, il n’est cependant pas à réaliser.

En conclusion, souscrire au processus de transformation sexuelle d’enfants à l’âge de la puberté est une décision grave. Il y a lieu d’accompagner l’âge propre aux grandes transformations corporelles qui mènent l’enfant à son corps adulte et chez qui certains jeunes peuvent se muer en incertitudes et en états d’angoisse. Leur proposer d’échapper à leurs pénibles ressentis en modifiant leur corps ressemble à un leurre, à un mensonge, une navrante tromperie. Ne s’agit-il pas plutôt d’aider les jeunes, dans cette traversée, à rester connectés au réalisme de leur corps tel qu’il est biologiquement sexué, parce que traverser cette étape de vie a quelque chose d’initiateur et de structurant pour toute la vie ? Réserver les possibilités de transformations aux seuls adultes qui persistent dans leur mal-être, qui y ont longuement réfléchi et ont acquis la maturité de choix ainsi que la conscience plus grande de ce qu’ils engagent, relève dans ce cas d’une vraie liberté de choix.

Bérénice Levet, la contre-attaque

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Bérénice Levet / ©Hannah Assouline

Le Courage de la dissidence, de Bérénice Levet, s’appuie sur l’allégorie de la caverne, dans La République de Platon, pour tracer une nouvelle voie : celle qui nous permettra de sortir de la grotte obscure dans laquelle nous enferme le wokisme. L’article est suivi d’un extrait du livre.


Les postmodernes croient avoir tout compris de Platon. Il était élitiste, autoritaire, sexiste et xénophobe – bref, un mâle blanc. Même Alain Badiou, qui se prétend platonicien, ne voit dans la célèbre allégorie de la caverne que l’aliénation de l’homme à l’ère du capitalisme. Pourtant, cette histoire insérée dans La République parle de l’universelle condition humaine, puisqu’elle transcende les siècles. Les protagonistes de la fable sont enchaînés au fond d’une caverne et forcés de ne regarder que le mur du fond. Un grand feu, derrière eux, projette sur cette paroi les ombres de statues et d’objets qui sont promenés devant les flammes : les spectateurs croient voir la réalité, mais en fait restent les jouets de ces fantômes. Le philosophe est celui qui essaie de sortir de la caverne pour découvrir la lumière du soleil et regarder la réalité en face. Humains, nous sommes éternellement leurrés par les apparences, par ce qui nous tombe sous le nez. Afin de nous rapprocher de la vérité, nous sommes obligés de sortir de la caverne de notre subjectivité, de prendre nos distances par rapport à notre petit ego. Résolument anti-postmoderne, Bérénice Levet a saisi toute la profondeur du mythe. La caverne fournit le fil rouge de son nouvel essai, véritable cri de ralliement contre les nouvelles idéologies wokistes qui veulent nous emprisonner dans la plus obscure des grottes.

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Le règne des idoles

Le Courage de la dissidence n’est pas un inventaire des dernières folies du progressisme. Après les ouvrages de Douglas Murray et d’autres, nous savons à quoi nous en tenir. Il s’agit plutôt d’amorcer ce que les conservateurs américains nomment le « fight back », la contre-attaque, car ce qu’on appelle souvent une guerre des idées est une guerre de pouvoir dont l’enjeu est la survie de « notre modèle de civilisation ». Bérénice Levet transpose la parabole visuelle de la caverne en termes sonores. L’éducation et ses différentes institutions – l’école et l’université, les musées et les théâtres, les maisons d’édition et les médias – sont devenues des « caisses de résonance » qui ne reflètent que l’actualité, ou une version étriquée de celle-ci. Quand la directrice du Louvre présente son musée comme une « chambre d’écho de la société », les possibilités pour sortir de soi-même par l’art et l’histoire se réduisent comme peau de chagrin. Le problème fondamental est que « la rhétorique identitaire englue chacun dans son être ». Chacun est enfermé dans son statut d’opprimé ou d’oppresseur. L’analyse est toujours la même : tout est la faute de l’homme blanc. Les idéologies victimaires imposent des dogmes préformatés. Comme le rire chez Bergson – mais ce n’est pas drôle –, c’est « du mécanique plaqué sur du vivant ». Un volume collectif universitaire paru en 2018, Sexe, race et colonies, dit déjà tout dans son sous-titre : « La domination des corps du xvie siècle à nos jours ». Il y a un refus net de « ce mystérieux pouvoir de se quitter » qui seul permet l’art et la pensée. L’esprit critique, qui s’exerce contre les opinions reçues, à commencer par celles du sujet qui pense, est confondu avec la critique de la société. Ici, le statut de victime est crucial : intouchable, irréfragable, il permet à ceux qui s’en prévalent de s’enfermer dans une subjectivité absolue. Étudiants, spectateurs, lecteurs, professeurs eux-mêmes sont transformés en « dociles perroquets » de la caverne sonore.

Le courage d’éduquer

Certes, l’influence américaine y est pour beaucoup, mais la France est entrée d’elle-même dans l’ère identitaire. L’auteur nous rappelle les étapes de cette défaite de la pensée depuis les années 1980, mais pointe plus généralement l’influence de la pédagogie post-68 qui a placé la relation entre les professeurs et les élèves sous le signe de l’égalité. Les maîtres qui osent prétendre éduquer et qui se vouent à la connaissance pour la connaissance sont considérés comme des tyrans. Le ministre de l’Éducation actuel parle avec mépris des historiens qui « ne peuvent plus distiller le savoir du haut de leur Olympe ».

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Le mouvement wokiste est alimenté par les passions que Spinoza appelle « tristes », comme le ressentiment, la colère et la haine. L’exhibition publique de ces passions – par exemple, par les « meutes » sur les réseaux sociaux – pousse chacun à rentrer dans le rang. Bérénice Levet cite Rhinocéros de Ionesco. Cette pièce, plus encore que 1984 d’Orwell, explore le côté totalitaire de l’Occident actuel qui, à la différence de la Chine, est menacé par son propre conformisme absurde.

Le courage de la dissidence est tout simplement celui d’éduquer – de prétendre sortir les individus d’eux-mêmes. Ce livre est un manuel de culture. Sont convoqués Montaigne, Bergson, Camus, Corneille, Tocqueville, Aron, Péguy, Voltaire, Flaubert… Et pas que des Français : on y trouve aussi Philip Roth, Edmund Burke, Arendt, Nietzsche, Stuart Mill. Les citations ne sont pas là pour faire étalage du savoir de l’auteur, mais comme démonstration de la richesse de la culture et de ce qu’on peut faire avec ces trésors dont les nouveaux pédagogues veulent priver la jeunesse. Le mot « Culture » est ici compris dans un sens fièrement traditionaliste et classique. Il s’agit des grandes œuvres destinées à former l’esprit d’un honnête homme (comme on disait autrefois). Élitiste, cette tradition ? Seulement si on refuse de mettre ces œuvres entre toutes les mains. Et cette grande tradition comporte forcément une dimension nationale. Invoquer les « valeurs républicaines » ou l’« universalisme à la française » ne sert à rien si nous n’avons pas le courage de nos convictions. Il faut que ces notions soient incarnées dans et par l’histoire et la culture de la France. Comme le souligne Bérénice Levet, nous ne sommes pas tenus de « nous retrouver » dans la vie de saint Louis, de Jeanne d’Arc, de Napoléon, mais d’y retrouver« l’étoffe dans laquelle est taillée l’histoire » de ce pays. Le chemin pour sortir de la caverne passe par la France.

Extrait de l’ouvrage, pp. 37-40 :

© Humensis 2022

Comment ne pas devenir américains ?

N’esquivons plus les questions, elles mériteraient d’être prises à bras-­le-­corps collectivement : pourquoi nous ne voulons pas vivre dans une France convertie à la logique des identités et au régime, sans même parler de la tyrannie, des minorités et de la diversité ? Pourquoi refusons ­nous, et devons­ nous refuser, avec la plus vive énergie, d’entrer dans notre histoire, dans nos œuvres d’art, dans notre littérature par le prisme féministe, décolonial, lgbtistes, c’est-­à­-dire identitaire et victimaire ? Pourquoi ne voulons ­nous pas que l’uni­versité, l’école, les musées, les théâtres et les opéras, la littérature deviennent des chambres d’écho des ques­tions dites « sociétales », des questions, autrement dit, liées aux femmes, aux minorités, à la diversité ou à l’écologie ? En quoi les black studies, les gender studies, les cultural studies sont une régression et non une avancée ? Une perte et non un gain ? Un assèchement et non un enrichissement ?

L’exercice a, avouons­-le, quelque chose de formidablement stimulant. Répondre à ces questions, c’est du même coup, et comme en contrepoint, s’interroger sur le sens que nous attachons à la littérature, à la peinture, à l’histoire. Pourquoi avons ­nous besoin des grandes œuvres de l’esprit ? Que demandons­-nous aux historiens, aux philosophes, aux romanciers ? Non pas assurément, qu’ils nous parlent de nous au sens privatif du mot, comme s’il n’y avait vraiment que cela qui nous intéressait, mais de nous en tant que tous embarqués dans l’humaine condition.

Là est la vertu de toute crise – et c’est bien une crise de l’humanité européenne que nous vivons – que de nous contraindre à revenir aux questions elles ­mêmes. Regardons ce moment de contestation comme l’occa­sion de rendre à notre forme de vie et à nos principes, leurs fondements, leurs fondations, leur inspiration, partant leur énergie et leur vigueur. De cette épreuve, nous pourrions sortir fortifiés car sachant qui nous sommes et ce que nous voulons et ne voulons pas.

Je tiens à préciser – tout en sachant que, dans le contexte si peu loyal qui est le nôtre, pareille protesta­tion à toutes les chances de demeurer vaine – que si je suis entrée dans ce combat, ce n’est pas par « hostilité à l’égard des cultures venues d’ailleurs, particulièrement des régions anciennement coloniales », contrairement à l’hypothèse formée par Pap Ndiaye dans La Condition noire. Essai sur la minorité noire en France, pas plus que je ne suis mue par je ne sais quelle « homophobie » ou complicité avec l’assujettissement des femmes. C’est exclusivement parce que nous sacrifions une très haute et très généreuse idée de l’homme. Ce n’est pas parce que le communautarisme, le multiculturalisme n’est pas notre « code » que je ne veux pas que nous nous y convertissions, mais que ce modèle de civilisation rétrécit, rabougrit l’homme en l’enkystant dans le cercle étroit de son identité, au lieu de travailler à l’agrandir en éperonnant en lui la liberté du pas de côté (et non de l’arrachement). Et du même coup, rétrécit l’histoire, rétrécit les œuvres en les abaissant à notre niveau au lieu de nous hisser à leur hauteur.

Qu’on me permette un mot sur le titre que j’ai donné à ce chapitre inaugural : « Comment ne pas devenir américains ? » Qu’on ne se méprenne pas. Ce n’est pas le peuple américain qui est ici désigné comme repous­soir. Les Américains sont assurément les premières vic­times de ce grand travail de sape de nos civilisations qu’est le wokisme. L’Amérique dont il s’agit ici, c’est celle des campus universitaires, assurément, mais non moins désormais de la plupart des classes dirigeantes, politique, journalistique, médiatique, industrielle et financière.

Un mot également sur l’usage du terme « élite ». J’y recours non sans scrupule car je n’ignore rien des relents poujadistes de l’anti­élitisme. La trahison vient bien des élites, mais d’élites qui ne le sont plus que par leur position sociale et leurs revenus, nullement par leur conscience d’« appartenir à une classe vouée à tenir un rôle directeur » par rapport à l’ensemble de la nation, selon le beau portrait qu’en peignait Marc Bloch, soucieuse de marquer « par mille détails, du costume, de la langue, de la bienséance » leur attachement à un certain prestige collectif. Au contraire, nos élites dépourvues de tout sentiment d’appartenance nationale sont aux avant-­postes de la conversion wokiste.

« Être seule contre tous ne fait pas peur à la France », proclamait l’hebdomadaire Marianne en octobre 2020, au lendemain de la décapitation par un islamiste du professeur d’histoire­ géographie Samuel Paty, et alors que, y compris dans des pays dits amis, aux États­ Unis et au Canada, nous étions vivement contestés pour notre licence quant à la liberté d’expression. Est­-ce si certain ?

On aimerait que la France s’obstinât dans sa singu­larité, qu’elle demeurât fidèle à une certaine idée d’elle­-même. Tout atteste le contraire. L’exfiltration, en 2020, après qu’elle fut maculée de peintures rouges par des activistes décoloniaux, de la statue de Voltaire du jar­dinet Honoré­ Champion et sa relégation programmée, loin des regards, sous les arcades de l’École de méde­cine, est un très mauvais signe.

Pour ne pas devenir tout à fait américains, nous avons donc notre histoire, pourvu toutefois que, dans le grand concert des nations, nous regardions la partition que nous avons écrite au fil des siècles et longtemps interprétée comme éminemment délectable.

Haut les cœurs ! Souvenons ­nous de la fière réplique de Rabaut Saint­-Étienne en 1789 : « Nation fran­çaise, tu n’es pas faite pour recevoir l’exemple, mais pour le donner ! » Cultivons notre singularité et si, de tous les pays menacés, il ne devait en rester qu’un, pour paraphraser Victor Hugo, faisons en sorte d’être celui­-là. Longtemps nous n’avons ressemblé à personne, et nous ne le souhaitions pas, ayons le courage de la dissidence civilisationnelle !

Le Courage de la dissidence : l’esprit français contre le wokisme, de Bérénice Levet, éd. L’Observatoire, 160 p., 2022, 18€.

La passion anti-libérale est toujours aussi vivace en France

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La Défense, à Paris. Capture d'écran Twitter / @albertinsimonet

Le véritable danger qui plane sur notre société n’est pas vraiment l’« ultralibéralisme » qui n’a jamais régné en maître en France, pays où l’interventionnisme étatique a toujours été la norme. C’est bien plutôt l’idéologie anti-libérale de l’extrême-gauche. Les analyses de Jean-François Revel peuvent nous aider à mieux démêler le vrai du faux dans cette guerre des idées.


Au moment où les régimes communistes s’effondraient, à la fin des années 80 et au début des années 90, la cause paraissait entendue : le capitalisme libéral avait triomphé pour de bon de son adversaire mortel, le totalitarisme communiste. Celui-ci, par épuisement, avait implosé sous nos yeux. Les libéraux avaient donc remporté la bataille politique, économique et idéologique du XXe siècle qui les avait opposés aux tenants du socialisme d’État totalitaire, lequel semblait, sur le moment, défunt et enterré à tout jamais, sans possibilité pour lui d’être réhabilité si peu que ce fût. La faillite du socialo-communisme semblait également signaler celle du collectivisme : on reprenait conscience de ce que le fonctionnement des États omnipotents avait toujours reposé sur le mépris de l’individu, acteur économique, social et culturel primordial auquel il convenait dès lors de redonner ses lettres de noblesse. (Voir notamment les livres d’Alain Laurent, tels que L’Individu et ses ennemis, Hachette « Pluriel », 1986).

Dans son ouvrage La Grande Parade (Plon, 2000), Jean-François Revel a su brillamment analyser l’extraordinaire campagne de réhabilitation du socialisme qui fut mise en place durant les années 90 par ceux qui refusèrent alors de tirer les conséquences de l’échec du communisme, si patent qu’il fût dans tous les domaines. Si bien que beaucoup en vinrent à considérer, sous l’empire de cette nouvelle « pensée unique », que le grand vaincu de l’histoire du XXe siècle était en fait le libéralisme et non le socialisme. Pour accréditer leur thèse, les apologistes rétrospectifs du socialisme usèrent d’un double stratagème, parfaitement documenté par Revel : le premier avait pour but de minimiser les crimes communistes, le second, celui de noircir à dessein le tableau du libéralisme, voire de lui imputer des travers qui ne sont pas les siens en réalité.

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C’est ainsi que l’un des plus gros bobards concernant les économies occidentales – notamment l’économie française – fut propagé, au point de s’être implanté, de manière parfois quasi-indéracinable, dans l’esprit de quantité de nos compatriotes : celui selon lequel nous vivrions dans une « société ultralibérale », dominée par la « loi de la jungle » et la « dictature du profit ». Or, un examen sommaire de la situation économique et fiscale de notre pays – l’un des pays occidentaux où les prélèvements obligatoires en tous genres sont les plus lourds, comme l’économiste Pascal Salin l’a souvent rappelé, un tel examen, donc, suffit à montrer comment cette prétendue « société ultralibérale », tant redoutée et flétrie par la gauche radicale, n’a que peu de rapports avec la société française existante – dans laquelle au moins la moitié de la richesse nationale créée est redistribuée sous la forme d’argent public. Les indécrottables préjugés « ultraétatistes » des contempteurs idéologiques du libéralisme – dont ils ignorent à vrai dire bien souvent l’histoire autant que les principes fondamentaux – les conduisent en fait à faire deux choses : d’une part, à transformer en épouvantail, en repoussoir culturel et social, un modèle de société fondé sur le marché libre et la limitation stricte du pouvoir étatique à sa seule sphère régalienne ; et, d’autre part, à assimiler grossièrement à un tel modèle de société un pays comme la France, dont l’économie reste très fortement teintée d’interventions et de réglementations étatiques – ce qui devrait en fait rendre impossible la qualification de société « libérale » dans son cas. Non, la France n’a jamais été « ultralibérale », et elle est toujours aussi loin de l’être : elle n’apparaît à vrai dire comme telle qu’à celles et ceux qui se montrent incapables de voir le pays autrement qu’à travers les lunettes déformantes de l’« ultra »-collectivisme – dont le fardeau est quant à lui toujours bel et bien aussi accablant.

Le libéralisme, rappelait Jean-François Revel, n’est pas une idéologie, mais plutôt une philosophie. Revel citait souvent Adam Smith à l’appui de sa conception du libéralisme : l’auteur de la Richesse des Nations (1776), disait-il fréquemment, s’est d’abord interrogé empiriquement sur les facteurs pouvant expliquer que certaines nations s’étaient enrichies, contrairement à d’autres. Le libéralisme relèverait donc d’une démarche humble, fondée sur le recours à l’induction : plutôt que de « déduire » de certains principes théoriques les causes de la richesse des pays, observons concrètement comment procèdent ceux qui deviennent prospères. De même, la véritable écologie (non idéologique) devrait procéder ainsi : elle devrait être humble et reposer sur un examen strictement scientifique du réel observable. Au lieu de cela, une véritable religion écologiste semble s’être largement implantée dans la société, sur des bases bien plus idéologiques que scientifiques. Cette religion se caractérise notamment par son clergé et son orthodoxie, établissant de manière péremptoire le camp du « Bien » (les adeptes de l’idéologie écolo-socialiste en vogue actuellement) et celui du « Mal » (ceux qui, tout en pouvant parfaitement se montrer sincèrement préoccupés par les questions environnementales, refusent de se laisser enrôler dans cette idéologie, dont l’anticapitalisme primaire reste en fait le principal ressort).

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Revenons encore à Revel : l’auteur de Ni Marx ni Jésus (1970) et de La Tentation totalitaire (1976) avait aussi coutume de dire qu’une société peut parfaitement être démocratique dans son ensemble, tout en recelant des « segments totalitaires » ou des « segments idéologiques » : ainsi en est-il lorsqu’une minorité complètement fanatique croit savoir ce qu’il est bon de faire à l’échelle du segment de société en question, voire à l’échelle de la société tout entière, ou même du genre humain, et prend ainsi le contrôle de ce segment en lui imposant autoritairement ses idées, à l’exclusion de tout autre point de vue. À cet égard, notre société, de plus en plus guettée par le péril « woke », semble bien plus menacée par le fanatisme d’extrême-gauche – passé ces derniers temps du marxisme à l’écolo-socialo-étatisme -, que par son « ultralibéralisme », bien plus chimérique que réel. Il est donc aujourd’hui essentiel que des voix authentiquement libérales s’élèvent pour faire entendre une note discordante dans le paysage médiatico-culturel du moment, largement dominé par l’existence d’une « pensée unique » néosocialiste. Faute de quoi, nos enfants viendraient à considérer les préceptes idéologiques de cette pensée unique comme des données allant de soi, ne méritant pas d’être remises en question, ni même simplement discutées.   

Pentathlon moderne: l’heure de la guillotine ?

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Annika Schleu se débat face à son cheval, qui refuse d'avancer aux Jeux Olympiques de Tokyo. Stanislav Krasilnikov/TASS/Sipa /SIPA SIPAUSA30275057_000092

Après un incident aux Jeux olympiques de Tokyo de 2020, l’épreuve de l’équitation pourrait être écartée de la discipline du pentathlon. Une décision qui suit son chemin mais que regrette une bonne partie des sportifs concernés. Tribune libre.


Une épreuve non olympique au cœur des Jeux ? Pour Pierre de Coubertin, jamais !

Il y a un an, je parlais dans les colonnes de Marianne du souhait de dirigeants de l’Union Internationale de Pentathlon Moderne (UIPM) d’évincer l’équitation du « Penta », combinaison olympique de cinq sports créée en 1912 par le baron Pierre de Coubertin qui regroupe également course à pied, natation, tir au pistolet et escrime à l’épée.

Pour remplacer l’équitation, pourtant le plus populaire des sports du pentathlon (notamment en France), liant nature et amour de l’animal, l’UIPM a proposé un parcours d’obstacles inspiré de Guerrier Ninja ou Intervilles. Un double emploi avec la course à pied, un peu guignol. La perversion de la volonté transmise par le fondateur du pentathlon et des Jeux olympiques est profonde.

Pierre de Coubertin avait souhaité distinguer le sportif le plus accompli, apte à faire face, digne rappel du héros vainqueur dans l’Antiquité. Pour cela il avait imposé, contre certains de ses pairs parfois, cinq sports reconnus aux performances éprouvées, demandant des qualités complémentaires dont l’intersection définit une élite sportive. Certes, il a pesté contre la difficulté de réunir des chevaux (pour éviter que l’argent entre en jeu, les montures sont tirées au sort), mais n’a pas un instant imaginé abandonner le cheval. Jamais, jamais Pierre de Coubertin n’aurait songé introduire une discipline non reconnue, non olympique, conçue pour le spectacle : le pentathlon est par essence un ensemble de sports installés, de gentilhommes (souvent des militaires) dont il teste les qualités morales et sportives. Le combiné tir-course sur le modèle du biathlon introduit en 2009 par l’UIPM, intéressant en soi mais non pratiqué ailleurs, balayait d’ailleurs déjà cette intuition géniale.

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Si cette trahison a cristallisé les oppositions, elle n’est toutefois pas la seule cause : la révolte des pentathlètes a dépassé le seul remplacement du cheval par un divertissement à vocation publicitaire.

Des dirigeants en bout de course, aux résultats contestés, aux méthodes douteuses ?

L’allemand Klaus Schormann, Président de l’UIPM depuis 1993, est mis en cause pêle-mêle parce que :

– Sa gouvernance assurerait des réélections depuis 30 ans par le biais de fédérations fantômes ou, lorsque cela ne suffit pas, sous la menace de retirer des évènements internationaux aux récalcitrantes. Le plus récent congrès de l’UIPM a illustré ce dirigisme : pour éviter que des fédérations incapables d’y envoyer un représentant imposent leurs vues, un garde-fou statutaire certifie que ne peuvent voter que celles « présentes ». Cette disposition est contournée, transformant présence physique en « présence » en ligne. Le tout dans un contexte où près de la moitié des fédérations enregistrées n’envoient aucun athlète en compétition internationale, fût-elle seulement de laser run.

– La discipline équestre est (dé)laissée, munie de règles conduisant à des incidents : pour cette discipline, le cheval est tiré au sort 20 minutes avant l’épreuve. Une règle ignorant le lien de confiance nécessaire entre un équidé et un cavalier. À Tokyo, une cavalière a durement traité un cheval qui n’obéissait pas, déjà éprouvé par une concurrente. Ce scénario pourrait se répéter à Paris en 2024, possiblement derniers Jeux olympiques de cette discipline.

– Le pentathlon moderne n’a connu depuis 30 ans aucun développement hors de sa sphère. En effet, la tentative d’attirer des jeunes en proposant l’inédit laser run, plutôt que de s’appuyer sur des fédérations installées telle la Fédération équestre internationale (FEI), s’est soldée par un échec.

– La présence aux Jeux olympiques du concours complet d’équitation, du saut d’obstacles et du dressage est mise en cause par ce bouleversement du pentathlon. Ces sports équestres recueillent pourtant comme jamais une ferveur populaire et le soutien de la jeunesse.

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– Des athlètes se considèrent méprisés : des dizaines de médaillés olympiques ont écrit au Comité international olympique (CIO) pour réclamer le maintien de l’équitation, un livre a pris le pentathlon comme exemple, Des athlètes portent plainte : bataille pour l’avenir du pentathlon moderne, et les sondages directs ont montré que plus de 90% des pentathlètes veulent conserver leur combinaison originale d’épreuves.

Un reportage de la télévision allemande a fait état en mai dernier de turpitudes des dirigeants de l’UIPM.

Pierre de Coubertin a créé deux choses, de même légitimité : les Jeux olympiques (et le CIO), et le pentathlon moderne. Ce dernier est exclu en l’état des Jeux de 2028. Un désastre.

Lueurs d’espoir : un esprit intact, le désintéressement

Le rêve de l’athlète désintéressé qui pratique « plus qu’un sport » résiste, heureusement :

– Des nations majeures du pentathlon ont demandé la démission de Klaus Schormann et l’amélioration de l’épreuve d’équitation.

– l’Australien Alex Watson, pentathlète à Los Angeles en 1984, Séoul en 1988 et Barcelone en 1992, directeur des compétitions à Sydney en 2000 est candidat pour le remplacer. Il est soutenu par le champion olympique Joe Choong : «[l’UIPM a] fait disparaître notre sport du programme olympique en raison de sa mauvaise gestion au cours des deux dernières décennies. Au cours de cette période, elle n’a pas réussi à moderniser notre discipline équestre et n’a fait que de faibles tentatives pour promouvoir le sport au-delà de son public actuel. Ils ont ensuite cherché à introduire une cinquième discipline qui n’a rien à voir avec la nôtre, sans consulter ni tester les athlètes dont dépend le sport. Alex Watson est prêt à tendre la main et à écouter les réactions et les opinions des athlètes et de la communauté au sens large. C’est le leadership dont notre sport a tant besoin ».

« Ils ont ensuite cherché à introduire une cinquième discipline qui n’a rien à voir avec la nôtre, sans consulter ni tester les athlètes dont dépend le sport »

Joe Choong, champion olympique.

– Avec l’appui de la FEI, des épreuves internationales d’Ultimate pentathlon (avec équitation) seront organisées aux États-Unis, en Amérique du Sud et en Europe, par Stefan Ahaus, président du Warendorf Modern Pentathlon, actant ainsi un schisme de l’UIPM.

– Une modernisation alternative pour l’épreuve d’équitation du pentathlon empêcherait les incidents en assurant le bien-être animal, et la bonne formation des couples.

Le renouveau est là, le sens de l’histoire et les volontés également. Les développer avec la FEI pourrait faire oublier les trente années cornaquées par Klaus Schormann.

Un chemin difficile pour le pentathlon, fait de couperets

Les conditions sont rudes pour que, nanti d’une épreuve équestre sûre, le pentathlon vive auprès d’un CIO – qui n’a jamais demandé sa suppression, ni celle de l’équitation.

Son avenir penche désormais surtout du côté d’Ultimate Pentathlon, du cheval et de la FEI, pour balayer les cendres d’une UIPM courant après la mode – non la modernité.

Le Pentathlon agite peu les foules car une intersection de cinq sports différenciés est par nature peu pratiquée (au fait, combien de Décathloniens actifs ?). Pourtant, ce combat parle de quelque chose de plus grand que lui : le spectacle, la facilité, la cruauté aveugle et la discrimination du wokisme face à l’effort, au désintéressement, à la fidélité patiente et au mérite obstiné. Mots surannés qui chantent et parlent aux cœurs qui prennent le temps, non au sentiment immédiat.

Il s’agit que les Jeux et le monde gardent leur âme sportive, glorieuse et désargentée : le Pentathlon. Moderne, pour le différencier du Pentathlon antique, disparu au 4e siècle ; bien sûr, sa structure peut être modifiée… mais dans ce tempo : tous les 2.000 ans. Environ.

Le Comité international olympique s’honorerait d’être fidèle à la modernité acharnée de Pierre de Coubertin, en résistant à l’attrait de l’argent, du pouvoir et de la démesure.

Où tombera la guillotine : sur le cheval, ou sur le sport-spectacle ?

Enfants transgenres – l’avis d’une psychothérapeute

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Lilie Vincent, enfant transgenre, provoquait un malaise sur le plateau de Quotidien, en 2020. Capture d'écran via Twitter / @Tele7

Tout enfant en bas âge peut passer par une étape de questionnement où il interroge son corps et son sexe. Sauf dans un pourcentage infime de cas, il ne s’agit ni d’un phénomène durable, ni d’une forme de pathologie, ni d’un vrai désir de changer de genre. A l’interrogation de l’enfant, les parents, l’école et la société doivent répondre en posant des limites – des limites dont l’enfant a besoin. Entretien sur le transgenrisme avec Anne Schaub, psychothérapeute et auteur d’Un cri secret d’enfant (2017).


Aude Mirkovic. Voici un petit garçon convaincu d’être une fille, une fille certaine d’être un garçon : est-ce qu’il y a là quelque chose de l’ordre de la pathologie, quelque chose à guérir ?

Anne Schaub. Le propre de l’enfant est d’être en pleine croissance et donc de s’inscrire dans des étapes de développement. Toute croissance implique le mouvement et, d’étape en étape, des petites et grandes transformations – physiques et psychologiques – auront lieu. Surtout autour de la période de l’adolescence. Peut-on alors immédiatement parler de pathologie identitaire dans la petite enfance ? Sauf rare exception, bien sûr que non, car il peut s’agir d’une étape de questionnement. Au cœur de sa croissance, l’enfant va également tester les limites – les limites de ce qu’il peut et ne peut pas faire mais également de ce qu’il peut et ne peut pas être. La petite fille peut imaginer être une fée ou une princesse mais bien vite, elle saura qu’elle ne peut l’être « en vrai ». L’enfant qui désire et dit être de l’autre sexe est à écouter, certes, mais notre rôle en tant qu’adulte est de poser la limite : tu es fille et tu grandiras fille pour plus tard devenir une femme, tu es garçon et tu grandiras garçon pour devenir un homme. Il s’agit d’écouter et d’accompagner avec sérieux ces enfants exprimant un tel mal-être, sans pour autant cristalliser ni « pathologiser » la situation. Les questions suivantes à se poser : pourquoi veulent-ils être un/e autre ? Pourquoi ne parviennent-ils pas à « habiter » mentalement la réalité de leur corps tel qu’il est biologiquement sexué ? Ces questions nécessitent de faire une anamnèse de leur histoire de vie pour mieux comprendre d’où cela peut provenir.

La démarche médicale a toute sa place aussi. Le rôle du médecin est d’exclure une pathologie organique, hormonale, car les hormones peuvent ne pas résister à la volonté. Nous abordons ici les pistes psychologiques et encore, sans prétendre faire le tour du sujet.

De jeunes enfants voire même des adolescents témoignent qu’ils se souviennent ne pas avoir supporté leur corps, déjà vers 3-4 ans. L’enfant, en pleine construction, fantasme alors le fait de devenir l’autre sexe, à partir d’un mal-être parfois profond ; il s’imagine être un ou une autre dans une croyance qu’ainsi il ne ressentira plus le trouble. Sachant que dans la première enfance l’enfant édifie en lui la notion de la limite, essentielle dans la structuration de sa personne, c’est une catastrophe si les adultes arrêtent là la réflexion et vont dans son sens pour chercher à le « satisfaire ». Au contraire, à partir du positionnement clair des adultes qui l’entourent, l’enfant se verra confronté à la réalité du « non, je ne peux ni faire, ni être tout ».

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Le rôle des parents est premier pour fixer cette limite. La limite ne vient pas de la seule parole des adultes mais aussi de la nature elle-même sur laquelle s’appuyer. Faut-il aujourd’hui le rappeler : c’est un fait – et non une attribution comme l’est le prénom – et, sauf exception de bi-sexualité, nous naissons garçon ou bien nous naissons fille. Notre identité biologique est clairement établie par analyse dans le génome humain. Dès la conception, notre ADN féminin ou masculin est définitivement inscrit en chacun de nous et, quand bien même les aspects corporels extérieurs peuvent être changés, rien ni personne ne peut changer la réalité chromosomique déterminant le sexe de quelqu’un. Si la parole et le positionnement des parents sont hésitants quant à la suite à donner à l’affirmation de l’enfant d’être de l’autre sexe, il glisse dans une perte de repères, s’enlise dans sa propre confusion et son doute augmente. C’est pourquoi, tout en écoutant l’enfant, il est utile que le/s parent/s garde/nt les idées claires, sans céder à la direction d’une transformation avec l’idée préconçue que leur enfant est transgenre.

Si, pour un enfant très jeune, cela peut paraître normal de le voir chercher la limite, y a-t-il un âge à partir duquel cela deviendrait problématique de s’identifier au sexe opposé ?

Il est possible que cela soit un passage ponctuel, même à l’adolescence qui est souvent une période de réveil de souffrances, de tous ordres, non-résolues dans l’enfance. Elles peuvent pour certains se manifester et « parler » par le biais de l’identification à l’autre sexe. Et c’est à suivre, à traiter, non pas d’emblée comme une pathologie en soi je le répète, mais comme un appel à résoudre des souffrances plus profondes. Si cette étape perdure, cela est probablement révélateur d’un malaise plus conséquent. Il peut s’agir d’un mal-être qui ne touche pas immédiatement à l’identité sexuelle mais qui renvoie au « qui suis-je? » dans son sens plus large de l’expression, à une problématique de place dans la famille, à des conflits intra-familiaux. Là encore, le rôle tuteur des adultes est fondamental pour prendre de front ce mal-être chez l’enfant. Bien-entendu, si la souffrance identitaire sexuelle apparaît au cœur d’un état d’anorexie, de boulimie, de psychose, d’autisme ou de toute autre pathologie psychiatrique, c’est autre chose, et il est indispensable d’en tenir compte dans le traitement. La problématique transgenre est alors à considérer comme une fragilité identitaire conjointe à, ou favorisée par, la pathologie psychiatrique déjà reconnue comme telle. Je terminerai en notant aussi les graves problématiques d’abus sexuels subis dans l’enfance et qui peuvent mener un enfant ou un jeune à vouloir être de l’autre sexe. C’est alors le traitement de l’abus ou du viol qu’il s’agit de prendre en charge, et non le fait d’abonder dans le sens d’un changement de sexe qui jamais ne résoudra l’origine de la problématique.

On observe une augmentation exponentielle du nombre d’enfants dits transgenres. Comment expliquer cela ? Étions-nous tous refoulés avant ?

Non, mais il existait de réels et solides repères anthropologiques dans l’inconscient individuel et collectif de la société. Ce qui n’excluait pas pour autant dans le passé des exceptions marginalisées, c’est-à-dire de vraies situations de transgenres. De nos jours, nous marchons comme sur un « matelas d’eau » sur le plan des valeurs et des paradigmes humains : tout peut bouger d’un point de vue moral, anthropologique et d’un point de vue dit scientifique. Les lignes, même les plus évidentes – comme celle d’être une fille ou un garçon – bougent, en fonction de ce que chacun croit, veut, ressent. Ce qui a basculé, c’est le socle qui nous rattache au réel et qui pourtant offre une solidité, une assise, un plancher de sécurité à notre humanité. Si nous ne pouvons plus nous fier au réel biologique du corps, nous sombrons dans une grande insécurité, une folie mentale. Je ne suis pas seule à penser que le grand drame de notre époque c’est la déconnection d’avec le réel, et la déconnection de l’esprit et du corps, qui créent une fracture, une séparation avec les lois du vivant qui pourtant nous « ordonnent ». C’est-à-dire qui met de l’ordre dans nos pensées, dans notre corps, dans notre esprit, dans notre cœur. Et dans la vie en général. Nous sommes arrivés à des distorsions morales qui nous coupent du simple bon sens et peuvent mener à tout permettre, à tout envisager même hors du réel sans que la société ne s’en émeuve.

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Ensuite, de nombreuses raisons, parfois imbriquées les unes dans les autres, pourraient expliquer ce phénomène exponentiel :

  • il y a Internet et ses puissants réseaux d’influence qui agissent sur le cerveau et le psychisme des jeunes, au départ à partir de minorités et de mouvements lobbyistes.
  • il y a l’influence des perturbateurs endocriniens à certaines phases de développement du foetus (stress et pollutions de tous ordres).
  • il y a aussi le rôle primordial de l’éducation. Le doute s’est infiltré dans l’éducation soit au niveau des parents soit au niveau des écoles lorsqu’ils donnent une crédibilité exacerbée à ce que dit l’enfant au sujet de son sexe. L’enfant, plutôt que de se voir confronté à l’altérité – à l’autre, aux ainés, plus matures, qui ont un ancrage relié au réel – va recevoir, en miroir de sa propre confusion et son doute, celui de ses parents ou de ses éducateurs. Il y a un travail d’éducation et de soutien à réaliser auprès des parents car s’ils laissent trop de crédibilité à ce que dit l’enfant, ils vont eux-mêmes être convaincus qu’il est transgenre. Le problème majeur est qu’il n’est plus permis aujourd’hui de mettre en doute la direction que l’enfant ou le jeune souhaite prendre, sous peine d’être coupable de discrimination et accusé (condamné ?) comme transphobe. Il y a là un retournement de génération, avec l’ascendance de l’enfant sur le monde de l’adulte.
  • il y a finalement l’emballement du monde médical. Y aurait-il une sorte d’excitation à jouer à l’apprentis sorcier en lançant de telles expériences de transformation de sexe sur l’humain, en jouant avec des traitements hormonaux pourtant bien lourds de conséquences et ce, dès le plus jeune âge ? Les enjeux financiers sont par ailleurs énormes et sont une manne importante pour les hôpitaux. Beaucoup de médecins voire même des psychologues ou psychiatres – le film Petite fille de Sébastien Lifshitz (2020) en témoigne ! – ne s’intéressent pas à l’épaisseur de l’histoire de l’enfant dès sa conception ni à la teneur du lien avec son/ses parents et, sans creuser, engagent l’enfant à quitter ce sexe qui, selon lui, doit changer. La nécessité d’explorer l’histoire de l’enfant soulève la question des mémoires précoces. Qu’est-ce qui fait qu’il se sente dans le mauvais corps ? Nous sommes bien souvent dans une problématique plus globale de fragilité voir de sensation de perte d’identité de fond et donc bien plus large que celle de l’identité sexuelle. Que s’est-il passé durant la grossesse ? Quelles étaient les pensées voire les obsessions de la mère (ou du père) sur le sexe désiré, ou non, de l’enfant attendu ? Comment s’est passé la naissance ? L’enfant est-il resté auprès de sa mère ou a-t-il subi des séparations très précoces ? Pour certains, le vécu de souffrance va s’exprimer par des troubles du sommeil, de l’alimentation, de l’attachement, par des phobies scolaires… Pour d’autres, cela va passer par des troubles de l’identité sexuelle. « Je ne sais pas qui je suis et je le ressens fort, je le manifeste à travers mon identité sexuelle ». Il y a également le cas où un bébé est mort avant et que rien n’a été dit à l’enfant venu ensuite, ni même si c’était une fille ou un garçon. Cette charge de la mort inscrite dans la mémoire précoce me paraît essentielle à interroger et à traiter. De ces situations de souffrances de l’aube de la vie des tous petits enfants, seul un infime pourcentage trouverait au final la réponse au mal-être de fond par la prise d’hormones et de tous les autres traitements de transformations de sexe.

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Alors étions-nous tous des refoulés ? Non. Peut-être étions-nous simplement dans le consentement naturel d’être soumis à la nature objective, biologique de notre sexe ? Et donc mieux unifiés dans les différentes dimensions de notre être. Aujourd’hui sont remises en question les bases de notre humanité sexuée avec l’idée d’une fausse et illusoire libération de l’humain face à sa nature première présentée comme une sorte de mythe esclavagiste et imposé par la culture, par des codes sociaux obsolètes et rétrogrades dont il s’agirait de se défaire. Mais, entrer en mésalliance avec le réel du corps donné, c’est risquer de rompre très subtilement mais de façon exponentielle avec la quiétude d’esprit en ce qui concerne notre authentique réalité identitaire et sexuelle, au risque d’être toute sa vie hanté, poursuivi par un mal-être de fond. « Existe-t-il une frontière par-delà̀ laquelle nos rêves et pensées se font folie, menace ? » (Sarah Kane). Car rien ni personne ne pourra jamais changer notre ADN féminin ou masculin.

USA : la mascarade du 6 janvier

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Manifestations du 6 janvier, majoritairement pacifique. UPI/Newscom/SIPA SIPAUSA31584300_000020

L’attaque du Capitole de 2020 est instrumentalisée par les Démocrates dans une tentative de décrédibiliser définitivement Donald Trump et ses soutiens dans le Parti républicain. Les actions du Comité du 6 janvier laissent trop de questions sans réponse, au risque de saper les fondements de la démocratie américaine. Analyse d’Alain Destexhe, sénateur honoraire belge.


On serait tenté d’appliquer à la manifestation du 6 janvier 2020, la maxime : « l’histoire se répète deux fois, la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ».

Le 6 janvier 2020, Donald Trump appelle ses partisans à manifester à Washington pour s’opposer à ce qu’il appelle, non sans raison, une élection volée, qui se joue à 43 000 voix de différence dans trois États. Une partie des manifestants se rendent au Capitole et l’envahissent.

Pour les Démocrates, il s’agit d’une insurrection, d’un coup d’État afin de prendre le pouvoir, un assaut à ranger dans la même catégorie que Pearl Harbour ou l’attaque terroriste contre les tours de World Trade Center ! On lit dans toute la presse américaine, parfois encore aujourd’hui, que les manifestants seraient responsables de cinq morts, dont un policier tué à l’aide d’un extincteur. En réalité, le 6 janvier, la seule victime directe est Ashli Babbitt, une partisane de Trump, vétéran de l’armée américaine, tuée à bout portant et sans sommation par un officier de police qui ne sera même pas inculpé. Trois autres supporters de Trump décèdent suite à des problèmes de santé et l’officier de police, Brian Sicknick, meurt d’une crise cardiaque après être repassé au commissariat de police, sans lien avec l’émeute. L’histoire de l’extincteur, reprise partout n’a donc aucun fondement, mais est bien utile pour accréditer l’idée d’une manifestation sanglante.

La farce dans l’histoire, c’est le Comité du 6 janvier. En vue des élections des midterms de l’année suivante, la Chambre des représentants, à majorité Démocrates, décida en juin 2021, un an et demi après les faits, la création d’une commission d’enquête. Chose inimaginable dans n’importe quelle démocratie digne de ce nom, la présidente Nancy Pelosi refusa les députés choisis par l’opposition républicaine pour faire partie de cette commission et nomma d’autorité deux Républicains connus pour leur hostilité à Donald Trump : Liz Cheney et Adam Kinzinger. Le Comité va donc fonctionner pendant un an et demi dans la surenchère contre Trump, en instruisant uniquement à charge et sans aucune contradiction en son sein ! Aucun témoin ne sera appelé pour la défense de Donald Trump, aucun document ou personne susceptible de mettre en cause le récit démocrate – une tentative de prise du pouvoir par la force instiguée par le président en personne – ne sera présenté devant nos Fouquier-Tinville américains.

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Pour toucher le public, un professionnel de la télévision sera appelé en renfort pour scénariser les travaux et les concevoir comme une série de Netflix. Images montées et présentées de façon sélective, interventions courtes des députés pour capter l’attention, diffusion sélective des témoins, dramatisation, le show est permanent.  Cependant, aucune des règles classiques des commissions d’enquête parlementaires ou du fonctionnement de la justice (qui requièrent  des auditions longues et souvent peu passionnantes pour faire émerger la vérité, l’examen contradictoire des faits, l’instruction à charge et à décharge) ne sera respectée.

Plusieurs questions fondamentales pour la compréhension des faits seront passées sous silence. Pourquoi, alors que la manifestation était à haut risque et que certains groupes étaient infiltrés par le FBI, la police du Capitole, qui est sous le contrôle de… Nancy Pelosi, n’a-t-elle pas été renforcée et pourquoi a-t-elle, en plusieurs endroits, laissé entrer les manifestants sans tenter de les repousser ? Pourquoi un certain Ray Epps filmé en train d’inciter les manifestants à envahir le Capitole n’est-il ni poursuivi ni en prison, alors que des centaines d’autres (955 inculpés en tout) qui n’ont fait que déambuler à travers le bâtiment sans rien casser ni faire usage de violence croupissent toujours en prison? Pourquoi l’ensemble des images filmées ce jour-là ne sont-elles pas rendues publiques ? Autant de questions qui ne seront pas abordées par le comité. Autant d’éléments dont le public américain n’a, en général, pas connaissance. Autant d’éléments qui, non sans quelque raison, alimentent la thèse d’une instrumentalisation par les Démocrates d’une manifestation sans doute spectaculaire mais sans conséquence politique.

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Sur la base du 6 janvier, l’administration Biden et les Démocrates ont élaboré une théorie fantaisiste, non corroborée par des faits précis, celle d’une menace insurrectionnelle permanente au nom du suprémacisme blanc : une expression qui n’est jamais définie, dont on ne voit pas le lien avec le 6 janvier, une reductio ad hitlerum permettant de couper court à tout débat. Au passage, des millions d’Américains sont transformés en ennemis de la démocratie, en terroristes ou en semi-fascistes selon le président Biden. Les électeurs de Trump, amalgamés à ce suprémacisme blanc, ne seraient donc plus des opposants légitimes, mais des ennemis qu’il faut combattre et abattre.

Les débordements de la manifestation du 6 janvier devaient, évidemment, nul ne le conteste, être réprimés selon le droit américain. Elle doit cependant être ramenée à sa juste proportion, surtout en comparaison avec les violences commises par des Black Lives Matter. Les images montrent aussi une majorité de manifestants déambulant tranquillement sans toucher à rien : aucune statue du « temple de la démocratie » n’a été détériorée.

Drôle de coup d’État d’ailleurs où aucun manifestant n’était armé ! Personne ne peut expliquer comment une bande de guignols (on se souvient de l’homme habillé en peau de bête avec des cornes), certains violents, et une majorité de marcheurs pacifiques auraient pu prendre le pouvoir. Certains, toujours à la recherche de comparaisons historiques plus ou moins boiteuses, n’ont pas hésité à comparer le coup d’État du 6 janvier avec l’incendie du Reichstag en 1933 ! Si cette comparaison a quelque pertinence, ce serait plutôt Biden et les Démocrates qui auraient utilisé ce coup d’éclat sans conséquence politique pour réprimer leurs opposants et miner la démocratie américaine. Les apparences sont parfois trompeuses.

Immigration, terre de fantasme

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Des professeurs recrutés par l'Éducation nationale apprennent le français aux enfants migrants de la "jungle" de Calais, 25 août 2016

Causeur est attaché au pluralisme. Nous avons donc sollicité un fonctionnaire qui travaille sur l’accueil des migrants et qui y est favorable. Pour lui, les responsables politiques attisent les craintes irraisonnées dans la société. Ne souhaitant pas engager les institutions ni s’inscrire dans une démarche militante, il signe son texte d’un pseudonyme.


Le problème de l’immigration, en France, c’est qu’une fiction politique a réussi à s’imposer en lieu et place d’une réalité et qu’elle entrave ainsi le traitement de ce qu’elle prétend dénoncer. Depuis plus de cinquante ans, certaines forces politiques ont construit leur stratégie autour du thème de l’immigration, présentée systématiquement comme l’origine directe ou indirecte de tous les maux de la société française. Cette stratégie politique s’est avérée payante au cours du temps, générant une « rente politique » dont profite l’extrême droite, et qui attise l’appétit d’une partie de la droite. Le maintien de cette « rente » exige d’accuser en permanence l’immigration, qui sera donc fantasmée, de sorte que ce sujet reste toujours confus et mal traité. L’extrême droite délivre un discours d’amalgame, mélangeant les stocks, les flux, les étrangers, les immigrés, les migrants, les réfugiés, les mineurs isolés, les délinquants, les clandestins, les sans-papiers, les différentes générations, les nationalisés dans une masse indistincte et menaçante, inventant des chiffres fantaisistes en permanence, créant le doute sur tous les travaux scientifiques en leur opposant une prétendue « vision du terrain », généralisant des faits divers pour contester les statistiques…

Dans une démocratie, une politique publique s’élabore certes à partir de faits objectifs et réels, mais doit également prendre en compte les représentations de ces faits dans la population. En effet, celles-ci peuvent être fausses, elles n’en sont pas moins une réalité politique. Par cette stratégie d’enfumage constant, l’extrême droite et une partie de la droite, même sans être au pouvoir, empoisonnent tout débat sérieux sur l’immigration et toute évolution des politiques publiques qui s’y rattachent, acculant les gouvernements successifs à multiplier des textes de gesticulation. Certaines forces de gauche, qui contestent la pertinence des États-nations et de leurs frontières pour traiter d’autres défis contemporains, procèdent également à des amalgames sur le sujet. Au final, ce brouhaha politique et médiatique rend inaudible toute approche objective et fabrique un débat public qui désoriente les citoyens.

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Depuis vingt ans, des travaux scientifiques ont été réalisés, les statistiques ont été fiabilisées, l’information mise à disposition du public – par exemple à la remarquable étude « Trajectoires et origines » de l’Ined et l’Insee, dont on attend avec impatience la nouvelle version –, des institutions mises en place (musée national de l’Histoire de l’immigration), des publications sérieuses proposées. L’effet sur l’opinion publique reste cependant limité. Pour le citoyen, s’informer sur l’immigration est facile, mais c’est souvent douloureux, car non seulement aborder une matière si complexe exige un certain travail mais, en plus, il est désagréable de devoir remettre en cause ses idées préconçues face aux faits. Les discours factices et simplificateurs l’emportent donc dans notre société.

La France a des obligations internationales, européennes et nationales. Elle doit les respecter, mais ces obligations ne l’empêchent pas d’avoir une politique migratoire et personne ne pourrait évidemment la forcer à accueillir des personnes qui menacent gravement son ordre public ou sa population.

Une obligation mal comprise est l’interdiction du refoulement en matière d’asile – qui n’est pas une politique migratoire. Comme tous les autres États parties à la convention de Genève, la France a l’obligation d’étudier la situation d’une personne, d’où qu’elle vienne et quel que soit le moyen, régulier ou non, qu’elle a employé pour arriver sur son territoire, si cette personne lui demande l’asile du fait des persécutions qu’elle subirait. En fonction des faits, la France octroiera ou non sa protection, et comme pour toute décision, surtout aussi grave, le requérant aura la possibilité de se tourner vers le juge. Mais pour étudier la situation de la personne, il faut bien qu’elle n’ait pas été refoulée aveuglément avant. Le refoulement serait contraire à nos obligations légales et empêcherait la procédure d’asile mais, pire encore, ce serait se rendre complice des persécutions et actes de torture que subissent les réfugiés. Compte tenu de notre histoire, nous serions la risée du monde.

L’autre voie par laquelle des étrangers arrivent en France au nom de nos valeurs est celle du regroupement familial qui concerne trois fois plus de personnes que l’asile. Dans nos sociétés européennes, nous considérons qu’un être humain n’a pas à être séparé durablement de l’essentiel de son environnement affectif, donc de sa famille. Une installation durable sur le territoire français permettra donc, à un moment, un regroupement familial. C’est finalement une application du droit à une vie normale, et il s’impose également à nos États.

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Les deux derniers flux entrants sont en revanche l’objet de choix parmi des « candidats ». Le plus important est celui des étudiants étrangers (90 000 personnes par an). Ils sont considérés comme nécessaires au rayonnement international de nos universités et grandes écoles, dans une compétition croissante au niveau mondial et lourde d’enjeux. Le dernier est l’immigration de travail, qui depuis 1974, a été réduite à la portion congrue. Cela représente aujourd’hui environ 30 000 personnes par an. Les tensions sur le marché de l’emploi et le vieillissement de notre population conduisent les milieux économiques à réclamer une augmentation de ce flux, mais ils le font discrètement compte tenu de l’impréparation de l’opinion publique française à cette possibilité. L’excessive fermeture de cette voie vient perturber le fonctionnement des autres canaux d’accès au territoire.

Il y a, enfin, une immigration irrégulière, clandestine. La prospérité de notre pays repose très largement, comme la récente expérience de l’épidémie de Covid nous l’a rappelé, sur des flux gigantesques de personnes (touristes, hommes et femmes d’affaires, clients et fournisseurs internationaux, etc.). Première destination touristique mondiale, la France accueille, chaque année, plus que sa population en touristes. Si une proportion, même infime, de ces visiteurs restent au-delà de trois mois, par exemple pour tenter leur chance dans notre économie, ils deviennent de facto des immigrants irréguliers qui ne pourront être identifiés que lors de contrôles des services d’immigration. Ces flux existeront toujours, ils sont la conséquence de l’ouverture de notre pays sur le reste du monde, laquelle assure sa prospérité. Mais, par conséquent, il existera toujours une immigration clandestine et « exiger d’y mettre fin » n’est qu’un propos de bonimenteur.

Les possibilités de « sélectionner » des étrangers en fonction d’une origine géographique sont évidemment limitées. On ne va pas refuser de protéger une personne persécutée au motif qu’elle viendrait d’un pays en voie de développement, on ne va pas non plus refuser à une femme de rejoindre son mari parce qu’elle viendrait d’une société traditionnelle. Ce qui compte, c’est exclusivement la réalité de la persécution ou du lien familial. En revanche, la France pourrait éventuellement, comme d’autres pays, établir des préférences en matière d’immigration de travail ou estudiantine. Cela aurait toutefois des conséquences diplomatiques non négligeables. Faciliter une intégration dans la société française pour des personnes qui ont vocation à y demeurer relève d’une politique d’intégration et non d’immigration.

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La France ne maîtrise pas les guerres ou les sécheresses à l’autre bout du monde, mais elle est libre de se fixer des objectifs d’intégration plus ambitieux et de dégager les moyens qui vont avec. Les contrats d’intégration républicaine sont en phase de déploiement. Mais on reste loin du compte sur l’accompagnement linguistique des étrangers. La langue n’est pas seulement une exigence juridique pour la naturalisation, elle est la condition de la participation à la vie civique du futur citoyen. Si notre société intègre mal, on ne peut donc pas non plus en reporter la faute sur les étrangers. Malheureusement, dès que des moyens nouveaux sont envisagés, l’épouvantail de l’« appel d’air » est immédiatement brandi, les « coûts de l’immigration » dénoncés alors même qu’il s’agit d’investissements d’intégration.

La France compte moins d’étrangers dans sa population que l’Allemagne, l’Espagne, la Belgique ou le Royaume-Uni. En proportion de sa population, elle accueille très peu de réfugiés par rapport à beaucoup de ses voisins. Elle bénéficie d’un État de droit solide, d’une administration efficace, d’infrastructures puissantes, d’une économie dynamique et d’une longue histoire d’immigration. Elle a tout pour réussir l’intégration. Mais aujourd’hui, la question de l’immigration est prise en otage par une minorité politique bruyante qui interdit de parler des bénéfices de l’immigration pour le pays et attise les craintes irraisonnées dans la population française. Non seulement cela ne règle aucune des autres difficultés de la société française, mais cela en prépare de nouvelles, encore plus graves, pour la suite.

Il était une fois les Rosbifs – et les Froggies…

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Julian Barnes, le 06/04/2017 / ©Joel Ryan/AP/SIPA / AP22037166_000046

Notre collaboratrice a lu apparemment avec intérêt le dernier roman de Julian Barnes, Elisabeth Finch. Elle en a retenu une magistrale leçon sur les rapports (lointains) du mythe avec la réalité, et les différences irréductibles entre Anglais et Français, les premiers fermement accrochés à leurs mythes, aussi illusoires soient-ils, et les seconds se débarrassant au plus vite des leurs, quitte à s’éparpiller façon puzzle…


Elisabeth Finch évoque une ancienne universitaire dont le narrateur a jadis suivi les cours de Culture générale, pour son plus grand profit. À sa mort, il hérite de sa bibliothèque et de ses papiers. Ecrira-t-il une biographie de la dame, qui n’intéressera personne et qu’elle aurait peu appréciée ? Tirera-t-il de la masse des notes une série d’aphorismes trop intelligents pour notre époque toujours pressée ? Ou rédigera-t-il l’apologie de Julien l’Apostat, l’empereur (331-363 ap. JC) qui chercha à débarrasser l’Empire du carcan de l’intolérance des Chrétiens en revenant à un paganisme souriant ? Qui s’étonnera que Voltaire, entre autres, ait pensé le plus grand bien de ce bienfaiteur de l’humanité trop tôt disparu ?

Chemin faisant, Elisabeth Finch cite « un grand historien et philosophe français » (Ernest Renan, mais ce n’est pas précisé dans le livre) qui a affirmé : « L’erreur historique est une composante essentielle de ce qui fait une nation ». Et Julian Barnes de commenter :

« Nous connaissons bien les mythes fondateurs sur lesquels les nations s’appuient, et qu’elles propagent furieusement : mythes de lutte héroïque contre l’occupant, contre la tyrannie de l’aristocratie et de l’Eglise, luttes qui produisent des martyrs dont le sang versé arrose la fleur délicate de la liberté. Mais les mots importants sont : « ce qui fait une nation ». Autrement dit, afin de croire à l’idée que nous nous faisons de notre pays, il nous faut chaque jour, constamment, dans les petites actions ou pensées comme dans les grandes, nous leurrer nous-mêmes, comme on se répète de réconfortantes histoires pour s’endormir ».

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Julian Barnes est l’un des plus francophiles des romanciers anglais. Lisez ou relisez Le Perroquet de Flaubert, ou L’Homme en rouge, qui témoignent l’un et l’autre d’une culture française approfondie. Il en est de même ici. Tongue in cheek, comme ils disent outre-Manche, chacun comprend que ces « mythes de lutte héroïque contre l’occupant, contre la tyrannie de l’aristocratie et de l’Eglise, luttes qui produisent des martyrs dont le sang versé arrose la fleur délicate de la liberté » sont autant de légers coups de griffe contre les illusions dont les Frenchies ont longtemps nourri la cohésion nationale. Et longtemps les Français ont exalté le mythe du Chef qui, vaincu (Vercingétorix à Alésia, Roland à Roncevaux, Jeanne d’Arc à Rouen, Napoléon à Waterloo) ou vainqueur (Charlemagne, Philippe-Auguste, Louis XIV, Napoléon à Austerlitz et De Gaulle en 1944) fédère autour de son image les vertus gauloises.

Les Anglais ont fort peu le respect du grand homme. Dès que la guerre, fut finie, ils ont renvoyé Churchill chez lui et ont élu le médiocre Clement Atlee, parce que le sang, la sueur et les larmes, ça commençait à bien faire. Ils s’appuient prioritairement sur un mythe territorial : personne ne les a jamais envahis — sauf les Celtes, les Vikings, les Saxons, les Normands, mais bon, tout ça c’est vieux, depuis le XVIe siècle et le vent mauvais qui a envoyé par le fond l’Invincible Armada, personne n’est venu les narguer dans leur île, ni les Français débarqués imprudemment en Irlande en 1798, ni les troupes massées par Napoléon à Boulogne pendant le Blocus continental, ni les Prussiens de Guillaume, ni les Allemands d’Hitler. Intouchés pendant cinq siècles, cela vous refait une virginité.

Et ce mythe-là, ils s’y accrochent encore — c’est ce qui a fait basculer les électeurs du côté du Brexit. Bruxelles avait tenté de débarquer chez eux.

De la même manière, le Commonwealth reste pour eux, malgré l’indépendance accordée à tant de nations conquises, un mythe fonctionnel. Il y a tant d’Indiens et de Pakistanais en Angleterre qu’ils peuvent croire de bonne foi que ces pays lointains sont encore des colonies.

Et côté morale, ils affirment haut et fort qu’ils sont les premiers à abolir l’esclavage et la traite transatlantique — quand en fait, explique Julian Barnes, ils ont été les premiers à importer des Noirs aux Amériques — dès le début du XVIIe siècle.

La France a opéré dans l’autre sens. Nous nous couvrons la tête à l’idée que l’Afrique noire ou l’Afrique du Nord ont été des dominions français. Nous stigmatisons les Nantais et les Bordelais, descendants de capitaines enrichis dans le trafic triangulaire. Nous n’enseignons plus la vie des hommes illustres à nos enfants — qui du coup errent sans modèle et s’en cherchent un dans les théories des premiers communautaristes venus. Nous n’enseignons plus la construction de la France, puisque l’étranger commence désormais en Seine Saint-Denis, dans le 13ème arrondissement de Marseille ou la banlieue de Lyon. Entre autres.

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Nous n’avons plus de mythes fédérateurs, et les idéologues qui ont fait main basse sur l’Ecole se gardent bien d’entretenir la flamme : pas de drapeau tricolore en classe, pas de Marseillaise reprise en chœur. Nous n’avons plus de « réconfortantes histoires pour nous endormir », et nous ne nous leurrons plus qu’au niveau individuel : le narcissisme du selfie a remplacé le patriotisme.

À moins que nous ne comptions comme « héros » les gentils jeunes gens qui poussent de leur mieux une vessie en cuir remplie d’air dans une forêt de jambes adverses. Nous avons les idoles que nous méritons.

Les Grecs ne croyaient pas à leurs propres mythes, mais ils savaient qu’ils étaient indispensables. Les Romains, eux, n’eurent de doutes qu’avec l’arrivée du christianisme — c’est ce qu’avait compris Julien l’Apostat. La France s’est construite sur bien des batailles, bien des horreurs, mais sur combien d’exploits… L’Angleterre persiste à se croire une île — alors même que la mondialisation pourrait les dissuader de persister dans cette illusion. Mais ils tiennent à leur identité — au moment même où nous laissons se dissoudre la nôtre. Et les peuples qui n’ont plus de mythes sont condamnés à disparaître, à court terme.

Elizabeth Finch, de Julian Barnes, éd. Mercure de France, 196 p., 2022, 19€.

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