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En France, les soignants non vaccinés devront être patients

Les soignants suspendus vont-ils enfin être réintégrés?


Pas si vite ! Le processus administratif qui pourrait aboutir à cette décision vient à peine de commencer.

Le gouvernement pourrait adopter la réforme des retraites par ordonnance, mais il ne peut pas décider de lever l’obligation vaccinale qui a condamné à l’inactivité et parfois à la misère des milliers de personnels hospitaliers, suspendus sans traitement et sans droit au chômage !

Le gouvernement doit consulter, demander aux experts, réfléchir mille fois… Il a saisi la Haute autorité de Santé qui annonce que « l’obligation vaccinale contre la Covid-19 pourrait être levée pour tous les professionnels visés », mais réserve son avis définitif à la fin mars, le temps de mener une consultation publique (où ça, sur Twitter peut-être ?). Et puis, il faudra aussi que le Comité Consultatif National d’Ethique donne son feu vert.  Et seulement au bout de ce long processus, peut-être réintégrera-t-on les personnels suspendus,  mesure prise depuis longtemps dans la plupart des pays qui avaient adopté une obligation similaire… Bizarrement, dans cette affaire, on ne nous sert pas l’argument habituel du « tous les autres le font».

N’est-ce pas légitime que le gouvernement s’en remette aux scientifiques?

Non désolé, il faut le répéter : personne n’a élu les médecins. Par définition, la décision est politique et doit donc être prise par des élus. Et c’est d’ailleurs encore plus vrai sur ce sujet, parce que l’obligation vaccinale n’a en réalité aucune justification scientifique sérieuse depuis qu’on sait que le vaccin n’empêche ni la transmission ni la maladie, mais seulement ses formes graves (ce qui n’est pas rien).

A relire: Soignants suspendus, un scandale d’État?

Les soignants qui ne voulaient pas se faire vacciner proposaient de faire des tests quotidiens. On a fait venir des soignants positifs, malades mais vaccinés. C’était absurde. Aujourd’hui, c’est encore pire : on ne contrôle plus personne et on voit beaucoup de gens sans masque dans nos hôpitaux. La suspension des soignants non vaccinés n’a donc plus qu’une dimension punitive. On leur en veut d’avoir désobéi – ce qui était leur droit d’un point de vue constitutionnel.

Enjeu moral

En réalité, il y a derrière cette polémique un enjeu moral. On ne pourrait pas faire confiance à un soignant qui refuse le vaccin car il ne croirait pas en la science.

D’abord, on se fiche qu’un brancardier ou un agent d’entretien croit ou non en la science. Ensuite, la majorité des soignants non-vaccinés ne sont pas des antivax obscurantistes et superstitieux. Ils font un rapport coût/avantages, qui peut bien sûr se discuter mais qui peut s’entendre.

Mais, justement, ce débat est interdit. Et j’attire l’attention sur un paradoxe : ce sont les partisans de l’obligation vaccinale et de la sanction qui se comportent aujourd’hui en religieux. Ils brandissent le vaccin comme un totem, et quiconque refuse de l’adorer mettrait en péril l’ordre social !

Ce qu’ils reprochent aux réfractaires, ce n’est pas de mettre les autres en danger (en particulier les patients), c’est de ne pas adhérer au dogme.


Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez la directrice de la rédaction après le journal de 8 h, dans la matinale de Sud Radio, du lundi au jeudi.

La guerre lasse, vivement la retraite…

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L’Ukraine se faisait envahir par l’armée russe il y a tout juste un an. Occupés à descendre dans la rue par milliers pour protester contre les deux années de labeur supplémentaire que leurs gouvernants leur demandent, ou à se délecter de l’affaire Palmade qui remplit les pages de leurs journaux, nombre de Français semblent indifférents aux menaces géopolitiques majeures qui pèsent sur eux.


Il est étrange de constater à quel point les mots viennent parfois se glisser à bon escient pour rapprocher des événements qui, à première vue, n’ont rien à voir entre eux.

Le téléspectateur s’ennuie

Depuis quelques semaines, l’information se focalise sur la retraite, le mot recouvrant deux sujets dont la mesure devrait souligner l’importance et établir entre eux une hiérarchie. Or, il n’en est rien. La guerre lasse. La retraite annoncée – mais provisoire – de l’armée russe sur le front de Kherson a laissé la place à un débat qui passionne les foules, jusqu’à notre jeunesse. Que l’idée de la guerre n’inquiète pas vraiment, semble-t-il, et qui reste fixée sur un autre combat : repousser de quelques mois l’âge auquel, dans une quarantaine d’années, ces jeunes gens en finiront enfin avec une vie professionnelle qui n’a pas encore commencé, dont ils n’ont pas la moindre idée, mais qu’ils savent déjà trop contraignante. Celle de se retrouver sous les drapeaux, ou sous les bombes, ne les effleure pas.

Nous avons certes l’arme atomique, une armée de métier, des réservistes. Mais cela met-il les autres à l’abri en cas de conflit ? La question ne se pose apparemment pas. L’équation géopolitique n’a pourtant jamais été aussi claire pour laisser entrevoir l’hypothèse, relativement probable, d’une nouvelle guerre mondiale. La tension monte, indubitablement. L’addition d’incidents diplomatiques, entre les États-Unis et la Chine notamment, présente une situation tout aussi inflammable qu’elle l’était en 1914 et en 1939. Mais le conflit s’est enlisé ; il ronronne et, fatalement, le téléspectateur s’ennuie.

La Nupes assure le spectacle à l’Assemblée

Les médias sont focalisés sur la rue, à compter les manifestants, plus nombreux il est vrai que les morts sur le front du Donbass. Le parlement ne semble pas non plus très concerné par un conflit dont notre président de la République vient de prendre le leadership européen dans son soutien armé à l’Ukraine, actant – unilatéralement – qu’il ne revendiquait pas le statut de cobelligérant. Autant dire que nous ne risquons rien.

A lire aussi, Pierre Vermeren: Des cathédrales à Tiktok, un effondrement français

Et puis notre représentation nationale propose un spectacle autrement plus riche en scoops et en empoignades, assez grotesques, d’un hémicycle empli de députés dont un certain nombre est arrivé là par le jeu parfois burlesque du hasard et de la démocratie, et dont la sottise et la vulgarité n’ont rien à envier aux insanités déversées par monsieur tout-le-monde sur les réseaux sociaux.

Pierre Palmade, un spectacle des plus croustillants

Heureusement, on vient de s’apercevoir, grâce à Pierre Palmade, que les dealers dealant des consommateurs, la drogue faisait chez nous des ravages. Nous voilà lancés dans un feuilleton des plus croustillants. Avec cette habitude qu’a pris l’audiovisuel de faire intervenir des comiques dans tous les débats, le fou du roi est devenu plus important que le roi lui-même. Ce qui, lorsque le gant se retourne, fait de lui le plus méchant des méchants.

Au-delà de l’accident, certes tragique, dont l’humoriste s’est rendu responsable, nous allons avoir droit à l’étalage de ses turpitudes et de ses vices les plus intimes. Un témoignage inopiné, sur fond de pédophilie, pourrait même le salir davantage, ajoutant un glaçage sucré aux délices du lynchage médiatique. Nul doute que dans les jours qui viennent, les médias nous donneront l’occasion de visiter son inconscient, dans ses moindres replis. Sans doute l’avis autorisé de psys. Peut-être les mêmes que ceux qui sont déjà venus nous parler de Poutine.

Fellini l’avait pressenti dans la Dolce Vita, ce chef-d’œuvre du cinéma, qui montre en 1959 une Rome prospère et oisive. Le merveilleux Mastroianni y incarnait ce fameux personnage, Paparazzi (qui donnera d’ailleurs son nom à cette noble profession), errant dans un monde où tous les événements sont vus et vécus au même niveau par une société qui consomme l’information comme elle passe à table.

Tout ceci dans un monde qui ne prend plus au sérieux que les humoristes. Une question demeure : faut-il en rire ?

L’Éducation nationale, mammouth à la dérive

Même Pap Ndiaye recommande la dictée et la lecture aux classes de CM2 ! Le rôle des enseignants étant de remplir de francité la tête des enfants, il faut privilégier les matières fondamentales (français, histoire-géo, maths, sciences) et rendre les autres optionnelles. Encore faut-il que les professeurs jouent le jeu.


Hurlements dans le Landerneau pédago : Pap Ndiaye recommande la pratique quotidienne de la dictée et la lecture hebdomadaire de deux « textes longs » de 1 000 mots chacun : les élèves, en fin de CM2, « doivent pouvoir rédiger un texte de 15 lignes en respectant les règles orthographiques, syntaxiques, lexicales et de présentation ». Offenses à la doxa régnante. Guislaine David, au SNUipp-FSU, principal syndicat du primaire, accuse le ministre de faire, comme Blanquer, du « caporalisme ». Et la sacro-sainte liberté pédagogique ? Le droit inaliénable d’enseigner l’ignorance, comme le suggérait un titre de Jean-Claude Michéa ?

La maîtrise de la langue est essentielle pour progresser. Les errances constatées en maths tiennent certes à l’abandon du par cœur, mais elles sont facilitées par l’incapacité d’élèves pratiquement illettrés (plus d’un tiers des entrants en sixième ne savent pratiquement ni lire ni écrire, et ça ne s’améliore guère par la suite) de saisir un énoncé.

En 1966, la commission Rouchette, chargée par le directeur de l’enseignement scolaire, René Haby, de dire quel état de la langue devait être enseigné, a conclu qu’il fallait apprendre aux élèves le français contemporain – la langue de la rue. Et non plus la langue littéraire. Le mépris actuel pour la récitation découle de cette décision qui conjuguée au collège unique décrété par ce même Haby, ministre de Giscard, a produit le marasme actuel.

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En français, cas unique en Europe, les accords des verbes, des noms et des adjectifs sont bâtis surtout sur des lettres muettes. Par exemple ici le s d’accords, verbes, des noms, adjectifs, bâtis, lettres et muettes. Sans compter le t de sont. Pour le savoir, il faut l’apprendre par cœur.

On en est loin. À un enseignement explicite et vertical, 90 % des instituteurs préfèrent le « constructivisme » : on met l’élève face à une phrase pour qu’il construise son propre savoir. Ceux qui ont inspiré à Jospin cette formule (loi de 1989) devraient être condamnés à travailler cinq ans dans les rizières de Camargue.

Un adulte non informé déduirait-il tout seul les règles qui gèrent l’orthographe des participes passés dans ce fragment de dictée ? « Quelles que soient, quelque exiguës qu’aient pu paraître, à côté de la somme due, les arrhes qu’étaient censés avoir versées à maint et maint fusilier la douairière ainsi que le marguillier… » Même Word y perd son latin.

Sans parler de l’orthographe d’usage. Personne ne peut deviner la graphie d’arrhes ou de fusilier. Combien écriraient arts (en admettant qu’ils pensent au pluriel) et fusillé ? Comment aurait-on noté une telle phrase quand on enlevait un point par faute d’usage et deux par faute grammaticale ?

Il est bien sûr plus démocratique de ne plus noter…

Il faut réapprendre le français. À tous les petits Français, et prioritairement aux déshérités de la culture. Dans l’école à deux vitesses qui est la nôtre, il ne faut pas se contenter, comme le suggère le ministre, d’accorder une heure par-ci par-là aux élèves de sixième, mais plusieurs heures par semaine à tous ceux qui n’en sont pas même au b.a.-ba, faute d’avoir appris à lire avec le b.a.-ba.

A lire aussi : Remettre l’école au milieu de la “cité”

Sans parler des migrants auxquels, en dépit des mesures officielles, on ne propose pas d’enseignants compétents en français langue étrangère : dans les Bouches-du-Rhône, 75 % des migrants ne reçoivent pas de cours, en dépit des diktats ministériels, pour les aider à entrer en France au sens plein du terme. Pourtant, on n’a évoqué le problème que très récemment, parce que les réfugiés ukrainiens n’étaient pas pris en charge, car les autres… Or, l’enjeu de l’École est bien celui-ci : aider les enfants à s’intégrer dans une communauté linguistique et culturelle. Inutile d’objecter que la religion des uns ou des autres est un obstacle à l’intégration : être enseignant en France, c’est avoir pour objectif de remplir de francité la tête des enfants qui nous sont confiés. De les dénaturer.

Ceux qui pensent le contraire sont priés de quitter ce métier. Ou d’aller faire eux aussi un stage dans les rizières de Camargue.

Maîtriser le français permet aussi d’entrer dans l’histoire de ce « cher et vieux pays ». Pas pour ânonner « nos ancêtres les Gaulois » — qui n’a jamais été enseigné tel quel, en dépit de la légende. Mais pour réapprendre la chronologie, savoir que Vercingétorix n’est pas contemporain de Louis XIV. Les programmes actuels font par exemple l’impasse sur des siècles entiers, sur des événements d’importance – la guerre de Cent Ans, par exemple, ou le traité des Pyrénées. Ils enseignent, grâce à la loi Taubira, qu’il n’y a pas d’autre traite des esclaves que la traite atlantique – alors que la traite saharienne porte sur des chiffres bien plus importants.

L’enseignement de l’histoire ne doit pas avoir pour objet de fabriquer de la culpabilité blanche.

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Cessons de penser les programmes en termes uniformes et nationaux. Proposons deux types de programmes, avec des horaires différenciés, sur les matières de base (français, maths, sciences, histoire-géographie) et mettons en option les autres matières, en fonction de la maîtrise des priorités. On n’apprend pas une langue vivante quand on ne maîtrise pas la sienne. À quoi bon imposer l’usage de l’anglais quand le français reste lettre morte ? À quoi bon initier à l’écologie ou à la nutrition? Pap Ndiaye vient d’ailleurs de supprimer la technologie en sixième, comprenant qu’on ne peut indéfiniment charger la barque au moment où il propose une heure supplémentaire pour mieux apprendre la langue.

Sauf qu’il est étrange de compter sur des professeurs des écoles pour enseigner en sixième ce qu’ils ne sont pas parvenus à transmettre dans les cinq années précédentes. Les enseignants sont formés dans les Inspe à la pédagogie, mais pataugent dans leur discipline. Sans doute faudrait-il les former spécifiquement dès la première année de fac, quitte à les empêcher de perdre leur temps en nigaulogie. Faute de quoi les préconisations du ministre, pleines de bonnes intentions, seront autant de sparadraps sur un cadavre.

L'Enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes

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La colonisation, histoire d’un échec

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Notre contributeur Driss Ghali publie une remarquable Contre-histoire de la colonisation française (Jean-Cyrille Godefroy Editions, 2023)


En juillet 1830, à peine vingt-et-un jours suffisent à Charles X pour chasser les Turcs d’Alger. Une victoire éclair qui place la France dans un bourbier dont elle ne parvient toujours pas à s’extirper. Alors que les relations entre la France et l’Algérie sont pour le moins difficiles, entre quatre et six millions d’Algériens vivraient actuellement sur le sol français, selon les autorités algériennes. 

Régénérer une France dépressive

Quels ont été les ressorts de la colonisation française ? C’est la tâche ardue que s’est donnée Driss Ghali. « C’est bien ici, pour notre race, ce qu’est le Far West pour l’Amérique, c’est-à-dire le champ par excellence de l’énergie, du rajeunissement et de la fécondité. […] La plante qui pousse sur cette terre, ce n’est pas qu’un Français diminué, mais si j’ose m’exprimer ainsi, un Français majoré ». Ainsi s’adresse le maréchal Hubert Lyautey aux colons de la région de Tiaret, en Algérie en 1897.

À travers les colonies, il s’agit donc de créer un « homme nouveau », et à travers celui-ci, de régénérer une France dépressive. Privée de la Savoie pendant un an de 1859 à 1860, la France se voit amputée de l’Alsace et de la Lorraine en 1871, annexées par l’Allemagne. À cette grande frustration s’ajoute le poids de la révolution et de Napoléon Ier. Aux yeux de l’Europe, la France est coupable d’avoir guillotiné son roi et d’avoir fait germer l’épopée napoléonienne, qui a failli engloutir tout le continent.

D.R.

La France du XIXème est donc « une puissance empêchée », estime Driss Ghali, et elle trouvera dans la colonisation un exutoire. Il faut dire que tant dans l’industrie, la science, la médecine que les arts, tout sourit à l’homme européen du XIXème siècle. Déjà au XVIème siècle, les Ibériques colonisaient l’Amérique sans ménagement. Trois siècles plus tard, les Américains déciment les Amérindiens avant d’envahir les Philippines. Quant aux Russes, ils rêvent de dominer ces steppes gelées que sont la Sibérie, l’Asie Centrale et la Sibérie. Pourquoi ne pas tenter nous aussi l’aventure ?

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L’Histoire indique la marche à suivre. Deux siècles auparavant, les expéditions au Canada et aux Antilles se sont révélées fructueuses. En 1608, Samuel de Champlain fondait la ville de Québec et trois décennies plus tard, la France s’implantait aux Antilles. En juillet 1830, la France intervient donc en Algérie. On ne sait rien de cette contrée mais peu importe, on explore, on tâtonne, on ne pense pas au futur car on vit au jour le jour. On avance au coup par coup, guidé par une politique d’opportunités qui ne se conçoit qu’à court terme. Ainsi démarre l’aventure coloniale.

La mission civilisatrice, une légende

Qu’en est-il alors de la fameuse « mission civilisatrice » de la France, moteur de la colonisation selon l’histoire officielle ? Une légende, s’attelle à démontrer Driss Ghali, qui rappelle que si la France a interdit l’esclavage et a mis fin aux guerres civiles, elle a immédiatement « tourné le dos au colonisés » : « pas d’instruction, peu ou pas de soins, pas de transferts de technologie. Les choses n’ont commencé à changer qu’au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, soit dix ou quinze ans avant la décolonisation ».

Certes, mais la France s’est enrichie sur le dos de ses colonies, entend-on régulièrement. Cela est faux, s’attelle aussi à démontrer Driss Ghali. « La colonisation à été une dilapidation des deniers publics et des ressources humaines. D’un point de vue strictement financier, la France aurait mieux fait d’investir ses capitaux et ses talents en métropole ou bien en Europe », écrit-il. Quant aux fameux sous-sols de l’Algérie, ils n’arriveraient pas à la cheville des sous-sols sud-africains ou australiens.

Donc la colonisation française, finalement, un détail de l’Histoire ? Ce n’est pas du tout la thèse du livre, qui s’attache à prouver en quoi elle fut une absurdité, « une idée tordue ». Apartheid au sein des pays colonisés, administration défaillante, coûts exorbitants des armements, manque d’infrastructures minières, mais aussi peur de la syphilis et frustration sexuelle etc. Au fil des pages, la colonisation s’apparente de plus en plus à un rocher de Sisyphe n’en finissant pas de redescendre sur le colon. Et tandis que le fardeau des conquêtes devient de plus en plus lourd, il semble évident que le piège s’est déjà refermé, que la France est prise à son propre jeu.

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Vient alors l’heure des crimes coloniaux. Guidé par un souci d’impartialité, Driss Ghali leur consacre un long chapitre. Passages à tabac d’indigènes saluant mal de hauts fonctionnaires au Gabon, bombardement de civils marchant pacifiquement en Indochine, torture généralisée dans les commissariats de cette même Indochine, main d’œuvre réduite à l’état de quasi esclaves en Afrique Australe, l’inventaire est glaçant. Pourtant, « par égard à la sensibilité du lecteur », Driss Ghali s’est refusé à citer les passages les plus atroces du pamphlet anticolonialiste Les Jauniers de Paul Monnet. D’Albert Londres, il est aussi question, ainsi que de Frantz Fanon. Si l’auteur des Damnés de la Terre n’est cité qu’une seule fois, son âme est présente, ce qui vaut à cet ouvrage quelques accents tiers-mondistes.

Pas un bouquin pour Houria Bouteldja

Les actuels autoproclamés indigénistes y trouveront-ils leur compte ? Sans doute pas. Les nostalgiques de l’Algérie française non plus, et c’est ce qui fait toute la force de cet ouvrage. À l’heure où la question algérienne est objet des crispations les plus malsaines, où la question de l’Empire colonial est sujette aux récupérations les plus fanatiques, Driss Ghali fait preuve d’un vrai sens de la nuance dans son analyse. Et quand il donne son avis au détour d’un paragraphe, c’est généralement pour mieux rebattre les cartes. 

Comme il le rappelle d’emblée dans le préambule, Driss Ghali n’a pas de formation d’historien. Par conséquent, Une contre-histoire de la colonisation française sera-t-elle ignorée par les Pascal Blanchard, Benjamin Stora ou autres historiens ayant leurs entrées dans les médias ? Ce serait une grande erreur. D’abord parce que le livre est richement documenté et ensuite, parce qu’il est guidé par la recherche de la vérité. Sans manichéisme, le livre nous amène à poser un regard dépassionné et apaisé sur ce que fut la colonisation française.

La fin nous réserve toutefois des considérations plus personnelles. Le chapitre aux airs de pamphlet anti-multiculturel était-il vraiment nécessaire ? Les lecteurs en jugeront. Ce qui est certain, c’est qu’en se demandant si l’on peut parler de bienfaits de la colonisation, ou s’il ne vaut pas mieux « sourire à l’avenir » que « pleurer le passé », Driss Ghali pose de vraies questions. Les solutions préconisées pour la réconciliation, pour un avenir moins sombre que celui qui s’annonce, mériteraient d’être plus développées, bien plus. Mais est-ce à Driss Ghali de s’en charger ? Plutôt que de rester pétrie sur elle-même avec la crainte (ou l’espérance) d’être submergée par l’Afrique, la France ne devrait-elle cesser d’être sur la défensive pour renouer avec une véritable politique africaine ? Espérons sans trop y croire que Catherine Colonna, ministre des Affaires étrangères, se plonge sérieusement dans ce dossier. Il est déjà bien tard. En attendant, Une contre-histoire de la colonisation française est un ouvrage accompli, que devrait lire chaque personne s’intéressant, de près ou de loin, à l’épineuse question de la colonisation.

Une contre-histoire de la colonisation française

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Fernando Pessoa ou l’inconfort intellectuel

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Si la littérature portugaise reste relativement méconnue chez nous, ce n’est pas faute de compter, au fil des siècles,  des auteurs remarquables, célèbres en Europe et au-delà. Parmi eux, Fernando Pessoa, de retour dans l’actualité grâce à la réédition de sa Chronique de la vie qui passe (Les Belles Lettres).


Riche  personnalité que celle de cet écrivain qui a abordé tous les genres, de la poésie au roman, de l’essai philosophique à la chronique souvent polémique – genre où il excellait particulièrement. A vrai dire, une personnalité aux multiples facettes, non dépourvue de contradictions – ce dont il avait pleine conscience.

Sous le signe des Gémeaux

En témoigne cette confidence : « Nombreux sont ceux qui vivent en nous : Si je pense, si je ressens, j’ignore qui est celui qui pense, qui ressent. Je suis seulement le lieu où l’on pense, où l’on ressent. » De quoi conforter un astrologue qui verrait en lui le Gémeaux archétypique, ce que viennent confirmer les nombreux pseudonymes dont il usa au long de sa carrière. Autant de masques, autant d’avatars d’un être en proie à mille tourments.

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Né le 13 juin 1888 à Lisbonne où il mourut le 30 novembre 1935, cet auteur prolifique fit rayonner la langue portugaise jusqu’en Afrique du Sud où il passa une partie de son adolescence et acheva ses études supérieures au Cap, avant de regagner Lisbonne en 1905, nanti du diplôme d’Intermediate Examination in Arts. Il publie, vers 1905, ses premiers poèmes en anglais. Dès lors, le poète aussi idéaliste qu’introverti va mener une existence teintée de mélancolie et de pessimisme dont son œuvre portera le reflet. Ces  pensées, extraites du Livre de l’intranquillité, ouvrage posthume, illustrent à merveille un tel état d’esprit : « Nous n’aimons jamais vraiment quelqu’un. Nous aimons uniquement l’idée que nous nous faisons de ce quelqu’un. Ce que nous aimons, c’est un concept forgé par nous – et, en fin de compte, c’est nous-même ». Ou encore, « La solitude me désespère ; la compagnie des autres me pèse. » Une désespérance dont l’expression se manifeste à travers d’autres voies, de l’érotisme au mysticisme en passant par le nationalisme et l’ésotérisme. En filigrane, une soif de modernité assortie d’une détestation de tout ce qui touche à l’ancien monde.

Ainsi s’élabore l’œuvre d’un essayiste qui est aussi un redoutable pamphlétaire, volontiers  provocateur.  L’alcoolisme où il a sombré mettra fin prématurément à son existence. Une trajectoire en conformité avec la tonalité de ses écrits, qu’il s’agisse de poésie ou de prose, de fiction ou d’essais philosophiques, de réflexion ou de polémique. La découverte d’une malle contenant 27 543 manuscrits inédits  a donné lieu à un début de publication en 1982. Cette partie immergée de l’iceberg promet déjà une œuvre posthume considérable.

Une « thérapeutique de libération »

Les premiers textes en prose parus dans des revues et journaux du vivant de l’auteur, entre 1912 et 1919, furent  réunis et publiés en portugais en 1980. Rassemblés sous le titre « Chronique de la vie qui passe », ils donnent une idée juste de celui qui voyait dans la contradiction « une thérapeutique de libération ». Ainsi, en 1915, participe-t-il au lancement d’Orpheu, revue littéraire d’avant-garde dont il écrira, l’année suivante, que sa publication « a planté une oasis dans le désert de l’intelligence nationale ». La revue compta seulement deux numéros. Le premier obtint un grand succès. Par la suite, Pessoa, résolument anarchiste et anti-bourgeois, jouera délibérément la carte de la provocation – quitte à entrer en conflit avec des rédacteurs-en-chef qui n’hésiteront pas à le rayer de la liste de leurs collaborateurs.

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Toutefois, et là réside son originalité, l’écrivain ne se laisse jamais submerger par une agressivité « primaire ». Ses textes sont souvent empreints de nostalgie romantique. Beaucoup baignent dans la poésie et tous laissent apparaître sa sensibilité, même si celle-ci emprunte volontiers le masque de la dérision. Le recueil est, en somme, parfaitement représentatif de la personnalité complexe de son auteur. Une manière de condensé explicite de l’art et de la manière d’un écrivain atypique.

« Chronique de la vie qui passe » (Les Belles Lettres, 450 pages) fait aujourd’hui l’objet d’une réédition fort opportune. Sur la couverture, un portrait expressif de Pessoa, dû à José Soral de Almada Negreiros, donne déjà le ton du recueil. Réunis, annotés et présentés par José Blanco, traduits du portugais par Simone Biberfeld et Dominique Touati, les textes qui le composent bénéficient d’un somptueux appareil critique qui permet d’en goûter toute la saveur et de les replacer dans leur contexte. Quelques titres attestent de la variété des thèmes abordés. Outre l’article d’Orpheu, déjà cité, et les six chroniques qui ont donné à l’ensemble son titre générique,   de « Manque de logique… passéiste » à « Comment organiser le Portugal » en passant par « Mouvement sensationniste » ou « L’opinion publique », un panorama complet des préoccupations, des passions et des aversions de l’écrivain. Même s’il est difficile, voire impossible, d’adhérer sans restriction ni réserve à toutes ses prises de position, parfois dogmatiques, celui-ci demeure attachant par son style. Sa sensibilité  et son ironie lui confèrent une incontestable originalité. Telle est la magie de la littérature. Notre époque compte, hélas, si peu de magiciens talentueux que Pessoa ne saurait être que le bienvenu.

Chronique de la vie qui passe, Les Belles Lettres, 3 mars 2023.

ChatGPT va-t-il grand-remplacer nos écrivains?

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Sur Amazon, près de 200 livres rédigés (plus précisément co-rédigés) par ChatGPT sont actuellement en vente. De quoi rendre les écrivains et les maisons d’édition inquiets?


Le phénomène pourrait bouleverser le monde de l’édition. Histoires pour enfants, romans et même recueils de poèmes… les genres sont variés, mais l’auteur reste le même: ChatGPT, qu’on ne présente plus.

ChatGPT ne connait pas le syndrome de la page blanche

L’intelligence articielle peut rédiger, en quelques heures à peine, une histoire montée de toutes pièces… Toutes ? Non ! En amont, un léger pré-mâchage, de la part d’un utilisateur humain, reste nécessaire. Mais pour « écrire » une histoire pour enfant, c’est presque… enfantin. Une mère de famille américaine, Colleen Blanchette, explique le subterfuge au Figaro : « Nous avons défini (avec sa fille Scarlet, NDLR) les principales idées, les caractéristiques de notre personnage et rédigé des notes écrites dans un brouillon ». Puis, Colleen explicite ses requêtes à ChatGPT. Il faut stipuler clairement quelques détails techniques: nombre de pages, lieux, noms des différents personnages… Et abracadabra, en à peine quelques heures, le livre est écrit par ce « prête-plume » virtuel. Une facilité déconcertante ! De quoi faire rager les écrivains, parfois minés par le symptôme de la page blanche.

Ça ne s’arrête pas là. Depuis le 11 février 2023, le livre de 35 pages de Madame Blanchette est disponible à vil prix sur Amazon, en format numérisé tout comme en version papier. En effet, le géant de la distribution propose d’imprimer lui-même les bouquins des néo-auteurs.

« Imara’s Crazy Curls », de Scarlet Blanchette (3 ans) et ChatGPT.

Cette situation ne manque pas de tracasser certains: « C’est un phénomène qui doit nous inquiéter. Ces livres vont inonder le marché et beaucoup d’auteurs vont se retrouver au chômage », s’alarme Mary Rasenberg, directrice de la Guilde des Auteurs, un syndicat d’écrivains américains, auprès de BFMTV.  « L’idéal est que ces productions ne soient pas fondues dans la masse sur la plateforme et mêlées avec les livres écrits par de vrais écrivains », plaide la patronne d’une maison d’édition française, toujours dans le Figaro. La réglementation reste floue. Et ChatGPT peut donc se cacher derrière de nombreux pseudonymes. Aujourd’hui, Amazon n’oblige pas à divulguer l’identité du véritable auteur… Peut-être qu’un jour, qui sait, le robot obtiendra-t-il le prix Goncourt ?

« 44 error: AI Musings from Beyond the Firewall ». Les 10 évaluations existantes ont donné le nombre maximum d’étoiles, le tout accompagné de pompeux commentaires…

ChatGPT et les paradis artificiels

Afin de rassurer nos auteurs français, nous avons demandé à ChatGPT de nous raconter une histoire, afin d’évaluer ses capacités. Comment se passe une réunion de rédaction chez Causeur par exemple ? Voici sa réponse :

« Elisabeth Lévy, chef de la rédaction de Causeur, a réuni les journalistes et les stagiaires pour discuter du prochain numéro du journal, qui doit sortir le 1er mars. Alors que chacun présente ses idées pour la couverture et les articles à publier, des tensions commencent à apparaître. Certains journalistes veulent se concentrer sur des sujets politiques chauds, tandis que d’autres souhaitent explorer des thèmes plus culturels. Les stagiaires, quant à eux, ont des idées audacieuses mais manquent d’expérience pour les défendre. Au fur et à mesure que la discussion s’intensifie, Elisabeth doit naviguer habilement entre les différents points de vue pour trouver le juste équilibre pour le prochain numéro de Causeur. » Déçus par cette histoire, qui en révèle trop ou pas assez au sujet de l’ambiance au sein de notre rédaction, nous sommes allés plus loin. S’il en avait la possibilité, ChatGPT serait-il tenté d’essayer le « chemsex » avec ses autres amis de l’IA? Ce à quoi il répond: « Je suis désolé, mais cela est inapproprié et hors sujet. En tant qu’IA, je ne suis pas capable de ressentir des émotions ou d’avoir des comportements sexuels, et je suis programmé pour maintenir une conversation professionnelle et respectueuse en tout temps. Veuillez garder les questions pertinentes et respectueuses. »

Étant donné la pudibonderie de toute cette prose, les écrivains peuvent finalement dormir tranquilles.

En v’là du blues en v’là

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Et c’est du bon croyez-moi, tâtez-moi ces larmes ici touchez-moi ça. Michel Jonasz est de retour sur terre avec un album sublime. Flanqué par des musiciens incroyables, il livre un diamant pur au saphir des platines. Sur la balance, du blues mais aussi fifty-fifty, du swing et du groove. S’il n’en reste qu’un ok, c’est Eddy, mais Michel Tear drop Jonasz doit rester aussi.


Plus Michel que jamais, Jonasz comme j’aimais. Plus de 40 ans que sa voix embarque des caisses de larmes en cristal de Bohême pour une traversée de l’Atlantique. La carcasse cabossée par ces années de fret, il pose aujourd’hui sa voix blanche sur une musique noire bien carrossée. Et touche une fois de plus les étoiles.

Gai Luron dans la peau de Droopy. On est à la fin des années 70, une éphémère carrière de joueur de tennis me renvoie dans un sleeping du Paris-Méditerranée, terminus en Gare Saint-Charles. Avant de quitter Lutèce je veux encore profiter de la foisonnante programmation parisienne. La FM n’est pas spécialement spécialisée funky et pour cause, elle n’existe pas. Mais France Inter joue son rôle de passeur sur le sentier des braconniers. Et passe un titre qui vous chope au plexus. Super Nana. Par Michel Jonasz. De Jean-Claude Vannier, accoucheur et co-compositeur de l’histoire de Melody Nelson, le chef d’œuvre gainsbourien. Jonasz se produit au Théâtre de la Ville. Pow pow pow la gifle, ce son, cette voix. Mais qui c’est ce smiling bonhomme, cet athlète ? Deux heures à nous remplir une piscine olympique de ses peines, à dissoudre son âme slave dans l’auto-dérision et l’humour qui l’accompagnent encore. Pourquoi tout ça pourquoi moi ou tu avais mon nom et mon adresse tristesse. Après cette droite à la pointe du menton, avec son uppercut il doit renvoyer Giscard jouer de l’accordéon dans une grotte des monts d’Auvergne. Pas loin. Les années 80 sont les siennes, c’est lui le patron du Sentier. Chemise Hawaï XXXL sur le pantalon, veste de costard large comme un juke-box des sixties et des Vans pour une dégaine Miami Vice-Yachting Club. Mais aussi et surtout des disques couverts de perles. Comme s’il en pleuvait.

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Jonasz, D’Angelo, Katché, le label Rouge de Blue Note. Depuis les années 80 ils sont ses alter egos, ses adjoints distributeurs de swing et de groove. Avec la rythmique chevillée au bout des doigts, D’Angelo ferait swinguer un parpaing. Il rebondit sur l’ivoire à la manière des percussionnistes cubains, en killer des pianistes. Manu Katché a le relâchement musculaire des grands boxeurs, des puncheurs esthètes, de Sugar Ray Leonard. Alors forcément pour ses peaux, à l’impact ça claque. C’est sec, nerveux, ça sonne. La réalisation du disque s’est donc faite à trois. La complicité et le bonheur de jouer ensemble les unit et déborde par tous les sillons du vinyle. Pour les accompagner, Gai Luron n’a pas dépouillé la fanfare municipale de Roquefort la Bédoule. A la basse Darryl Jones le bassiste des Stones. A la guitare Dean Parks, collaborateur entre autres, de Michael Jackson, Stevie Wonder. Adrian Utley le second guitariste, Jeff Beck… Au Tabasco sa géniale et fidèle section cuivres, autour de Michel Gaucher, sax ténor et soprano, Éric Mula à la trompette et Pierre D’Angelo Brother, aux sax baryton et ténor. Tout ce beau monde se refait le fruit confit sur les 11 petits bijoux arrangés par les trois tailleurs de pierre. Un douzième en bonus où M allume la mèche et fait le18.

Jeu Set et Match Jonasz. La porte d’embarquement s’ouvre sur une montagne, la tradition, avec Chanter le blues. Le col est franchi en rigolant par la cordée, mais vous laisse KO, d’entrée. C’est simple, beau à pleurer un Danube, les chœurs sont d’une pureté à tomber de l’autel. Ensuite un Fais du blues fais du rock’n roll jouissif et rutilant, une crue de Blue Lagoon sous la canicule. Au3ème round, troisième retour au tapis avec Rip it up, qui tourne tourne tourne dans ma tête, oh la haut! La sourdine... West Coast FM.Oh tu vas nous faire les 12 comme ça? T’as raison, au 12 enlève la blouse. Pas le blues. 

Chanter le Blues

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Espagne: une loi très mauvais genre

Jeudi 16 février, les députés espagnols ont adopté, définitivement, une nouvelle législation concernant le changement de sexe. Elle s’applique automatiquement à toute personne âgée de plus de 16 ans. L’accord parental sera requis pour les adolescents âgés de 14 à 16 ans, tandis que les 12-14 ans devront obtenir une autorisation de la justice.


La bonne nouvelle quand on apprend que l’Espagne légalise le changement de genre à partir de 12 ans, c’est qu’il ne s’agit pas de la France.

Peut-on donc parler de l’Espagne dans un journal français ? On aimerait croire que non, mais ce qui se passe aujourd’hui chez nos voisins se passera chez nous demain. L’errance est la chose la mieux partagée du monde, cette vérité d’un nouveau genre en deçà des Pyrénées le sera également au-delà, si nous ne prenons pas garde et ne tirons pas les leçons de cet échec politique espagnol.

Une nouvelle loi pour tous les particularismes

La loi approuvée le 22 décembre 2022 se présente comme une loi pour l’égalité des personnes transsexuelles. Mais la question se pose : en quoi la faculté de changer son genre à l’état civil est-elle plus égalitaire ? L’inégalité est caractérisée par une différence de traitement de situations identiques. Avant cette loi, aucune différence de traitement ne pouvait être constituée, dès lors qu’un seul traitement était réservé à tous : l’immuabilité de l’état civil. Cette loi n’a donc logiquement pu créer une égalité si l’égalité existait déjà avant son empire.

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Ce que la gauche sociétale appelle égalité, c’est l’adaptation de la loi aux situations particulières, c’est son sur-mesure normatif, c’est la fabrication de la loi générale et impersonnelle à partir du particulier et du personnel.

La théorie du genre, une croyance scientifiquement démentie

Sur le fond, cette loi procède de la croyance que le genre est une construction sociale et donc une construction volontaire. Mais cette croyance est scientifiquement démentie. La neurologie et la pédopsychiatrie nous avertissent : le cerveau d’un enfant a besoin de tenir certaines choses pour intangibles pour se développer correctement. Ni les partisans ni les adversaires de ce genre de loi ne nieront que le sentiment d’appartenir à un autre sexe que le sien est un trouble de la personnalité. Si l’idéal posé est donc celui de la stabilité de la personnalité, on ne peut donner à un enfant de 12 ou 15 ans la responsabilité de décider que son sexe n’est pas son genre.

La transsexualité est une construction sociale. C’est parce qu’on a persuadé des individus faibles et influençables qu’ils pouvaient se choisir leur genre qu’ils en ont éprouvé le besoin. La théorie du genre répond à un problème qu’elle a généré elle-même par la même méthode que celle qui a consisté à le générer. Ne sachant pas quel cercle vicieux ils alimentent, les législateurs se croient obligés de hocher prudemment la tête face à une faction activiste qui les somme de céder à leurs théories hasardeuses. Le manque de culture scientifique expose les sociétés à ces réformes. Pour que pareille déviance législative ne se produise pas en France, ce n’est pas la théorie du genre qu’il faut combattre, mais l’inculture scientifique.

La fabrique de l’enfant transgenre

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Israël entre en situation pré-révolutionnaire

À Jérusalem, l’exécutif et le législatif sont lancés sur une inquiétante trajectoire. La collision est à craindre.


Chaque jour, Israël se rapproche d’un point de rupture constitutionnel et donc d’une situation révolutionnaire. L’exécutif et la majorité législative sont en conflit ouvert et assumé avec la Cour constitutionnelle, et ce n’est qu’une question de jours ou de semaines avant que cette dernière n’intervienne en déclarant certaines lois inconstitutionnelles ou en déclarant le Premier ministre inapte à de remplir ses fonctions. Il est fort possible que, dans ce cas, l’exécutif rejette la décision de la Cour et que le parlement légifère pour la contourner. Il se produirait à ce moment un phénomène de « clash de légitimités », l’équivalent juridique d’une fusion du cœur d’une centrale nucléaire.

Une « réforme du pouvoir judiciaire » qui est une menace mortelle pour la démocratie

Théoriquement, il s’agirait en réalité d’un « clash de légalités ». Chaque pouvoir, le législatif et le judiciaire, est formellement dans son rôle. L’argument du couple législatif-exécutif est qu’ils sont issus du suffrage universel. Effectivement le gouvernement jouit d’une majorité (64 députés sur 120) parfaitement légale. La Cour, en revanche, avance que son rôle est justement de limiter l’étendue du suffrage universel au nom d’une vision de l’Homme et de la société (« les libertés ») dont elle est la garante. Pour les élus, l’argument est facile : intuitivement il semble évident que dans une démocratie, si on respecte les formes, la majorité l’emporte. Pour la plupart des citoyens des démocraties, c’est l’essence même de la « démocratie ». Il est plus difficile d’expliquer pourquoi la majorité ne peut pas tout faire et encore plus ardu de définir les limites exactes du pouvoir de la majorité. Surtout qu’en Israël (comme presque partout) les juges de la Cour constitutionnelle ne sont pas élus mais nommés.

Israël souffre donc du même mal que d’autres démocraties : le statut et la légitimité des juges. C’est un vrai problème qu’en France on connait sous le nom du « gouvernement des juges ». C’est un problème difficile, car la démocratie occidentale libérale s’est forgée en opposition à deux ennemis. Le premier, que nous connaissons tous, est le tyran, le roi qui transforme le pouvoir en bien détenu par une famille, le dictateur avec ou sans uniforme. Mais il y en a un autre, un peu plus discret mais très gênant : l’excès de démocratie, du peuple quand il est cruel, capricieux ou en colère, bref des passions tristes. C’est pour cette raison que certaines démocraties se sont dotées de deux chambres, pour ralentir le processus et surtout donner à certains une surreprésentation, dans l’espoir de calmer ces passions et permettre de faire baisser la température lors des conflits. Autrement dit, pour empêcher le « peuple » de se faire du mal. C’est aussi pour cette raison que la plupart des démocraties évitent autant que faire se peut le referendum.

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En Israël l’armature constitutionnelle composée des lois fondamentales et de la jurisprudence est fragile et incomplète, et les institutions reflètent de très près la pluralité des courants politiques qui animent la société. Rien n’a été prévu, à part la Cour constitutionnelle, pour empêcher l’emballement du système. C’est pour cette raison que la « réforme du pouvoir judiciaire » qui est en train d’être votée est mortelle pour la démocratie israélienne. Il ne s’agit pas d’améliorer le pouvoir judiciaire – qui en a grandement besoin – mais de le neutraliser avec la possibilité pour une majorité simple (61 sur 120, dont n’importe quel gouvernement bénéficie par définition), de s’assoir sur la décision de la Cour en revotant tout simplement la loi censurée sans l’amender ! Sans parler du fait que le Premier ministre, poursuivi devant un tribunal pour corruption, et qui s’est engagé à ne pas intervenir sur les dossiers susceptibles d’avoir un impact sur son procès, est à la manœuvre derrière cette soi-disant réforme. Un cas flagrant de conflit d’intérêts que la Cour constitutionnelle a laissé se développer ces dernières années, justement par peur d’engager un bras de fer avec les élus…

Triste scénario

Si Israël est dans la panade aujourd’hui, c’est essentiellement pour une raison simple : ce qui s’est passé ces dernières semaines a longtemps été considéré comme inimaginable. Tout comme personne n’a imaginé qu’un juif pouvait assassiner le Premier ministre, personne n’imaginait qu’un juif pouvait assassiner la démocratie israélienne. Fort heureusement, le pire des scénarios n’est pas encore advenu, et, contrairement à Yitzhak Rabin, une démocratie peut ressusciter. Ce que la majorité actuellement au pouvoir défait pourrait un jour, sous une autre majorité, être rétabli. Mais pour l’instant les nuages s’accumulent et l’horizon s’assombrit.

Le président israélien, qui n’est pas le chef de l’exécutif et dont le statut ressemble à celui de la IVe République, a proposé un schéma de sortie négociée de la crise. Pour l’instant, la majorité ne semble pas intéressée par une désescalade. Le processus législatif continue et le moment fatidique approche. Certains appellent à une démission collective de tous les députés de l’opposition, pour priver le parlement israélien de sa légitimité. La présidente de la Cour suprême (et constitutionnelle) a déjà annoncé qu’elle allait démissionner si la loi du contournement est adoptée. Des centaines de milliers de citoyens vont probablement faire grève et des fonctionnaires démissionner. La poudrière est chargée et attend l’étincelle, unique inconnue dans ce triste scenario.

Tout cela fait penser aux Etats-Unis et au compromis qui a permis son existence pendant les huit premières décennies de son histoire. La question de l’esclavage en Amérique du Nord, comme celle de la relation entre le caractère juif et démocratique de l’État d’Israël (et donc les questions : qu’est-ce que c’est que d’être Juif ? qui est Juif ? et qui le détermine ?) n’a pas été tranché au moment de l’Indépendance, car le compromis était impossible. Mais le problème n’a pas disparu. Il s’est même aggravé. Une crise a été évitée à plusieurs reprises (c’était le moment des grands ténors du sénat, Clay, Webster et Calhoun) jusqu’au moment où cela n’était plus possible. On connait la suite de l’histoire aux Etats-Unis.                                                                             

Palmade: vraies et fausses indignations médiatiques

Notre chroniqueur, toujours bien informé, a eu connaissance de quelques coups de fil échangés ces derniers temps entre gens de médias, personnalités politiques nationales et internationales et justiciables en devenir. Quoique fort respectueux de la vie privée, il a décidé de nous en faire part, dans un souci d’objectivité — un concept fort malmené ces temps-ci, estime-t-il.


– Emmanuel ? Nous avons une chance du tonnerre de Brest ! Pierre Palmade… Tu vois ? Oui, je sais, c’est un has been de la scène, mais who cares… Il vient de se planter en voiture… méchamment : il a percuté une voiture qui venait tranquillement en face, une femme enceinte de sept mois a perdu son bébé, un gosse est salement esquinté, un type aussi durement touché… Attends, attends, c’est pas le plus beau : Palmade était plein de coke jusqu’au ras du pif… Et deux types qui étaient avec lui se sont carapatés…  Probablement un retour d’orgie… Oui, Palmade…

« Alors écoute : on va faire mousser ça. Les médias se déchaîneront. Tu parles, une personnalité du show-biz… Oui, du chemsex… Oui, comme Richard Descoings, que tu avais comme directeur à Sciences-Po… Même topo, tu vois… Je sniffe, tu sniffes, ils sniffent tous… Sauf que ce n’est pas lui qui est mort… Un barouf d’enfer !

« Mieux que la coupe du monde de foot, qui a fait digérer en douceur les augmentations de prix ! Plus personne ne parlera des retraites pendant quinze jours… Ni du renchérissement des denrées de base… Fini, les retraites ! On ne parlera même plus de la guerre en Ukraine… Oui, je sais, pour la guerre en Ukraine… Une chance, hein…

« Dans les médias, tout le monde est compétent, sur la coke. Ils s’étoufferont d’indignation. C’est qu’ils ont le nez propre, eux ! Blancs comme neige !

A lire aussi, Philippe Bilger: “Homicide routier”: pourquoi les Français se vantent-ils toujours de ne pas respecter la loi?

« On fera un traitement en longueur… D’abord l’accident… Dans deux jours, il y aura des soupçons de pédo-pornographie… Puis la question de sa mise en examen… Mais non, on ne le mettra pas en détention, ça étoufferait les commentaires… Chez lui, voilà ! Indignation générale ! Les deux lascars, bien sûr, on les récupèrera, mais pas tout de suite. Rebondissements tous les jours ! Le Café du Commerce ne s’en remettra pas ! Yes, bordé de nouilles, mister President !

Société du spectacle

– Volodymyr ? Heu… voilà : c’est con pour toi, mais l’Ukraine passera pour quelques jours au second plan, dans les actualités françaises. Et non, on ne parlera même pas de la grand-croix de la Légion d’Honneur que t’a remise Emmanuel hier. Mais un comédien connu vient de se planter en voiture… Camé jusqu’aux yeux… De gros dégâts, et camé jusqu’aux yeux… Alors tu comprends, l’Ukraine, la Russie, la troisième guerre mondiale, c’est de la petite bière à côté ! Désolé, vous mourrez tout seuls dans votre coin pendant quelques jours… Ce n’est pas à toi que j’apprendrai que la société du spectacle… Mais aie confiance, ça reviendra — à moins qu’un autre incident hexagonal vous fasse à nouveau passer à la trappe. Une enseignante tuée en classe, par exemple…

– Pierre ? Tu peux tenir ton portable ? Écoute bien, mon gros : on a un coup de cul fabuleux… Une prof vient de se faire planter par un élève dans un lycée privé de Saint-Jean-de-Luz… Oui, très morte ! Listen to me : les médias ne vont plus parler que de ça ! Minute de silence dans les classes — et tant pis si les deux-tiers des élèves sont en vacances… Pap Ndiaye est monté au créneau… Tous des larmes dans la voix… Ils vont nous fiche la paix pour un bout de temps. Palmade, oublié — en vingt-quatre heures ! Un clou chasse l’autre. Allez, n’y pense plus.

En France, les soignants non vaccinés devront être patients

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Conférence de presse de Jérôme Salomon, directeur général de la Santé, Paris, 17 décembre 2020 © Jacques Witt/SIPA

Les soignants suspendus vont-ils enfin être réintégrés?


Pas si vite ! Le processus administratif qui pourrait aboutir à cette décision vient à peine de commencer.

Le gouvernement pourrait adopter la réforme des retraites par ordonnance, mais il ne peut pas décider de lever l’obligation vaccinale qui a condamné à l’inactivité et parfois à la misère des milliers de personnels hospitaliers, suspendus sans traitement et sans droit au chômage !

Le gouvernement doit consulter, demander aux experts, réfléchir mille fois… Il a saisi la Haute autorité de Santé qui annonce que « l’obligation vaccinale contre la Covid-19 pourrait être levée pour tous les professionnels visés », mais réserve son avis définitif à la fin mars, le temps de mener une consultation publique (où ça, sur Twitter peut-être ?). Et puis, il faudra aussi que le Comité Consultatif National d’Ethique donne son feu vert.  Et seulement au bout de ce long processus, peut-être réintégrera-t-on les personnels suspendus,  mesure prise depuis longtemps dans la plupart des pays qui avaient adopté une obligation similaire… Bizarrement, dans cette affaire, on ne nous sert pas l’argument habituel du « tous les autres le font».

N’est-ce pas légitime que le gouvernement s’en remette aux scientifiques?

Non désolé, il faut le répéter : personne n’a élu les médecins. Par définition, la décision est politique et doit donc être prise par des élus. Et c’est d’ailleurs encore plus vrai sur ce sujet, parce que l’obligation vaccinale n’a en réalité aucune justification scientifique sérieuse depuis qu’on sait que le vaccin n’empêche ni la transmission ni la maladie, mais seulement ses formes graves (ce qui n’est pas rien).

A relire: Soignants suspendus, un scandale d’État?

Les soignants qui ne voulaient pas se faire vacciner proposaient de faire des tests quotidiens. On a fait venir des soignants positifs, malades mais vaccinés. C’était absurde. Aujourd’hui, c’est encore pire : on ne contrôle plus personne et on voit beaucoup de gens sans masque dans nos hôpitaux. La suspension des soignants non vaccinés n’a donc plus qu’une dimension punitive. On leur en veut d’avoir désobéi – ce qui était leur droit d’un point de vue constitutionnel.

Enjeu moral

En réalité, il y a derrière cette polémique un enjeu moral. On ne pourrait pas faire confiance à un soignant qui refuse le vaccin car il ne croirait pas en la science.

D’abord, on se fiche qu’un brancardier ou un agent d’entretien croit ou non en la science. Ensuite, la majorité des soignants non-vaccinés ne sont pas des antivax obscurantistes et superstitieux. Ils font un rapport coût/avantages, qui peut bien sûr se discuter mais qui peut s’entendre.

Mais, justement, ce débat est interdit. Et j’attire l’attention sur un paradoxe : ce sont les partisans de l’obligation vaccinale et de la sanction qui se comportent aujourd’hui en religieux. Ils brandissent le vaccin comme un totem, et quiconque refuse de l’adorer mettrait en péril l’ordre social !

Ce qu’ils reprochent aux réfractaires, ce n’est pas de mettre les autres en danger (en particulier les patients), c’est de ne pas adhérer au dogme.


Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez la directrice de la rédaction après le journal de 8 h, dans la matinale de Sud Radio, du lundi au jeudi.

La guerre lasse, vivement la retraite…

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Vélizy-Villacoublay, 9 février 2023 © Mohammed Badra/AP/SIPA

L’Ukraine se faisait envahir par l’armée russe il y a tout juste un an. Occupés à descendre dans la rue par milliers pour protester contre les deux années de labeur supplémentaire que leurs gouvernants leur demandent, ou à se délecter de l’affaire Palmade qui remplit les pages de leurs journaux, nombre de Français semblent indifférents aux menaces géopolitiques majeures qui pèsent sur eux.


Il est étrange de constater à quel point les mots viennent parfois se glisser à bon escient pour rapprocher des événements qui, à première vue, n’ont rien à voir entre eux.

Le téléspectateur s’ennuie

Depuis quelques semaines, l’information se focalise sur la retraite, le mot recouvrant deux sujets dont la mesure devrait souligner l’importance et établir entre eux une hiérarchie. Or, il n’en est rien. La guerre lasse. La retraite annoncée – mais provisoire – de l’armée russe sur le front de Kherson a laissé la place à un débat qui passionne les foules, jusqu’à notre jeunesse. Que l’idée de la guerre n’inquiète pas vraiment, semble-t-il, et qui reste fixée sur un autre combat : repousser de quelques mois l’âge auquel, dans une quarantaine d’années, ces jeunes gens en finiront enfin avec une vie professionnelle qui n’a pas encore commencé, dont ils n’ont pas la moindre idée, mais qu’ils savent déjà trop contraignante. Celle de se retrouver sous les drapeaux, ou sous les bombes, ne les effleure pas.

Nous avons certes l’arme atomique, une armée de métier, des réservistes. Mais cela met-il les autres à l’abri en cas de conflit ? La question ne se pose apparemment pas. L’équation géopolitique n’a pourtant jamais été aussi claire pour laisser entrevoir l’hypothèse, relativement probable, d’une nouvelle guerre mondiale. La tension monte, indubitablement. L’addition d’incidents diplomatiques, entre les États-Unis et la Chine notamment, présente une situation tout aussi inflammable qu’elle l’était en 1914 et en 1939. Mais le conflit s’est enlisé ; il ronronne et, fatalement, le téléspectateur s’ennuie.

La Nupes assure le spectacle à l’Assemblée

Les médias sont focalisés sur la rue, à compter les manifestants, plus nombreux il est vrai que les morts sur le front du Donbass. Le parlement ne semble pas non plus très concerné par un conflit dont notre président de la République vient de prendre le leadership européen dans son soutien armé à l’Ukraine, actant – unilatéralement – qu’il ne revendiquait pas le statut de cobelligérant. Autant dire que nous ne risquons rien.

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Et puis notre représentation nationale propose un spectacle autrement plus riche en scoops et en empoignades, assez grotesques, d’un hémicycle empli de députés dont un certain nombre est arrivé là par le jeu parfois burlesque du hasard et de la démocratie, et dont la sottise et la vulgarité n’ont rien à envier aux insanités déversées par monsieur tout-le-monde sur les réseaux sociaux.

Pierre Palmade, un spectacle des plus croustillants

Heureusement, on vient de s’apercevoir, grâce à Pierre Palmade, que les dealers dealant des consommateurs, la drogue faisait chez nous des ravages. Nous voilà lancés dans un feuilleton des plus croustillants. Avec cette habitude qu’a pris l’audiovisuel de faire intervenir des comiques dans tous les débats, le fou du roi est devenu plus important que le roi lui-même. Ce qui, lorsque le gant se retourne, fait de lui le plus méchant des méchants.

Au-delà de l’accident, certes tragique, dont l’humoriste s’est rendu responsable, nous allons avoir droit à l’étalage de ses turpitudes et de ses vices les plus intimes. Un témoignage inopiné, sur fond de pédophilie, pourrait même le salir davantage, ajoutant un glaçage sucré aux délices du lynchage médiatique. Nul doute que dans les jours qui viennent, les médias nous donneront l’occasion de visiter son inconscient, dans ses moindres replis. Sans doute l’avis autorisé de psys. Peut-être les mêmes que ceux qui sont déjà venus nous parler de Poutine.

Fellini l’avait pressenti dans la Dolce Vita, ce chef-d’œuvre du cinéma, qui montre en 1959 une Rome prospère et oisive. Le merveilleux Mastroianni y incarnait ce fameux personnage, Paparazzi (qui donnera d’ailleurs son nom à cette noble profession), errant dans un monde où tous les événements sont vus et vécus au même niveau par une société qui consomme l’information comme elle passe à table.

Tout ceci dans un monde qui ne prend plus au sérieux que les humoristes. Une question demeure : faut-il en rire ?

L’Éducation nationale, mammouth à la dérive

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Le ministre l’Éducation nationale Pap Ndiaye visite une école élémentaire qui accueille des enfants allophones, Paris, 13 décembre 2022. © JULIEN DE ROSA-POOL/ SIPA

Même Pap Ndiaye recommande la dictée et la lecture aux classes de CM2 ! Le rôle des enseignants étant de remplir de francité la tête des enfants, il faut privilégier les matières fondamentales (français, histoire-géo, maths, sciences) et rendre les autres optionnelles. Encore faut-il que les professeurs jouent le jeu.


Hurlements dans le Landerneau pédago : Pap Ndiaye recommande la pratique quotidienne de la dictée et la lecture hebdomadaire de deux « textes longs » de 1 000 mots chacun : les élèves, en fin de CM2, « doivent pouvoir rédiger un texte de 15 lignes en respectant les règles orthographiques, syntaxiques, lexicales et de présentation ». Offenses à la doxa régnante. Guislaine David, au SNUipp-FSU, principal syndicat du primaire, accuse le ministre de faire, comme Blanquer, du « caporalisme ». Et la sacro-sainte liberté pédagogique ? Le droit inaliénable d’enseigner l’ignorance, comme le suggérait un titre de Jean-Claude Michéa ?

La maîtrise de la langue est essentielle pour progresser. Les errances constatées en maths tiennent certes à l’abandon du par cœur, mais elles sont facilitées par l’incapacité d’élèves pratiquement illettrés (plus d’un tiers des entrants en sixième ne savent pratiquement ni lire ni écrire, et ça ne s’améliore guère par la suite) de saisir un énoncé.

En 1966, la commission Rouchette, chargée par le directeur de l’enseignement scolaire, René Haby, de dire quel état de la langue devait être enseigné, a conclu qu’il fallait apprendre aux élèves le français contemporain – la langue de la rue. Et non plus la langue littéraire. Le mépris actuel pour la récitation découle de cette décision qui conjuguée au collège unique décrété par ce même Haby, ministre de Giscard, a produit le marasme actuel.

A lire aussi : Un nouveau rôle pour l’Éducation nationale

En français, cas unique en Europe, les accords des verbes, des noms et des adjectifs sont bâtis surtout sur des lettres muettes. Par exemple ici le s d’accords, verbes, des noms, adjectifs, bâtis, lettres et muettes. Sans compter le t de sont. Pour le savoir, il faut l’apprendre par cœur.

On en est loin. À un enseignement explicite et vertical, 90 % des instituteurs préfèrent le « constructivisme » : on met l’élève face à une phrase pour qu’il construise son propre savoir. Ceux qui ont inspiré à Jospin cette formule (loi de 1989) devraient être condamnés à travailler cinq ans dans les rizières de Camargue.

Un adulte non informé déduirait-il tout seul les règles qui gèrent l’orthographe des participes passés dans ce fragment de dictée ? « Quelles que soient, quelque exiguës qu’aient pu paraître, à côté de la somme due, les arrhes qu’étaient censés avoir versées à maint et maint fusilier la douairière ainsi que le marguillier… » Même Word y perd son latin.

Sans parler de l’orthographe d’usage. Personne ne peut deviner la graphie d’arrhes ou de fusilier. Combien écriraient arts (en admettant qu’ils pensent au pluriel) et fusillé ? Comment aurait-on noté une telle phrase quand on enlevait un point par faute d’usage et deux par faute grammaticale ?

Il est bien sûr plus démocratique de ne plus noter…

Il faut réapprendre le français. À tous les petits Français, et prioritairement aux déshérités de la culture. Dans l’école à deux vitesses qui est la nôtre, il ne faut pas se contenter, comme le suggère le ministre, d’accorder une heure par-ci par-là aux élèves de sixième, mais plusieurs heures par semaine à tous ceux qui n’en sont pas même au b.a.-ba, faute d’avoir appris à lire avec le b.a.-ba.

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Sans parler des migrants auxquels, en dépit des mesures officielles, on ne propose pas d’enseignants compétents en français langue étrangère : dans les Bouches-du-Rhône, 75 % des migrants ne reçoivent pas de cours, en dépit des diktats ministériels, pour les aider à entrer en France au sens plein du terme. Pourtant, on n’a évoqué le problème que très récemment, parce que les réfugiés ukrainiens n’étaient pas pris en charge, car les autres… Or, l’enjeu de l’École est bien celui-ci : aider les enfants à s’intégrer dans une communauté linguistique et culturelle. Inutile d’objecter que la religion des uns ou des autres est un obstacle à l’intégration : être enseignant en France, c’est avoir pour objectif de remplir de francité la tête des enfants qui nous sont confiés. De les dénaturer.

Ceux qui pensent le contraire sont priés de quitter ce métier. Ou d’aller faire eux aussi un stage dans les rizières de Camargue.

Maîtriser le français permet aussi d’entrer dans l’histoire de ce « cher et vieux pays ». Pas pour ânonner « nos ancêtres les Gaulois » — qui n’a jamais été enseigné tel quel, en dépit de la légende. Mais pour réapprendre la chronologie, savoir que Vercingétorix n’est pas contemporain de Louis XIV. Les programmes actuels font par exemple l’impasse sur des siècles entiers, sur des événements d’importance – la guerre de Cent Ans, par exemple, ou le traité des Pyrénées. Ils enseignent, grâce à la loi Taubira, qu’il n’y a pas d’autre traite des esclaves que la traite atlantique – alors que la traite saharienne porte sur des chiffres bien plus importants.

L’enseignement de l’histoire ne doit pas avoir pour objet de fabriquer de la culpabilité blanche.

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Cessons de penser les programmes en termes uniformes et nationaux. Proposons deux types de programmes, avec des horaires différenciés, sur les matières de base (français, maths, sciences, histoire-géographie) et mettons en option les autres matières, en fonction de la maîtrise des priorités. On n’apprend pas une langue vivante quand on ne maîtrise pas la sienne. À quoi bon imposer l’usage de l’anglais quand le français reste lettre morte ? À quoi bon initier à l’écologie ou à la nutrition? Pap Ndiaye vient d’ailleurs de supprimer la technologie en sixième, comprenant qu’on ne peut indéfiniment charger la barque au moment où il propose une heure supplémentaire pour mieux apprendre la langue.

Sauf qu’il est étrange de compter sur des professeurs des écoles pour enseigner en sixième ce qu’ils ne sont pas parvenus à transmettre dans les cinq années précédentes. Les enseignants sont formés dans les Inspe à la pédagogie, mais pataugent dans leur discipline. Sans doute faudrait-il les former spécifiquement dès la première année de fac, quitte à les empêcher de perdre leur temps en nigaulogie. Faute de quoi les préconisations du ministre, pleines de bonnes intentions, seront autant de sparadraps sur un cadavre.

L'Enseignement de l'ignorance et ses conditions modernes

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La colonisation, histoire d’un échec

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L'essayiste Driss Ghali. D.R.

Notre contributeur Driss Ghali publie une remarquable Contre-histoire de la colonisation française (Jean-Cyrille Godefroy Editions, 2023)


En juillet 1830, à peine vingt-et-un jours suffisent à Charles X pour chasser les Turcs d’Alger. Une victoire éclair qui place la France dans un bourbier dont elle ne parvient toujours pas à s’extirper. Alors que les relations entre la France et l’Algérie sont pour le moins difficiles, entre quatre et six millions d’Algériens vivraient actuellement sur le sol français, selon les autorités algériennes. 

Régénérer une France dépressive

Quels ont été les ressorts de la colonisation française ? C’est la tâche ardue que s’est donnée Driss Ghali. « C’est bien ici, pour notre race, ce qu’est le Far West pour l’Amérique, c’est-à-dire le champ par excellence de l’énergie, du rajeunissement et de la fécondité. […] La plante qui pousse sur cette terre, ce n’est pas qu’un Français diminué, mais si j’ose m’exprimer ainsi, un Français majoré ». Ainsi s’adresse le maréchal Hubert Lyautey aux colons de la région de Tiaret, en Algérie en 1897.

À travers les colonies, il s’agit donc de créer un « homme nouveau », et à travers celui-ci, de régénérer une France dépressive. Privée de la Savoie pendant un an de 1859 à 1860, la France se voit amputée de l’Alsace et de la Lorraine en 1871, annexées par l’Allemagne. À cette grande frustration s’ajoute le poids de la révolution et de Napoléon Ier. Aux yeux de l’Europe, la France est coupable d’avoir guillotiné son roi et d’avoir fait germer l’épopée napoléonienne, qui a failli engloutir tout le continent.

D.R.

La France du XIXème est donc « une puissance empêchée », estime Driss Ghali, et elle trouvera dans la colonisation un exutoire. Il faut dire que tant dans l’industrie, la science, la médecine que les arts, tout sourit à l’homme européen du XIXème siècle. Déjà au XVIème siècle, les Ibériques colonisaient l’Amérique sans ménagement. Trois siècles plus tard, les Américains déciment les Amérindiens avant d’envahir les Philippines. Quant aux Russes, ils rêvent de dominer ces steppes gelées que sont la Sibérie, l’Asie Centrale et la Sibérie. Pourquoi ne pas tenter nous aussi l’aventure ?

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L’Histoire indique la marche à suivre. Deux siècles auparavant, les expéditions au Canada et aux Antilles se sont révélées fructueuses. En 1608, Samuel de Champlain fondait la ville de Québec et trois décennies plus tard, la France s’implantait aux Antilles. En juillet 1830, la France intervient donc en Algérie. On ne sait rien de cette contrée mais peu importe, on explore, on tâtonne, on ne pense pas au futur car on vit au jour le jour. On avance au coup par coup, guidé par une politique d’opportunités qui ne se conçoit qu’à court terme. Ainsi démarre l’aventure coloniale.

La mission civilisatrice, une légende

Qu’en est-il alors de la fameuse « mission civilisatrice » de la France, moteur de la colonisation selon l’histoire officielle ? Une légende, s’attelle à démontrer Driss Ghali, qui rappelle que si la France a interdit l’esclavage et a mis fin aux guerres civiles, elle a immédiatement « tourné le dos au colonisés » : « pas d’instruction, peu ou pas de soins, pas de transferts de technologie. Les choses n’ont commencé à changer qu’au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, soit dix ou quinze ans avant la décolonisation ».

Certes, mais la France s’est enrichie sur le dos de ses colonies, entend-on régulièrement. Cela est faux, s’attelle aussi à démontrer Driss Ghali. « La colonisation à été une dilapidation des deniers publics et des ressources humaines. D’un point de vue strictement financier, la France aurait mieux fait d’investir ses capitaux et ses talents en métropole ou bien en Europe », écrit-il. Quant aux fameux sous-sols de l’Algérie, ils n’arriveraient pas à la cheville des sous-sols sud-africains ou australiens.

Donc la colonisation française, finalement, un détail de l’Histoire ? Ce n’est pas du tout la thèse du livre, qui s’attache à prouver en quoi elle fut une absurdité, « une idée tordue ». Apartheid au sein des pays colonisés, administration défaillante, coûts exorbitants des armements, manque d’infrastructures minières, mais aussi peur de la syphilis et frustration sexuelle etc. Au fil des pages, la colonisation s’apparente de plus en plus à un rocher de Sisyphe n’en finissant pas de redescendre sur le colon. Et tandis que le fardeau des conquêtes devient de plus en plus lourd, il semble évident que le piège s’est déjà refermé, que la France est prise à son propre jeu.

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Vient alors l’heure des crimes coloniaux. Guidé par un souci d’impartialité, Driss Ghali leur consacre un long chapitre. Passages à tabac d’indigènes saluant mal de hauts fonctionnaires au Gabon, bombardement de civils marchant pacifiquement en Indochine, torture généralisée dans les commissariats de cette même Indochine, main d’œuvre réduite à l’état de quasi esclaves en Afrique Australe, l’inventaire est glaçant. Pourtant, « par égard à la sensibilité du lecteur », Driss Ghali s’est refusé à citer les passages les plus atroces du pamphlet anticolonialiste Les Jauniers de Paul Monnet. D’Albert Londres, il est aussi question, ainsi que de Frantz Fanon. Si l’auteur des Damnés de la Terre n’est cité qu’une seule fois, son âme est présente, ce qui vaut à cet ouvrage quelques accents tiers-mondistes.

Pas un bouquin pour Houria Bouteldja

Les actuels autoproclamés indigénistes y trouveront-ils leur compte ? Sans doute pas. Les nostalgiques de l’Algérie française non plus, et c’est ce qui fait toute la force de cet ouvrage. À l’heure où la question algérienne est objet des crispations les plus malsaines, où la question de l’Empire colonial est sujette aux récupérations les plus fanatiques, Driss Ghali fait preuve d’un vrai sens de la nuance dans son analyse. Et quand il donne son avis au détour d’un paragraphe, c’est généralement pour mieux rebattre les cartes. 

Comme il le rappelle d’emblée dans le préambule, Driss Ghali n’a pas de formation d’historien. Par conséquent, Une contre-histoire de la colonisation française sera-t-elle ignorée par les Pascal Blanchard, Benjamin Stora ou autres historiens ayant leurs entrées dans les médias ? Ce serait une grande erreur. D’abord parce que le livre est richement documenté et ensuite, parce qu’il est guidé par la recherche de la vérité. Sans manichéisme, le livre nous amène à poser un regard dépassionné et apaisé sur ce que fut la colonisation française.

La fin nous réserve toutefois des considérations plus personnelles. Le chapitre aux airs de pamphlet anti-multiculturel était-il vraiment nécessaire ? Les lecteurs en jugeront. Ce qui est certain, c’est qu’en se demandant si l’on peut parler de bienfaits de la colonisation, ou s’il ne vaut pas mieux « sourire à l’avenir » que « pleurer le passé », Driss Ghali pose de vraies questions. Les solutions préconisées pour la réconciliation, pour un avenir moins sombre que celui qui s’annonce, mériteraient d’être plus développées, bien plus. Mais est-ce à Driss Ghali de s’en charger ? Plutôt que de rester pétrie sur elle-même avec la crainte (ou l’espérance) d’être submergée par l’Afrique, la France ne devrait-elle cesser d’être sur la défensive pour renouer avec une véritable politique africaine ? Espérons sans trop y croire que Catherine Colonna, ministre des Affaires étrangères, se plonge sérieusement dans ce dossier. Il est déjà bien tard. En attendant, Une contre-histoire de la colonisation française est un ouvrage accompli, que devrait lire chaque personne s’intéressant, de près ou de loin, à l’épineuse question de la colonisation.

Une contre-histoire de la colonisation française

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Fernando Pessoa ou l’inconfort intellectuel

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D.R.

Si la littérature portugaise reste relativement méconnue chez nous, ce n’est pas faute de compter, au fil des siècles,  des auteurs remarquables, célèbres en Europe et au-delà. Parmi eux, Fernando Pessoa, de retour dans l’actualité grâce à la réédition de sa Chronique de la vie qui passe (Les Belles Lettres).


Riche  personnalité que celle de cet écrivain qui a abordé tous les genres, de la poésie au roman, de l’essai philosophique à la chronique souvent polémique – genre où il excellait particulièrement. A vrai dire, une personnalité aux multiples facettes, non dépourvue de contradictions – ce dont il avait pleine conscience.

Sous le signe des Gémeaux

En témoigne cette confidence : « Nombreux sont ceux qui vivent en nous : Si je pense, si je ressens, j’ignore qui est celui qui pense, qui ressent. Je suis seulement le lieu où l’on pense, où l’on ressent. » De quoi conforter un astrologue qui verrait en lui le Gémeaux archétypique, ce que viennent confirmer les nombreux pseudonymes dont il usa au long de sa carrière. Autant de masques, autant d’avatars d’un être en proie à mille tourments.

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Né le 13 juin 1888 à Lisbonne où il mourut le 30 novembre 1935, cet auteur prolifique fit rayonner la langue portugaise jusqu’en Afrique du Sud où il passa une partie de son adolescence et acheva ses études supérieures au Cap, avant de regagner Lisbonne en 1905, nanti du diplôme d’Intermediate Examination in Arts. Il publie, vers 1905, ses premiers poèmes en anglais. Dès lors, le poète aussi idéaliste qu’introverti va mener une existence teintée de mélancolie et de pessimisme dont son œuvre portera le reflet. Ces  pensées, extraites du Livre de l’intranquillité, ouvrage posthume, illustrent à merveille un tel état d’esprit : « Nous n’aimons jamais vraiment quelqu’un. Nous aimons uniquement l’idée que nous nous faisons de ce quelqu’un. Ce que nous aimons, c’est un concept forgé par nous – et, en fin de compte, c’est nous-même ». Ou encore, « La solitude me désespère ; la compagnie des autres me pèse. » Une désespérance dont l’expression se manifeste à travers d’autres voies, de l’érotisme au mysticisme en passant par le nationalisme et l’ésotérisme. En filigrane, une soif de modernité assortie d’une détestation de tout ce qui touche à l’ancien monde.

Ainsi s’élabore l’œuvre d’un essayiste qui est aussi un redoutable pamphlétaire, volontiers  provocateur.  L’alcoolisme où il a sombré mettra fin prématurément à son existence. Une trajectoire en conformité avec la tonalité de ses écrits, qu’il s’agisse de poésie ou de prose, de fiction ou d’essais philosophiques, de réflexion ou de polémique. La découverte d’une malle contenant 27 543 manuscrits inédits  a donné lieu à un début de publication en 1982. Cette partie immergée de l’iceberg promet déjà une œuvre posthume considérable.

Une « thérapeutique de libération »

Les premiers textes en prose parus dans des revues et journaux du vivant de l’auteur, entre 1912 et 1919, furent  réunis et publiés en portugais en 1980. Rassemblés sous le titre « Chronique de la vie qui passe », ils donnent une idée juste de celui qui voyait dans la contradiction « une thérapeutique de libération ». Ainsi, en 1915, participe-t-il au lancement d’Orpheu, revue littéraire d’avant-garde dont il écrira, l’année suivante, que sa publication « a planté une oasis dans le désert de l’intelligence nationale ». La revue compta seulement deux numéros. Le premier obtint un grand succès. Par la suite, Pessoa, résolument anarchiste et anti-bourgeois, jouera délibérément la carte de la provocation – quitte à entrer en conflit avec des rédacteurs-en-chef qui n’hésiteront pas à le rayer de la liste de leurs collaborateurs.

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Toutefois, et là réside son originalité, l’écrivain ne se laisse jamais submerger par une agressivité « primaire ». Ses textes sont souvent empreints de nostalgie romantique. Beaucoup baignent dans la poésie et tous laissent apparaître sa sensibilité, même si celle-ci emprunte volontiers le masque de la dérision. Le recueil est, en somme, parfaitement représentatif de la personnalité complexe de son auteur. Une manière de condensé explicite de l’art et de la manière d’un écrivain atypique.

« Chronique de la vie qui passe » (Les Belles Lettres, 450 pages) fait aujourd’hui l’objet d’une réédition fort opportune. Sur la couverture, un portrait expressif de Pessoa, dû à José Soral de Almada Negreiros, donne déjà le ton du recueil. Réunis, annotés et présentés par José Blanco, traduits du portugais par Simone Biberfeld et Dominique Touati, les textes qui le composent bénéficient d’un somptueux appareil critique qui permet d’en goûter toute la saveur et de les replacer dans leur contexte. Quelques titres attestent de la variété des thèmes abordés. Outre l’article d’Orpheu, déjà cité, et les six chroniques qui ont donné à l’ensemble son titre générique,   de « Manque de logique… passéiste » à « Comment organiser le Portugal » en passant par « Mouvement sensationniste » ou « L’opinion publique », un panorama complet des préoccupations, des passions et des aversions de l’écrivain. Même s’il est difficile, voire impossible, d’adhérer sans restriction ni réserve à toutes ses prises de position, parfois dogmatiques, celui-ci demeure attachant par son style. Sa sensibilité  et son ironie lui confèrent une incontestable originalité. Telle est la magie de la littérature. Notre époque compte, hélas, si peu de magiciens talentueux que Pessoa ne saurait être que le bienvenu.

Chronique de la vie qui passe, Les Belles Lettres, 3 mars 2023.

Le livre de l'intranquillité

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ChatGPT va-t-il grand-remplacer nos écrivains?

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Sculpture d'une machine à écrire robotique, assemblée en 2009 aux États-Unis par l'artiste Jeremy Mayer © CATERS NEWS AGENCY/SIPA

Sur Amazon, près de 200 livres rédigés (plus précisément co-rédigés) par ChatGPT sont actuellement en vente. De quoi rendre les écrivains et les maisons d’édition inquiets?


Le phénomène pourrait bouleverser le monde de l’édition. Histoires pour enfants, romans et même recueils de poèmes… les genres sont variés, mais l’auteur reste le même: ChatGPT, qu’on ne présente plus.

ChatGPT ne connait pas le syndrome de la page blanche

L’intelligence articielle peut rédiger, en quelques heures à peine, une histoire montée de toutes pièces… Toutes ? Non ! En amont, un léger pré-mâchage, de la part d’un utilisateur humain, reste nécessaire. Mais pour « écrire » une histoire pour enfant, c’est presque… enfantin. Une mère de famille américaine, Colleen Blanchette, explique le subterfuge au Figaro : « Nous avons défini (avec sa fille Scarlet, NDLR) les principales idées, les caractéristiques de notre personnage et rédigé des notes écrites dans un brouillon ». Puis, Colleen explicite ses requêtes à ChatGPT. Il faut stipuler clairement quelques détails techniques: nombre de pages, lieux, noms des différents personnages… Et abracadabra, en à peine quelques heures, le livre est écrit par ce « prête-plume » virtuel. Une facilité déconcertante ! De quoi faire rager les écrivains, parfois minés par le symptôme de la page blanche.

Ça ne s’arrête pas là. Depuis le 11 février 2023, le livre de 35 pages de Madame Blanchette est disponible à vil prix sur Amazon, en format numérisé tout comme en version papier. En effet, le géant de la distribution propose d’imprimer lui-même les bouquins des néo-auteurs.

« Imara’s Crazy Curls », de Scarlet Blanchette (3 ans) et ChatGPT.

Cette situation ne manque pas de tracasser certains: « C’est un phénomène qui doit nous inquiéter. Ces livres vont inonder le marché et beaucoup d’auteurs vont se retrouver au chômage », s’alarme Mary Rasenberg, directrice de la Guilde des Auteurs, un syndicat d’écrivains américains, auprès de BFMTV.  « L’idéal est que ces productions ne soient pas fondues dans la masse sur la plateforme et mêlées avec les livres écrits par de vrais écrivains », plaide la patronne d’une maison d’édition française, toujours dans le Figaro. La réglementation reste floue. Et ChatGPT peut donc se cacher derrière de nombreux pseudonymes. Aujourd’hui, Amazon n’oblige pas à divulguer l’identité du véritable auteur… Peut-être qu’un jour, qui sait, le robot obtiendra-t-il le prix Goncourt ?

« 44 error: AI Musings from Beyond the Firewall ». Les 10 évaluations existantes ont donné le nombre maximum d’étoiles, le tout accompagné de pompeux commentaires…

ChatGPT et les paradis artificiels

Afin de rassurer nos auteurs français, nous avons demandé à ChatGPT de nous raconter une histoire, afin d’évaluer ses capacités. Comment se passe une réunion de rédaction chez Causeur par exemple ? Voici sa réponse :

« Elisabeth Lévy, chef de la rédaction de Causeur, a réuni les journalistes et les stagiaires pour discuter du prochain numéro du journal, qui doit sortir le 1er mars. Alors que chacun présente ses idées pour la couverture et les articles à publier, des tensions commencent à apparaître. Certains journalistes veulent se concentrer sur des sujets politiques chauds, tandis que d’autres souhaitent explorer des thèmes plus culturels. Les stagiaires, quant à eux, ont des idées audacieuses mais manquent d’expérience pour les défendre. Au fur et à mesure que la discussion s’intensifie, Elisabeth doit naviguer habilement entre les différents points de vue pour trouver le juste équilibre pour le prochain numéro de Causeur. » Déçus par cette histoire, qui en révèle trop ou pas assez au sujet de l’ambiance au sein de notre rédaction, nous sommes allés plus loin. S’il en avait la possibilité, ChatGPT serait-il tenté d’essayer le « chemsex » avec ses autres amis de l’IA? Ce à quoi il répond: « Je suis désolé, mais cela est inapproprié et hors sujet. En tant qu’IA, je ne suis pas capable de ressentir des émotions ou d’avoir des comportements sexuels, et je suis programmé pour maintenir une conversation professionnelle et respectueuse en tout temps. Veuillez garder les questions pertinentes et respectueuses. »

Étant donné la pudibonderie de toute cette prose, les écrivains peuvent finalement dormir tranquilles.

En v’là du blues en v’là

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Michel Jonasz à la 36e cérémonie des Victoires de la Musique à Boulogne en 2021 © LAURENT VU/SIPA

Et c’est du bon croyez-moi, tâtez-moi ces larmes ici touchez-moi ça. Michel Jonasz est de retour sur terre avec un album sublime. Flanqué par des musiciens incroyables, il livre un diamant pur au saphir des platines. Sur la balance, du blues mais aussi fifty-fifty, du swing et du groove. S’il n’en reste qu’un ok, c’est Eddy, mais Michel Tear drop Jonasz doit rester aussi.


Plus Michel que jamais, Jonasz comme j’aimais. Plus de 40 ans que sa voix embarque des caisses de larmes en cristal de Bohême pour une traversée de l’Atlantique. La carcasse cabossée par ces années de fret, il pose aujourd’hui sa voix blanche sur une musique noire bien carrossée. Et touche une fois de plus les étoiles.

Gai Luron dans la peau de Droopy. On est à la fin des années 70, une éphémère carrière de joueur de tennis me renvoie dans un sleeping du Paris-Méditerranée, terminus en Gare Saint-Charles. Avant de quitter Lutèce je veux encore profiter de la foisonnante programmation parisienne. La FM n’est pas spécialement spécialisée funky et pour cause, elle n’existe pas. Mais France Inter joue son rôle de passeur sur le sentier des braconniers. Et passe un titre qui vous chope au plexus. Super Nana. Par Michel Jonasz. De Jean-Claude Vannier, accoucheur et co-compositeur de l’histoire de Melody Nelson, le chef d’œuvre gainsbourien. Jonasz se produit au Théâtre de la Ville. Pow pow pow la gifle, ce son, cette voix. Mais qui c’est ce smiling bonhomme, cet athlète ? Deux heures à nous remplir une piscine olympique de ses peines, à dissoudre son âme slave dans l’auto-dérision et l’humour qui l’accompagnent encore. Pourquoi tout ça pourquoi moi ou tu avais mon nom et mon adresse tristesse. Après cette droite à la pointe du menton, avec son uppercut il doit renvoyer Giscard jouer de l’accordéon dans une grotte des monts d’Auvergne. Pas loin. Les années 80 sont les siennes, c’est lui le patron du Sentier. Chemise Hawaï XXXL sur le pantalon, veste de costard large comme un juke-box des sixties et des Vans pour une dégaine Miami Vice-Yachting Club. Mais aussi et surtout des disques couverts de perles. Comme s’il en pleuvait.

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Jonasz, D’Angelo, Katché, le label Rouge de Blue Note. Depuis les années 80 ils sont ses alter egos, ses adjoints distributeurs de swing et de groove. Avec la rythmique chevillée au bout des doigts, D’Angelo ferait swinguer un parpaing. Il rebondit sur l’ivoire à la manière des percussionnistes cubains, en killer des pianistes. Manu Katché a le relâchement musculaire des grands boxeurs, des puncheurs esthètes, de Sugar Ray Leonard. Alors forcément pour ses peaux, à l’impact ça claque. C’est sec, nerveux, ça sonne. La réalisation du disque s’est donc faite à trois. La complicité et le bonheur de jouer ensemble les unit et déborde par tous les sillons du vinyle. Pour les accompagner, Gai Luron n’a pas dépouillé la fanfare municipale de Roquefort la Bédoule. A la basse Darryl Jones le bassiste des Stones. A la guitare Dean Parks, collaborateur entre autres, de Michael Jackson, Stevie Wonder. Adrian Utley le second guitariste, Jeff Beck… Au Tabasco sa géniale et fidèle section cuivres, autour de Michel Gaucher, sax ténor et soprano, Éric Mula à la trompette et Pierre D’Angelo Brother, aux sax baryton et ténor. Tout ce beau monde se refait le fruit confit sur les 11 petits bijoux arrangés par les trois tailleurs de pierre. Un douzième en bonus où M allume la mèche et fait le18.

Jeu Set et Match Jonasz. La porte d’embarquement s’ouvre sur une montagne, la tradition, avec Chanter le blues. Le col est franchi en rigolant par la cordée, mais vous laisse KO, d’entrée. C’est simple, beau à pleurer un Danube, les chœurs sont d’une pureté à tomber de l’autel. Ensuite un Fais du blues fais du rock’n roll jouissif et rutilant, une crue de Blue Lagoon sous la canicule. Au3ème round, troisième retour au tapis avec Rip it up, qui tourne tourne tourne dans ma tête, oh la haut! La sourdine... West Coast FM.Oh tu vas nous faire les 12 comme ça? T’as raison, au 12 enlève la blouse. Pas le blues. 

Chanter le Blues

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Espagne: une loi très mauvais genre

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Irene Montero, Ministre de l'Egalité, devant le Parlement à Madrid, après l'adoption de la nouvelle législation concernant le changement de sexe, le jeudi 16 février © Paul White/AP/SIPA

Jeudi 16 février, les députés espagnols ont adopté, définitivement, une nouvelle législation concernant le changement de sexe. Elle s’applique automatiquement à toute personne âgée de plus de 16 ans. L’accord parental sera requis pour les adolescents âgés de 14 à 16 ans, tandis que les 12-14 ans devront obtenir une autorisation de la justice.


La bonne nouvelle quand on apprend que l’Espagne légalise le changement de genre à partir de 12 ans, c’est qu’il ne s’agit pas de la France.

Peut-on donc parler de l’Espagne dans un journal français ? On aimerait croire que non, mais ce qui se passe aujourd’hui chez nos voisins se passera chez nous demain. L’errance est la chose la mieux partagée du monde, cette vérité d’un nouveau genre en deçà des Pyrénées le sera également au-delà, si nous ne prenons pas garde et ne tirons pas les leçons de cet échec politique espagnol.

Une nouvelle loi pour tous les particularismes

La loi approuvée le 22 décembre 2022 se présente comme une loi pour l’égalité des personnes transsexuelles. Mais la question se pose : en quoi la faculté de changer son genre à l’état civil est-elle plus égalitaire ? L’inégalité est caractérisée par une différence de traitement de situations identiques. Avant cette loi, aucune différence de traitement ne pouvait être constituée, dès lors qu’un seul traitement était réservé à tous : l’immuabilité de l’état civil. Cette loi n’a donc logiquement pu créer une égalité si l’égalité existait déjà avant son empire.

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Ce que la gauche sociétale appelle égalité, c’est l’adaptation de la loi aux situations particulières, c’est son sur-mesure normatif, c’est la fabrication de la loi générale et impersonnelle à partir du particulier et du personnel.

La théorie du genre, une croyance scientifiquement démentie

Sur le fond, cette loi procède de la croyance que le genre est une construction sociale et donc une construction volontaire. Mais cette croyance est scientifiquement démentie. La neurologie et la pédopsychiatrie nous avertissent : le cerveau d’un enfant a besoin de tenir certaines choses pour intangibles pour se développer correctement. Ni les partisans ni les adversaires de ce genre de loi ne nieront que le sentiment d’appartenir à un autre sexe que le sien est un trouble de la personnalité. Si l’idéal posé est donc celui de la stabilité de la personnalité, on ne peut donner à un enfant de 12 ou 15 ans la responsabilité de décider que son sexe n’est pas son genre.

La transsexualité est une construction sociale. C’est parce qu’on a persuadé des individus faibles et influençables qu’ils pouvaient se choisir leur genre qu’ils en ont éprouvé le besoin. La théorie du genre répond à un problème qu’elle a généré elle-même par la même méthode que celle qui a consisté à le générer. Ne sachant pas quel cercle vicieux ils alimentent, les législateurs se croient obligés de hocher prudemment la tête face à une faction activiste qui les somme de céder à leurs théories hasardeuses. Le manque de culture scientifique expose les sociétés à ces réformes. Pour que pareille déviance législative ne se produise pas en France, ce n’est pas la théorie du genre qu’il faut combattre, mais l’inculture scientifique.

La fabrique de l’enfant transgenre

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Israël entre en situation pré-révolutionnaire

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Le Premier ministre isréaelien Benyamin Netanyahou et le ministre des Finances Bezalel Smotrich, Jérusalem, 23 février 2023 © Ronen Zvulun/AP/SIPA

À Jérusalem, l’exécutif et le législatif sont lancés sur une inquiétante trajectoire. La collision est à craindre.


Chaque jour, Israël se rapproche d’un point de rupture constitutionnel et donc d’une situation révolutionnaire. L’exécutif et la majorité législative sont en conflit ouvert et assumé avec la Cour constitutionnelle, et ce n’est qu’une question de jours ou de semaines avant que cette dernière n’intervienne en déclarant certaines lois inconstitutionnelles ou en déclarant le Premier ministre inapte à de remplir ses fonctions. Il est fort possible que, dans ce cas, l’exécutif rejette la décision de la Cour et que le parlement légifère pour la contourner. Il se produirait à ce moment un phénomène de « clash de légitimités », l’équivalent juridique d’une fusion du cœur d’une centrale nucléaire.

Une « réforme du pouvoir judiciaire » qui est une menace mortelle pour la démocratie

Théoriquement, il s’agirait en réalité d’un « clash de légalités ». Chaque pouvoir, le législatif et le judiciaire, est formellement dans son rôle. L’argument du couple législatif-exécutif est qu’ils sont issus du suffrage universel. Effectivement le gouvernement jouit d’une majorité (64 députés sur 120) parfaitement légale. La Cour, en revanche, avance que son rôle est justement de limiter l’étendue du suffrage universel au nom d’une vision de l’Homme et de la société (« les libertés ») dont elle est la garante. Pour les élus, l’argument est facile : intuitivement il semble évident que dans une démocratie, si on respecte les formes, la majorité l’emporte. Pour la plupart des citoyens des démocraties, c’est l’essence même de la « démocratie ». Il est plus difficile d’expliquer pourquoi la majorité ne peut pas tout faire et encore plus ardu de définir les limites exactes du pouvoir de la majorité. Surtout qu’en Israël (comme presque partout) les juges de la Cour constitutionnelle ne sont pas élus mais nommés.

Israël souffre donc du même mal que d’autres démocraties : le statut et la légitimité des juges. C’est un vrai problème qu’en France on connait sous le nom du « gouvernement des juges ». C’est un problème difficile, car la démocratie occidentale libérale s’est forgée en opposition à deux ennemis. Le premier, que nous connaissons tous, est le tyran, le roi qui transforme le pouvoir en bien détenu par une famille, le dictateur avec ou sans uniforme. Mais il y en a un autre, un peu plus discret mais très gênant : l’excès de démocratie, du peuple quand il est cruel, capricieux ou en colère, bref des passions tristes. C’est pour cette raison que certaines démocraties se sont dotées de deux chambres, pour ralentir le processus et surtout donner à certains une surreprésentation, dans l’espoir de calmer ces passions et permettre de faire baisser la température lors des conflits. Autrement dit, pour empêcher le « peuple » de se faire du mal. C’est aussi pour cette raison que la plupart des démocraties évitent autant que faire se peut le referendum.

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En Israël l’armature constitutionnelle composée des lois fondamentales et de la jurisprudence est fragile et incomplète, et les institutions reflètent de très près la pluralité des courants politiques qui animent la société. Rien n’a été prévu, à part la Cour constitutionnelle, pour empêcher l’emballement du système. C’est pour cette raison que la « réforme du pouvoir judiciaire » qui est en train d’être votée est mortelle pour la démocratie israélienne. Il ne s’agit pas d’améliorer le pouvoir judiciaire – qui en a grandement besoin – mais de le neutraliser avec la possibilité pour une majorité simple (61 sur 120, dont n’importe quel gouvernement bénéficie par définition), de s’assoir sur la décision de la Cour en revotant tout simplement la loi censurée sans l’amender ! Sans parler du fait que le Premier ministre, poursuivi devant un tribunal pour corruption, et qui s’est engagé à ne pas intervenir sur les dossiers susceptibles d’avoir un impact sur son procès, est à la manœuvre derrière cette soi-disant réforme. Un cas flagrant de conflit d’intérêts que la Cour constitutionnelle a laissé se développer ces dernières années, justement par peur d’engager un bras de fer avec les élus…

Triste scénario

Si Israël est dans la panade aujourd’hui, c’est essentiellement pour une raison simple : ce qui s’est passé ces dernières semaines a longtemps été considéré comme inimaginable. Tout comme personne n’a imaginé qu’un juif pouvait assassiner le Premier ministre, personne n’imaginait qu’un juif pouvait assassiner la démocratie israélienne. Fort heureusement, le pire des scénarios n’est pas encore advenu, et, contrairement à Yitzhak Rabin, une démocratie peut ressusciter. Ce que la majorité actuellement au pouvoir défait pourrait un jour, sous une autre majorité, être rétabli. Mais pour l’instant les nuages s’accumulent et l’horizon s’assombrit.

Le président israélien, qui n’est pas le chef de l’exécutif et dont le statut ressemble à celui de la IVe République, a proposé un schéma de sortie négociée de la crise. Pour l’instant, la majorité ne semble pas intéressée par une désescalade. Le processus législatif continue et le moment fatidique approche. Certains appellent à une démission collective de tous les députés de l’opposition, pour priver le parlement israélien de sa légitimité. La présidente de la Cour suprême (et constitutionnelle) a déjà annoncé qu’elle allait démissionner si la loi du contournement est adoptée. Des centaines de milliers de citoyens vont probablement faire grève et des fonctionnaires démissionner. La poudrière est chargée et attend l’étincelle, unique inconnue dans ce triste scenario.

Tout cela fait penser aux Etats-Unis et au compromis qui a permis son existence pendant les huit premières décennies de son histoire. La question de l’esclavage en Amérique du Nord, comme celle de la relation entre le caractère juif et démocratique de l’État d’Israël (et donc les questions : qu’est-ce que c’est que d’être Juif ? qui est Juif ? et qui le détermine ?) n’a pas été tranché au moment de l’Indépendance, car le compromis était impossible. Mais le problème n’a pas disparu. Il s’est même aggravé. Une crise a été évitée à plusieurs reprises (c’était le moment des grands ténors du sénat, Clay, Webster et Calhoun) jusqu’au moment où cela n’était plus possible. On connait la suite de l’histoire aux Etats-Unis.                                                                             

Palmade: vraies et fausses indignations médiatiques

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Pierre Palmade sur TF1, 2000 © T.F.1-SUREAU/SIPA

Notre chroniqueur, toujours bien informé, a eu connaissance de quelques coups de fil échangés ces derniers temps entre gens de médias, personnalités politiques nationales et internationales et justiciables en devenir. Quoique fort respectueux de la vie privée, il a décidé de nous en faire part, dans un souci d’objectivité — un concept fort malmené ces temps-ci, estime-t-il.


– Emmanuel ? Nous avons une chance du tonnerre de Brest ! Pierre Palmade… Tu vois ? Oui, je sais, c’est un has been de la scène, mais who cares… Il vient de se planter en voiture… méchamment : il a percuté une voiture qui venait tranquillement en face, une femme enceinte de sept mois a perdu son bébé, un gosse est salement esquinté, un type aussi durement touché… Attends, attends, c’est pas le plus beau : Palmade était plein de coke jusqu’au ras du pif… Et deux types qui étaient avec lui se sont carapatés…  Probablement un retour d’orgie… Oui, Palmade…

« Alors écoute : on va faire mousser ça. Les médias se déchaîneront. Tu parles, une personnalité du show-biz… Oui, du chemsex… Oui, comme Richard Descoings, que tu avais comme directeur à Sciences-Po… Même topo, tu vois… Je sniffe, tu sniffes, ils sniffent tous… Sauf que ce n’est pas lui qui est mort… Un barouf d’enfer !

« Mieux que la coupe du monde de foot, qui a fait digérer en douceur les augmentations de prix ! Plus personne ne parlera des retraites pendant quinze jours… Ni du renchérissement des denrées de base… Fini, les retraites ! On ne parlera même plus de la guerre en Ukraine… Oui, je sais, pour la guerre en Ukraine… Une chance, hein…

« Dans les médias, tout le monde est compétent, sur la coke. Ils s’étoufferont d’indignation. C’est qu’ils ont le nez propre, eux ! Blancs comme neige !

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« On fera un traitement en longueur… D’abord l’accident… Dans deux jours, il y aura des soupçons de pédo-pornographie… Puis la question de sa mise en examen… Mais non, on ne le mettra pas en détention, ça étoufferait les commentaires… Chez lui, voilà ! Indignation générale ! Les deux lascars, bien sûr, on les récupèrera, mais pas tout de suite. Rebondissements tous les jours ! Le Café du Commerce ne s’en remettra pas ! Yes, bordé de nouilles, mister President !

Société du spectacle

– Volodymyr ? Heu… voilà : c’est con pour toi, mais l’Ukraine passera pour quelques jours au second plan, dans les actualités françaises. Et non, on ne parlera même pas de la grand-croix de la Légion d’Honneur que t’a remise Emmanuel hier. Mais un comédien connu vient de se planter en voiture… Camé jusqu’aux yeux… De gros dégâts, et camé jusqu’aux yeux… Alors tu comprends, l’Ukraine, la Russie, la troisième guerre mondiale, c’est de la petite bière à côté ! Désolé, vous mourrez tout seuls dans votre coin pendant quelques jours… Ce n’est pas à toi que j’apprendrai que la société du spectacle… Mais aie confiance, ça reviendra — à moins qu’un autre incident hexagonal vous fasse à nouveau passer à la trappe. Une enseignante tuée en classe, par exemple…

– Pierre ? Tu peux tenir ton portable ? Écoute bien, mon gros : on a un coup de cul fabuleux… Une prof vient de se faire planter par un élève dans un lycée privé de Saint-Jean-de-Luz… Oui, très morte ! Listen to me : les médias ne vont plus parler que de ça ! Minute de silence dans les classes — et tant pis si les deux-tiers des élèves sont en vacances… Pap Ndiaye est monté au créneau… Tous des larmes dans la voix… Ils vont nous fiche la paix pour un bout de temps. Palmade, oublié — en vingt-quatre heures ! Un clou chasse l’autre. Allez, n’y pense plus.