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Annecy: combien de temps durera l’indignation, cette fois-ci?

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Ils étaient âgés de trois ans…


Dernière minute. Six personnes ont été blessées, dont quatre jeunes enfants. Cette attaque s’est produite dans les jardins de l’Europe, près du lac d’Annecy. Peu après 15 heures, le procureur de la République d’Annecy, Mme Line Bonnet-Mathis, aux côtés du Premier ministre, a indiqué qu’une enquête était ouverte pour « tentatives d’assassinats » et qu’il n’y avait « aucun mobile terroriste apparent », que l’auteur des faits était en garde en vue à Annecy et que ses motivations restaient à déterminer. Mme Borne a précisé qu’il s’agissait d’un Syrien ayant le statut de réfugié en Suède depuis 10 ans. Individu isolé, SDF, il aurait demandé l’asile en France plus récemment, ce qui lui aurait été refusé.


Ils étaient âgés de trois ans. Cela n’a pas empêché l’homme de les poignarder. Aujourd’hui, le pronostic vital de certains de ces enfants et d’un adulte est engagé. Que s’est-il passé dans ce parc à Annecy ? D’après les premières informations de la préfecture, un demandeur d’asile syrien, Abdalmasih H., âgé de 31 ans, aurait attaqué au couteau des enfants qui jouaient dans le parc jouxtant l’école du quai Jules Philippe.

La nation en état de choc

Tout dans cette affaire est choquant. Et d’abord le fait de s’en prendre à des tout-petits. « Comment est-ce possible ? » a écrit Jean-Luc Mélenchon. On aimerait pouvoir faire preuve d’autant de candeur dans l’analyse, mais force est de constater que ce genre d’atrocités se multiplie et que les profils des meurtriers ont beaucoup en commun. Et pas seulement leur déséquilibre psychologique.

Ils détestent la civilisation occidentale vue comme mécréante et matérialiste et ils sont fascinés par l’idéologie ou les méthodes de l’islamisme, sa puissance de mobilisation et son usage decomplexé de la violence qui lui permet d’imposer sa vision du monde au-delà des rangs de ses adeptes. Ceux qui viennent de ses régions, Syrie, Irak, ont vu ou participé à des horreurs, accumulent les traumatismes.

Si à cette heure les motivations de l’assassin ne sont pas explicites, le fait qu’il soit Syrien interpelle et nous replace dans un contexte de violence islamiste.

L’attentat rappelle aussi les meurtres de Mohammed Merah dans l’école Ozar Hatorah à Toulouse en 2012.

On peut rappeler aussi que, si l’homme était désespéré de ne pas voir sa demande d’asile aboutir en France, s’immoler par le feu aurait eu plus de sens que de rejouer le massacre des innocents dans le jardin de l’Europe. Car c’est ainsi que s’appelle le lieu du crime. Tragique ironie.

La question de l’asile était déjà au cœur du débat politique

Cet homme n’était fiché nulle part et pourtant il vient de faire preuve de sa dangerosité. Ce qui pose la question de notre capacité à savoir qui on accueille sur notre territoire alors qu’un certain nombre de réfugiés viennent de zones où la violence islamiste est dominante. Au sein de l’Etat islamique, des enfants ont été tués pour avoir regardé un match de football, d’autres ont été filmés en train de décapiter des prisonniers ; on sait que ces régions sont la proie du chaos, de la haine religieuse, ethnique et tribale qui y donne toute sa mesure… Dans ces espaces où règne la guerre, il n’y a pas de place pour la prise en compte de l’enfance et la notion même d’innocence est perdue.

Là où règne le chaos et la violence, les personnes sont abîmées et l’on sait que les victimes de violence peuvent devenir auteurs de ces mêmes violences. Or, ils sont souvent accueillis comme le seraient des migrants économiques. On se soucie peu des ravages que produisent sur la psyché des individus les actes de guerre et de barbarie qui sont le lot de nombres d’habitants de Syrie ou d’Irak. Que certains demandeurs d’asile puissent être des prédateurs recouverts de peau de mouton est un fait. Que leur identification soit souvent impossible en est un autre. D’abord parce que si on connait bien les dirigeants, on ignore souvent le nom des nervis, ces exécuteurs de basse-œuvres. Pire même, appartenir au clan des bourreaux n’est pas rédhibitoire pour faire une demande d’asile. C’est comme cela que la France a accueilli sur son sol des militants et dirigeants du Front Islamique du Salut après la guerre civile en Algérie, au motif que ces islamistes risquaient la persécution après l’avoir eux-mêmes pratiquée.

Cette énième affaire où le meurtrier est demandeur d’asile rend de plus en plus nécessaire le débat sur le dépôt des demandes d’asile dans les pays-tiers. Et ce d’autant plus que l’on sait pertinemment qu’une fois arrivés en France, mêmes déboutés, les demandeurs d’asile restent. Mais soyons francs, ce qui fait peur dans cette histoire n’est pas le statut du meurtrier, mais bel et bien les représentations idéologiques et culturelles dans lesquelles il baigne et qui l’ont amené à n’avoir aucune humanité et aucune empathie à l’égard de tout petits. Comme s’ils n’étaient que des rejetons d’une société honnie, indignes même d’être pris en considération. L’ampleur d’une telle haine fait froid dans le dos. D’autant plus froid que ceux qui alimentent cette déshumanisation sont aussi présents sur notre territoire et sèment les mêmes graines de ressentiment et de violence.

À l’heure où nous écrivons ces lignes, nous avons plus de questions que de réponses au sujet de ce drame qui frappe Annecy et les Français en leur cœur : Abdalmasih H. avait-il prémédité l’attaque d’enfants en bas âge ? Quel était l’état exact de sa situation administrative sur notre sol ? Combien de temps durera l’indignation ? Les attentats contre l’école toulousaine ou contre Samuel Paty ont démontré qu’il n’y a pas d’ « avant » et pas d’ « après », même si les Français n’oublient pas.

Ces biens essentiels

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Qui n’est pas de droite aujourd’hui?

Quand je lis dans Paris Match le portrait de Gabriel Attal et que ce dernier nous déclare avec une désarmante sincérité que son action ministérielle vise à faire oublier qu’il venait de la gauche, je suis persuadé qu’il n’est pas le seul dans ce cas.


Au moment où je commence à écrire ce billet, je viens d’apprendre l’effroyable attaque criminelle, par un Syrien armé d’un couteau et demandeur d’asile (s’étant dit chrétien) contre plusieurs très jeunes enfants à Annecy sur un espace bien connu là-bas qui s’appelle le Pâquier. Avec cette épouvantable tragédie, je ne quitte pas mon sujet puisque les modalités de cette horreur nous confrontent très directement aux graves faiblesses du pouvoir malgré un ministre de l’Intérieur qui fait tout ce qu’il peut, par tweets, déplacements et mesures, pour combler le vide sidéral du régalien avec ce président qui découvrira trop tard que la droite, c’est d’abord une volonté de protection absolue de tous les Français.

Annecy : la réaction hors sujet de Charlotte Caubel

Il n’est pas inutile de rappeler cela quand, face à cette ignominie (cinq personnes dont quatre enfants tout petits, presque tous entre la vie et la mort), je lis par exemple un tweet ridicule de la Secrétaire d’Etat chargée de l’enfance, magistrat, Charlotte Caubel, qui énonce en particulier que « une nouvelle fois nos enfants sont la cible de l’augmentation des violences dans notre société ».Le migrant syrien, Abdalmasih H, aurait fait une demande d’asile à Grenoble en novembre 2022. Elle aurait été déclarée irrecevable seulement il y a quelques jours. La raison du passage aux crimes ?

A lire aussi, Gabriel Robin: Harcèlement: l’école comme expérience carcérale

Qui n’est pas de droite aujourd’hui non seulement face à cette cruauté collective ciblée pour atteindre l’innocence la plus pure mais en général au regard de l’évolution de notre société et des enseignements que la quotidienneté, sur tous les plans, ne cesse de nous transmettre ? Bien sûr il y aura toujours les irréductibles de gauche et d’extrême gauche qui refuseront de considérer la réalité ou d’accepter ses leçons. Mais comme la droite a le vent en poupe ! La droitisation de la société a été évaluée et analysée par Fondapol et Dominique Reynié.

Venir de la gauche est devenu honteux

C’est d’abord en raison de ce climat dont le médiocre état de la France ne cesse pas d’amplifier la gravité – d’abord l’incroyable délitement des services publics, d’autant plus préoccupant qu’il interpelle constamment nos concitoyens sur la finalité de nos impôts et le scandale des fraudes fiscales et sociales – que le président de la République et son gouvernement, à bride abattue, remettent dans leur machine politique de l’engrais de droite cherchant à rattraper tant de retard et d’occasions gaspillées.

Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement, le 8 mars 2022 © JEANNE ACCORSINI/SIPA

Quand je lis dans Paris Match le portrait réussi du talentueux Gabriel Attal par Laurence Ferrari et que ce dernier nous déclare avec une désarmante sincérité que son action ministérielle vise à faire oublier qu’il venait de la gauche, je suis persuadé qu’il n’est pas le seul dans ce cas. Peut-être parce que cette évolution me comble, je n’y vois pas seulement, chez tous ceux qui la vivent, du cynisme et de l’ambition mais la conscience qu’il n’est plus possible d’embrasser des vieilles lunes révolutionnaires. Pour guérir la France, il ne convient plus de faire fond seulement sur une rationalité chiffrée mais de la faire revivre grâce à une élévation par l’Histoire, la culture, l’âme et l’esprit et donc par une politique de droite intelligente et sensible.

Quatre années imprévisibles

À partir de cette certitude revigorante, je ne voudrais pas que la seule droite qu’on n’écoute pas, qu’on ne respecte pas, soit la droite conservatrice, fière d’elle, sans démagogie ni repentance, celle qui a tenu une ligne et ne s’est jamais abandonnée par complaisance à l’illusion d’une gauche jouant de sa domination médiatique et de la crainte d’une extrême gauche parant son goût de la violence de la noblesse prétendue de ses fins. Il serait choquant que comme pour le communisme, on courtise plus les anciens communistes qui s’étaient trompés que les impeccables ne s’étant jamais égarés sur aucun plan. Pour la droite qu’on veuille bien s’en tenir à l’original !

Au regard de ces données, même si le cours de notre pays est imprévisible et que la richesse de certaines personnalités bouscule parfois les programmations les plus évidentes, il serait inconcevable que 2027 n’offrît pas à la droite enfin une victoire.

Chevènement: pas «totalement» dans les clous

Le « Che » avait déçu beaucoup de monde en se ralliant à Emmanuel Macron en 2022. Dans son nouveau livre (Refaire la France, Bouquins, 2023), toutefois, il sort timidement des clous du politiquement correct.


Attention, il revient ! À 84 ans, Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre de l’Industrie, de l’Education nationale, de la Défense et de l’Intérieur, sort un livre, Refaire la France, chez Bouquins (collection devenue il y a deux ans éditeur à part entière), avec les contributions de Louis Gallois, ancien président de la SNCF, et de Jean-Eric Schoettl, ancien directeur du CSA, et un sous-titre prometteur : « une vision décapante ».

Désormais, il est surtout lu par les gens de droite

S’il n’est pas l’aîné des grands témoins du siècle passé (il nous reste tout de même encore Balladur, Badinter, Jacques Delors ou Roland Dumas), Jean-Pierre Chevènement a toujours la vigueur nécessaire pour sortir ce nouvel ouvrage. Depuis plusieurs décennies, il traîne l’étiquette d’un intellectuel égaré en politique qui, pour finir, intéresse plus les gens de droite que ceux de sa famille politique. Dans son dernier livre, le Che énumère ses chevaux de bataille : la réindustrialisation, la refonte de l’Education nationale, la souveraineté nationale, l’assimilation républicaine. Autant de thèmes malmenés par l’air du temps. Chevènement dresse une archéologie précise de la décomposition à l’œuvre depuis 40 ans. Parmi les responsables : une bonne partie de la gauche, convertie au cours des années 80 au libéralisme et au mondialisme. « Au [cours] des années 1980-1990, les artisans d’un tournant néoliberal de gauche disposaient donc de puissants appuis dans l’establishment médiatique », peut-on lire. Mais, plutôt que de voir Emmanuel Macron comme le dernier avatar de cette ascendance politique qui irait de Rocard à Strauss-Kahn, Chevènement a décidé de jeter son dévolu sur celui-ci, en 2017. On prête en effet à l’ancien maire de Belfort de murmurer à l’oreille du président depuis le début du premier quinquennat. 


C’est qu’il y a deux Chevènement. Le Chevènement des démissions fracassantes, contre le maintien de la France dans le système monétaire européen en 1983, contre la guerre du Golfe en 1991, contre le processus de Matignon et le dialogue avec les terroristes corses en 2000. Et puis il y a le Chevènement qui s’est toujours rêvé en conseiller du prince, cherchant à peser sur les présidents. Son ami, le regretté Max Gallo, disait de lui : « il pense comme de Gaulle et parle comme Guy Mollet ». Depuis son ralliement à Macron, on avait craint qu’il se mette aussi à penser comme Guy Mollet. Lui, le partisan de la réindustrialisation, aux côtés de l’homme qui a laissé la branche électrique d’Alstom filer entre les mains de General Electric, avec tous les effets désastreux sur la ville de Belfort ! Le partisan d’une école revenue à ses missions premières, alors que Pap N’diaye a remplacé l’an passé Jean-Michel Blanquer ! On peut se demander si ça ne revient pas à défendre la diffusion des plats végétariens à la cantine, en partenariat avec Charal…

Écologie, Ukraine: surtout si vous n’êtes pas d’accord?

De temps en temps, Jean-Pierre Chevènement aime à sortir légèrement des clous du politiquement correct. Sur le réchauffement climatique, il ne conteste pas son existence mais discute la notion d’anthropocène, et surtout, il doute que le progrès technique ne puisse pas suffire à résoudre une grosse partie du problème. En tout cas, il n’y a selon lui pas de quoi se pénaliser économiquement. « J’incline à penser qu’il y a d’autres causes, naturelles celles-là, mais insuffisamment étudiées. La recherche en astronomie a encore de beaux jours devant elle… ». Le Che, dans les étoiles, pour rabattre le caquet de Greta Thunberg ?

A lire aussi: La grande évasion de Paul Melun

Sur le conflit russo-ukrainien, il ne cache pas qu’il a eu l’occasion de serrer la pince de Vladimir Poutine à maintes occasions (en 2017, l’ancien ministre français avait été décoré de l’Ordre de l’amitié) et exprime un point-de-vue mesuré. « Certes, c’est la Russie qui a envahi l’Ukraine. Mais l’Europe n’est-elle pour rien dans la genèse de ce conflit ? Nous y reviendrons ultérieurement, quand ce débat pourra être possible et utile ». Un jour, Chevènement nous exprimera donc le fond de sa pensée sur cette affaire, peut-être après la fin de la guerre… En revanche, on peut trouver Chevènement injuste avec la droite française, et surtout avec Jacques Chirac, quand il écrit : « [après 1990], il n’y a plus de De Gaulle à l’intérieur du monde occidental pour dessiner une alternative à la politique de « guerre contre la terreur » décrétée par George W. Bush ». En lisant le dernier livre de Maurice Gourdault-Montagne, on a pu se remémorer à quel point Chirac avait au contraire voulu se tourner vers la Russie de l’époque, l’Inde ou le Levant. Dans un monde où l’Allemagne se réarme militairement, où l’Amérique joue plus que jamais la carte du protectionnisme, où la Russie attaque son voisinage et où la Chine s’apprête à devenir la première puissance mondiale, Chevènement invite la France à jouer sa partition et à défendre crânement ses intérêts.

À l’intérieur, elle doit évidemment lutter contre le séparatisme islamiste. Avec Macron, le Che en est certain, il a misé sur le bon cheval. « Le président a rappelé avec force les principes républicains fondateurs dans un discours au Panthéon le 4 septembre 2020. Il a également su pointer le danger de l’islamisme qu’il ne faut surtout pas confondre avec l’islam, et mettre en garde contre « l’aventure du séparatisme » qui prétend imposer aux citoyens d’une libre République la loi d’un groupe ». Peut-être. En six ans d’ « en même temps », il est certain qu’on a tous eu l’occasion d’être d’accord au moins une fois ou deux avec le président…

Refaire la France

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Harcèlement: l’école comme expérience carcérale

Lucas, Shaïna, Lindsay, Thibault et les autres… Suicidés ou tués, leurs noms ne hanteront malheureusement pas suffisamment longtemps les esprits de nos gouvernants, des recteurs, des professeurs ou des pions. Leurs familles, elles, devront vivre avec le souvenir qui mine, celui qui rime avec regrets et remords… La mise en accusation des réseaux sociaux est trop facile. Analyse.


Et si l’école était ce qui ressemblait le plus à la prison ? L’enfant est encadré par le personnel éducatif, doit respecter des horaires et se conformer au règlement de l’établissement. Sa peine est fixée d’avance mais peut évoluer, en fonction d’examens sanctionnés par des notes – de moins en moins exigeants, cela étant. Autre chose, les pires ennemis de l’enfant scolarisé ne sont pas ses professeurs mais bien ceux qui partagent son sort : ses camarades de classe et de cour de récréation. Sortir à l’heure de la promenade peut être une aventure périlleuse pour les condamnés dont le caractère, le parcours ou le physique, se distinguent un peu trop de la masse.

Le couteau de fortune fabriqué avec du plastique durci n’est jamais loin, comme la balayette ou la calotte derrière la tête. Le petit coup qui humilie, l’attentat préparé qui tue. Un contre un. Bande contre bande. Tous contre un, un contre tous. Des groupes se forment, antagonistes et agressifs, prêts à en découdre pour le plus petit détail, la moquerie qui nous semble dérisoire, les dernières baskets à la mode, le mot de trop, la jalousie pure et simple. En prison comme à l’école, les rancunes sont tenaces et les réputations sont tatouées à l’encre indélébile. Surveillants de prison et surveillants de collège ont, au fond, le même travail. Ils doivent faire régner l’ordre dans un univers clos soumis à ses propres règles coutumières.

Honte collective

Il n’est pas rare qu’au petit matin, le maton découvre un corps inanimé, pendu de fortune au barreau ou vidé de son sang aux poignets. Plus fragiles ou n’ayant plus aucun espoir en l’avenir, ils sont quelques-uns à préférer se donner la mort plutôt que d’attendre que d’autres la leur donnent. Une société ne peut pas sauver tout le monde, n’a pas la charge de la santé mentale de tous les éléments qui la composent, certes. Mais une société qui se résoudrait à voir ses membres les plus faibles soumis à l’arbitraire de la violence n’aurait pas de futur. La récurrence des drames en milieu scolaire, – avant peut-être pire, les massacres scolaires aux États-Unis étant aussi causés par l’expérience carcérale qu’est devenue l’école, devrait nous faire collectivement honte.

À lire aussi, Aurélien Marq: Que faire des femmes de retour du califat et de leurs lionceaux?

Lucas, Shaïna, Lindsay, Thibault et les autres. Suicidés ou tués, leurs noms ne hanteront malheureusement pas suffisamment longtemps les esprits de nos gouvernants, des recteurs, des professeurs, des psychologues et des pions. Leurs familles devront, elles, vivre avec le souvenir qui mine, celui qui rime avec regrets et remords. Dernière victime en date, Thibault s’est suicidé à l’âge de 10 ans après avoir été harcelé pendant deux ans, ses bourreaux lui ayant même cassé la main. Il était scolarisé en CM2 à Saint-Bonnet-le-Château. Sa mère a déposé une plainte contre X, regrettant, dévastée au micro de CNews, de n’avoir pas perçu les signaux faibles de la dépression de son petit garçon.

Creil: misogynie archaïque et omerta

Shaïna a été ciblée par les garçons de sa cité de Creil. D’abord agressée sexuellement, avant d’être humiliée et traitée de tous les noms, elle a fini sa vie assassinée et brûlée au dernier degré dans un sordide cabanon. Le procès de son meurtrier présumé s’est ouvert ces derniers jours, Shaïna était enceinte de lui. Omerta du quartier, misogynie archaïque et absence de vraies mesures de protection auront eu raison de cette malheureuse innocente. Un témoin interrogé au tribunal dans le cadre de cette affaire a assuré ne plus se souvenir, après avoir été conduit au tribunal par les forces de l’ordre. Maître Adel Fares, avocat de la défense, a fait cette étonnante confession : « [Il a été amené par les forces de l’ordre], c’est une espèce de code d’honneur des quartiers, il ne faut pas passer pour une balance ».

Musk et Zuckerberg : des coupables un peu faciles

Aurions-nous pu sauver ces enfants ? Les protéger d’eux-mêmes et des autres ? On a tôt fait de pointer du doigt la « responsabilité des réseaux sociaux », ce qui fut d’ailleurs la première réaction du ministre de l’Éducation nationale. Comme si nous accusions les voitures des accidents provoqués par le mauvais comportement des conducteurs et le mauvais entretien des routes ! Bien sûr, les réseaux sociaux entraînent un suivi du harcèlement. L’enfant n’est plus à l’abri chez lui, pourchassé jusque dans son intimité numérique, saoulé de messages haineux et de moqueries. Mais, les réseaux sociaux ne sont qu’un outil. La responsabilité est beaucoup plus large. Nous sommes face à une déroute anthropologique. Le harcèlement a toujours existé. Qui peut toutefois prétendre que l’école a toujours été frappée par autant de drames, dont les victimes sont de plus en plus jeunes ? Les bourreaux n’ont d’ailleurs plus peur, en témoigne l’acharnement post-mortem des jeunes filles qui ont poussé Lindsay au suicide.

L’Éducation nationale est désemparée. Les parents n’apprennent plus à leurs enfants à se défendre. Comment les professeurs et surveillants peuvent-ils ignorer de telles haines entre les élèves ? Pourquoi nous donne-t-on l’impression que personne n’est jamais sanctionné ? Que les chaines de responsabilité ne sont jamais établies ? Laxisme et manque de psychologie élémentaire sont pourtant les mamelles de ces maux. Les enfants font la loi entre eux quand ils voient que la loi n’est plus respectée. Ajoutons à cela la glorification permanente de la superficialité à travers la sous-culture de la téléréalité, une partie du rap qu’ils prennent au premier degré et la disparition des sociabilités traditionnelles (relations de voisinage, vie de quartier ou du village, paroisses etc.) qui étaient autrefois les piliers fondateurs d’une société digne de ce nom. Qui se soucie de son voisin ? Et même des enfants de ses frères et sœurs ?

À lire aussi, Dominique Labarrière: Pour rire ou sourire (ou pas…)

Tous seuls

Livrés à eux-mêmes, dépourvus d’objectifs communs, les enfants reproduisent les schémas à leur petite échelle. Ne croyons d’ailleurs pas que cela n’affecte qu’un milieu social ; villes, banlieues et campagnes sont touchées. Agir ? Oui, à l’évidence. Mais rendez-vous compte que des gangs d’adolescents comme la DZ Mafia se promènent dans les rues de Marseille avec des armes de guerre… Nous ne sommes plus en état de paix sociale, la guerre de tous contre tous est la nouvelle norme. Il serait donc peut-être temps de jeter un regard fraternel par-dessus les épaules de nos jeunes frères et sœurs.

« Et certainement il est également vrai, et qu’un homme est un dieu à un autre homme, et qu’un homme est aussi un loup à un autre homme. L’un dans la comparaison des Citoyens les uns avec les autres ; et l’autre dans la considération des Républiques ; là, par le moyen de la Justice et de la Charité, qui sont les vertus de la paix, on s’approche de la ressemblance de Dieu ; et ici, les désordres des méchants contraignent ceux mêmes qui sont les meilleurs de recourir, par le droit d’une légitime défense, à la force et à la tromperie, qui sont les vertus de la guerre, c’est-à-dire à la rapacité des bêtes farouches », disait Thomas Hobbes. Il semblerait que notre classe politique l’ait oublié.

Mathilde Panot lance une fatwa contre Le Parisien

Abayadabra! La députée LFI jette un mauvais sort sur le journal, qu’elle accuse d’islamophobie et de s’attaquer aux femmes…


«  Ma mère, voici le temps venu, d’aller prier pour mon salut, Mathilde est revenue… » Ce mercredi, le quotidien Le Parisien a courageusement consacré une partie de sa une au lancinant problème des abayas, ces tenues portées dans nos établissements scolaires par des élèves qui ne sont pourtant pas censées arborer de tenue religieuse dans l’école laïque.

«  Les incidents liés à cette tenue, dont le port est encouragé par l’islam rigoriste, se multiplient dans les établissements français. Le ministre de l’Éducation a réuni hier les recteurs d’académies » peut-on lire. Les cas se multiplient, oui, et notre ministre de l’Éducation nationale n’en finit pas de recenser (500 cas en mars). Des jeunes filles, sur les réseaux sociaux, incitent d’autres jeunes filles à « porter l’habit ». Les chefs d’établissement, ainsi que les professeurs, se plaignent du manque de directives claires, et craignent qu’on leur fasse « une Samuel Paty »,  mais Mathilde est revenue pour nous faire savoir que tout cela était écran de fumée. Pire, de l’islamophobie qui, de surcroît, ferait vendre.


Mathilde, on vous voit !

Le premier paragraphe de la députée du Val-de-Marne, qui met l’accent sur des problèmes réels, ne pose pas de problème. Ce qu’elle dit existe bel et bien et mérite toute notre attention. Mais ce qui est singulier, surtout de la part d’amateurs d’intersectionnalité, c’est l’opposition des problèmes cités avec un autre qui n’est pas exactement secondaire puisqu’il met à mal la laïcité depuis 1989 (affaire du voile de Creil), et qui confronte depuis cette époque le personnel éducatif à des conflits permanents doublés de menaces. «  Mais le Parisien fait sa Une sur la tenue des femmes musulmanes » écrit ensuite la chef de file de LFI à l’Assemblée, parti qui a toujours récusé les accusations en islamo-gauchisme. Comme si Le Parisien n’avait jamais fait sa une sur autre chose ! Par ailleurs, et surtout, l’amalgame est habile mais un peu trop voyant – une vraie abaya ! Car il ne s’agit pas de la tenue de femmes musulmanes, mais des élèves qui ne sont pas censées apporter de manière aussi massive et ostentatoire leur appartenance religieuse à l’école.

L’ancien professeur que je suis a pu se retrouver à faire cours à des élèves qui avaient, sauf le voile retiré à l’entrée, l’abaya en question, et certaines poussaient même l’observance des règles dites religieuses jusqu’à écrire avec des gants (finement ouvragés par ailleurs) attachés aux manches de l’abaya afin qu’on ne vît pas leurs poignets… À ce stade, je n’avais plus une élève en face de moi, mais une musulmane et qui me le faisait ô combien savoir !

« Bougnat, tu peux garder ton vin, ce soir je boirai mon chagrin, Mathilde est revenue… » Parce que notre Mathilde à nous ne se contente pas de feindre d’ignorer la différence entre élèves et femmes, elle en rajoute une couche en disant que « l’islamophobie fait vendre, surtout quand elle s’attaque aux femmes. »

Ainsi, le tour est joué, l’école est oubliée si tant est elle qu’elle soit jamais apparue dans le tweet, et des femmes musulmanes on passe aux femmes « tout court » ! Et Le Parisien se retrouve à la fois islamophobe et misogyne, et la Mathilde qui est revenue n’a pas l’air de se rendre compte des risques éventuels encourus par ledit journal à partir d’une telle accusation. Je ne sais pas quelle religion ou non religion pratique Mathilde Panot, mais quelle qu’elle soit, elle est de mauvaise foi. Sacrée Mathilde, puisque te v’là.

Silence coupable

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Les mille destins possibles d’Adèle H.

Le 9 mai, Adèle Haenel nous annulait de son monde et annonçait la fin de sa carrière au cinéma. À 34 ans, que va-t-elle faire de sa vie? Nos pistes…


Le 9 mai, la comédienne Adèle Haenel adressait une lettre à Télérama pour annoncer au monde entier sa décision de ne plus collaborer avec le cinéma. Le choc fut terrible. On appelle ça faire un neuf sur l’échelle de Richter : techniquement « toutes les structures sont détruites sur une large superficie ». Son idée étant même de « politiser » ce retrait tonitruant, soit en participant à des podcasts de manifs avec son camarade trotskyste Anasse Kazib, soit en tenant des discours ténébreux dans des « amphis occupés », dans la plus belle des traditions romantiques. Comme le chantait Higelin, Adèle ne vit pas sa vie, elle la rêve. Sa précédente incursion au royaume enchanté des contes de fées fut son coup d’éclat pathétique lors de la soirée des Césars 2020. On se lève tous pour Danette.

Adèle Haenel, le 28 février 2020 © Christophe Ena/AP/SIPA

Impériale dans sa robe couture et parée des mille feux de la meilleure joaillerie parisienne, la princesse aux petits pois jouait l’indignation, le poing levé, face à la célébration du génie de Polanski, et mimait précieusement un faux suicide social.

A relire, Maël Pellan: «Adèle, y’a du boulot chez Cochonou!»

Jusqu’où ce petit commerce de l’engagement la conduira-t-il ? Car il y a des précédents qui devraient faire réfléchir cette passionaria faite à 60 % d’eau, comme tout un chacun, et non de feu comme a voulu le faire croire la promotion de l’un de ses films. On pense à Marion Cotillard, éphémère militante de la cause environnementale, dont l’élan s’est brisé sur des accusations d’opportunisme. On songe à Simone Signoret, autre triste victime d’une sorte de névrose de l’engagement médiatique. On a en mémoire la lente et tragique dérive de Jean Seberg, sublime Jeanne d’Arc soutenant les sinistres Black Panthers. On pense surtout à Jane Fonda, passée de Barbarella à militante pro-Vietcong, posant assise sur le siège d’un canon antiaérien nord-vietnamien, qui a fini par vendre – dans les supermarchés – des vidéocassettes d’aérobic dont les recettes ont servi à financer la carrière politique de son époux, même si elle, à 85 ans, vient de participer à la cérémonie de clôture de Cannes.

A lire aussi: Éric Naulleau: «Sandrine Rousseau est un mélange de cynisme et de bêtise»

On se demande quel sera le destin d’Adèle H, qui semble faire de son parcours un produit marketing calibré pour la génération Z, féministe, éco-consciente, avec les cheveux bleus, mentalement fragile et révoltée. Quels seront les prochains jalons ? Les prochaines péripéties bruyantes et égotiques ? Un retour au cinéma, bien entendu. Avec un film d’elle, sur elle, avec elle. Car le spectacle récupère toujours tout…

Oxford: camouflet pour les wokistes

Contre toute attente, Kathleen Stock, « transphobe » britannique notoire, a finalement pu débattre à Oxford le 30 mai. Ses adversaires assurent, le cœur sur la main, que la cancel culture n’empêche personne de parler…


Théâtre d’affrontements réguliers dans la guerre culturelle qui secoue le monde anglo-saxon, l’université d’Oxford a, le 30 mai, accueilli Kathleen Stock, une professeure jugée transphobe par les extrémistes de l’idéologie de genre. Mme Stock avait été invitée pour parler de la question du sexe et du genre, non par l’université elle-même, mais par la Oxford Union, un club de débats indépendant de l’université mais dont beaucoup d’étudiants sont membres. Le club a ses propres locaux comprenant une chambre des débats qui ressemble à celle des Communes à Westminster. En avril, l’association LGBTQ+ des étudiants s’était opposée à la venue de Mme Stock sur leur campus, en exigeant qu’elle soit « de-platformed » ou privée de l’opportunité de parler en public. En réponse, 44 universitaires ont adressé une lettre au Daily Telegraph le 16 mai, pour défendre le droit de l’universitaire à venir exposer ses opinions.

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Kathleen Stock elle-même n’est pas exactement l’idéal type de l’universitaire réactionnaire. Féministe, homosexuelle, elle se trouve bien malgré elle au cœur d’un scandale politique. Son tort ? Avoir soutenu que le sexe biologique chez l’être humain est non seulement réel mais aussi socialement et juridiquement prescripteur. Loin d’être une pure contingence dont il faudrait s’affranchir, il marque notre chair comme notre condition sociale et notre parcours de vie. Elle défend aussi le droit des femmes à disposer d’espaces réservés – en particulier dans les vestiaires, les toilettes, les prisons ou les compétitions sportives. La lettre des Universitaires rappelle que « jusque récemment, une telle conception était si ordinaire qu’elle ne valait pas la peine d’être défendue » mais qu’elle est aujourd’hui en dehors des clous de la liberté académique. Sous pression, Kathleen Stock avait déjà dû démissionner en 2021 alors qu’elle occupait un poste à l’université du Sussex. Des manifestations d’étudiants et des tags réclamaient son renvoi. Son procès rappelle celui fait à J. K. Rowling mise au banc pour sa supposée « transphobie ». Si ces polémiques ne sont pas nouvelles, la réaction des universitaires est assez inédite. Des enseignants de toutes tendances politiques – conservateurs ou progressistes – défendent désormais la liberté académique et le débat d’idées et esquissent, face au wokisme, des coalitions inédites.

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La veille de l’événement, Stock a reçu un soutien inattendu – et de taille. Le Premier ministre lui-même, Rishi Sunak, a déclaré que « les étudiants devraient avoir l’opportunité d’écouter ses opinions et d’en débattre ». Néanmoins, la conférencière a dû arriver à l’Union sous l’escorte d’une équipe de sécurité, pendant que 200 manifestants protestaient devant le bâtiment. À l’intérieur, un étudiant « non-binaire », affichant les pronoms neutres, « they / them », a collé sa main sur le plancher devant l’estrade où Mme Stock devait parler. Elle arborait un t-shirt avec le slogan « PLUS DE DÉCÈS DE GOSSES TRANS ». Des policiers sont arrivés avec un dissolvant pour l’emmener au poste. Selon le compte-rendu publié par Mme Stock elle-même, le débat a été assez ouvert et la plupart des étudiants présents semblaient, soit opposés aux doctrines des extrémistes, soit lassés d’être pris en otage par une minorité fanatisée. Si Mme Stock est l’objet de tellement de haine, c’est parce qu’elle est calme et raisonnable, et son discours fondé sur des arguments clairement et patiemment exposés. Voilà de quoi faire rager des énergumènes irrationnels.

Erdogan remet la mosquée au milieu du village

Malgré sa gestion économique calamiteuse, Recep Tayyip Erdogan a été réélu à la tête de la Turquie. En faisant de l’islam le pilier fondamental de l’identité nationale, il a permis à l’opinion populaire d’exprimer sa détestation des élites, celles qui ont incarné la modernité laïque et occidentale du XXᵉ siècle.


Bonne ou mauvaise, les résultats du premier tour des élections présidentielles et législatives en Turquie, le 14 mai, sont une véritable surprise. L’AKP, parti islamo-nationaliste au pouvoir depuis 2002, a remporté la majorité au Parlement et le président sortant et homme fort du pays depuis le début du siècle, Recep Tayyip Erdogan, donné perdant par les sondages, n’a manqué que de peu le seuil de 50 % qui lui aurait évité le deuxième tour du 28 mai. Pourtant Erdogan, qui a remporté le deuxième tour, n’a jamais abordé un scrutin national avec autant de handicaps supposés. L’économie, son principal atout depuis vingt ans, va mal et les remèdes appliqués ne semblent pas avoir les effets espérés. Le séisme qui a frappé l’est du pays il y a trois mois a suscité une vague de colère sans précèdent, visant souvent Erdogan personnellement et directement. Enfin, le « raïs » lui-même semble fatigué et a même fait un malaise en plein entretien télévisé.

Pourtant, ces critiques et ces colères semblent n’avoir guère pesé, les bulletins de vote en témoignent. Les fraudes éventuelles et le contrôle des médias par le « système AKP » ne peuvent à eux seuls expliquer ce qui vient de se passer en Turquie. Pour comprendre, il faut regarder en dehors du champ purement politique. Le ressort du vote majoritaire, c’est la revanche, à la fois sociale et identitaire, contre les élites occidentalisées.

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Par exemple, on peut suivre le fil de la violence contre les médecins, un véritable fléau dans ce pays. En comparaison avec la Turquie, la France est un havre de paix pour les médecins. En Turquie, 12 médecins ont été assassinés par des patients ou des membres de leur famille ces vingt dernières années. Et ces assassinats ne sont que la part émergée de l’iceberg : la violence très répandue qui vise particulièrement les médecins poussent à un véritable exode de ces derniers. Au-delà de quelques traits communs avec la France – presque partout dans le monde, les hôpitaux sont sous tension et les populations moins inhibées –, en Turquie, cela reflète un phénomène social encore plus profond. La meilleure grille de lecture renvoie au conflit qui couve sous un nationalisme et un islamisme bien réels et fortement ancrés.


La vidéo d’un micro-trottoir a ainsi fait le tour de la turcosphère. On y voit une quinquagénaire, visage encadré par un voile serré, expliquant pourquoi elle allait voter pour Recep Tayyip Erdogan. « Bien sûr que je voterai pour le “raïs”. Je le soutiendrai jusqu’au but, déclare-t-elle. Tout ce qu’il a fait, il l’a réussi. Vous ne vous souvenez pas. Il y a vingt-cinq ans, quand mon mari travaillait dans un hôpital public, j’allais là-bas pour la consultation de mon enfant. J’attendais dans une queue et mon mari dans une autre… Le médecin m’a grondée… il m’a dit de partir et d’essayer de voir un médecin dans une faculté de médecine. À l’époque, ils nous traitaient comme ça. Mais maintenant, on peut les frapper. Maintenant, on a le choix de ne pas les trouver bien et même on peut les frapper… Quel bonheur ! Il n’y a pas mieux ! »

Le bulletin de vote en Turquie est donc un instrument de revanche sociale. En votant pour l’AKP au Parlement et pour Erdogan aux présidentielles, de nombreux Turcs règlent leur compte à une élite, des notables, une intelligentsia perçue par le « peuple » comme méprisante et hautaine. Dans cette optique, Erdogan est ce héros issu de leurs rangs qui venge ses frères et sœurs humiliés. Mieux encore, il leur permet de soumettre, violenter et humilier à leur tour les médecins (mais aussi les avocats) représentant l’autre Turquie, celle du xxe siècle, pays de la modernisation laïque et occidentale, de l’élite diplômée, enfants de la technique et de la science. Les membres de cette élite, descendants spirituels d’Atatürk, paient pour lui, car haïr le Père de la nation, celui qui a choisi d’exclure l’islam de son projet national de modernisation, reste un interdit absolu, le dernier tabou de la Turquie d’aujourd’hui.

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Ainsi, ce qui finalement fait la différence dans les urnes, c’est le vote identitaire, la revendication d’appartenance au vrai peuple. Des habitants de régions gravement touchées par le séisme, victimes directes de sa dimension politique (liens de corruption entre politiques et entreprises de BTP, gestion de crise défaillante par l’État), comme les citoyens écrasés par la crise économique disent tous que la vie est difficile, mais que ce n’est pas la faute d’Erdogan. Le sultan est bon, mais mal entouré…

En effet, après la chute de l’Empire ottoman et l’émancipation des peuples qui le composaient, le nationalisme turc s’est fondé sur la religion comme ciment essentiel de la société. Avant 1914, les Jeunes-Turcs le comprenaient. Mais Atatürk a fait un autre choix. En 1923, dans un pays arriéré et profondément musulman, il a voulu créer une nation à la française. Ce modèle n’a pas survécu à son concepteur, mort en 1938. En 1950, Adnan Menderes devient Premier ministre et commence à démanteler l’œuvre éphémère de Mustafa Kemal, notamment en rétablissant les écoles religieuses. Né en 1954, Erdogan appartient à la première génération élevée dans ce climat islamiste et anti-kémaliste. Cet enfant, traumatisé par l’exécution de Menderes en 1961, pendu par les militaires gardiens du temple kémaliste après le coup d’État de 1960, sera l’instrument de la revanche.

Erdogan a éliminé l’armée comme force politique et vidé le projet kémaliste de son sens pour renouer avec la trame tracée pour l’histoire turque par Talaat Pacha et les Jeunes-Turcs : hors l’islam, point de Turquie. L’islamo-kémalisme d’Erdogan couplé à sa capacité d’incarner à la perfection le courant anti-élite, antilaïque, conservateur et anatolien, l’idéal type de l’homme du peuple, sont les matrices principales de ce phénomène politique et de son extraordinaire longévité.

Éric Naulleau: «Sandrine Rousseau est un mélange de cynisme et de bêtise»

Dans son pamphlet La Faute à Rousseau, Éric Naulleau dénonce le terrifiant projet de société que prônent l’élue écolo et ses acolytes. Une idéologie qui veut couper des têtes et museler la liberté d’expression, liberté qui n’a peut-être été qu’une parenthèse historique.


Causeur. Vous concluez La Faute à Rousseau en écrivant : « Fermez ce livre, cessez de prêter attention à Sandrine Rousseau. » N’est-ce pas paradoxal, alors que vous consacrez un ouvrage à la députée écoféministe ?

Éric Naulleau. Certes. Mais il s’agit cette fois de rompre avec l’incroyable complaisance médiatique envers Sandrine Rousseau, de dévoiler ce qui se dissimule derrière le personnage souriant, à savoir une carriériste, une ambitieuse qui ne recule devant aucun moyen pour écarter ses rivaux politiques – mensonge, manipulation, malveillance… Et derrière les nobles mots d’écologie et de féminisme dont elle a plein la bouche, un terrifiant projet de société. Il est par ailleurs évident que la mise en vedette d’un pareil personnage – capable d’affirmer qu’elle préfère les jeteuses de sorts aux ingénieurs EPR, que Darwin a influencé Malthus (le second est mort plusieurs dizaines d’années avant que paraissent les œuvres majeures du premier) ou que Jean Moulin est mort pour la retraite à 62 ans, en dit long sur notre époque. Il convenait de le mettre en lumière.

Vous montrez qu’elle est davantage machiavélique – prête à tout pour une couverture médiatique – qu’une pure illuminée. Quand on pense à la Révolution française, les ambitieux sont moins angoissants que les convaincus.

Sandrine Rousseau se caractérise par un mélange déroutant de cynisme et de bêtise, de conviction et d’opportunisme, de machiavélisme et d’illumination. En ce sens, je crains que vous vous rassuriez à trop bon compte. Et puis les motivations du bourreau importent peu à celui dont on va couper la tête. Car il s’agit bien de cela au bout du compte, décapiter le patriarcat et tout ce qui s’y rattache – moi, vous, tout le monde. Faire table rase du passé, ce passé qui ne cesse de décevoir l’exigence de pureté du présent, ce mauvais élève mis au coin par les nouveaux instituteurs du progressisme.

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Vous trouvez des similitudes entre wokisme et islamisme, des ressemblances entre les écoterroristes qui vandalisent des œuvres d’art et les talibans. Vous estimez également que cette passion pour la censure nous replonge dans le xixe siècle. Finalement, le libéralisme de la seconde moitié du xxe siècle, qui a permis grosso modo de tout dire en Occident, a-t-il été une parenthèse heureuse ?

Et si la liberté d’expression n’avait en effet été qu’une brève parenthèse historique ? Question vertigineuse, mais peut-être moins que deux autres interrogations auxquelles je m’efforce d’apporter réponse. Comment se fait-il que de verticale (le pouvoir politique, l’Église…), la censure soit devenue horizontale ? Je parle non seulement des associations et groupes de pression en tout genre, mais aussi du fait que dans l’affaire Richard Millet, par exemple, des écrivains ont demandé la censure d’un autre écrivain, et que dans l’affaire Bastien Vivès, des dessinateurs ont demandé la censure d’un autre dessinateur. Comment se fait-il par ailleurs que la volonté de censure soit passée de droite à gauche ? Pas un mois sans qu’une personnalité soit empêchée d’intervenir à l’université par des milices wokistes et/ou islamo-gauchistes. Nous vivons désormais dans un pays où Jean-Marc Rouillan, ancien terroriste d’Action directe, gang responsable de plusieurs lâches assassinats, peut en toute quiétude intervenir dans une université bordelaise (sur le thème de la répression policière !), mais où la conférence de Florence Bergeaud-Blackler sur l’influence grandissante de l’islam politique et du frérisme à la Sorbonne est annulée. Sandrine Rousseau et son idéologie participent de cette inversion des valeurs. Mon pamphlet est une pressante invitation à cesser de marcher sur la tête et à retomber sur nos pieds.

Vous revenez sur l’épisode de Sainte-Soline et les violences contre les policiers. Si on essaie de prendre le point de vue adverse, la violence n’est-elle pas le seul moyen de se faire entendre ?

Ce qui s’est passé à Sainte-Soline ou autour de la réforme des retraites participe d’une même volonté de substituer une nouvelle légitimité à la légalité, la légitimité de la rue et de la violence. Qui plus est en jouant sur deux tableaux : pendant la semaine, Sandrine Rousseau fait profession de voter des lois sur lesquelles elle s’assoit ; et le week-end, elle participe à des manifestations interdites visant à faire prévaloir son idéologie sur des décisions prises dans le respect des règles démocratiques. Ces menées antirépublicaines sont inadmissibles de la part d’une élue. D’autant que, la tentation des fanatiques est de toujours frapper plus fort les esprits, par le sabotage (à Sainte-Soline), par la dégradation d’œuvres d’art ou l’appel, par Jean-Luc Mélenchon, à abattre la République – autant de pratiques soutenues par Mme Rousseau. Et demain quoi ? C’est une logique terroriste.

Sandrine Rousseau et Yannick Jadot à Paris, 19 septembre 2021 © ISA HARSIN/SIPA

En évoquant le face-à-face Rousseau-Angot dans « On n’est pas couché », en 2017, vous dites joliment que, ce jour-là, la mangouste Angot est tombée sur le boa Rousseau. Vous parlez aussi d’Annie Ernaux et de ses accointances avec Houria Bouteldja. La féminisation de l’espace médiatique participe-t-elle à son hystérisation ?

Ce qui se passe n’a rien à voir avec la féminisation de l’espace médiatique – il était temps d’introduire la parité, j’allais dire la mixité sur les plateaux de télévision, après tant d’années d’exclusivité masculine – et tout à voir avec l’instrumentalisation du féminisme.

J’ai eu ainsi la grande surprise d’apprendre par Cécile Duflot que mon essai sur Sandrine Rousseau était un acte misogyne, alors que j’ai précédemment fait paraître des textes pamphlétaires sur Michel Houellebecq, Bernard-Henri Lévy ou Philippe Sollers… Stratégie d’intimidation, terrorisme intellectuel, victimisation à outrance, volonté de réduire au silence les opposants, les ficelles sont grosses. L’égalité entre les hommes et les femmes suppose que les secondes acceptent aussi bien la critique que les premiers.

Éric Naulleau, La Faute à Rousseau, Léo Scheer, 2023.

La Faute à Rousseau

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La grande évasion de Paul Melun

Nous avons lu le dernier livre de Paul Melun, Libérer la gauche (Éditions du Cerf, 2023), dans lequel le président de «Souverains demain !» et essayiste décide de réconcilier ses deux aïeules.


Un inventaire douloureux

Paul Melun est un idéaliste et, comme tout idéaliste qui se heurte au mur froid et implacable de la réalité, il a vécu un désenchantement qui le rend nostalgique. Tel Alfred de Musset et son mal du siècle, Paul Melun a mal à sa gauche et déroule les raisons de sa douleur dans cette confession où se côtoient anecdotes personnelles et analyse politique. Son nouvel essai, Libérer la gauche se lit comme une autobiographie et une rétrospective de ces trente dernières années. Mais si Paul Melun regarde dans le rétroviseur de l’histoire, c’est pour mieux mesurer le déclin du PS qui, auréolé de grandes espérances, notamment celle de changer la vie, a structuré la vie politique française, fait élire François Mitterrand pendant 14 ans, et finit par se réduire aujourd’hui à un micro parti satellitaire de l’union bigarrée de la Nupes dominée par LFI !

Paul Melun serait-il un mariniste qui s’ignore?

Itinéraire d’un enfant du peuple

On suit l’itinéraire de cet « enfant du peuple » comme il aime à le rappeler, issu de la classe ouvrière et paysanne, qui s’est fait tout seul par les voies de la méritocratie républicaine. Il intègre Sciences-Po Bordeaux, devient militant à l’UNEF puis au MJS, et, tombant de désillusion en désillusion finit par se détacher de ce socialisme au petit pied pour fonder son propre parti « Souverains demain », et dans la foulée, devenir chroniqueur habitué des plateaux de CNews.

Une gauche en rien populaire

Au fil des pages, le constat d’une gauche embourgeoisée qui verse dans le snobisme populophobe et moralisateur se dessine : « En négligeant les luttes traditionnelles du prolétariat ou de la ruralité au profit des combats sociétaux des bourgeois urbains, la nouvelle gauche s’est perdue » déplore-t-il non sans colère. Pour Paul Melun, l’un des responsables de cette gauche prolo devenue bobo c’est Jean-Luc Mélenchon, autrefois admiré et aujourd’hui vivement critiqué. Il fait partie des fossoyeurs de la « gauche populaire » qui a abandonné, sous la stratégie électoraliste terranovesque, le peuple des ouvriers et des employés, réfugiés chez la diablesse blonde, pour se tourner vers les minorités et les immigrés.

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À coup de formules lapidaires, Melun tacle cet avènement de la « néogauche » qui troque Proudhon contre Butler et veut imposer le triptyque infernal « déconstruction, islamo gauchisme, multiculturalisme » ; véritable dissolvant pour notre pays. En cela, le constat de Melun rejoint celui de François Pupponi qui écrit dans son dernier essai portant également sur cette gauche qui n’est plus que le fantôme d’elle-même : « cette néogauche s’empare de tout ce qui ruine le commun »…

Mais de quelle gauche mythique parle-t-il ?

Mais si cette « néogauche » n’est pas la gauche de Paul Melun, sa gauche, celle qu’il a vécue, celle qui l’a constitué, n’est pas la gauche non plus.

Paul Melun entretient avec la gauche un rapport quasi proustien. Sa gauche a été largement sublimée par des héros imaginaires, des grands hommes, des rencontres affectives et des nobles causes comme la défense du peuple et la lutte contre l’injustice. Dans son musée Grévin du socialisme à lui, il y a à la fois Rahan, Spartacus et Jaurès ! Or, comme la toupie du film de Nolan, Inception, qui si elle continue de tourner, prouve que les personnages sont encore coincés dans un rêve, Melun rêve encore d’une gauche qui n’existe plus.

Un ADN problématique

À le lire, on a l’impression que tout ce qui est charnel, affectif, ancré localement est de gauche. Or, c’est plutôt l’inverse. Contrairement à la droite qui s’est inscrite dans la continuité historique, enracinée dans la transmission et l’héritage du passé (mœurs et histoire communes), la gauche a plutôt versé dans l’universalisme abstrait. C’est elle qui, à la Révolution, a voulu faire table rase du passé et régénérer la société de l’Ancien Régime dans le mythe de l’homme nouveau sorti tout droit de la cuisse de la Terreur jacobine. Des Lumières aux dérives du droit-de-l-hommisme, elle a promu cette idée selon laquelle l’homme est un citoyen du monde, sans attache, un être abstrait et nu, dépouillé de ses habits de culture, sans racines. Peu importe d’où il vient, il n’est pas porteur d’une histoire qui l’aurait constitué. Cette gauche, plutôt jacobine que girondine, partage avec le capitalisme mondialisé et hors sol cette vision de l’homme abstrait, déraciné, fluide et souhaite détruire tout ce qui fait office d’héritage commun.

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Pourquoi un tel nihilisme ? La faute à son père spirituel, la faute à Rousseau comme dit la chanson, qui en expliquant que la société est structurellement source de corruption et que l’homme est bon par nature, place les premières pierres de l’édifice du structuralisme derridien et foucaldien, matrice conceptuelle du wokisme, qui postule que si « tout n’est que constructions sociales », alors tout peut être détruit. Paul Melun fait comme si cette gauche jacobine n’avait pas existé. Pour lui, seule compte la gauche ouvrière, celle qui est incarnée dans le réel de l’ancienne lutte des classes. Mais il sait bien que cette gauche-là a été avalée par la gauche abstraite, qu’il ne peut pas la libérer et qu’il n’y a plus qu’une chose à faire, c’est de se délivrer d’elle ! Au fond, sa confession sonne plus comme une conversion.

La délivrance par la souveraineté

Son émancipation se fera dans la création de son mouvement « Souverains demain » qui «  transcende les clivages gauche droite pour réunir ceux qui refusent que la France disparaisse ». Paul Melun n’est pas un enfant de la déconstruction – titre de son premier essai – mais il est l’héritier de ses pères, et de ses pairs, sources de repères comme dirait Lacan. Contrairement à ses contemporains, biberonnés à l’universalisme abstrait et au wokisme, il n’est pas dépossédé. Face aux armes de déconstruction massives de la néogauche, Paul Melun appelle à l’union sacrée des « souverainistes de gauche et de droite et d’ailleurs », pariant sur une entente féconde à l’image de ses deux grand-mères ; l’une paysanne, catholique et gaulliste, l’autre ouvrière et communiste, mais toutes les deux enracinées, et ayant le sens du partage et l’amour de la France…

Localisme contre mondialisme, souverainisme contre européisme, conservatisme contre progressisme : Paul Melun serait-il un mariniste qui s’ignore ?

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Annecy: combien de temps durera l’indignation, cette fois-ci?

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Annecy, 8 juin 2023 © Mourad ALLILI/SIPA

Ils étaient âgés de trois ans…


Dernière minute. Six personnes ont été blessées, dont quatre jeunes enfants. Cette attaque s’est produite dans les jardins de l’Europe, près du lac d’Annecy. Peu après 15 heures, le procureur de la République d’Annecy, Mme Line Bonnet-Mathis, aux côtés du Premier ministre, a indiqué qu’une enquête était ouverte pour « tentatives d’assassinats » et qu’il n’y avait « aucun mobile terroriste apparent », que l’auteur des faits était en garde en vue à Annecy et que ses motivations restaient à déterminer. Mme Borne a précisé qu’il s’agissait d’un Syrien ayant le statut de réfugié en Suède depuis 10 ans. Individu isolé, SDF, il aurait demandé l’asile en France plus récemment, ce qui lui aurait été refusé.


Ils étaient âgés de trois ans. Cela n’a pas empêché l’homme de les poignarder. Aujourd’hui, le pronostic vital de certains de ces enfants et d’un adulte est engagé. Que s’est-il passé dans ce parc à Annecy ? D’après les premières informations de la préfecture, un demandeur d’asile syrien, Abdalmasih H., âgé de 31 ans, aurait attaqué au couteau des enfants qui jouaient dans le parc jouxtant l’école du quai Jules Philippe.

La nation en état de choc

Tout dans cette affaire est choquant. Et d’abord le fait de s’en prendre à des tout-petits. « Comment est-ce possible ? » a écrit Jean-Luc Mélenchon. On aimerait pouvoir faire preuve d’autant de candeur dans l’analyse, mais force est de constater que ce genre d’atrocités se multiplie et que les profils des meurtriers ont beaucoup en commun. Et pas seulement leur déséquilibre psychologique.

Ils détestent la civilisation occidentale vue comme mécréante et matérialiste et ils sont fascinés par l’idéologie ou les méthodes de l’islamisme, sa puissance de mobilisation et son usage decomplexé de la violence qui lui permet d’imposer sa vision du monde au-delà des rangs de ses adeptes. Ceux qui viennent de ses régions, Syrie, Irak, ont vu ou participé à des horreurs, accumulent les traumatismes.

Si à cette heure les motivations de l’assassin ne sont pas explicites, le fait qu’il soit Syrien interpelle et nous replace dans un contexte de violence islamiste.

L’attentat rappelle aussi les meurtres de Mohammed Merah dans l’école Ozar Hatorah à Toulouse en 2012.

On peut rappeler aussi que, si l’homme était désespéré de ne pas voir sa demande d’asile aboutir en France, s’immoler par le feu aurait eu plus de sens que de rejouer le massacre des innocents dans le jardin de l’Europe. Car c’est ainsi que s’appelle le lieu du crime. Tragique ironie.

La question de l’asile était déjà au cœur du débat politique

Cet homme n’était fiché nulle part et pourtant il vient de faire preuve de sa dangerosité. Ce qui pose la question de notre capacité à savoir qui on accueille sur notre territoire alors qu’un certain nombre de réfugiés viennent de zones où la violence islamiste est dominante. Au sein de l’Etat islamique, des enfants ont été tués pour avoir regardé un match de football, d’autres ont été filmés en train de décapiter des prisonniers ; on sait que ces régions sont la proie du chaos, de la haine religieuse, ethnique et tribale qui y donne toute sa mesure… Dans ces espaces où règne la guerre, il n’y a pas de place pour la prise en compte de l’enfance et la notion même d’innocence est perdue.

Là où règne le chaos et la violence, les personnes sont abîmées et l’on sait que les victimes de violence peuvent devenir auteurs de ces mêmes violences. Or, ils sont souvent accueillis comme le seraient des migrants économiques. On se soucie peu des ravages que produisent sur la psyché des individus les actes de guerre et de barbarie qui sont le lot de nombres d’habitants de Syrie ou d’Irak. Que certains demandeurs d’asile puissent être des prédateurs recouverts de peau de mouton est un fait. Que leur identification soit souvent impossible en est un autre. D’abord parce que si on connait bien les dirigeants, on ignore souvent le nom des nervis, ces exécuteurs de basse-œuvres. Pire même, appartenir au clan des bourreaux n’est pas rédhibitoire pour faire une demande d’asile. C’est comme cela que la France a accueilli sur son sol des militants et dirigeants du Front Islamique du Salut après la guerre civile en Algérie, au motif que ces islamistes risquaient la persécution après l’avoir eux-mêmes pratiquée.

Cette énième affaire où le meurtrier est demandeur d’asile rend de plus en plus nécessaire le débat sur le dépôt des demandes d’asile dans les pays-tiers. Et ce d’autant plus que l’on sait pertinemment qu’une fois arrivés en France, mêmes déboutés, les demandeurs d’asile restent. Mais soyons francs, ce qui fait peur dans cette histoire n’est pas le statut du meurtrier, mais bel et bien les représentations idéologiques et culturelles dans lesquelles il baigne et qui l’ont amené à n’avoir aucune humanité et aucune empathie à l’égard de tout petits. Comme s’ils n’étaient que des rejetons d’une société honnie, indignes même d’être pris en considération. L’ampleur d’une telle haine fait froid dans le dos. D’autant plus froid que ceux qui alimentent cette déshumanisation sont aussi présents sur notre territoire et sèment les mêmes graines de ressentiment et de violence.

À l’heure où nous écrivons ces lignes, nous avons plus de questions que de réponses au sujet de ce drame qui frappe Annecy et les Français en leur cœur : Abdalmasih H. avait-il prémédité l’attaque d’enfants en bas âge ? Quel était l’état exact de sa situation administrative sur notre sol ? Combien de temps durera l’indignation ? Les attentats contre l’école toulousaine ou contre Samuel Paty ont démontré qu’il n’y a pas d’ « avant » et pas d’ « après », même si les Français n’oublient pas.

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Qui n’est pas de droite aujourd’hui?

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Annecy, où des enfants ont été attaqués au couteau par un ressortissant syrien, 8 juin 2023 © Laurent Cipriani/AP/SIPA

Quand je lis dans Paris Match le portrait de Gabriel Attal et que ce dernier nous déclare avec une désarmante sincérité que son action ministérielle vise à faire oublier qu’il venait de la gauche, je suis persuadé qu’il n’est pas le seul dans ce cas.


Au moment où je commence à écrire ce billet, je viens d’apprendre l’effroyable attaque criminelle, par un Syrien armé d’un couteau et demandeur d’asile (s’étant dit chrétien) contre plusieurs très jeunes enfants à Annecy sur un espace bien connu là-bas qui s’appelle le Pâquier. Avec cette épouvantable tragédie, je ne quitte pas mon sujet puisque les modalités de cette horreur nous confrontent très directement aux graves faiblesses du pouvoir malgré un ministre de l’Intérieur qui fait tout ce qu’il peut, par tweets, déplacements et mesures, pour combler le vide sidéral du régalien avec ce président qui découvrira trop tard que la droite, c’est d’abord une volonté de protection absolue de tous les Français.

Annecy : la réaction hors sujet de Charlotte Caubel

Il n’est pas inutile de rappeler cela quand, face à cette ignominie (cinq personnes dont quatre enfants tout petits, presque tous entre la vie et la mort), je lis par exemple un tweet ridicule de la Secrétaire d’Etat chargée de l’enfance, magistrat, Charlotte Caubel, qui énonce en particulier que « une nouvelle fois nos enfants sont la cible de l’augmentation des violences dans notre société ».Le migrant syrien, Abdalmasih H, aurait fait une demande d’asile à Grenoble en novembre 2022. Elle aurait été déclarée irrecevable seulement il y a quelques jours. La raison du passage aux crimes ?

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Qui n’est pas de droite aujourd’hui non seulement face à cette cruauté collective ciblée pour atteindre l’innocence la plus pure mais en général au regard de l’évolution de notre société et des enseignements que la quotidienneté, sur tous les plans, ne cesse de nous transmettre ? Bien sûr il y aura toujours les irréductibles de gauche et d’extrême gauche qui refuseront de considérer la réalité ou d’accepter ses leçons. Mais comme la droite a le vent en poupe ! La droitisation de la société a été évaluée et analysée par Fondapol et Dominique Reynié.

Venir de la gauche est devenu honteux

C’est d’abord en raison de ce climat dont le médiocre état de la France ne cesse pas d’amplifier la gravité – d’abord l’incroyable délitement des services publics, d’autant plus préoccupant qu’il interpelle constamment nos concitoyens sur la finalité de nos impôts et le scandale des fraudes fiscales et sociales – que le président de la République et son gouvernement, à bride abattue, remettent dans leur machine politique de l’engrais de droite cherchant à rattraper tant de retard et d’occasions gaspillées.

Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement, le 8 mars 2022 © JEANNE ACCORSINI/SIPA

Quand je lis dans Paris Match le portrait réussi du talentueux Gabriel Attal par Laurence Ferrari et que ce dernier nous déclare avec une désarmante sincérité que son action ministérielle vise à faire oublier qu’il venait de la gauche, je suis persuadé qu’il n’est pas le seul dans ce cas. Peut-être parce que cette évolution me comble, je n’y vois pas seulement, chez tous ceux qui la vivent, du cynisme et de l’ambition mais la conscience qu’il n’est plus possible d’embrasser des vieilles lunes révolutionnaires. Pour guérir la France, il ne convient plus de faire fond seulement sur une rationalité chiffrée mais de la faire revivre grâce à une élévation par l’Histoire, la culture, l’âme et l’esprit et donc par une politique de droite intelligente et sensible.

Quatre années imprévisibles

À partir de cette certitude revigorante, je ne voudrais pas que la seule droite qu’on n’écoute pas, qu’on ne respecte pas, soit la droite conservatrice, fière d’elle, sans démagogie ni repentance, celle qui a tenu une ligne et ne s’est jamais abandonnée par complaisance à l’illusion d’une gauche jouant de sa domination médiatique et de la crainte d’une extrême gauche parant son goût de la violence de la noblesse prétendue de ses fins. Il serait choquant que comme pour le communisme, on courtise plus les anciens communistes qui s’étaient trompés que les impeccables ne s’étant jamais égarés sur aucun plan. Pour la droite qu’on veuille bien s’en tenir à l’original !

Au regard de ces données, même si le cours de notre pays est imprévisible et que la richesse de certaines personnalités bouscule parfois les programmations les plus évidentes, il serait inconcevable que 2027 n’offrît pas à la droite enfin une victoire.

Chevènement: pas «totalement» dans les clous

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Jean-Pierre Chevènement reçoit la Légion d'honneur, Paris 12 octobre 2022 © Lafargue/POOL/SIPA

Le « Che » avait déçu beaucoup de monde en se ralliant à Emmanuel Macron en 2022. Dans son nouveau livre (Refaire la France, Bouquins, 2023), toutefois, il sort timidement des clous du politiquement correct.


Attention, il revient ! À 84 ans, Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre de l’Industrie, de l’Education nationale, de la Défense et de l’Intérieur, sort un livre, Refaire la France, chez Bouquins (collection devenue il y a deux ans éditeur à part entière), avec les contributions de Louis Gallois, ancien président de la SNCF, et de Jean-Eric Schoettl, ancien directeur du CSA, et un sous-titre prometteur : « une vision décapante ».

Désormais, il est surtout lu par les gens de droite

S’il n’est pas l’aîné des grands témoins du siècle passé (il nous reste tout de même encore Balladur, Badinter, Jacques Delors ou Roland Dumas), Jean-Pierre Chevènement a toujours la vigueur nécessaire pour sortir ce nouvel ouvrage. Depuis plusieurs décennies, il traîne l’étiquette d’un intellectuel égaré en politique qui, pour finir, intéresse plus les gens de droite que ceux de sa famille politique. Dans son dernier livre, le Che énumère ses chevaux de bataille : la réindustrialisation, la refonte de l’Education nationale, la souveraineté nationale, l’assimilation républicaine. Autant de thèmes malmenés par l’air du temps. Chevènement dresse une archéologie précise de la décomposition à l’œuvre depuis 40 ans. Parmi les responsables : une bonne partie de la gauche, convertie au cours des années 80 au libéralisme et au mondialisme. « Au [cours] des années 1980-1990, les artisans d’un tournant néoliberal de gauche disposaient donc de puissants appuis dans l’establishment médiatique », peut-on lire. Mais, plutôt que de voir Emmanuel Macron comme le dernier avatar de cette ascendance politique qui irait de Rocard à Strauss-Kahn, Chevènement a décidé de jeter son dévolu sur celui-ci, en 2017. On prête en effet à l’ancien maire de Belfort de murmurer à l’oreille du président depuis le début du premier quinquennat. 


C’est qu’il y a deux Chevènement. Le Chevènement des démissions fracassantes, contre le maintien de la France dans le système monétaire européen en 1983, contre la guerre du Golfe en 1991, contre le processus de Matignon et le dialogue avec les terroristes corses en 2000. Et puis il y a le Chevènement qui s’est toujours rêvé en conseiller du prince, cherchant à peser sur les présidents. Son ami, le regretté Max Gallo, disait de lui : « il pense comme de Gaulle et parle comme Guy Mollet ». Depuis son ralliement à Macron, on avait craint qu’il se mette aussi à penser comme Guy Mollet. Lui, le partisan de la réindustrialisation, aux côtés de l’homme qui a laissé la branche électrique d’Alstom filer entre les mains de General Electric, avec tous les effets désastreux sur la ville de Belfort ! Le partisan d’une école revenue à ses missions premières, alors que Pap N’diaye a remplacé l’an passé Jean-Michel Blanquer ! On peut se demander si ça ne revient pas à défendre la diffusion des plats végétariens à la cantine, en partenariat avec Charal…

Écologie, Ukraine: surtout si vous n’êtes pas d’accord?

De temps en temps, Jean-Pierre Chevènement aime à sortir légèrement des clous du politiquement correct. Sur le réchauffement climatique, il ne conteste pas son existence mais discute la notion d’anthropocène, et surtout, il doute que le progrès technique ne puisse pas suffire à résoudre une grosse partie du problème. En tout cas, il n’y a selon lui pas de quoi se pénaliser économiquement. « J’incline à penser qu’il y a d’autres causes, naturelles celles-là, mais insuffisamment étudiées. La recherche en astronomie a encore de beaux jours devant elle… ». Le Che, dans les étoiles, pour rabattre le caquet de Greta Thunberg ?

A lire aussi: La grande évasion de Paul Melun

Sur le conflit russo-ukrainien, il ne cache pas qu’il a eu l’occasion de serrer la pince de Vladimir Poutine à maintes occasions (en 2017, l’ancien ministre français avait été décoré de l’Ordre de l’amitié) et exprime un point-de-vue mesuré. « Certes, c’est la Russie qui a envahi l’Ukraine. Mais l’Europe n’est-elle pour rien dans la genèse de ce conflit ? Nous y reviendrons ultérieurement, quand ce débat pourra être possible et utile ». Un jour, Chevènement nous exprimera donc le fond de sa pensée sur cette affaire, peut-être après la fin de la guerre… En revanche, on peut trouver Chevènement injuste avec la droite française, et surtout avec Jacques Chirac, quand il écrit : « [après 1990], il n’y a plus de De Gaulle à l’intérieur du monde occidental pour dessiner une alternative à la politique de « guerre contre la terreur » décrétée par George W. Bush ». En lisant le dernier livre de Maurice Gourdault-Montagne, on a pu se remémorer à quel point Chirac avait au contraire voulu se tourner vers la Russie de l’époque, l’Inde ou le Levant. Dans un monde où l’Allemagne se réarme militairement, où l’Amérique joue plus que jamais la carte du protectionnisme, où la Russie attaque son voisinage et où la Chine s’apprête à devenir la première puissance mondiale, Chevènement invite la France à jouer sa partition et à défendre crânement ses intérêts.

À l’intérieur, elle doit évidemment lutter contre le séparatisme islamiste. Avec Macron, le Che en est certain, il a misé sur le bon cheval. « Le président a rappelé avec force les principes républicains fondateurs dans un discours au Panthéon le 4 septembre 2020. Il a également su pointer le danger de l’islamisme qu’il ne faut surtout pas confondre avec l’islam, et mettre en garde contre « l’aventure du séparatisme » qui prétend imposer aux citoyens d’une libre République la loi d’un groupe ». Peut-être. En six ans d’ « en même temps », il est certain qu’on a tous eu l’occasion d’être d’accord au moins une fois ou deux avec le président…

Refaire la France

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Harcèlement: l’école comme expérience carcérale

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Lucas, Shaïna, Lindsay, Thibault et les autres… Suicidés ou tués, leurs noms ne hanteront malheureusement pas suffisamment longtemps les esprits de nos gouvernants, des recteurs, des professeurs ou des pions. Leurs familles, elles, devront vivre avec le souvenir qui mine, celui qui rime avec regrets et remords… La mise en accusation des réseaux sociaux est trop facile. Analyse.


Et si l’école était ce qui ressemblait le plus à la prison ? L’enfant est encadré par le personnel éducatif, doit respecter des horaires et se conformer au règlement de l’établissement. Sa peine est fixée d’avance mais peut évoluer, en fonction d’examens sanctionnés par des notes – de moins en moins exigeants, cela étant. Autre chose, les pires ennemis de l’enfant scolarisé ne sont pas ses professeurs mais bien ceux qui partagent son sort : ses camarades de classe et de cour de récréation. Sortir à l’heure de la promenade peut être une aventure périlleuse pour les condamnés dont le caractère, le parcours ou le physique, se distinguent un peu trop de la masse.

Le couteau de fortune fabriqué avec du plastique durci n’est jamais loin, comme la balayette ou la calotte derrière la tête. Le petit coup qui humilie, l’attentat préparé qui tue. Un contre un. Bande contre bande. Tous contre un, un contre tous. Des groupes se forment, antagonistes et agressifs, prêts à en découdre pour le plus petit détail, la moquerie qui nous semble dérisoire, les dernières baskets à la mode, le mot de trop, la jalousie pure et simple. En prison comme à l’école, les rancunes sont tenaces et les réputations sont tatouées à l’encre indélébile. Surveillants de prison et surveillants de collège ont, au fond, le même travail. Ils doivent faire régner l’ordre dans un univers clos soumis à ses propres règles coutumières.

Honte collective

Il n’est pas rare qu’au petit matin, le maton découvre un corps inanimé, pendu de fortune au barreau ou vidé de son sang aux poignets. Plus fragiles ou n’ayant plus aucun espoir en l’avenir, ils sont quelques-uns à préférer se donner la mort plutôt que d’attendre que d’autres la leur donnent. Une société ne peut pas sauver tout le monde, n’a pas la charge de la santé mentale de tous les éléments qui la composent, certes. Mais une société qui se résoudrait à voir ses membres les plus faibles soumis à l’arbitraire de la violence n’aurait pas de futur. La récurrence des drames en milieu scolaire, – avant peut-être pire, les massacres scolaires aux États-Unis étant aussi causés par l’expérience carcérale qu’est devenue l’école, devrait nous faire collectivement honte.

À lire aussi, Aurélien Marq: Que faire des femmes de retour du califat et de leurs lionceaux?

Lucas, Shaïna, Lindsay, Thibault et les autres. Suicidés ou tués, leurs noms ne hanteront malheureusement pas suffisamment longtemps les esprits de nos gouvernants, des recteurs, des professeurs, des psychologues et des pions. Leurs familles devront, elles, vivre avec le souvenir qui mine, celui qui rime avec regrets et remords. Dernière victime en date, Thibault s’est suicidé à l’âge de 10 ans après avoir été harcelé pendant deux ans, ses bourreaux lui ayant même cassé la main. Il était scolarisé en CM2 à Saint-Bonnet-le-Château. Sa mère a déposé une plainte contre X, regrettant, dévastée au micro de CNews, de n’avoir pas perçu les signaux faibles de la dépression de son petit garçon.

Creil: misogynie archaïque et omerta

Shaïna a été ciblée par les garçons de sa cité de Creil. D’abord agressée sexuellement, avant d’être humiliée et traitée de tous les noms, elle a fini sa vie assassinée et brûlée au dernier degré dans un sordide cabanon. Le procès de son meurtrier présumé s’est ouvert ces derniers jours, Shaïna était enceinte de lui. Omerta du quartier, misogynie archaïque et absence de vraies mesures de protection auront eu raison de cette malheureuse innocente. Un témoin interrogé au tribunal dans le cadre de cette affaire a assuré ne plus se souvenir, après avoir été conduit au tribunal par les forces de l’ordre. Maître Adel Fares, avocat de la défense, a fait cette étonnante confession : « [Il a été amené par les forces de l’ordre], c’est une espèce de code d’honneur des quartiers, il ne faut pas passer pour une balance ».

Musk et Zuckerberg : des coupables un peu faciles

Aurions-nous pu sauver ces enfants ? Les protéger d’eux-mêmes et des autres ? On a tôt fait de pointer du doigt la « responsabilité des réseaux sociaux », ce qui fut d’ailleurs la première réaction du ministre de l’Éducation nationale. Comme si nous accusions les voitures des accidents provoqués par le mauvais comportement des conducteurs et le mauvais entretien des routes ! Bien sûr, les réseaux sociaux entraînent un suivi du harcèlement. L’enfant n’est plus à l’abri chez lui, pourchassé jusque dans son intimité numérique, saoulé de messages haineux et de moqueries. Mais, les réseaux sociaux ne sont qu’un outil. La responsabilité est beaucoup plus large. Nous sommes face à une déroute anthropologique. Le harcèlement a toujours existé. Qui peut toutefois prétendre que l’école a toujours été frappée par autant de drames, dont les victimes sont de plus en plus jeunes ? Les bourreaux n’ont d’ailleurs plus peur, en témoigne l’acharnement post-mortem des jeunes filles qui ont poussé Lindsay au suicide.

L’Éducation nationale est désemparée. Les parents n’apprennent plus à leurs enfants à se défendre. Comment les professeurs et surveillants peuvent-ils ignorer de telles haines entre les élèves ? Pourquoi nous donne-t-on l’impression que personne n’est jamais sanctionné ? Que les chaines de responsabilité ne sont jamais établies ? Laxisme et manque de psychologie élémentaire sont pourtant les mamelles de ces maux. Les enfants font la loi entre eux quand ils voient que la loi n’est plus respectée. Ajoutons à cela la glorification permanente de la superficialité à travers la sous-culture de la téléréalité, une partie du rap qu’ils prennent au premier degré et la disparition des sociabilités traditionnelles (relations de voisinage, vie de quartier ou du village, paroisses etc.) qui étaient autrefois les piliers fondateurs d’une société digne de ce nom. Qui se soucie de son voisin ? Et même des enfants de ses frères et sœurs ?

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Tous seuls

Livrés à eux-mêmes, dépourvus d’objectifs communs, les enfants reproduisent les schémas à leur petite échelle. Ne croyons d’ailleurs pas que cela n’affecte qu’un milieu social ; villes, banlieues et campagnes sont touchées. Agir ? Oui, à l’évidence. Mais rendez-vous compte que des gangs d’adolescents comme la DZ Mafia se promènent dans les rues de Marseille avec des armes de guerre… Nous ne sommes plus en état de paix sociale, la guerre de tous contre tous est la nouvelle norme. Il serait donc peut-être temps de jeter un regard fraternel par-dessus les épaules de nos jeunes frères et sœurs.

« Et certainement il est également vrai, et qu’un homme est un dieu à un autre homme, et qu’un homme est aussi un loup à un autre homme. L’un dans la comparaison des Citoyens les uns avec les autres ; et l’autre dans la considération des Républiques ; là, par le moyen de la Justice et de la Charité, qui sont les vertus de la paix, on s’approche de la ressemblance de Dieu ; et ici, les désordres des méchants contraignent ceux mêmes qui sont les meilleurs de recourir, par le droit d’une légitime défense, à la force et à la tromperie, qui sont les vertus de la guerre, c’est-à-dire à la rapacité des bêtes farouches », disait Thomas Hobbes. Il semblerait que notre classe politique l’ait oublié.

Mathilde Panot lance une fatwa contre Le Parisien

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La députée d'extrème gauche Mathilde Panot, Assemblée nationale, mai 2023 © NICOLAS MESSYASZ/SIPA

Abayadabra! La députée LFI jette un mauvais sort sur le journal, qu’elle accuse d’islamophobie et de s’attaquer aux femmes…


«  Ma mère, voici le temps venu, d’aller prier pour mon salut, Mathilde est revenue… » Ce mercredi, le quotidien Le Parisien a courageusement consacré une partie de sa une au lancinant problème des abayas, ces tenues portées dans nos établissements scolaires par des élèves qui ne sont pourtant pas censées arborer de tenue religieuse dans l’école laïque.

«  Les incidents liés à cette tenue, dont le port est encouragé par l’islam rigoriste, se multiplient dans les établissements français. Le ministre de l’Éducation a réuni hier les recteurs d’académies » peut-on lire. Les cas se multiplient, oui, et notre ministre de l’Éducation nationale n’en finit pas de recenser (500 cas en mars). Des jeunes filles, sur les réseaux sociaux, incitent d’autres jeunes filles à « porter l’habit ». Les chefs d’établissement, ainsi que les professeurs, se plaignent du manque de directives claires, et craignent qu’on leur fasse « une Samuel Paty »,  mais Mathilde est revenue pour nous faire savoir que tout cela était écran de fumée. Pire, de l’islamophobie qui, de surcroît, ferait vendre.


Mathilde, on vous voit !

Le premier paragraphe de la députée du Val-de-Marne, qui met l’accent sur des problèmes réels, ne pose pas de problème. Ce qu’elle dit existe bel et bien et mérite toute notre attention. Mais ce qui est singulier, surtout de la part d’amateurs d’intersectionnalité, c’est l’opposition des problèmes cités avec un autre qui n’est pas exactement secondaire puisqu’il met à mal la laïcité depuis 1989 (affaire du voile de Creil), et qui confronte depuis cette époque le personnel éducatif à des conflits permanents doublés de menaces. «  Mais le Parisien fait sa Une sur la tenue des femmes musulmanes » écrit ensuite la chef de file de LFI à l’Assemblée, parti qui a toujours récusé les accusations en islamo-gauchisme. Comme si Le Parisien n’avait jamais fait sa une sur autre chose ! Par ailleurs, et surtout, l’amalgame est habile mais un peu trop voyant – une vraie abaya ! Car il ne s’agit pas de la tenue de femmes musulmanes, mais des élèves qui ne sont pas censées apporter de manière aussi massive et ostentatoire leur appartenance religieuse à l’école.

L’ancien professeur que je suis a pu se retrouver à faire cours à des élèves qui avaient, sauf le voile retiré à l’entrée, l’abaya en question, et certaines poussaient même l’observance des règles dites religieuses jusqu’à écrire avec des gants (finement ouvragés par ailleurs) attachés aux manches de l’abaya afin qu’on ne vît pas leurs poignets… À ce stade, je n’avais plus une élève en face de moi, mais une musulmane et qui me le faisait ô combien savoir !

« Bougnat, tu peux garder ton vin, ce soir je boirai mon chagrin, Mathilde est revenue… » Parce que notre Mathilde à nous ne se contente pas de feindre d’ignorer la différence entre élèves et femmes, elle en rajoute une couche en disant que « l’islamophobie fait vendre, surtout quand elle s’attaque aux femmes. »

Ainsi, le tour est joué, l’école est oubliée si tant est elle qu’elle soit jamais apparue dans le tweet, et des femmes musulmanes on passe aux femmes « tout court » ! Et Le Parisien se retrouve à la fois islamophobe et misogyne, et la Mathilde qui est revenue n’a pas l’air de se rendre compte des risques éventuels encourus par ledit journal à partir d’une telle accusation. Je ne sais pas quelle religion ou non religion pratique Mathilde Panot, mais quelle qu’elle soit, elle est de mauvaise foi. Sacrée Mathilde, puisque te v’là.

Silence coupable

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Les mille destins possibles d’Adèle H.

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L'actrice Adèle Haenel photographiée lors de la marche contre les violences faites aux femmes à Paris, le 19 novembre 2022 © Gabrielle CEZARD/SIPA

Le 9 mai, Adèle Haenel nous annulait de son monde et annonçait la fin de sa carrière au cinéma. À 34 ans, que va-t-elle faire de sa vie? Nos pistes…


Le 9 mai, la comédienne Adèle Haenel adressait une lettre à Télérama pour annoncer au monde entier sa décision de ne plus collaborer avec le cinéma. Le choc fut terrible. On appelle ça faire un neuf sur l’échelle de Richter : techniquement « toutes les structures sont détruites sur une large superficie ». Son idée étant même de « politiser » ce retrait tonitruant, soit en participant à des podcasts de manifs avec son camarade trotskyste Anasse Kazib, soit en tenant des discours ténébreux dans des « amphis occupés », dans la plus belle des traditions romantiques. Comme le chantait Higelin, Adèle ne vit pas sa vie, elle la rêve. Sa précédente incursion au royaume enchanté des contes de fées fut son coup d’éclat pathétique lors de la soirée des Césars 2020. On se lève tous pour Danette.

Adèle Haenel, le 28 février 2020 © Christophe Ena/AP/SIPA

Impériale dans sa robe couture et parée des mille feux de la meilleure joaillerie parisienne, la princesse aux petits pois jouait l’indignation, le poing levé, face à la célébration du génie de Polanski, et mimait précieusement un faux suicide social.

A relire, Maël Pellan: «Adèle, y’a du boulot chez Cochonou!»

Jusqu’où ce petit commerce de l’engagement la conduira-t-il ? Car il y a des précédents qui devraient faire réfléchir cette passionaria faite à 60 % d’eau, comme tout un chacun, et non de feu comme a voulu le faire croire la promotion de l’un de ses films. On pense à Marion Cotillard, éphémère militante de la cause environnementale, dont l’élan s’est brisé sur des accusations d’opportunisme. On songe à Simone Signoret, autre triste victime d’une sorte de névrose de l’engagement médiatique. On a en mémoire la lente et tragique dérive de Jean Seberg, sublime Jeanne d’Arc soutenant les sinistres Black Panthers. On pense surtout à Jane Fonda, passée de Barbarella à militante pro-Vietcong, posant assise sur le siège d’un canon antiaérien nord-vietnamien, qui a fini par vendre – dans les supermarchés – des vidéocassettes d’aérobic dont les recettes ont servi à financer la carrière politique de son époux, même si elle, à 85 ans, vient de participer à la cérémonie de clôture de Cannes.

A lire aussi: Éric Naulleau: «Sandrine Rousseau est un mélange de cynisme et de bêtise»

On se demande quel sera le destin d’Adèle H, qui semble faire de son parcours un produit marketing calibré pour la génération Z, féministe, éco-consciente, avec les cheveux bleus, mentalement fragile et révoltée. Quels seront les prochains jalons ? Les prochaines péripéties bruyantes et égotiques ? Un retour au cinéma, bien entendu. Avec un film d’elle, sur elle, avec elle. Car le spectacle récupère toujours tout…

Oxford: camouflet pour les wokistes

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© D.R.

Contre toute attente, Kathleen Stock, « transphobe » britannique notoire, a finalement pu débattre à Oxford le 30 mai. Ses adversaires assurent, le cœur sur la main, que la cancel culture n’empêche personne de parler…


Théâtre d’affrontements réguliers dans la guerre culturelle qui secoue le monde anglo-saxon, l’université d’Oxford a, le 30 mai, accueilli Kathleen Stock, une professeure jugée transphobe par les extrémistes de l’idéologie de genre. Mme Stock avait été invitée pour parler de la question du sexe et du genre, non par l’université elle-même, mais par la Oxford Union, un club de débats indépendant de l’université mais dont beaucoup d’étudiants sont membres. Le club a ses propres locaux comprenant une chambre des débats qui ressemble à celle des Communes à Westminster. En avril, l’association LGBTQ+ des étudiants s’était opposée à la venue de Mme Stock sur leur campus, en exigeant qu’elle soit « de-platformed » ou privée de l’opportunité de parler en public. En réponse, 44 universitaires ont adressé une lettre au Daily Telegraph le 16 mai, pour défendre le droit de l’universitaire à venir exposer ses opinions.

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Kathleen Stock elle-même n’est pas exactement l’idéal type de l’universitaire réactionnaire. Féministe, homosexuelle, elle se trouve bien malgré elle au cœur d’un scandale politique. Son tort ? Avoir soutenu que le sexe biologique chez l’être humain est non seulement réel mais aussi socialement et juridiquement prescripteur. Loin d’être une pure contingence dont il faudrait s’affranchir, il marque notre chair comme notre condition sociale et notre parcours de vie. Elle défend aussi le droit des femmes à disposer d’espaces réservés – en particulier dans les vestiaires, les toilettes, les prisons ou les compétitions sportives. La lettre des Universitaires rappelle que « jusque récemment, une telle conception était si ordinaire qu’elle ne valait pas la peine d’être défendue » mais qu’elle est aujourd’hui en dehors des clous de la liberté académique. Sous pression, Kathleen Stock avait déjà dû démissionner en 2021 alors qu’elle occupait un poste à l’université du Sussex. Des manifestations d’étudiants et des tags réclamaient son renvoi. Son procès rappelle celui fait à J. K. Rowling mise au banc pour sa supposée « transphobie ». Si ces polémiques ne sont pas nouvelles, la réaction des universitaires est assez inédite. Des enseignants de toutes tendances politiques – conservateurs ou progressistes – défendent désormais la liberté académique et le débat d’idées et esquissent, face au wokisme, des coalitions inédites.

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La veille de l’événement, Stock a reçu un soutien inattendu – et de taille. Le Premier ministre lui-même, Rishi Sunak, a déclaré que « les étudiants devraient avoir l’opportunité d’écouter ses opinions et d’en débattre ». Néanmoins, la conférencière a dû arriver à l’Union sous l’escorte d’une équipe de sécurité, pendant que 200 manifestants protestaient devant le bâtiment. À l’intérieur, un étudiant « non-binaire », affichant les pronoms neutres, « they / them », a collé sa main sur le plancher devant l’estrade où Mme Stock devait parler. Elle arborait un t-shirt avec le slogan « PLUS DE DÉCÈS DE GOSSES TRANS ». Des policiers sont arrivés avec un dissolvant pour l’emmener au poste. Selon le compte-rendu publié par Mme Stock elle-même, le débat a été assez ouvert et la plupart des étudiants présents semblaient, soit opposés aux doctrines des extrémistes, soit lassés d’être pris en otage par une minorité fanatisée. Si Mme Stock est l’objet de tellement de haine, c’est parce qu’elle est calme et raisonnable, et son discours fondé sur des arguments clairement et patiemment exposés. Voilà de quoi faire rager des énergumènes irrationnels.

Erdogan remet la mosquée au milieu du village

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Recep Tayyip Erdogan, 28 mai 2023 © Valery Sharifulin/TASS/Sipa USA

Malgré sa gestion économique calamiteuse, Recep Tayyip Erdogan a été réélu à la tête de la Turquie. En faisant de l’islam le pilier fondamental de l’identité nationale, il a permis à l’opinion populaire d’exprimer sa détestation des élites, celles qui ont incarné la modernité laïque et occidentale du XXᵉ siècle.


Bonne ou mauvaise, les résultats du premier tour des élections présidentielles et législatives en Turquie, le 14 mai, sont une véritable surprise. L’AKP, parti islamo-nationaliste au pouvoir depuis 2002, a remporté la majorité au Parlement et le président sortant et homme fort du pays depuis le début du siècle, Recep Tayyip Erdogan, donné perdant par les sondages, n’a manqué que de peu le seuil de 50 % qui lui aurait évité le deuxième tour du 28 mai. Pourtant Erdogan, qui a remporté le deuxième tour, n’a jamais abordé un scrutin national avec autant de handicaps supposés. L’économie, son principal atout depuis vingt ans, va mal et les remèdes appliqués ne semblent pas avoir les effets espérés. Le séisme qui a frappé l’est du pays il y a trois mois a suscité une vague de colère sans précèdent, visant souvent Erdogan personnellement et directement. Enfin, le « raïs » lui-même semble fatigué et a même fait un malaise en plein entretien télévisé.

Pourtant, ces critiques et ces colères semblent n’avoir guère pesé, les bulletins de vote en témoignent. Les fraudes éventuelles et le contrôle des médias par le « système AKP » ne peuvent à eux seuls expliquer ce qui vient de se passer en Turquie. Pour comprendre, il faut regarder en dehors du champ purement politique. Le ressort du vote majoritaire, c’est la revanche, à la fois sociale et identitaire, contre les élites occidentalisées.

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Par exemple, on peut suivre le fil de la violence contre les médecins, un véritable fléau dans ce pays. En comparaison avec la Turquie, la France est un havre de paix pour les médecins. En Turquie, 12 médecins ont été assassinés par des patients ou des membres de leur famille ces vingt dernières années. Et ces assassinats ne sont que la part émergée de l’iceberg : la violence très répandue qui vise particulièrement les médecins poussent à un véritable exode de ces derniers. Au-delà de quelques traits communs avec la France – presque partout dans le monde, les hôpitaux sont sous tension et les populations moins inhibées –, en Turquie, cela reflète un phénomène social encore plus profond. La meilleure grille de lecture renvoie au conflit qui couve sous un nationalisme et un islamisme bien réels et fortement ancrés.


La vidéo d’un micro-trottoir a ainsi fait le tour de la turcosphère. On y voit une quinquagénaire, visage encadré par un voile serré, expliquant pourquoi elle allait voter pour Recep Tayyip Erdogan. « Bien sûr que je voterai pour le “raïs”. Je le soutiendrai jusqu’au but, déclare-t-elle. Tout ce qu’il a fait, il l’a réussi. Vous ne vous souvenez pas. Il y a vingt-cinq ans, quand mon mari travaillait dans un hôpital public, j’allais là-bas pour la consultation de mon enfant. J’attendais dans une queue et mon mari dans une autre… Le médecin m’a grondée… il m’a dit de partir et d’essayer de voir un médecin dans une faculté de médecine. À l’époque, ils nous traitaient comme ça. Mais maintenant, on peut les frapper. Maintenant, on a le choix de ne pas les trouver bien et même on peut les frapper… Quel bonheur ! Il n’y a pas mieux ! »

Le bulletin de vote en Turquie est donc un instrument de revanche sociale. En votant pour l’AKP au Parlement et pour Erdogan aux présidentielles, de nombreux Turcs règlent leur compte à une élite, des notables, une intelligentsia perçue par le « peuple » comme méprisante et hautaine. Dans cette optique, Erdogan est ce héros issu de leurs rangs qui venge ses frères et sœurs humiliés. Mieux encore, il leur permet de soumettre, violenter et humilier à leur tour les médecins (mais aussi les avocats) représentant l’autre Turquie, celle du xxe siècle, pays de la modernisation laïque et occidentale, de l’élite diplômée, enfants de la technique et de la science. Les membres de cette élite, descendants spirituels d’Atatürk, paient pour lui, car haïr le Père de la nation, celui qui a choisi d’exclure l’islam de son projet national de modernisation, reste un interdit absolu, le dernier tabou de la Turquie d’aujourd’hui.

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Ainsi, ce qui finalement fait la différence dans les urnes, c’est le vote identitaire, la revendication d’appartenance au vrai peuple. Des habitants de régions gravement touchées par le séisme, victimes directes de sa dimension politique (liens de corruption entre politiques et entreprises de BTP, gestion de crise défaillante par l’État), comme les citoyens écrasés par la crise économique disent tous que la vie est difficile, mais que ce n’est pas la faute d’Erdogan. Le sultan est bon, mais mal entouré…

En effet, après la chute de l’Empire ottoman et l’émancipation des peuples qui le composaient, le nationalisme turc s’est fondé sur la religion comme ciment essentiel de la société. Avant 1914, les Jeunes-Turcs le comprenaient. Mais Atatürk a fait un autre choix. En 1923, dans un pays arriéré et profondément musulman, il a voulu créer une nation à la française. Ce modèle n’a pas survécu à son concepteur, mort en 1938. En 1950, Adnan Menderes devient Premier ministre et commence à démanteler l’œuvre éphémère de Mustafa Kemal, notamment en rétablissant les écoles religieuses. Né en 1954, Erdogan appartient à la première génération élevée dans ce climat islamiste et anti-kémaliste. Cet enfant, traumatisé par l’exécution de Menderes en 1961, pendu par les militaires gardiens du temple kémaliste après le coup d’État de 1960, sera l’instrument de la revanche.

Erdogan a éliminé l’armée comme force politique et vidé le projet kémaliste de son sens pour renouer avec la trame tracée pour l’histoire turque par Talaat Pacha et les Jeunes-Turcs : hors l’islam, point de Turquie. L’islamo-kémalisme d’Erdogan couplé à sa capacité d’incarner à la perfection le courant anti-élite, antilaïque, conservateur et anatolien, l’idéal type de l’homme du peuple, sont les matrices principales de ce phénomène politique et de son extraordinaire longévité.

Éric Naulleau: «Sandrine Rousseau est un mélange de cynisme et de bêtise»

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Éric Naulleau © Baltel/Sipa

Dans son pamphlet La Faute à Rousseau, Éric Naulleau dénonce le terrifiant projet de société que prônent l’élue écolo et ses acolytes. Une idéologie qui veut couper des têtes et museler la liberté d’expression, liberté qui n’a peut-être été qu’une parenthèse historique.


Causeur. Vous concluez La Faute à Rousseau en écrivant : « Fermez ce livre, cessez de prêter attention à Sandrine Rousseau. » N’est-ce pas paradoxal, alors que vous consacrez un ouvrage à la députée écoféministe ?

Éric Naulleau. Certes. Mais il s’agit cette fois de rompre avec l’incroyable complaisance médiatique envers Sandrine Rousseau, de dévoiler ce qui se dissimule derrière le personnage souriant, à savoir une carriériste, une ambitieuse qui ne recule devant aucun moyen pour écarter ses rivaux politiques – mensonge, manipulation, malveillance… Et derrière les nobles mots d’écologie et de féminisme dont elle a plein la bouche, un terrifiant projet de société. Il est par ailleurs évident que la mise en vedette d’un pareil personnage – capable d’affirmer qu’elle préfère les jeteuses de sorts aux ingénieurs EPR, que Darwin a influencé Malthus (le second est mort plusieurs dizaines d’années avant que paraissent les œuvres majeures du premier) ou que Jean Moulin est mort pour la retraite à 62 ans, en dit long sur notre époque. Il convenait de le mettre en lumière.

Vous montrez qu’elle est davantage machiavélique – prête à tout pour une couverture médiatique – qu’une pure illuminée. Quand on pense à la Révolution française, les ambitieux sont moins angoissants que les convaincus.

Sandrine Rousseau se caractérise par un mélange déroutant de cynisme et de bêtise, de conviction et d’opportunisme, de machiavélisme et d’illumination. En ce sens, je crains que vous vous rassuriez à trop bon compte. Et puis les motivations du bourreau importent peu à celui dont on va couper la tête. Car il s’agit bien de cela au bout du compte, décapiter le patriarcat et tout ce qui s’y rattache – moi, vous, tout le monde. Faire table rase du passé, ce passé qui ne cesse de décevoir l’exigence de pureté du présent, ce mauvais élève mis au coin par les nouveaux instituteurs du progressisme.

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Vous trouvez des similitudes entre wokisme et islamisme, des ressemblances entre les écoterroristes qui vandalisent des œuvres d’art et les talibans. Vous estimez également que cette passion pour la censure nous replonge dans le xixe siècle. Finalement, le libéralisme de la seconde moitié du xxe siècle, qui a permis grosso modo de tout dire en Occident, a-t-il été une parenthèse heureuse ?

Et si la liberté d’expression n’avait en effet été qu’une brève parenthèse historique ? Question vertigineuse, mais peut-être moins que deux autres interrogations auxquelles je m’efforce d’apporter réponse. Comment se fait-il que de verticale (le pouvoir politique, l’Église…), la censure soit devenue horizontale ? Je parle non seulement des associations et groupes de pression en tout genre, mais aussi du fait que dans l’affaire Richard Millet, par exemple, des écrivains ont demandé la censure d’un autre écrivain, et que dans l’affaire Bastien Vivès, des dessinateurs ont demandé la censure d’un autre dessinateur. Comment se fait-il par ailleurs que la volonté de censure soit passée de droite à gauche ? Pas un mois sans qu’une personnalité soit empêchée d’intervenir à l’université par des milices wokistes et/ou islamo-gauchistes. Nous vivons désormais dans un pays où Jean-Marc Rouillan, ancien terroriste d’Action directe, gang responsable de plusieurs lâches assassinats, peut en toute quiétude intervenir dans une université bordelaise (sur le thème de la répression policière !), mais où la conférence de Florence Bergeaud-Blackler sur l’influence grandissante de l’islam politique et du frérisme à la Sorbonne est annulée. Sandrine Rousseau et son idéologie participent de cette inversion des valeurs. Mon pamphlet est une pressante invitation à cesser de marcher sur la tête et à retomber sur nos pieds.

Vous revenez sur l’épisode de Sainte-Soline et les violences contre les policiers. Si on essaie de prendre le point de vue adverse, la violence n’est-elle pas le seul moyen de se faire entendre ?

Ce qui s’est passé à Sainte-Soline ou autour de la réforme des retraites participe d’une même volonté de substituer une nouvelle légitimité à la légalité, la légitimité de la rue et de la violence. Qui plus est en jouant sur deux tableaux : pendant la semaine, Sandrine Rousseau fait profession de voter des lois sur lesquelles elle s’assoit ; et le week-end, elle participe à des manifestations interdites visant à faire prévaloir son idéologie sur des décisions prises dans le respect des règles démocratiques. Ces menées antirépublicaines sont inadmissibles de la part d’une élue. D’autant que, la tentation des fanatiques est de toujours frapper plus fort les esprits, par le sabotage (à Sainte-Soline), par la dégradation d’œuvres d’art ou l’appel, par Jean-Luc Mélenchon, à abattre la République – autant de pratiques soutenues par Mme Rousseau. Et demain quoi ? C’est une logique terroriste.

Sandrine Rousseau et Yannick Jadot à Paris, 19 septembre 2021 © ISA HARSIN/SIPA

En évoquant le face-à-face Rousseau-Angot dans « On n’est pas couché », en 2017, vous dites joliment que, ce jour-là, la mangouste Angot est tombée sur le boa Rousseau. Vous parlez aussi d’Annie Ernaux et de ses accointances avec Houria Bouteldja. La féminisation de l’espace médiatique participe-t-elle à son hystérisation ?

Ce qui se passe n’a rien à voir avec la féminisation de l’espace médiatique – il était temps d’introduire la parité, j’allais dire la mixité sur les plateaux de télévision, après tant d’années d’exclusivité masculine – et tout à voir avec l’instrumentalisation du féminisme.

J’ai eu ainsi la grande surprise d’apprendre par Cécile Duflot que mon essai sur Sandrine Rousseau était un acte misogyne, alors que j’ai précédemment fait paraître des textes pamphlétaires sur Michel Houellebecq, Bernard-Henri Lévy ou Philippe Sollers… Stratégie d’intimidation, terrorisme intellectuel, victimisation à outrance, volonté de réduire au silence les opposants, les ficelles sont grosses. L’égalité entre les hommes et les femmes suppose que les secondes acceptent aussi bien la critique que les premiers.

Éric Naulleau, La Faute à Rousseau, Léo Scheer, 2023.

La Faute à Rousseau

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La grande évasion de Paul Melun

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L'essayiste Paul Melun © Frédéric Menant

Nous avons lu le dernier livre de Paul Melun, Libérer la gauche (Éditions du Cerf, 2023), dans lequel le président de «Souverains demain !» et essayiste décide de réconcilier ses deux aïeules.


Un inventaire douloureux

Paul Melun est un idéaliste et, comme tout idéaliste qui se heurte au mur froid et implacable de la réalité, il a vécu un désenchantement qui le rend nostalgique. Tel Alfred de Musset et son mal du siècle, Paul Melun a mal à sa gauche et déroule les raisons de sa douleur dans cette confession où se côtoient anecdotes personnelles et analyse politique. Son nouvel essai, Libérer la gauche se lit comme une autobiographie et une rétrospective de ces trente dernières années. Mais si Paul Melun regarde dans le rétroviseur de l’histoire, c’est pour mieux mesurer le déclin du PS qui, auréolé de grandes espérances, notamment celle de changer la vie, a structuré la vie politique française, fait élire François Mitterrand pendant 14 ans, et finit par se réduire aujourd’hui à un micro parti satellitaire de l’union bigarrée de la Nupes dominée par LFI !

Paul Melun serait-il un mariniste qui s’ignore?

Itinéraire d’un enfant du peuple

On suit l’itinéraire de cet « enfant du peuple » comme il aime à le rappeler, issu de la classe ouvrière et paysanne, qui s’est fait tout seul par les voies de la méritocratie républicaine. Il intègre Sciences-Po Bordeaux, devient militant à l’UNEF puis au MJS, et, tombant de désillusion en désillusion finit par se détacher de ce socialisme au petit pied pour fonder son propre parti « Souverains demain », et dans la foulée, devenir chroniqueur habitué des plateaux de CNews.

Une gauche en rien populaire

Au fil des pages, le constat d’une gauche embourgeoisée qui verse dans le snobisme populophobe et moralisateur se dessine : « En négligeant les luttes traditionnelles du prolétariat ou de la ruralité au profit des combats sociétaux des bourgeois urbains, la nouvelle gauche s’est perdue » déplore-t-il non sans colère. Pour Paul Melun, l’un des responsables de cette gauche prolo devenue bobo c’est Jean-Luc Mélenchon, autrefois admiré et aujourd’hui vivement critiqué. Il fait partie des fossoyeurs de la « gauche populaire » qui a abandonné, sous la stratégie électoraliste terranovesque, le peuple des ouvriers et des employés, réfugiés chez la diablesse blonde, pour se tourner vers les minorités et les immigrés.

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À coup de formules lapidaires, Melun tacle cet avènement de la « néogauche » qui troque Proudhon contre Butler et veut imposer le triptyque infernal « déconstruction, islamo gauchisme, multiculturalisme » ; véritable dissolvant pour notre pays. En cela, le constat de Melun rejoint celui de François Pupponi qui écrit dans son dernier essai portant également sur cette gauche qui n’est plus que le fantôme d’elle-même : « cette néogauche s’empare de tout ce qui ruine le commun »…

Mais de quelle gauche mythique parle-t-il ?

Mais si cette « néogauche » n’est pas la gauche de Paul Melun, sa gauche, celle qu’il a vécue, celle qui l’a constitué, n’est pas la gauche non plus.

Paul Melun entretient avec la gauche un rapport quasi proustien. Sa gauche a été largement sublimée par des héros imaginaires, des grands hommes, des rencontres affectives et des nobles causes comme la défense du peuple et la lutte contre l’injustice. Dans son musée Grévin du socialisme à lui, il y a à la fois Rahan, Spartacus et Jaurès ! Or, comme la toupie du film de Nolan, Inception, qui si elle continue de tourner, prouve que les personnages sont encore coincés dans un rêve, Melun rêve encore d’une gauche qui n’existe plus.

Un ADN problématique

À le lire, on a l’impression que tout ce qui est charnel, affectif, ancré localement est de gauche. Or, c’est plutôt l’inverse. Contrairement à la droite qui s’est inscrite dans la continuité historique, enracinée dans la transmission et l’héritage du passé (mœurs et histoire communes), la gauche a plutôt versé dans l’universalisme abstrait. C’est elle qui, à la Révolution, a voulu faire table rase du passé et régénérer la société de l’Ancien Régime dans le mythe de l’homme nouveau sorti tout droit de la cuisse de la Terreur jacobine. Des Lumières aux dérives du droit-de-l-hommisme, elle a promu cette idée selon laquelle l’homme est un citoyen du monde, sans attache, un être abstrait et nu, dépouillé de ses habits de culture, sans racines. Peu importe d’où il vient, il n’est pas porteur d’une histoire qui l’aurait constitué. Cette gauche, plutôt jacobine que girondine, partage avec le capitalisme mondialisé et hors sol cette vision de l’homme abstrait, déraciné, fluide et souhaite détruire tout ce qui fait office d’héritage commun.

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Pourquoi un tel nihilisme ? La faute à son père spirituel, la faute à Rousseau comme dit la chanson, qui en expliquant que la société est structurellement source de corruption et que l’homme est bon par nature, place les premières pierres de l’édifice du structuralisme derridien et foucaldien, matrice conceptuelle du wokisme, qui postule que si « tout n’est que constructions sociales », alors tout peut être détruit. Paul Melun fait comme si cette gauche jacobine n’avait pas existé. Pour lui, seule compte la gauche ouvrière, celle qui est incarnée dans le réel de l’ancienne lutte des classes. Mais il sait bien que cette gauche-là a été avalée par la gauche abstraite, qu’il ne peut pas la libérer et qu’il n’y a plus qu’une chose à faire, c’est de se délivrer d’elle ! Au fond, sa confession sonne plus comme une conversion.

La délivrance par la souveraineté

Son émancipation se fera dans la création de son mouvement « Souverains demain » qui «  transcende les clivages gauche droite pour réunir ceux qui refusent que la France disparaisse ». Paul Melun n’est pas un enfant de la déconstruction – titre de son premier essai – mais il est l’héritier de ses pères, et de ses pairs, sources de repères comme dirait Lacan. Contrairement à ses contemporains, biberonnés à l’universalisme abstrait et au wokisme, il n’est pas dépossédé. Face aux armes de déconstruction massives de la néogauche, Paul Melun appelle à l’union sacrée des « souverainistes de gauche et de droite et d’ailleurs », pariant sur une entente féconde à l’image de ses deux grand-mères ; l’une paysanne, catholique et gaulliste, l’autre ouvrière et communiste, mais toutes les deux enracinées, et ayant le sens du partage et l’amour de la France…

Localisme contre mondialisme, souverainisme contre européisme, conservatisme contre progressisme : Paul Melun serait-il un mariniste qui s’ignore ?

Libérer la gauche - La Confession d'un enfant du peuple

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