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Trump: plus hard que soft power?

Le géopolitologue Alexandre Del Valle l’avait prédit dans son essai: le président Trump est en réalité adepte d’un « impérialisme dé-globalisé » ! L’Europe, définitivement annexée cognitivement par l’impérialisme libéral américain, ne comprend pas ce qui lui arrive. Grand entretien.


Causeur. Depuis le retour de Trump au pouvoir, beaucoup ont évoqué un retrait stratégique des États-Unis. Dans votre dernier livre, Le nouvel ordre post-occidental, vous nuanciez, voire contestiez largement cette vision. L’enlèvement spectaculaire de Nicolás Maduro au Venezuela ne vous donne-t-il pas raison ?

Alexandre Del Valle. En effet, dans mon livre, je n’emploie pas le terme de « retrait », mais plutôt de recentrage des Etats-Unis dans leur hémisphère ouest, leurs sphères d’influence, et autour de leurs domaines d’intérêt vital. Je cite autant le Canada, l’Amérique latine (dont Panamà) que le Groenland. Je m’oppose justement à l’idée chère à certains d’un Trump isolationniste, anti-unilatéraliste et anti-impérialiste. J’affirme à l’opposé que Trump est adepte d’un impérialisme « dé-globalisé » ou « hémisphérique », c’est-à-dire débarrassé de l’interventionnisme planétaire des néo-cons et du moralisme des adeptes de l’OIL (Ordre International Libéral). A chacun sa chasse gardée, notamment le Moyen-Orient, les pays du Golfe, et l’hémisphère occidental pour les Etats-Unis. Les sphères d’influences revendiquées par d’autres puissances sont de ce fait négociables (Ukraine, Moldavie, Géorgie, Taiwan, Libye, Mer de Chine), mais suivant les rapports de force évolutifs et les transactions en cours, certes âpres. On peut ajouter bien sûr l’impératif de préserver la manne des pétrodollars, l’accès aux terres rares, la guerre des semi-conducteurs. Concernant l’OTAN, cette dernière n’intéresse Trump, tout comme l’Europe occidentale, que si l’engagement n’est pas contraignant et s’il ne consiste pas à prendre des risques inutiles et à dépenser pour les autres. Trump raisonne ainsi : « je ne m’engage pas dans l’article 5 [qui prévoit qu’une attaque armée contre un ou plusieurs Alliés sera considérée comme une attaque contre tous, ndlr], les Européens achètent mes armes, mon énergie, mon soft-power audiovisuel et mes applications. Et si l’OTAN veut m’engager dans une guerre qui n’est pas mon intérêt, l’article 5 ne compte pas ». Comme on l’a vu avec la Stratégie Nationale de Sécurité (National Security Strategy), publiée le 4 décembre 2025, la dénonciation de « l’effacement civilisationnel » de l’Europe (dénatalité, culpabilisation identitaire et submersion par le monde islamo-africain), est à la fois un regret réel et un prétexte pour lâcher la solidarité inter-atlantique. L’idée est la suivante : « les pays avec lesquels nous avions signé dans les années 1950 ne sont plus les mêmes, donc nos engagements aussi »…. En ce sens, ce soi-disant « retrait » trumpien, conditionné dans certains domaines et dans certaines zones, est plus une sortie du globalisme et des institutions couteuses et contraignantes non compatibles avec l’Amérique d’Abord qu’un non-interventionnisme.

Dans le chapitre 2 de mon livre, j’explique que l’interventionnisme et l’unilatéralisme restent des instruments qui permettent justement à Donald Trump de donner des bonbons aux néoconservateurs qui rodent toujours et qu’il doit satisfaire un peu (Sénat, Deep State, Armée, etc). Trump n’a jamais rechigné à user de la violence militaire (« la paix par la force »), ici ou là (Syrie, Nigeria, Venezuela, etc), mais à condition que les interventions soient courtes, spectaculaires, sidérantes, scénarisées, aux antipodes des campagnes militaires de changements de régime. Sa préférence va aux deals sous contrainte (Venezuéla, Iran, UE), aux interventions éclairs, mais il s’oppose à la gestion directe des problèmes du monde. J’explique dans mon livre que cette stratégie repose sur la doctrine-clef de l’école réaliste américaine des relations internationales : le « offshore balancing » ou équilibrage à distance : je délègue le plus possible la gestion des différentes zones à des vassaux et des pivots régionaux qui vont équilibrer des rivaux ou les récalcitrants au lieu de devoir intervenir directement et couteusement comme les néo-cons. C’est ce que j’appelle la « déglobalisation de l’Empire américain ». Cela signifie aussi que Washington ne finance plus l’exportation de la démocratie, du libéralisme politique ou sociétal (« liberal hegemony »), d’où le rejet du wokisme. Exemple : on capture Maduro, en tentant de s’entendre avec la numéro deux du régime, Delcy Rodríguez, plutôt que de tenter de mettre au pouvoir par la force la leader de l’opposition, María Corina Machado [prix Nobel de la paix 2025 et désignée par l’Occident comme devant prendre la relève du régime de Maduro en cas de chute de celui-ci, ndlr]. Cet impérialisme dé-globalisé et « hémisphérique » n’est plus fondé sur des valeurs morales universelles ou des institutions de l’OIL chères aux démocrates, mais sur l’intérêt national pur.

Mandatory Credit: Photo by Andrew Thomas – CNP/Shutterstock (16340678ad) United States Senator John Curtis (Republican of Utah), US Senator Ruben Gallego (Democrat of Arizona) US Senator Dick Durbin (Democrat of Illinois) with Venezuelan opposition leader María Corina Machado in the United States Capitol in Washington, DC, USA,. María Corina Machado Visits US Capitol, Washington, District of Columbia, USA – 15 Jan 2026/shutterstock_editorial_Maria_Corina_Machado_Visits_U_16340678ad//2601160401

Trump s’est déclaré officiellement nationaliste, il a fait l’éloge de la frontière, notamment dans le discours de Varsovie de juillet 2017, ce qui était assez neuf dans le discours d’un président américain. N’y a-t-il pas dans ce changement de nature de l’impérialisme américain un élément de politique intérieure ? Les Américains, à force de globalisation, n’ont-ils pas été victimes de leur propre impérialisme ?

C’est exactement ça. L’idée de Donald Trump, de J.D. Vance et de son entourage anti-interventionniste est que l’empire américain a conçu l’OIL (ordre international libéral), notion créée par l’universitaire de Princeton John Ikenberry (membre du CFR), pour légitimer moralement et masquer l’hégémonie globale étatsunienne. Cet OIL était composé d’institutions, règles, normes, modes, et lois extraterritoriales, fondées sur une morale universelle, une idéologie libérale et une conception anglosaxonne du droit et de la géostratégie. Le démocrate Biden comme le néo-cons Bush défendaient « l’ordre international libéral fondé sur des règles », mais ces règles sont celles de l’Empire américain et non celles du droit international et du multilatéralisme, qui excluent l’unilatéralisme et l’extraterritorialité du droit américain. La forme la plus achevée de ce libéralisme hégémonique a été le wokisme et la déconstruction des identités, familles, frontières et nations, sorte de boomerang autodestructeur. Car ce libéralisme progressiste, comme la drogue, a toujours besoin d’augmenter la dose : de libéral-classique dans les années 1950, il est devenu toujours plus libéral-libertaire, ensuite, et maintenant carrément déconstructiviste. Le trumpisme, adepte des rapports de force, des frontières et des identités civilisationnelles, combat cette dérive non par vertu chrétienne puriste mais parce que l’OIL de plus en plus subversif est devenu un élément d’autodestruction nationale – que l’empire US avait au départ conçu pour affaiblir les vassaux et non pour contaminer les Etats-Unis de l’intérieur. L’OIL a donc affaibli l’empire américain par une immigration de masse et une dispersion universaliste inutile.

… Vous voulez dire que l’OIL américain s’est retourné contre la nation qui en est à l’origine ?

Oui ! Lorsque l’OIL américain-anglosaxon a diffusé partout (y compris chez lui) la pop culture pop anarchisante, l’hédonisme consumériste, l’anti-hiérarchisme, le wokisme anti-nationaliste et christianophobe, cela a affaibli les Américains, car le soft power universel, comme la radioactivité ou la pollution, n’a pas de frontières. Le mondialisme que l’Amérique a mis en place pour justifier son propre impérialisme en diluant les autres nations (« McWorld ») a fini par affaiblir existentiellement la nation américaine. Conscients de ce boomerang mortel, les « nationalistes-impériaux » trumpiens ont commencé à réagir.

L’« hégémonie libérale » que l’Amérique trumpienne freine trouve paradoxalement un relais aujourd’hui dans la vieille Europe, devenue la roue de secours du parti démocrate.

C’est très bien dit ! L’UE est devenue le dindon de la farce de l’OIL, parce que celui-ci a été créé au départ pour « dé-souverainiser » les Européens. Il n’a pas été créé pour que les Américains et les Européens soient des égaux dans l’illusion qu’est la catégorie faussement unitaire « d’Occident », mais pour que les Européens soient des vassaux volontaires. Or, le paradoxe, c’est que les plus grands défenseurs de l’OIL sont effectivement aujourd’hui ceux contre qui il a été instauré mais qui l’observent à la lettre : les Européens, alors que son créateur, l’Amérique trumpienne, donc, n’en veut plus. L’Europe est donc le dindon de la farce du mondialisme, le dernier (non-)acteur géopolitique qui poursuit le projet que l’Amérique a créé pour justifier son impérialisme.

Est-ce dû à une forme de colonialisme mental, ou bien à la corruption des élites ?

Ce phénomène est décrit cyniquement par Zbigniew Brzeziński, en 1997, dans son essai Le grand échiquier, lequel est bizarrement souvent oublié. L’auteur affirme que l’Europe serait le plus grand concurrent des Etats-Unis si elle devenait une puissance, mais qu’il n’y a presque aucun risque qu’elle devienne si forte face à l’Empire américain, car elle est tellement imprégnée des idées, modes, soft power ou normes américaines, qu’elle a été définitivement annexée cognitivement… A côté de ce volet culturel-psychologique, il y a celui de la corruption des élites. José Durao Barroso, l’ex-président de la Commission européenne, après avoir quitté son poste, devint employé de Goldmann Sachs ; Mario Draghi et Mario Monti, deux présidents du Conseil italien, venaient de Goldmann Sachs ; Monsieur Macron a tout donné à Uber, McKinsey, a vendu Alstom aux Etats-Unis, et vient de Rothschild. Beaucoup de nos dirigeants européens sont ainsi issus de multinationales anglosaxonnes et ont des intérêts planétaires liés aux Etats-Unis directement et indirectement.

Peut-être, mais on pourrait vous rétorquer que Gerhard Schröder et François Fillon, eux, sont passés chez les Russes…

Effectivement. Mais ceci est une exception et en outre notez que M. Fillon a vite démissionné. Maints dirigeants européens sont liés à des puissances étrangères ou privées : Chine (Raffarin), Qatar (Villepin, Sarkozy), Azerbaïdjan (Dati), Afrique (Strauss-Kahn)… Beaucoup se vendent à des fonds de pensions, à des multinationales, ou aspirent à prendre la tête d’institutions supranationales, comme Mark Rutte [ancien Premier ministre des Pays-Bas devenu secrétaire général de l’OTAN en 2024], ou son prédécesseur Jens Stoltenberg [ancien ministre des Finances norvégien], ce qui les oblige à complaire à Washington. L’Europe est structurellement  américanisée, de manière psycho-idéologique, financière et géopolitique. Et malgré la guerre économique que l’Oncle Sam nous livre, les élites européennes anti-trumpistes demeurent philo-américaines, car l’empire étatsunien, qui survivra à Trump, a généré l’OIL et ses multinationales.

D’ailleurs, on voit qu’entre l’Europe et les Etats-Unis, il y a actuellement l’affaire du Groenland, qui est presqu’un casus belli puisqu’ils nous agressent. Or, nous semblons incapables de nous en prendre à nos alliés.

L’UE en est incapable mentalement. Certes, en amassant des troupes, dans la logique du faible au fort, comme le préconise le président Macron, on pourrait envoyer ce message : « Essayez, ça va vous coûter ». Mais le Danemark demeure le pays le plus pro-américain d’Europe, stratégiquement, et l’UE a comme structure de défense l’OTAN, entité contrôlée par les Etats-Unis…

Aujourd’hui, l’Amérique semble davantage utiliser les éléments du hard power que du soft power.

Il y a en réalité toujours les deux. Trump utilise la coercition politique, mais il y a aussi toujours les séries américaines, les modes, les musiques et toutes les superproductions américaines d’Hollywood où un super-héros va massacrer cinquante personnes. Et Trump est moins violent que les Bush, les Clinton, Obama et Biden l’ont été. En revanche, il est un génie de la scénarisation des menaces et de ses désirs de grandeur. Marc Fumaroli a montré dans l’Etat culturel (1991) que le génie de l’Amérique, c’est de faire rêver avec de l’irréel prométhéen, comme l’a fait la mythologie grecque. Il y a un super-héros, presqu’un demi-dieu, qui a un moment va tuer tous les « ennemis ». Et dans les nouvelles séries occidentales américanisées, ce super-héros, ce ne sont même plus des Rambo ultra-musclés, mais des midinettes de 50 kg, jolies, menues, qui massacrent des types de 90 kg ! On ne cherche pas à coller à la réalité, mais à faire rêver. Marc Fumaroli dit, dans L’Etat culturel : « Ce qui fait bouger les peuples, ce n’est pas le réel, ce sont les projections irréelles, les mythes ». L’Amérique de Trump et de ses prédécesseurs ne gère pas seulement le monde par la coercition, mais surtout par les mythes.

Excusez-nous d’insister, mais avec Trump, c’est quand même la coercition qui semble vraiment être passée au premier plan.

Quand Trump capture Maduro, il ne renverse pas le régime, il a laissé « la tigresse » Rodriguez au pouvoir, la plus dure du régime. Avec très peu de frais, Trump fait croire au monde entier qu’il a renversé le régime. En réalité, il a juste capturé le chef. Ce n’est pas franchement pareil que d’envoyer des hommes pour soumettre tout un peuple…

Il y a donc bien des signes de fébrilité…

Non. Je dirais plutôt que l’Amérique sait très bien communiquer. On montre Nicolas Maduro menotté, humilié avec un bonnet d’âne, on produit une séquence d’Hollywood. Le cowboy a traduit en justice le méchant. Mais le résultat sera meilleur que les guerres des Néo-cons en Afghanistan, Irak, Libye, etc… puisque Caracas va composer, seule chose qui intéresse Trump.

En 2003, George Bush n’aurait-il pas pu capturer Saddam Hussein en hélicoptère ? A l’époque, on avait sorti la grosse artillerie. Est-ce que l’Amérique a encore les moyens de faire une guerre comme elle le faisait en Irak et en Afghanistan ?

M. Trump est issu de la télé-réalité : il fait croire qu’il a réglé un conflit entre deux pays, qu’il a renversé un régime, alors que ce n’est pas encore vrai. Ce qui compte, c’est d’être scénarisé : avec beaucoup moins de coûts que les guerres de Bush, il obtient un résultat meilleur. Il ne s’est pas enlisé, puisqu’il n’est pas allé au contact plus de quelques heures sur le terrain, et qu’il n’y a pas de morts américains. La capture de Maduro reprend les codes d’une série hollywoodienne.

Ne souscrivez-vous pas à l’idée d’Emmanuel Todd qu’il s’agit d’un Empire décadent, vicié de l’intérieur ?

Non. Je n’ai jamais été fan d’Emmanuel Todd. Il enfonce souvent des portes ouvertes. Nous sommes nombreux depuis 30 ans à constater la décadence de l’Occident, puis les faiblesses et contradictions de l’Empire américain. Quand il servait la soupe à l’islamisme, j’alertais depuis 1997 sur des dangers de l’islamisme… Quant à l’Empire déclinant américain, je suis moins affirmatif que lui, la messe est loin d’être dite : la Chine (comme la Russie) a des faiblesses à long terme, comme sa démographie. L’Inde est en revanche à ne pas sous-estimer à long terme. L’Empire américain arrive encore à imposer des lois extraterritoriales partout. Même en Chine et en Turquie, des grandes banques chinoises ont peur de l’extraterritorialité américaine et n’osent plus travailler avec la Russie, même si dans mon livre je démontre que les sanctions inefficaces contre la Russie ont mécaniquement accéléré l’extension des BRICS+ et favorisé la dédollarisation – sans nier pour autant que le dollar représente encore 80% des échanges en devises… La dédollarisation en cours n’est pas encore flagrante. L’Empire américain sera vraiment en déclin quand l’utilisation du dollar sera descendue à 10%. Même chose pour l’armée : quand on a 1000 milliards de budget militaire, on a encore de l’avance, même sur la Chine. Le déclin civilisationnel et démographique de l’Europe est en fait bien plus grave et profond que le déclin américain. L’empire américain est plus résilient que l’UE, car il a décidé de ne plus décliner et s’en donne les moyens. Et il est combattif, il a toujours une « volonté de puissance ».

Ne peut-on pas imaginer un sursaut similaire du côté des Européens ?

Oui, je le dis à la fin de mon livre, il y a une petite chance que l’Europe survive, si les partis identitaires – qui mettent au centre le contrôle de l’immigration et la défense des racines euro-chrétiennes – arrivent au pouvoir. S’ils n’arrivent pas d’ici quinze ans aux responsabilités, la sortie de l’Histoire de l’Europe et de sa civilisation sera définitive. Les Européens deviendront des masses de vieillards dévirilisés, culpabilisés et dominés par des masses de jeunes issus de l’Afrique et du monde islamique revanchards. L’Amérique WASP est combattive, fait plus d’enfants, et importe une majorité de chrétiens latinos. Et le wokisme y est combattu comme la religion nihiliste et suicidaire de l’avortement, à la différence de l’Europe occidentale inféconde et auto-raciste.

La stratégie nationale de sécurité de Trump évoquait justement le risque que les Européens changent de nature et ne soient plus des alliés fiables. Si l’Amérique va chercher Maduro chez lui et veille sur son jardin sud-américain, pourquoi ne s’intéresse-t-elle pas à son pré-carré européen ?

L’Amérique de Trump s’y intéresse ! Elle valorise Tommy Robinson et Reform UK, ainsi que l’AFD en Allemagne, les Néo-Suédois, Vox en Espagne, Meloni en Italie, Chega au Portugal, ou le RN et Sarah Knafo en France… Elle n’a pas abandonné l’Europe : elle la veut alignée sur elle idéologiquement. L’Amérique a compris qu’une Europe social-démocrate immigrationniste ne sera plus fiable car elle sera un ennemi d’Israël et une terre de peuplement pour le tiers-monde, donc anti-américaine par islamo-africanisation sociologique. Pleine de taxes, l’Europe fait dans le même temps fuir ses élites économiques. Elle va se tiers-mondiser et s’effacer civilisationnellement. Trump redoute cette mutation. Dans la Stratégie Nationale de Sécurité, l’Europe tient une place importante, tandis que la Chine et la Russie sont vues comme des adversaires avec qui ont peu dealer. Bizarrement, il n’y a pas de déclaration de guerre contre les ennemis chinois et russes. Il est question en revanche de faire de nouveau de l’Europe une Europe des Etats-nations, vue plus fiable que l’eurocratie mondialiste bruxelloise.

Compte tenu de l’épisode vénézuélien auquel nous venons d’assister, peut-on s’attendre à ce que la Chine se sente encore plus en droit d’envahir Taiwan prochainement ?

C’est possible. Mais cela n’a pas empêché les Américains d’envoyer des armes récemment. Si les Chinois montrent leur capacité de nuisance, et apportent quelque chose d’intéressant pour Trump, Taiwan pourrait être livrée… Mais, l’île reste vitale pour les puces et son détroit, passage obligé de routes commerciales contrôlées, comme Malacca, par l’empire américain. La chose va donc se négocier âprement. Mais il n’est pas totalement à exclure qu’un jour Taiwan soit moins importante pour les Américains, surtout quand ils auront récupéré le savoir-faire des puces de la société TSMC et ses ingénieurs, qui ont commencé à revenir aux Etats-Unis…

Concernant l’Iran, est-ce que vous croyez à un changement de régime rapide ?

Le changement de régime est difficile et sera très douloureux, car les pasdarans ont au minimum 200 000 hommes, plus 150 000 Bassidji [les milices populaires des jeunes iraniens] et 450 000 mobilisables. L’armée n’a que 350 000 hommes, soit moins que les Gardiens de la Révolution et est moins équipée qu’eux. Le régime va tomber quand l’armée se sera désolidarisée des Pasdarans et quand beaucoup de militaires auront fait défection. Les pasdarans répriment de plus en plus massivement. Les Américains ont sorti un plan de plusieurs scenarios d’action. Ça ne sera pas un regime change mais plutôt une action spectaculaire, soit à la Maduro, soit par des cyberattaques, sabotages et frappes ciblées sur les Pasdarans, avec des bombardements de ce qui reste de la défense aérienne iranienne. Le peuple iranien doit pouvoir se libérer lui-même des pasdarans.

Est-ce que la base populaire iranienne anti-mollah est prête à s’allier de fait avec les Américains et les Israéliens, ou bien le nationalisme perse peut reprendre le dessus ?

Beaucoup d’Iraniens veulent d’une aide américaine, mais peu souhaitent voir les Etats-Unis s’installer en Iran. Cela engendrerait un réflexe de défense. Ce pays est presque impossible à envahir de par sa taille. Une guerre, qui serait davantage que des bombardements ciblés comme l’été dernier, ferait perdre à la rébellion nombre de ses soutiens internes. Beaucoup considèrent qu’une intervention américaine massive ne serait pas positive. En revanche, ils attendent des sanctions, des aides, des kidnappings ciblés et des sabotages…

La Russie et la Chine, qui ont perdu Bachar al-Assad et Maduro en un an, vont-ils laisser tomber un autre allié, l’Iran ?

Relativisons : pour le Venezuela, il y a toujours un régime chaviste en place ; pour la Syrie, Al-Joulani est allé à Moscou en octobre 2025, et il y a renégocié la reconduction de tous les accords de défense et le maintien des bases russes… La Russie a même installé des bases en Libye, après avoir retourné le Général Khalifa Haftar, ex-agent américain qui a fini par devenir proche des Russes. Moscou et Pékin demeurent très présents au Venezuela. Quant à l’Iran, même si le pouvoir était renversé, le régime suivant garderait une géopolitique cohérente avec Moscou, New Dehli et Pékin. Je crois aux « temps longs » (Braudel) de l’histoire et de la géographie. Les préoccupations des Etats survivent à l’alternance des régimes. Le chah voulait déjà la bombe atomique. Les mollahs l’ont voulue également, les futurs dirigeants de l’Iran la voudront probablement ! Le dernier Shah avait scellé des accords avec les pays du Pacte de Varsovie, donc avec Moscou, comme plus tard Khomeiny puis Khamenei. Les futurs dirigeants le voudront aussi. Si le régime tombe, comme en Syrie, Poutine prendra vite langue avec les nouveaux dirigeants. L’Iran, la Russie et l’Inde ont trop d’intérêts, avec notamment le corridor Nord Sud qui passe sur leurs territoires, pour rompre à cause de changements idéologico-institutionnels. Idem pour la Chine, grand acheteur de gaz et de pétrole. Les intérêts géo-éco-politiques dépassent les régimes.

592 pages

Mitterrand. Un petit quelque chose en lui de très français: l’esprit canaille


Contrairement à d’autres qui, aujourd’hui se répandent en sermons droitiers XXL, je n’ai jamais voté pour lui. En revanche, je l’ai interviewé deux fois. C’était avant 1981. Et sur des sujets en marge de la politique. Son attachement au Morvan et à Château-Chinon, puis ses lectures de collégien. Visiblement, cela l’amusait. Alors, le moment fut des plus agréables. L’œil pétillait. Il se montrait enjoué, mais on comprenait vite qu’il n’était pas question de franchir une certaine limite. Il avait manifestement son quant à soi. Il savait tenir à distance, avec délicatesse cependant, sans arrogance. Avec une sorte de classe, dirais-je. Ce qui n’est pas donné à tout le monde, convenons-en.

C’était l’époque où il avait encore cette denture un rien carnassière qu’il veilla à faire limer lorsqu’il se sentit pousser les ailes qui allaient le porter au sommet. Dommage, cela conférait au sourire un supplément de caractère. Le phrasé, légèrement susurrant, suranné, était davantage d’un bourgeois sophistiqué que d’un apôtre du prolétariat. Jamais il ne changea dans ce registre. On prit pour de la sincérité, de la fidélité de classe ce qui n’était peut-être au fond qu’habileté. En fait, toute sa vie, toute sa carrière fut marquée du sceau de l’habileté. De cet esprit canaille que les gens de chez nous, les Français, absolvent si facilement et qu’ils ont aimé chez Figaro et les pieds nickelés.

Car il en faut de l’habileté pour se remettre d’une pantalonnade aussi pathétique, aussi affligeante que celle du faux attentat de l’observatoire. Il en faut, de la rouerie pour ne pas avoir pâti davantage de son passage par Vichy avec décoration de la francisque en prime. Comme s’il n’avait fait que d’aller y prendre les eaux. Il en faut encore pour avoir mené une double vie, ou plus exactement deux vies conjugales quasiment officialisées à égalité. Et pareillement deux états de santé en parallèle, l’officiel – tout va bien brave gens, les urines sont claires – et le secret, un cancer au long cours. Et puis cette enfant cachée, comme dans les romans interdits aux jeunes filles. L’enfant dont il s’arrange pour révéler au grand jour l’existence quand le caprice l’en a pris. Pour tout cela, qu’on ne dise pas que les Français ne savaient pas. Ils savaient sans savoir vraiment tout en sachant quand même. Mais ça passait. Ça passait aussi électoralement, puisque réélection confortable il y eut en 1988. La performance d’exception, le coup de maître. Le cher homme parvint même, lors de la campagne du second mandat, à assumer pleinement, presque gaiement, le sobriquet pourtant si familier, tellement en décalage avec son personnage, de Tonton. Pourtant, je suis bien persuadé que personne – je dis bien personne – ne s’est aventuré à l’appeler ainsi, face à lui !

A lire aussi: Mitterrand sous l’empire des livres

De l’habileté encore, teintée de joyeuse désinvolture cette fois, pour réussir à se faire élire, en 71, Premier secrétaire d’un parti dont il avait  négligé jusqu’à ce jour de prendre la carte. À cette occasion, d’ailleurs, il eut l’occasion de mettre en pratique cette capacité qu’il avait de garder ses distances. À l’issue du congrès, un militant vient à lui et lui lance : « Maintenant, camarade, on se tutoie! » Et Mitterrand, imperturbable, de répondre : « Comme vous voulez. » Jamais plus quiconque n’a tenté le tutoiement… Et on se souvient bien sûr du débat face à Jacques Chirac. Celui-ci, ayant sans doute assez mal jaugé l’habileté, justement, de son adversaire, se lance avec un sérieux de pape dans une mise en garde dont il attendait sans doute qu’elle désarmât l’autre. « Ce soir, il n’y a plus ici ni de président de la République ni de Premier ministre, seulement deux candidats à l’élection présidentielle. » Et le vieux renard de répliquer, doucereux, l’œil allumé : « Mais vous avez tout à fait raison, Monsieur le Premier ministre. » Je me souviens. À la rédaction dont je faisais partie à l’époque, on a échangé des regards. Mais pas de commentaire. Nous pensions les uns et les autres la même chose : « Le débat est d’ores et déjà plié. » Chapeau l’artiste. Et il l’était, plié, en effet.

Habileté enfin, pour, sur une si longue période, persuader les foules qu’on est suffisamment de gauche pour les servir alors qu’on l’est si peu.

Le pire, si j’ose dire, est que au fond personne n’était vraiment dupe. Je n’ai jamais voté pour lui, ai-je précisé. Mais s’il s’était agi de décerner l’Oscar toute catégorie du meilleur acteur dans le rôle de canaille à la française, là, j’aurais volontiers bourré les urnes.

Mitterrand, Don Juan en politique

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«Mal aimé, je suis le mal aimé…»

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Le premier président « disruptif » de la République française a fait beaucoup de déçus. Il n’est pas parvenu à faire prendre à la France le tournant libéral dont elle aurait besoin. Pendant ce temps, les citoyens continuent de demander l’impossible: moins d’impôts et plus de services publics.


Disons-le d’emblée, j’ai été enthousiasmé par l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République en 2017 et je n’ai pas tardé, dès le premier quinquennat, à être déçu, si ce n’est très déçu, des résultats de son action.

Alors pourquoi plaider pour l’auteur de Révolution, qui n’en a même pas esquissé le début ?

D’abord, quelques constats :

Emmanuel Macron est un des présidents les plus intelligents et les plus brillants que la Ve République ait eus ; je ne le pense surpassé que par François Mitterrand ;

Sans doute porte-t-il le stigmate d’être issu de l’Inspection générale des finances, mais le contexte dans lequel il est arrivé à la présidence, dans une trajectoire fulgurante et totalement étrangère au cursus politique français traditionnel, pouvait donner à penser qu’il serait porteur d’un réel changement ;

A lire aussi, Marcel Gauchet: «Macron aura eu l’air d’un président mais il n’avait pas la chanson»

Son courage politique, sa détermination, son mépris pour la langue de bois et son franc-parler, loin des modes de langage convenus, ne pouvaient que renforcer cette espérance ;

Tout comme son couple atypique, sa trajectoire hors du commun, ses soutiens économiques et certaines prises de position apparemment disruptives…

Une démocratie périmée ?

Tout cela, pour arriver, à un an de la fin utile de sa deuxième mandature, au constat, aujourd’hui très probable, d’un échec dont se réjouit la plus grande partie de l’arc politique, spécialement les extrêmes devenus, ensemble, majoritaires.

La mission d’Emmanuel Macron était de parvenir à faire sortir la France de ses archaïsmes, de la domination totale de l’entre soi de ses élites hors-sols, de son économie de connivence, quasi mafieuse, de son système social périmé et, non en dernier lieu, de sa crise structurelle économique, financière, politique, sociale et morale.

Les 12 travaux d’Hercule. Mais le président de la République n’est pas Hercule et ce n’est pas ce qui lui est demandé.

En quelques mots, tout est résumé : depuis la fin du XIXe siècle, la convergence du mouvement social et des aspirations illibérales et corporatistes de la haute bourgeoisie catholique (représentée successivement, dans une continuité parfaite, par le pétainisme puis par le gaullisme) a construit, spécialement depuis 1945 un système collectiviste (holiste) de plus en plus structuré et verrouillé.

Un peuple drogué aux allocations sociales

Bien que le président de la Ve République, sorte de monarque électif, soit doté de pouvoirs considérables, sans équivalents dans aucun pays démocratique, il lui était impossible d’obtenir des résultats tangibles en ramant à contre-courant d’une évolution séculaire défendue par l’essentiel de l’establishment et plébiscitée par une majorité d’un peuple drogué à la protection, aux allocations, à l’assistance, à l’irresponsabilité, à la valorisation de la paresse, et à l’inconséquence de revendications contradictoires, mais que peu osent stigmatiser, tels que « moins d’impôts et plus de services publics ».

Alors quel que soit le brio, l’intelligence et le courage d’Emmanuel Macron, l’échec était inscrit dans l’irréductible contradiction entre le cahier des charges et la réalité de ce qu’est devenue la société française.

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L’échec évident de la réforme en profondeur de la haute fonction publique, qui s’est finalement limité à de fines retouches cosmétiques, l’échec cinglant de la réforme des retraites, qui n’était pas celle par laquelle il fallait commencer, ne font que souligner l’impuissance du politique, fût-il le monarque électif, face à l’appareil.

Alors, non, Emmanuel Macron n’a pas failli, car nul ne peut se voir reprocher d’avoir échoué dans une tâche impossible.

Il est à craindre qu’il soit impossible de sortir de l’impasse française autrement que par des mesures drastiques, telles qu’une révolution dite « de couleur », à l’instar de la révolution orange de Kiev 2004 ou de la révolution de jasmin en Tunisie, laquelle entraînerait un bouleversement institutionnel comparable à ce qu’a connu la Russie avec la chute du communisme, dont le système français d’aujourd’hui est d’ailleurs largement inspiré.

Il restera au crédit d’Emmanuel Macron ce qui lui est largement reproché dans le monde politique et médiatique : la dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024, coup de génie qui, en mettant fin au « partenariat » pendulaire « droite-gauche », amorce la fissuration des institutions délétères de la Ve République, largement appuyées sur cette pantomime.

Les frissons de la vertu


À l’aube de la nouvelle année, je relis Kundera, écrivain de l’exil, et soudain cette phrase : « La France n’est pas seulement un pays, c’est un rêve de civilisation. » Je ne suis pas sûr que cela soit encore exact. Nos valeurs suprêmes semblent s’effacer. Seul triomphe l’individualisme exacerbé par le consumérisme. L’une de ces valeurs essentielles est la vertu. Elle paraît pourtant discréditée. Marc Alpozzo, dans un petit livre rafraichissant, parsemé d’exemples littéraires, de références cinématographiques et de citations empreintes de sagesse, tente d’analyser ce discrédit qui frappe la vertu.

Alpozzo est professeur de philosophie et critique littéraire. Admirateur des Anciens, il s’est progressivement spécialisé en philosophie morale. Il nous révèle qu’il s’est tardivement intéressé à cette discipline. Il cherchait alors une réponse au chaos du monde à travers quelques grands textes. C’était à l’époque des « désarrois de l’après-communisme ». Sartre ne faisait plus recette, même si ses oukases lancés à la figure de ses contradicteurs continuaient – et continuent toujours – d’empoisonner les débats pourtant salutaires dans une démocratie. La quête de pureté était dénoncée par Bernard-Henri Lévy, et cette dénonciation visait tous les totalitarismes du XXᵉ siècle. La violente critique, du reste, ne se limitait pas au siècle du goulag et d’Auschwitz, elle incluait les sanglants massacres de la Révolution française. BHL, dans son livre intitulé La pureté dangereuse, cité par Alpozzo, note en substance : « Pourquoi le pire en politique, se confond-il si souvent avec une certaine idée de la vertu ? » La vertu serait donc à l’origine de la tentation totalitaire en voulant imposer l’égalité au détriment de la liberté et en perdant en route la fraternité. C’est pour cela qu’elle fait dire, dans Mort d’un pourri, film de Georges Lautner, à Alain Delon : « Les deux fléaux qui menacent l’humanité sont le désordre et l’ordre. La corruption me dégoûte. La vertu me donne le frisson. » L’un des buts de ce Petit traité de la vertu est de démontrer que la vertu est, au contraire, un bienfait qui permet à l’homme de trouver un équilibre en lui-même, en rejetant les dérives dont on l’accable, parfois à juste titre. De frissonner d’aise et non de peur.

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La vertu, précise Alpozzo, doit nous donner la force spirituelle de résister à la société qui ne cesse de nous culpabiliser en nous assénant des leçons de morale, des leçons de moraline, pour reprendre le mot de Nietzsche, qui nous éloigne du récit commun en nous plongeant dans le communautarisme. Le bonheur, s’il existe, n’est ni dans la soumission à la planification socialiste, ni dans l’écologisme social, rappelle l’auteur. Luc Ferry, pour ne citer que lui, voit dans le « nouvel ordre écologiste une dérive totalitaire et humaniste ». La vertu doit contrecarrer toute forme de modèle « vertueux ». Là est l’enjeu de ce livre.

Je ne sais pas si la vertu est l’antidote à la barbarie comme le pense Alpozzo, car le nihilisme attaque sur tous les fronts, et l’idée même de patrie fait immédiatement surgir du bois les progressistes. La France semble se complaire dans la probable dépouille d’un grand cadavre à la renverse. Mais il reste l’aventure individuelle, électrisante, à condition de se tenir à distance des tentaculaires institutions officielles si bien décrites par George Orwell dans 1984. Il convient également d’être vertueux, mais sans ostentation. C’est Kirk Douglas qui disait que « la vertu n’est pas photogénique. » Cette valeur, qu’on se doit de révérer, est une « doctrine de la juste mesure ». Alpozzo : « Entre l’hubris et la metrios, la vertu devient une habitude trouvée dans un usage proportionné de la raison, guide de nos actions. » Il ajoute : « L’homme vertueux est précisément l’homme mesuré et équilibré. C’est ainsi que l’on peut d’ores et déjà dire que la vertu est propice à la vie bonne. »

Je vous souhaite donc d’être vertueux.

Marc Alpozzo, Petit traité de la vertu, à l’usage de ceux qui ne sont pas sages, Guy Trédaniel éditeur. 132 pages

Coup de rouge

Dans un contexte de polarisation et de radicalisation, les deux mamelles d’une société malade et d’un imaginaire en cale sèche, est-il possible de préserver la dignité humaine ?


Il est tard. Après une journée de radio et de télé, je choisis la compagnie des livres. La volupté de la lecture. Je te dis toute ma tendresse, écrit François Mauriac à son fils Claude (Albin Michel). Flamme, volcan, tempête, le portrait de Christine Pawlowska par Pierre Boisson (Sous-Sol) est une pépite. Alors pourquoi, ce soir-là, se saisir de la télécommande ?

À l’écran, un animateur et des chroniqueurs. Je connais bien ce format. Et un thème : l’immigration. Je n’ai jamais fait partie d’une certaine gauche qui, ne voyant pas le réel, refuse le débat sur cette crise. L’écran est partagé en deux. D’un côté, une famille de migrants. Un père et une mère encadrent un jeune enfant. Il a un bonnet de laine. Dans un jour naissant, son corps est immergé dans l’eau de mer que l’on imagine glacée. Ils attendent très certainement le bateau pneumatique d’un réseau de passeurs criminels. Puis une autre image, un autre enfant qui semble plus fragile encore. Je pense à Aylan Kurdi, ce petit Syrien de 3 ans, étendu à plat ventre, sans vie, sur une plage de Turquie en septembre 2015. De l’autre côté de l’écran, les chroniqueurs sont d’humeur joyeuse. L’esprit est roi dans un entre-soi idéologique et mondain. L’un d’entre eux profite d’un écran de contrôle pour réajuster son nœud de cravate. Ad nauseam.

Tiens, justement, ad nauseam… Au Sénat, le vice-président Pierre Ouzoulias a fait l’objet d’une « exclu » du média Frontières. « Le sénateur communiste de Nanterre Pierre Ouzoulias SE VOMIT DESSUS [en lettres capitales et en gras] en direct. Au perchoir du Sénat hier soir peu avant minuit, où il présidait la séance. La séquence a été depuis retirée du replay (du site du Sénat) ». Garen Shnorhokian, « journaliste et éditorialiste » qui « décrypte sans filtre » ajoute : « Ils se gavent tellement de votre argent qu’ils en vomissent. » Du bel ouvrage… du journalisme d’investigation… qui n’obtiendra pas le prix Albert-Londres : le sénateur a une maladie génétique. « Ces dernières semaines, souvent tard dans la nuit, j’ai assuré de nombreuses présidences de séance », écrit Ouzoulias. Le syndrome de Gilbert peut provoquer de tels symptômes en cas de fatigue importante ou de stress. Pierre Ouzoulias a une « pensée toute particulière pour toutes les personnes qui souffrent du même syndrome et qui savent combien il est difficile de vivre avec cela »

Si BFM a aussitôt retiré les images, sur Frontières, elles sont toujours en ligne. Pierre Ouzoulias a déposé plainte. « Des propos diffamatoires ont été tenus, sans preuve, avec une intention manifeste de nuire, la liberté de la presse n’autorise pas le mensonge, ni l’atteinte à la dignité humaine. »

Nous y voilà. Dans un contexte de polarisation et de radicalisation, les deux mamelles d’une société malade et d’un imaginaire en cale sèche, est-il possible de préserver la dignité humaine ? Est-il encore possible de débattre, de se confronter politiquement, d’aborder des sujets clivants tout en se respectant ?

Est-il déjà trop tard ?

Téhéran: bagatelle pour un massacre

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Pour l’extrême gauche, les manifestants massacrés en Iran sont des morts mal alignées


Quand un régime abat des milliers de ses propres citoyens en quelques jours – 12000, disait-on récemment, chiffre glaçant s’il est exact – le débat devrait être clos. On ne parle plus de tensions, de débordements ou de maintien de l’ordre. On parle alors de massacre de masse.

Sauf lorsqu’il s’agit de la République islamique d’Iran et des assassins qui la dirigent. Là, soudain, les mots se dérobent, les indignations aussi, et les professionnels de la colère prennent des congés idéologiques. Aucun drapeau brûlé, personne place de la République, aucune marche “spontanée”. Silence (presque) total, soigneusement entretenu, rompu parfois par des déclarations du bout des lèvres.

Où sont les Rima Hassan, Aymeric Caron, Mathilde Panot, Louis Boyard, Daniele Obono, David Guiraud, Manuel Bompard, Sébastien Delogu, Thomas Portes et autres députés maniaques de “Free Palestine“ si prompts à hurler au “génocide”, à exiger des sanctions, à invectiver et désigner des coupables commodes ? Cette fois, rien, ou si peu. Et surtout aucune manif dans les rues, aucune assemblée dans les facs, aucune protestation de jeunes militants dopés à l’antiracisme devant l’ambassade.

Pourquoi ? Parce que ces morts-là sont mal alignées. Le bourreau est un régime théocratique totalitaire, misogyne, pendu à ses potences, qui torture, viole et exécute à tour de bras – c’est sûrement affreux. Mais ce régime-là a l’immense vertu d’être anti-occidental. Même si les hiérarques envoient leurs rejetons dans les universités américaines, cela suffit à suspendre toute morale.

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Les victimes, elles, cumulent les fautes : elles sont iraniennes, réclament la liberté, enlèvent leur voile, ne conspuent ni Washington ni Tel Aviv, et accusent leurs propres tyrans nationaux. Elles ne servent aucun récit compatible avec l’idéologie préformatée de nos bons députés. Elles sont donc inexploitables.

Alors on détourne le regard, on réserve les grands mots aux causes plus confortables, plus médiatiques, plus utiles politiquement. Ici, on contextualise, on relativise, on explique. On se tait.

Étrange époque où le mot “génocide” est devenu un accessoire militant, mais où l’on rechigne à nommer des crimes contre l’humanité estampillés islamiques, qui dérangent la grille de lecture. Ce silence n’est pas une distraction, c’est un choix. Toutes les victimes ne méritent pas la même indignation. Certaines ont droit aux cortèges, d’autres à l’oubli.

Bagatelle pour un massacre, dira-t-on, sur le mode de l’ironie cruelle, donc. Non parce que les crimes des mollahs et de leur soldatesque, corrompus jusqu’à la moelle, seraient mineurs, mais parce qu’ils sont traités comme une affaire secondaire, une note de bas de page, un bruit de fond.

Quand le massacre ne sert pas la cause, il ne compte pas. En Iran, on tue mal et les victimes ne rapportent rien. Alors, à quoi bon les pleurer ?

Fièvre sportive, fièvre des peuples

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Le Sénégal et le Maroc s’affronteront en finale de la CAN dimanche soir à 20 heures.


Le football est l’opium du peuple. Mais, cette drogue est tellement forte et le peuple tellement obstiné qu’il convient de baisser les armes et d’essayer d’en faire quelque chose d’utile.

Une belle vitrine pour le Maroc

Le Maroc réussit sa CAN. Organisation impeccable, de l’aveu des visiteurs et des journalistes spécialisés. Stades et infrastructures qui sentent le neuf. Sécurité et hospitalité dans la grande tradition de l’accueil marocain.

Il se peut que le Maroc l’emporte. Ce serait une excellente nouvelle pour le moral des Marocains, déjà raffermi par une pluviométrie abondante. La baraka serait de retour après des années de sécheresse et de stress hydrique.

Dans ce flot de bonnes nouvelles, il y a des réalités qui ont la vie dure.

La trêve entre le Maroc et l’Algérie n’a pas tenu. A leur arrivée au Royaume Chérifien, les supporteurs algériens (dont les binationaux franco-algériens) ont juré leur attachement à la fraternité (en chantant khawa ! khawa !). Ils ont été nombreux à témoigner d’une excellente interaction avec les citoyens marocains. Il a fallu quelques minutes de jeu pour que cette concorde vole en éclats et cède la place à une sorte d’hystérie. On a vu des supporteurs uriner dans les stades, d’autres déchirer des billets de banque face caméra, d’autres se battre avec les agents de sécurité… Le tout dans une ambiance de délire collectif, à la fois triste et agressif. On avait envie plus de les plaindre que de les punir. Quelque chose de l’épidémie dansante qui a saisi Strasbourg en 1518 a envahi les âmes de ces pauvres diables. A croire que l’âme algérienne est malade, mentalement malade. Qui l’a rendu malade ? Six décennies de dictature, des lustres de haine de la France et d’oubli de soi ? Il s’agit d’un cas clinique.

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Le peuple algérien vaut mieux que les fous et les égarés qui se sont ridiculisés au Maroc durant la CAN. Il lui revient de se soigner lui-même, personne ne le fera à sa place. C’est le travail dévolu aux intellectuels et aux religieux. La tâche principale de ces deux collectifs devrait être la restauration de l’âme algérienne. Les intellectuels manipulent la raison, les religieux manipulent la foi, avec ces deux puissances il est possible et nécessaire de ramener le torrent à son lit. Je serais poète algérien, je composerais une ode au contrôle de soi. Je serais imam algérien, j’émettrais une fatwa contre les adultes qui versent des larmes et se roulent par terre pour un match de foot.

Une oumma désordonnée

Côté français, il convient de reconnaître qu’il n’existe pas d’union entre les Arabes et les musulmans. Maroc et Algérie sont au bord de la guerre. Mais, l’idée d’une oumma islamique contamine les esprits, à droite en particulier, alors qu’une des rares bonnes nouvelles en provenance du sud de la Méditerranée est qu’il n’y a pas de front uni face à l’Occident. C’est le chacun pour soi. Le Maroc vs l’Algérie. Le Qatar vs l’Arabie. Les Emirats Arabes Unis vs l’Arabie. Et la liste des rivalités plus ou moins explosives est très longue.

Le Maghrébin n’existe nulle part, sauf en France. Les Français ont accompli le miracle de l’union maghrébine, amenant Marocains, Tunisiens et Algériens à se sentir Maghrébins. Dans leur nouvelle identité, ils se sentent réticents à la France et abonnés à la victimisation. Belle prouesse à mettre au compte de l’Education nationale.

S’il y a une guerre demain entre Rabat et Alger, la paix sera probablement négociée à Saint-Denis…

Côté marocain, il n’est pas sûr non plus que toutes les leçons de la CAN soient retenues. Les élites vont se gargariser de l’organisation, du nombre de touristes etc. Si le Maroc l’emporte, elles vont s’attribuer la victoire comme si le foot était une mission officielle de l’Etat, inscrite dans la Constitution. Pourquoi pas, c’est de bonne guerre, tout le monde fait pareil.

Constats plus cruels

Mais, si le Maroc joue si bien au foot, c’est qu’il a su trouver les bons cadres techniques et les bons joueurs.  Pourquoi réussit-il à le faire au foot et pas dans d’autres secteurs, autrement plus sérieux et stratégiques comme l’Education ou la Santé ?

Il y a quelque chose de cruel à édifier des stades de foot en douze mois alors que les hôpitaux attendent leur sauveur depuis des années. Il y a quelque chose de très violent à refaire les trottoirs d’une ville entière pour les besoins d’un match de foot alors que les victimes du séisme de Marrakech attendent toujours, nous dit-on, un logement définitif.

Les élites semblent avoir choisi leur voie. Et elle n’est pas inclusive. C’est un fait. Est-elle efficace au moins ? L’on peut en douter car l’émergence économique n’est toujours pas au rendez-vous. Les observateurs sérieux le savent très bien, les touristes et les journalistes superficiels l’ignorent car ils confondent un aéroport flambant neuf avec le développement économique.

L’époque est violente. L’actualité des relations internationales nous le rappelle tous les jours. La douceur est en retrait, les forts s’imposent et imposent leurs priorités. Le foot vient avant tout.

Curieusement, alors qu’il n’y a jamais eu autant de femmes dans la politique et le monde des affaires marocain, il n’a jamais été aussi masculin c’est-à-dire dur et sans pitié. Malheur aux vaincus.

Mon père, le Maroc et moi: Une chronique contemporaine

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Charline et le mystère du cordon sanitaire disparu

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Charline Vanhoenacker, c’est la gauche « culturelle » la plus arrogante et la plus bête du monde ! Si la plupart de ses petits camarades d’autrefois ont rejoint la très islamo-gauchiste Radio Nova à la rentrée, la présentatrice des « René du cinéma » belges continue de proposer chez nous ses chroniques lourdingues et ses chansons stupides sur France inter.


Elle est progressiste, écolo, de gauche. Elle officie sur une radio publique qui, ça tombe bien, est progressiste, écolo, de gauche. Belge, elle est rémunérée avec l’argent de tous les contribuables français, y compris ceux qu’elle invective régulièrement. Le 15 décembre dernier, le museau plus fouineur et l’humeur plus vipérine que jamais, Charline Vanhoenacker était interviouwée par un dénommé Loup Espargilière pour le média Vert1. D’habitude, l’humoriste subventionnée essaie d’être drôle et n’y parvient pas. Ce jour-là, ses propos étaient supposés être sérieux mais suintaient la pure bêtise et furent souvent risibles.

Humour engagé

La « queen de la satire politique » – c’est ainsi que Mme Vanhoenacker est présentée sur le site du média écolo – n’était en effet pas là pour rigoler mais pour « conscientiser » l’auditoire et conduire les masses sur les chemins de la résistance. De la résistance à quoi ? De la résistance à qui ? À « l’extrême droite », bien sûr ! Car, c’est bien connu, « on a une extrême droite qui est dominante dans le débat public, dominante culturellement, qui écrase tout avec des armes pas toujours légales en fait, la mauvaise foi, les fakes news, c’est une espèce de rouleau compresseur ». Sur France Inter, ça résiste tant que ça peut mais ce n’est pas simple : « On a une obligation de pluralisme », gémit-elle. Elle regrette par conséquent que la radio publique soit dans l’obligation de recevoir de temps à autre un fils de Satan ou une fille de Méphistophélès, bref, un représentant du RN ou de Reconquête. Mais Mme Vanhoenacker a tenu à rassurer l’auditoire gauchiste qui retenait sa respiration à chaque évocation du Diable chevauchant la « vague réactionnaire » : Radio France tient bon et la majorité de ses employés restent de fervents défenseurs « de l’écologie, des valeurs progressistes, de la liberté d’expression ». Ouf !

En ce qui concerne l’écologie, Charline Vanhoenacker est bien aise, sur le plateau du média Vert, de rappeler que France Inter est au taquet : dès le journal de 8 heures, assure-t-elle, des sujets sur l’environnement sont évoqués. Dans la journée, des journalistes et de nombreux invités militant pour une écologie radicale se relaient au micro pour prêcher la bonne parole du GIEC et sermonner les Français. Elle-même a reçu des sommités écologistes qui, oublie-t-elle de dire, tiennent tous le même discours catastrophique, accusateur et anxiogène, conforme à la charte interne de Radio France stipulant que cette dernière sort« du champ du débat la crise climatique, son existence comme son origine humaine ». Pour les libertés d’opinion et d’expression, on repassera.

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L’humoriste a une conception toute particulière de la liberté d’expression qu’elle dit pourtant défendre « bec et ongles ». Elle raconte, par exemple, qu’une chose l’a « profondément choquée » lorsqu’elle est arrivée en France : le fait de « donner la parole en direct, en toute décontraction, à Marine Le Pen ». Elle ne trouvait ça « ni normal, ni démocratique ». En Belgique, explique-t-elle, les médias francophones pratiquent ce qu’ils appellent le « cordon sanitaire médiatique » : les interventions des représentants politiques classés à l’extrême droite sont systématiquement diffusées en différé afin de vérifier qu’elles « n’appellent pas à la haine » et de rectifier le tir le cas échéant. Ainsi, dit-elle benoîtement, ces politiciens ne sont pas à proprement parler censurés mais leurs propos sont « contextualisés » par des journalistes tout ce qu’il y a de plus consciencieux, c’est-à-dire tout ce qu’il y a de plus à gauche. « La RTBF applique ça et s’y tient strictement », témoigne celle qui espère qu’un jour l’audiovisuel public français adoptera ce « cordon sanitaire » afin que France Inter puisse continuer « à parler à tout le monde » – Mme Vanhoenacker ne semble pas avoir conscience de l’étrange paradoxe que recèle cette élucubration.

Sketchs lourdingues et chansons débiles

Malheureux Belges. En plus de l’islamisation en phase finale de leur pays, ils doivent endurer, eux aussi, les leçons de morale du petit monde culturel, comme le prouve un évènement récent, relaté par Gregory Vanden Bruel dans ces colonnes, mais qui mérite qu’on y revienne. En février 2025, la maîtresse de cérémonie des Magritte du cinéma, l’équivalent belge de nos César, était… Charline Vanhoenacker, qui se surpassa dans le genre gaucho-woke. De sketchs lourdingues en chansons débiles, sans oublier un happening politico-bobo tout ce qu’il y avait de bien-pensant, tout y passa : les interminables diatribes contre Donald Trump et « la montée de l’extrême droite dans le monde », les geignarderies néo-féministes, les pleurnicheries contre « la politique migratoire inhumaine » du gouvernement belge, les appels larmoyants à « déconstruire les imaginaires coloniaux, racistes, misogynes, islamophobes, homophobes et transphobes », etc. – tant et si bien que Charly Herscovici, le président de la Fondation Magritte et détenteur des droits intellectuels de l’œuvre du peintre surréaliste, déclara quelque temps plus tard que le nom de Magritte ne pouvait plus être attaché à cette cérémonie du cinéma parlant de moins en moins de cinéma et transformée en tribunes politiques et militantes. Décidée à se payer la tête de Charly Herscovici, de Magritte et d’un public réfractaire à l’idéologie progressiste, la direction woke de l’académie André Delvaux, organisatrice de cette cérémonie, vient d’annoncer qu’elle rebaptisait celle-ci… les René du cinéma. René comme… René Magritte. Dans La Libre Belgique, le président de la fondation Magritte a dénoncé « une fourberie inimaginable ». Il n’était pas au bout de ses mauvaises surprises. « Avec René, on est dans le tutoiement, dans la proximité », a sournoisement déclaré Jean-Yves Roubin, le nouveau président de l’académie André Delvaux, avant de faire savoir avec, on l’imagine, un sourire en coin, que la maîtresse de la prochaine cérémonie qui se déroulera le 7 mars sera… Charline Vanhoenacker, derechef.

Mais finissons sur une perspective réjouissante, qui sera aussi la preuve d’une fin de règne. En 2019, la cérémonie des Magritte du cinéma, diffusée exclusivement par la Radio-télévision belge francophone (RTBF), attirait encore 169 360 téléspectateurs. En 2024, ils n’étaient plus que… 19 500. En 2025, après avoir décidé de diffuser ce spectacle sur ses antennes via Internet sous le prétexte de s’adapter au goût du public, la RTBF se réjouissait du choix de Charline Vanhoenacker comme maîtresse de cérémonie et espérait un sursaut. Ce fut une débâcle : seuls 15 220 téléspectateurs regardèrent cette réception mondaine, ennuyeuse, emblématique de l’entre-soi culturel de gauche. Il y a de fortes chances que la prochaine cérémonie des René, animée par la moins drôle, la plus bête et la plus arrogante des humoristes belges, sera regardée par encore moins de monde. Quant aux artistes qui gagneront un prix ce soir-là – ou, en France, lors de la prochaine cérémonie des César – on aimerait qu’un véritable trublion ayant l’audace de l’humoriste anglais Ricky Gervais, le maître de cérémonie des Golden Globes 2020 qui osa dire ses quatre vérités à un public composé des plus éminents artistes, réalisateurs et producteurs américains, leur tienne le même discours : « Si vous gagnez un prix ce soir, ne l’utilisez pas comme une tribune pour faire un discours politique. Vous n’êtes pas en position de faire la leçon au public sur quoi que ce soit. Vous ne savez rien du monde réel. La plupart d’entre vous ont passé moins de temps à l’école que Greta Thunberg. Si vous gagnez un prix, montez sur scène, acceptez votre petit trophée, remerciez votre agent et votre dieu, et foutez le camp ! »


  1. https://vert.eco/articles/lhumoriste-charline-vanhoenacker-invitee-de-notre-podcast-cetait-mieux-apres ↩︎

Petit coup de démaquillant idéologique

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Lorsqu’il reçoit un expert de l’IRIS pour l’interroger sur le caractère dictatorial éventuel du régime de Maduro, le journaliste de Franceinfo Julien Pain, spécialiste reconnu enquêtant sur les rumeurs, intox et manipulations, omet toutefois de rappeler le parcours politique de son invité. Un élément qui aurait pourtant été utile à la compréhension du débat.


Sur le service public, la neutralité n’est pas une vertu : c’est un produit cosmétique. Elle s’applique en couches fines, sous une lumière soigneusement réglée. À première vue, tout est impeccable. À y regarder de plus près, on distingue pourtant très nettement le ricil de la neutralité, le fond de teint de l’expertise, le rouge à lèvres politique, le tout vaporisé d’un parfum de grand savoir mêlant jargon universitaire et supériorité morale.

Le procédé est désormais bien connu. Des intervenants sont présentés comme chercheurs, spécialistes, experts « indépendants ». Ils parlent calmement, posément, avec ce ton feutré qui inspire confiance. Ils expliquent le monde, ses fractures, ses injustices — toujours dans la même direction. L’Occident est coupable, les régimes non occidentaux sont complexes, donc excusables. Et tout cela nous est servi comme parole objective, débarrassée de toute idéologie. La politique a disparu… sauf dans le discours lui-même.

Le cas Christophe Ventura

Le problème n’est évidemment pas que ces intervenants aient des convictions. Le problème, c’est qu’on nous les vend sans l’étiquette. On ne dit pas : « voici une lecture idéologique parmi d’autres ». On dit : « voici la réalité ». La neutralité devient alors un argument d’autorité, non un principe méthodologique.

Sur le service public, la neutralité obéit aujourd’hui à une définition implicite mais très précise. Est réputée « objective » une parole qui critique structurellement l’Occident, relativise les régimes autoritaires non occidentaux, refuse les mots qui fâchent lorsqu’ils s’appliquent hors d’Europe, et présente l’histoire occidentale comme une suite de fautes à expier. À l’inverse, toute parole qui défend l’héritage culturel, politique ou civilisationnel de la France et de l’Occident est immédiatement qualifiée de partisane, suspecte, voire dangereuse.

Un petit coup de démaquillant permet alors de voir ce qui se cache sous le maquillage. Prenons un cas d’école. Sur les antennes de France Info, on voit régulièrement intervenir Christophe Ventura, présenté comme « chercheur », « spécialiste » ou « expert » des relations internationales. Ricil parfaitement appliqué, fond de teint uniforme, parfum discret : la panoplie est complète.

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Or le parcours de l’intéressé est public. Christophe Ventura a été militant et membre du Parti de gauche, formation fondée par Jean-Luc Mélenchon. Il a participé à des initiatives politiques aux côtés de responsables comme Éric Coquerel. Il ne s’agit pas d’un soupçon, mais d’éléments de parcours accessibles à tous.

Sur le fond, rien d’illégitime à cet engagement. Le problème commence lorsque cet engagement disparaît au moment de la présentation médiatique. Sur France Info, Christophe Ventura ne parle pas comme intellectuel engagé, mais comme expert neutre. Or cet expert refuse de qualifier le régime de Nicolás Maduro de dictature[1] et considère l’idéologie chaviste comme politiquement légitime. Ce ne sont pas des constats techniques : ce sont des choix normatifs, donc politiques — mais maquillés en objectivité.

C’est à ce moment précis que surgit ce qui n’est plus un détail, mais une ligne idéologique structurante. Christophe Ventura a participé à des séminaires et travaux consacrés à la désoccidentalisation du monde, aux côtés d’autres intellectuels partageant la même grille de lecture. Ce n’est pas anecdotique : c’est révélateur.

Car derrière l’expression flatteuse de « désoccidentalisation du monde » se cache une supercherie conceptuelle. Le monde non occidental n’est, par définition, pas occidental. En réalité, ce qui est visé n’est pas le monde, mais l’Occident lui-même. Il s’agit de désoccidentaliser l’Occident, de défranciser la France, de délégitimer son histoire, sa culture, ses normes politiques et sociales. Le vocabulaire est global, mais l’opération est interne.

Cette grille idéologique n’est pas marginale : elle est devenue le fonds de commerce intellectuel du service public. Elle structure les invitations, les analyses, les mots employés — ou refusés. Elle permet de présenter comme neutre ce qui est en réalité un projet politique : celui de la déconstruction systématique de l’Occident, toujours décrit comme coupable, jamais comme héritier.

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Le contraste apparaît encore plus nettement lorsqu’on observe ce qui se passe dans l’autre sens. Nicolas Pouvreau-Monti, à la tête de l’Observatoire de l’immigration et de la démographie, travaille à partir de données publiques issues de l’INSEE, du ministère de l’Intérieur et de l’INED. Autrement dit : des chiffres officiels, institutionnels, vérifiables.

Ici, point de ricil de la neutralité. Le maquillage est retiré d’emblée. Avant même l’analyse, l’étiquette tombe : « politiquement orienté ». Peu importe que les sources soient publiques ; peu importe qu’elles proviennent des mêmes institutions invoquées ailleurs comme autorités indiscutables. La neutralité ne dépend manifestement ni des faits ni des chiffres, mais de la direction dans laquelle regarde le discours.

Conclusion – Le miroir nettoyé

Le petit coup de démaquillant idéologique ne vise ni à faire taire, ni à exclure. Il vise à nommer. Nommer les grilles de lecture, nommer les engagements, nommer les projets politiques quand ils existent.

Une démocratie adulte n’a rien à craindre de la confrontation des idées. Elle a tout à perdre avec la fausse objectivité, celle qui maquille une idéologie en expertise et transforme une ligne éditoriale en évidence morale.

Quand le ricil de la neutralité sert à détourner le regard, quand le fond de teint de l’expertise masque l’engagement, quand le parfum du grand savoir remplace la clarté, le service public cesse d’informer. Il commence à orienter sans l’assumer. Et ce jour-là, ce n’est pas la neutralité qui est en danger, mais la confiance.


[1] Selon l’expert, si la Corée du Nord est bien une dictature, en comparaison le Venezuela ne l’est pas car il n’y a pas de parti unique même si les résultats électoraux y sont contestés…

«Macron aura eu l’air d’un président mais il n’avait pas la chanson»

Emmanuel Macron a-t-il remis la République en marche, comme il le promettait en 2017 ? Pour le plus fin des analystes du « nœud démocratique », rien n’est moins sûr. Le chef de l’État, si brillant soit-il, n’a pas compris la dimension populaire et patriotique de notre contrat social…


Causeur. Dès 2022, vous constatiez que la révolution annoncée s’était transformée en « statu quo agité ». Mais en est-il le seul ou même le premier responsable ? Les Français ont élu deux fois un homme dont ils ont refusé les réformes avec constance. Comment gouverner un peuple qui refuse de travailler plus, mais veut quand même une protection maximale ?

Marcel Gauchet. Je n’aurais pas l’idée de faire du peuple français un modèle de vertu civique, de rationalité économique et d’intelligence politique ! Heureusement, il est divers et contradictoire. Mais il a quelques excuses. Souvenez-vous du climat dans lequel se sont déroulées les élections de 2022. Pour commencer, une population déboussolée par le confinement et le quoi qu’il en coûte. Dans quelles conditions Macron aurait-il terminé son premier mandat sans le Covid et la peur dont il a joué à fond pour se rendre irremplaçable ? Là-dessus, l’agression russe de l’Ukraine, la guerre pour de bon, cette fois, pas loin de nous. Renforcement de la peur, et renforcement concomitant du réflexe légitimiste. Enfin, la peur, toujours la peur, devant la perspective de l’arrivée du Rassemblement national au pouvoir et du saut dans l’inconnu qu’elle aurait représenté. Macron II est le produit de cet empilement de peurs. Une peur qui est déjà le sentiment naturellement dominant d’une société de vieux et qui pousse à l’immobilisme. Si on veut faire bouger les choses, ce n’est pas sur ce socle affectif qu’il faut compter. Macron a réussi à se proroger en s’appuyant sur des ressorts qui allaient l’empêcher d’agir.

En 2022, on savait qu’Emmanuel Macron était immigrationniste et européiste. Si les Français ont cédé au chantage au populisme, n’est-ce pas que l’alternative manquait de crédibilité ?

Il y avait pire que le manque de crédibilité, il y avait la crainte de l’amateurisme et de l’incompétence du personnel du RN et la crainte en plus des troubles que son arrivée au pouvoir ne manquerait pas de susciter.

On a beaucoup reproché au président son mépris, mais n’avons-nous pas tendance à nous sentir méprisés dès qu’on ne nous traite pas en victimes ?

Le mépris qui lui est reproché n’est pas tellement le sien – c’est un reproche dont on peut l’exonérer – que celui du milieu qu’il représente. Ce mépris a la particularité d’être largement inconscient. Il est imprimé dans un discours qui suppose que, si vous n’êtes pas d’accord, vous êtes un barbare en plus d’un ignorant. La clé du malaise politique est dans ce sentiment d’une très grande partie de la population de n’être pas compris, d’être méconnu avec bonne conscience. Cela peut donner le victimisme, en effet, mais ce n’est pas le moteur principal.

La crise politique que nous traversons est-elle la marque de son échec ou signe-t-elle l’incapacité de nos institutions à représenter/civiliser nos clivages ? La Ve est-elle encore adaptée à un paysage politique aussi fragmenté que le nôtre ? Pourquoi les élections ne fabriquent-elles plus de légitimité ?

L’échec de Macron couronne et parachève celui de ses prédécesseurs. Ce n’est pas une question de République. La proportionnelle qu’on nous concocte comme le remède à tous nos maux ne fera qu’aggraver les choses. Le problème est culturel. Il a sa source dans un changement de monde auquel la société française est profondément réfractaire. Les élites dirigeantes jouent le jeu et le gros de la troupe ne suit pas. Cela s’aggrave avec le nouveau changement de monde qui est en train de s’engager par contrecoup du précédent et prend à contrepied l’Europe dysfonctionnelle qui servait à faire passer la pilule. Comment des gens manifestement dépassés par ce qui se passe pourraient-ils compter sur une légitimité solide ? Seules la protestation ou la sécession ont un peu de légitimité.

Macron a échoué à remplacer le clivage droite-gauche par le clivage progressistes/conservateurs. Était-il si absurde de rassembler la droite et la gauche, anciennement dites « de gouvernement », qui pensaient à peu près la même chose dans l’« extrême centre » ?

Ce n’était pas absurde, mais ces « partis de gouvernement » étaient eux-mêmes en voie d’implosion par fuite de leur base. Les additionner ne pouvait aboutir qu’à renforcer une gauche de gauche et une droite de droite. Une gauche de gauche vouée en dernier ressort à s’allier au centre progressiste (le « front républicain ») face à une droite de droite faite d’une grande partie de l’ancien électorat de gauche. Le macronisme aura été un accélérateur de recomposition.

Le discours du chef d’état-major des armées nous appelant au réarmement a suscité des critiques violentes sur le thème « nous ne mourrons pas pour Kiev » (ce qu’il ne demande pas). Mais sommes-nous prêts à mourir pour quoi que ce soit ? Voulons-nous rester une puissance ou sortir de l’histoire ?

C’est l’exemple même du télescopage d’un discours de fond somme toute banal par un contexte qui lui donne un autre sens en créant une confusion inextricable. Comme les gens ont parfaitement identifié les ficelles de la communication – qui n’a abouti, soit dit au passage, qu’à renforcer la défiance envers le discours officiel –, ils ont vu dans les propos du CEMA une annonce sournoise de notre engagement en Ukraine. C’était fatal. Rien à voir avec le problème du dévouement patriotique. Pour le mobiliser, cet épisode en est l’illustration, il y faut ce qui nous manque le plus : la confiance dans le commandement.

Vous avez parlé au sujet de Macron d’un progressisme autoritaire. Sa volonté de lutter contre les fake news confirme-t-elle cette appréciation ? Ne faut-il pas déplorer son impuissance (y compris sur ce sujet) plutôt que son autoritarisme ?

Quand je parlais de progressisme autoritaire, je visais moins des actes qu’une attitude. J’y faisais déjà allusion, il y a une fermeture intolérante étrange dans ce discours progressiste qui se veut pourtant libéral, mais qui disqualifie a priori les gens qui ne pensent « pas bien ». Pour ce sectarisme par ailleurs mou, il ne peut s’agir que d’imbéciles potentiellement criminels. Des cons et des salauds, comme dirait Alain Souchon. D’où l’invocation d’une nécessaire sévérité sans faille à l’égard de ces malotrus. Or l’exigence démocratique par excellence, c’est d’être capable de se mettre à la place des gens qui ne pensent pas comme vous, y compris pour les combattre. En fait, cet autoritarisme inconséquent ne peut aller très loin. Ce qu’il faut reprocher à Macron, en l’occurrence, c’est son irréalisme. Sa « labellisation » n’aboutirait qu’à polluer un peu plus un espace public déjà mal en point sans élever le niveau de l’information en circulation. L’absurdité de l’idée devrait suffire à la tuer.

Qu’a-t-il manqué à Emmanuel Macron pour être un grand président ?

Beaucoup de choses, à commencer par la principale : la connaissance et l’amour de son pays, au lieu de la préférence pour sa petite personne et son minable bagage de bon élève. Macron aura eu l’air d’un président, il faut le lui accorder, mais il n’avait pas la chanson.

Trump: plus hard que soft power?

Alexandre Del Valle. DR.

Le géopolitologue Alexandre Del Valle l’avait prédit dans son essai: le président Trump est en réalité adepte d’un « impérialisme dé-globalisé » ! L’Europe, définitivement annexée cognitivement par l’impérialisme libéral américain, ne comprend pas ce qui lui arrive. Grand entretien.


Causeur. Depuis le retour de Trump au pouvoir, beaucoup ont évoqué un retrait stratégique des États-Unis. Dans votre dernier livre, Le nouvel ordre post-occidental, vous nuanciez, voire contestiez largement cette vision. L’enlèvement spectaculaire de Nicolás Maduro au Venezuela ne vous donne-t-il pas raison ?

Alexandre Del Valle. En effet, dans mon livre, je n’emploie pas le terme de « retrait », mais plutôt de recentrage des Etats-Unis dans leur hémisphère ouest, leurs sphères d’influence, et autour de leurs domaines d’intérêt vital. Je cite autant le Canada, l’Amérique latine (dont Panamà) que le Groenland. Je m’oppose justement à l’idée chère à certains d’un Trump isolationniste, anti-unilatéraliste et anti-impérialiste. J’affirme à l’opposé que Trump est adepte d’un impérialisme « dé-globalisé » ou « hémisphérique », c’est-à-dire débarrassé de l’interventionnisme planétaire des néo-cons et du moralisme des adeptes de l’OIL (Ordre International Libéral). A chacun sa chasse gardée, notamment le Moyen-Orient, les pays du Golfe, et l’hémisphère occidental pour les Etats-Unis. Les sphères d’influences revendiquées par d’autres puissances sont de ce fait négociables (Ukraine, Moldavie, Géorgie, Taiwan, Libye, Mer de Chine), mais suivant les rapports de force évolutifs et les transactions en cours, certes âpres. On peut ajouter bien sûr l’impératif de préserver la manne des pétrodollars, l’accès aux terres rares, la guerre des semi-conducteurs. Concernant l’OTAN, cette dernière n’intéresse Trump, tout comme l’Europe occidentale, que si l’engagement n’est pas contraignant et s’il ne consiste pas à prendre des risques inutiles et à dépenser pour les autres. Trump raisonne ainsi : « je ne m’engage pas dans l’article 5 [qui prévoit qu’une attaque armée contre un ou plusieurs Alliés sera considérée comme une attaque contre tous, ndlr], les Européens achètent mes armes, mon énergie, mon soft-power audiovisuel et mes applications. Et si l’OTAN veut m’engager dans une guerre qui n’est pas mon intérêt, l’article 5 ne compte pas ». Comme on l’a vu avec la Stratégie Nationale de Sécurité (National Security Strategy), publiée le 4 décembre 2025, la dénonciation de « l’effacement civilisationnel » de l’Europe (dénatalité, culpabilisation identitaire et submersion par le monde islamo-africain), est à la fois un regret réel et un prétexte pour lâcher la solidarité inter-atlantique. L’idée est la suivante : « les pays avec lesquels nous avions signé dans les années 1950 ne sont plus les mêmes, donc nos engagements aussi »…. En ce sens, ce soi-disant « retrait » trumpien, conditionné dans certains domaines et dans certaines zones, est plus une sortie du globalisme et des institutions couteuses et contraignantes non compatibles avec l’Amérique d’Abord qu’un non-interventionnisme.

Dans le chapitre 2 de mon livre, j’explique que l’interventionnisme et l’unilatéralisme restent des instruments qui permettent justement à Donald Trump de donner des bonbons aux néoconservateurs qui rodent toujours et qu’il doit satisfaire un peu (Sénat, Deep State, Armée, etc). Trump n’a jamais rechigné à user de la violence militaire (« la paix par la force »), ici ou là (Syrie, Nigeria, Venezuela, etc), mais à condition que les interventions soient courtes, spectaculaires, sidérantes, scénarisées, aux antipodes des campagnes militaires de changements de régime. Sa préférence va aux deals sous contrainte (Venezuéla, Iran, UE), aux interventions éclairs, mais il s’oppose à la gestion directe des problèmes du monde. J’explique dans mon livre que cette stratégie repose sur la doctrine-clef de l’école réaliste américaine des relations internationales : le « offshore balancing » ou équilibrage à distance : je délègue le plus possible la gestion des différentes zones à des vassaux et des pivots régionaux qui vont équilibrer des rivaux ou les récalcitrants au lieu de devoir intervenir directement et couteusement comme les néo-cons. C’est ce que j’appelle la « déglobalisation de l’Empire américain ». Cela signifie aussi que Washington ne finance plus l’exportation de la démocratie, du libéralisme politique ou sociétal (« liberal hegemony »), d’où le rejet du wokisme. Exemple : on capture Maduro, en tentant de s’entendre avec la numéro deux du régime, Delcy Rodríguez, plutôt que de tenter de mettre au pouvoir par la force la leader de l’opposition, María Corina Machado [prix Nobel de la paix 2025 et désignée par l’Occident comme devant prendre la relève du régime de Maduro en cas de chute de celui-ci, ndlr]. Cet impérialisme dé-globalisé et « hémisphérique » n’est plus fondé sur des valeurs morales universelles ou des institutions de l’OIL chères aux démocrates, mais sur l’intérêt national pur.

Mandatory Credit: Photo by Andrew Thomas – CNP/Shutterstock (16340678ad) United States Senator John Curtis (Republican of Utah), US Senator Ruben Gallego (Democrat of Arizona) US Senator Dick Durbin (Democrat of Illinois) with Venezuelan opposition leader María Corina Machado in the United States Capitol in Washington, DC, USA,. María Corina Machado Visits US Capitol, Washington, District of Columbia, USA – 15 Jan 2026/shutterstock_editorial_Maria_Corina_Machado_Visits_U_16340678ad//2601160401

Trump s’est déclaré officiellement nationaliste, il a fait l’éloge de la frontière, notamment dans le discours de Varsovie de juillet 2017, ce qui était assez neuf dans le discours d’un président américain. N’y a-t-il pas dans ce changement de nature de l’impérialisme américain un élément de politique intérieure ? Les Américains, à force de globalisation, n’ont-ils pas été victimes de leur propre impérialisme ?

C’est exactement ça. L’idée de Donald Trump, de J.D. Vance et de son entourage anti-interventionniste est que l’empire américain a conçu l’OIL (ordre international libéral), notion créée par l’universitaire de Princeton John Ikenberry (membre du CFR), pour légitimer moralement et masquer l’hégémonie globale étatsunienne. Cet OIL était composé d’institutions, règles, normes, modes, et lois extraterritoriales, fondées sur une morale universelle, une idéologie libérale et une conception anglosaxonne du droit et de la géostratégie. Le démocrate Biden comme le néo-cons Bush défendaient « l’ordre international libéral fondé sur des règles », mais ces règles sont celles de l’Empire américain et non celles du droit international et du multilatéralisme, qui excluent l’unilatéralisme et l’extraterritorialité du droit américain. La forme la plus achevée de ce libéralisme hégémonique a été le wokisme et la déconstruction des identités, familles, frontières et nations, sorte de boomerang autodestructeur. Car ce libéralisme progressiste, comme la drogue, a toujours besoin d’augmenter la dose : de libéral-classique dans les années 1950, il est devenu toujours plus libéral-libertaire, ensuite, et maintenant carrément déconstructiviste. Le trumpisme, adepte des rapports de force, des frontières et des identités civilisationnelles, combat cette dérive non par vertu chrétienne puriste mais parce que l’OIL de plus en plus subversif est devenu un élément d’autodestruction nationale – que l’empire US avait au départ conçu pour affaiblir les vassaux et non pour contaminer les Etats-Unis de l’intérieur. L’OIL a donc affaibli l’empire américain par une immigration de masse et une dispersion universaliste inutile.

… Vous voulez dire que l’OIL américain s’est retourné contre la nation qui en est à l’origine ?

Oui ! Lorsque l’OIL américain-anglosaxon a diffusé partout (y compris chez lui) la pop culture pop anarchisante, l’hédonisme consumériste, l’anti-hiérarchisme, le wokisme anti-nationaliste et christianophobe, cela a affaibli les Américains, car le soft power universel, comme la radioactivité ou la pollution, n’a pas de frontières. Le mondialisme que l’Amérique a mis en place pour justifier son propre impérialisme en diluant les autres nations (« McWorld ») a fini par affaiblir existentiellement la nation américaine. Conscients de ce boomerang mortel, les « nationalistes-impériaux » trumpiens ont commencé à réagir.

L’« hégémonie libérale » que l’Amérique trumpienne freine trouve paradoxalement un relais aujourd’hui dans la vieille Europe, devenue la roue de secours du parti démocrate.

C’est très bien dit ! L’UE est devenue le dindon de la farce de l’OIL, parce que celui-ci a été créé au départ pour « dé-souverainiser » les Européens. Il n’a pas été créé pour que les Américains et les Européens soient des égaux dans l’illusion qu’est la catégorie faussement unitaire « d’Occident », mais pour que les Européens soient des vassaux volontaires. Or, le paradoxe, c’est que les plus grands défenseurs de l’OIL sont effectivement aujourd’hui ceux contre qui il a été instauré mais qui l’observent à la lettre : les Européens, alors que son créateur, l’Amérique trumpienne, donc, n’en veut plus. L’Europe est donc le dindon de la farce du mondialisme, le dernier (non-)acteur géopolitique qui poursuit le projet que l’Amérique a créé pour justifier son impérialisme.

Est-ce dû à une forme de colonialisme mental, ou bien à la corruption des élites ?

Ce phénomène est décrit cyniquement par Zbigniew Brzeziński, en 1997, dans son essai Le grand échiquier, lequel est bizarrement souvent oublié. L’auteur affirme que l’Europe serait le plus grand concurrent des Etats-Unis si elle devenait une puissance, mais qu’il n’y a presque aucun risque qu’elle devienne si forte face à l’Empire américain, car elle est tellement imprégnée des idées, modes, soft power ou normes américaines, qu’elle a été définitivement annexée cognitivement… A côté de ce volet culturel-psychologique, il y a celui de la corruption des élites. José Durao Barroso, l’ex-président de la Commission européenne, après avoir quitté son poste, devint employé de Goldmann Sachs ; Mario Draghi et Mario Monti, deux présidents du Conseil italien, venaient de Goldmann Sachs ; Monsieur Macron a tout donné à Uber, McKinsey, a vendu Alstom aux Etats-Unis, et vient de Rothschild. Beaucoup de nos dirigeants européens sont ainsi issus de multinationales anglosaxonnes et ont des intérêts planétaires liés aux Etats-Unis directement et indirectement.

Peut-être, mais on pourrait vous rétorquer que Gerhard Schröder et François Fillon, eux, sont passés chez les Russes…

Effectivement. Mais ceci est une exception et en outre notez que M. Fillon a vite démissionné. Maints dirigeants européens sont liés à des puissances étrangères ou privées : Chine (Raffarin), Qatar (Villepin, Sarkozy), Azerbaïdjan (Dati), Afrique (Strauss-Kahn)… Beaucoup se vendent à des fonds de pensions, à des multinationales, ou aspirent à prendre la tête d’institutions supranationales, comme Mark Rutte [ancien Premier ministre des Pays-Bas devenu secrétaire général de l’OTAN en 2024], ou son prédécesseur Jens Stoltenberg [ancien ministre des Finances norvégien], ce qui les oblige à complaire à Washington. L’Europe est structurellement  américanisée, de manière psycho-idéologique, financière et géopolitique. Et malgré la guerre économique que l’Oncle Sam nous livre, les élites européennes anti-trumpistes demeurent philo-américaines, car l’empire étatsunien, qui survivra à Trump, a généré l’OIL et ses multinationales.

D’ailleurs, on voit qu’entre l’Europe et les Etats-Unis, il y a actuellement l’affaire du Groenland, qui est presqu’un casus belli puisqu’ils nous agressent. Or, nous semblons incapables de nous en prendre à nos alliés.

L’UE en est incapable mentalement. Certes, en amassant des troupes, dans la logique du faible au fort, comme le préconise le président Macron, on pourrait envoyer ce message : « Essayez, ça va vous coûter ». Mais le Danemark demeure le pays le plus pro-américain d’Europe, stratégiquement, et l’UE a comme structure de défense l’OTAN, entité contrôlée par les Etats-Unis…

Aujourd’hui, l’Amérique semble davantage utiliser les éléments du hard power que du soft power.

Il y a en réalité toujours les deux. Trump utilise la coercition politique, mais il y a aussi toujours les séries américaines, les modes, les musiques et toutes les superproductions américaines d’Hollywood où un super-héros va massacrer cinquante personnes. Et Trump est moins violent que les Bush, les Clinton, Obama et Biden l’ont été. En revanche, il est un génie de la scénarisation des menaces et de ses désirs de grandeur. Marc Fumaroli a montré dans l’Etat culturel (1991) que le génie de l’Amérique, c’est de faire rêver avec de l’irréel prométhéen, comme l’a fait la mythologie grecque. Il y a un super-héros, presqu’un demi-dieu, qui a un moment va tuer tous les « ennemis ». Et dans les nouvelles séries occidentales américanisées, ce super-héros, ce ne sont même plus des Rambo ultra-musclés, mais des midinettes de 50 kg, jolies, menues, qui massacrent des types de 90 kg ! On ne cherche pas à coller à la réalité, mais à faire rêver. Marc Fumaroli dit, dans L’Etat culturel : « Ce qui fait bouger les peuples, ce n’est pas le réel, ce sont les projections irréelles, les mythes ». L’Amérique de Trump et de ses prédécesseurs ne gère pas seulement le monde par la coercition, mais surtout par les mythes.

Excusez-nous d’insister, mais avec Trump, c’est quand même la coercition qui semble vraiment être passée au premier plan.

Quand Trump capture Maduro, il ne renverse pas le régime, il a laissé « la tigresse » Rodriguez au pouvoir, la plus dure du régime. Avec très peu de frais, Trump fait croire au monde entier qu’il a renversé le régime. En réalité, il a juste capturé le chef. Ce n’est pas franchement pareil que d’envoyer des hommes pour soumettre tout un peuple…

Il y a donc bien des signes de fébrilité…

Non. Je dirais plutôt que l’Amérique sait très bien communiquer. On montre Nicolas Maduro menotté, humilié avec un bonnet d’âne, on produit une séquence d’Hollywood. Le cowboy a traduit en justice le méchant. Mais le résultat sera meilleur que les guerres des Néo-cons en Afghanistan, Irak, Libye, etc… puisque Caracas va composer, seule chose qui intéresse Trump.

En 2003, George Bush n’aurait-il pas pu capturer Saddam Hussein en hélicoptère ? A l’époque, on avait sorti la grosse artillerie. Est-ce que l’Amérique a encore les moyens de faire une guerre comme elle le faisait en Irak et en Afghanistan ?

M. Trump est issu de la télé-réalité : il fait croire qu’il a réglé un conflit entre deux pays, qu’il a renversé un régime, alors que ce n’est pas encore vrai. Ce qui compte, c’est d’être scénarisé : avec beaucoup moins de coûts que les guerres de Bush, il obtient un résultat meilleur. Il ne s’est pas enlisé, puisqu’il n’est pas allé au contact plus de quelques heures sur le terrain, et qu’il n’y a pas de morts américains. La capture de Maduro reprend les codes d’une série hollywoodienne.

Ne souscrivez-vous pas à l’idée d’Emmanuel Todd qu’il s’agit d’un Empire décadent, vicié de l’intérieur ?

Non. Je n’ai jamais été fan d’Emmanuel Todd. Il enfonce souvent des portes ouvertes. Nous sommes nombreux depuis 30 ans à constater la décadence de l’Occident, puis les faiblesses et contradictions de l’Empire américain. Quand il servait la soupe à l’islamisme, j’alertais depuis 1997 sur des dangers de l’islamisme… Quant à l’Empire déclinant américain, je suis moins affirmatif que lui, la messe est loin d’être dite : la Chine (comme la Russie) a des faiblesses à long terme, comme sa démographie. L’Inde est en revanche à ne pas sous-estimer à long terme. L’Empire américain arrive encore à imposer des lois extraterritoriales partout. Même en Chine et en Turquie, des grandes banques chinoises ont peur de l’extraterritorialité américaine et n’osent plus travailler avec la Russie, même si dans mon livre je démontre que les sanctions inefficaces contre la Russie ont mécaniquement accéléré l’extension des BRICS+ et favorisé la dédollarisation – sans nier pour autant que le dollar représente encore 80% des échanges en devises… La dédollarisation en cours n’est pas encore flagrante. L’Empire américain sera vraiment en déclin quand l’utilisation du dollar sera descendue à 10%. Même chose pour l’armée : quand on a 1000 milliards de budget militaire, on a encore de l’avance, même sur la Chine. Le déclin civilisationnel et démographique de l’Europe est en fait bien plus grave et profond que le déclin américain. L’empire américain est plus résilient que l’UE, car il a décidé de ne plus décliner et s’en donne les moyens. Et il est combattif, il a toujours une « volonté de puissance ».

Ne peut-on pas imaginer un sursaut similaire du côté des Européens ?

Oui, je le dis à la fin de mon livre, il y a une petite chance que l’Europe survive, si les partis identitaires – qui mettent au centre le contrôle de l’immigration et la défense des racines euro-chrétiennes – arrivent au pouvoir. S’ils n’arrivent pas d’ici quinze ans aux responsabilités, la sortie de l’Histoire de l’Europe et de sa civilisation sera définitive. Les Européens deviendront des masses de vieillards dévirilisés, culpabilisés et dominés par des masses de jeunes issus de l’Afrique et du monde islamique revanchards. L’Amérique WASP est combattive, fait plus d’enfants, et importe une majorité de chrétiens latinos. Et le wokisme y est combattu comme la religion nihiliste et suicidaire de l’avortement, à la différence de l’Europe occidentale inféconde et auto-raciste.

La stratégie nationale de sécurité de Trump évoquait justement le risque que les Européens changent de nature et ne soient plus des alliés fiables. Si l’Amérique va chercher Maduro chez lui et veille sur son jardin sud-américain, pourquoi ne s’intéresse-t-elle pas à son pré-carré européen ?

L’Amérique de Trump s’y intéresse ! Elle valorise Tommy Robinson et Reform UK, ainsi que l’AFD en Allemagne, les Néo-Suédois, Vox en Espagne, Meloni en Italie, Chega au Portugal, ou le RN et Sarah Knafo en France… Elle n’a pas abandonné l’Europe : elle la veut alignée sur elle idéologiquement. L’Amérique a compris qu’une Europe social-démocrate immigrationniste ne sera plus fiable car elle sera un ennemi d’Israël et une terre de peuplement pour le tiers-monde, donc anti-américaine par islamo-africanisation sociologique. Pleine de taxes, l’Europe fait dans le même temps fuir ses élites économiques. Elle va se tiers-mondiser et s’effacer civilisationnellement. Trump redoute cette mutation. Dans la Stratégie Nationale de Sécurité, l’Europe tient une place importante, tandis que la Chine et la Russie sont vues comme des adversaires avec qui ont peu dealer. Bizarrement, il n’y a pas de déclaration de guerre contre les ennemis chinois et russes. Il est question en revanche de faire de nouveau de l’Europe une Europe des Etats-nations, vue plus fiable que l’eurocratie mondialiste bruxelloise.

Compte tenu de l’épisode vénézuélien auquel nous venons d’assister, peut-on s’attendre à ce que la Chine se sente encore plus en droit d’envahir Taiwan prochainement ?

C’est possible. Mais cela n’a pas empêché les Américains d’envoyer des armes récemment. Si les Chinois montrent leur capacité de nuisance, et apportent quelque chose d’intéressant pour Trump, Taiwan pourrait être livrée… Mais, l’île reste vitale pour les puces et son détroit, passage obligé de routes commerciales contrôlées, comme Malacca, par l’empire américain. La chose va donc se négocier âprement. Mais il n’est pas totalement à exclure qu’un jour Taiwan soit moins importante pour les Américains, surtout quand ils auront récupéré le savoir-faire des puces de la société TSMC et ses ingénieurs, qui ont commencé à revenir aux Etats-Unis…

Concernant l’Iran, est-ce que vous croyez à un changement de régime rapide ?

Le changement de régime est difficile et sera très douloureux, car les pasdarans ont au minimum 200 000 hommes, plus 150 000 Bassidji [les milices populaires des jeunes iraniens] et 450 000 mobilisables. L’armée n’a que 350 000 hommes, soit moins que les Gardiens de la Révolution et est moins équipée qu’eux. Le régime va tomber quand l’armée se sera désolidarisée des Pasdarans et quand beaucoup de militaires auront fait défection. Les pasdarans répriment de plus en plus massivement. Les Américains ont sorti un plan de plusieurs scenarios d’action. Ça ne sera pas un regime change mais plutôt une action spectaculaire, soit à la Maduro, soit par des cyberattaques, sabotages et frappes ciblées sur les Pasdarans, avec des bombardements de ce qui reste de la défense aérienne iranienne. Le peuple iranien doit pouvoir se libérer lui-même des pasdarans.

Est-ce que la base populaire iranienne anti-mollah est prête à s’allier de fait avec les Américains et les Israéliens, ou bien le nationalisme perse peut reprendre le dessus ?

Beaucoup d’Iraniens veulent d’une aide américaine, mais peu souhaitent voir les Etats-Unis s’installer en Iran. Cela engendrerait un réflexe de défense. Ce pays est presque impossible à envahir de par sa taille. Une guerre, qui serait davantage que des bombardements ciblés comme l’été dernier, ferait perdre à la rébellion nombre de ses soutiens internes. Beaucoup considèrent qu’une intervention américaine massive ne serait pas positive. En revanche, ils attendent des sanctions, des aides, des kidnappings ciblés et des sabotages…

La Russie et la Chine, qui ont perdu Bachar al-Assad et Maduro en un an, vont-ils laisser tomber un autre allié, l’Iran ?

Relativisons : pour le Venezuela, il y a toujours un régime chaviste en place ; pour la Syrie, Al-Joulani est allé à Moscou en octobre 2025, et il y a renégocié la reconduction de tous les accords de défense et le maintien des bases russes… La Russie a même installé des bases en Libye, après avoir retourné le Général Khalifa Haftar, ex-agent américain qui a fini par devenir proche des Russes. Moscou et Pékin demeurent très présents au Venezuela. Quant à l’Iran, même si le pouvoir était renversé, le régime suivant garderait une géopolitique cohérente avec Moscou, New Dehli et Pékin. Je crois aux « temps longs » (Braudel) de l’histoire et de la géographie. Les préoccupations des Etats survivent à l’alternance des régimes. Le chah voulait déjà la bombe atomique. Les mollahs l’ont voulue également, les futurs dirigeants de l’Iran la voudront probablement ! Le dernier Shah avait scellé des accords avec les pays du Pacte de Varsovie, donc avec Moscou, comme plus tard Khomeiny puis Khamenei. Les futurs dirigeants le voudront aussi. Si le régime tombe, comme en Syrie, Poutine prendra vite langue avec les nouveaux dirigeants. L’Iran, la Russie et l’Inde ont trop d’intérêts, avec notamment le corridor Nord Sud qui passe sur leurs territoires, pour rompre à cause de changements idéologico-institutionnels. Idem pour la Chine, grand acheteur de gaz et de pétrole. Les intérêts géo-éco-politiques dépassent les régimes.

592 pages

Mitterrand. Un petit quelque chose en lui de très français: l’esprit canaille

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DR.

Contrairement à d’autres qui, aujourd’hui se répandent en sermons droitiers XXL, je n’ai jamais voté pour lui. En revanche, je l’ai interviewé deux fois. C’était avant 1981. Et sur des sujets en marge de la politique. Son attachement au Morvan et à Château-Chinon, puis ses lectures de collégien. Visiblement, cela l’amusait. Alors, le moment fut des plus agréables. L’œil pétillait. Il se montrait enjoué, mais on comprenait vite qu’il n’était pas question de franchir une certaine limite. Il avait manifestement son quant à soi. Il savait tenir à distance, avec délicatesse cependant, sans arrogance. Avec une sorte de classe, dirais-je. Ce qui n’est pas donné à tout le monde, convenons-en.

C’était l’époque où il avait encore cette denture un rien carnassière qu’il veilla à faire limer lorsqu’il se sentit pousser les ailes qui allaient le porter au sommet. Dommage, cela conférait au sourire un supplément de caractère. Le phrasé, légèrement susurrant, suranné, était davantage d’un bourgeois sophistiqué que d’un apôtre du prolétariat. Jamais il ne changea dans ce registre. On prit pour de la sincérité, de la fidélité de classe ce qui n’était peut-être au fond qu’habileté. En fait, toute sa vie, toute sa carrière fut marquée du sceau de l’habileté. De cet esprit canaille que les gens de chez nous, les Français, absolvent si facilement et qu’ils ont aimé chez Figaro et les pieds nickelés.

Car il en faut de l’habileté pour se remettre d’une pantalonnade aussi pathétique, aussi affligeante que celle du faux attentat de l’observatoire. Il en faut, de la rouerie pour ne pas avoir pâti davantage de son passage par Vichy avec décoration de la francisque en prime. Comme s’il n’avait fait que d’aller y prendre les eaux. Il en faut encore pour avoir mené une double vie, ou plus exactement deux vies conjugales quasiment officialisées à égalité. Et pareillement deux états de santé en parallèle, l’officiel – tout va bien brave gens, les urines sont claires – et le secret, un cancer au long cours. Et puis cette enfant cachée, comme dans les romans interdits aux jeunes filles. L’enfant dont il s’arrange pour révéler au grand jour l’existence quand le caprice l’en a pris. Pour tout cela, qu’on ne dise pas que les Français ne savaient pas. Ils savaient sans savoir vraiment tout en sachant quand même. Mais ça passait. Ça passait aussi électoralement, puisque réélection confortable il y eut en 1988. La performance d’exception, le coup de maître. Le cher homme parvint même, lors de la campagne du second mandat, à assumer pleinement, presque gaiement, le sobriquet pourtant si familier, tellement en décalage avec son personnage, de Tonton. Pourtant, je suis bien persuadé que personne – je dis bien personne – ne s’est aventuré à l’appeler ainsi, face à lui !

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De l’habileté encore, teintée de joyeuse désinvolture cette fois, pour réussir à se faire élire, en 71, Premier secrétaire d’un parti dont il avait  négligé jusqu’à ce jour de prendre la carte. À cette occasion, d’ailleurs, il eut l’occasion de mettre en pratique cette capacité qu’il avait de garder ses distances. À l’issue du congrès, un militant vient à lui et lui lance : « Maintenant, camarade, on se tutoie! » Et Mitterrand, imperturbable, de répondre : « Comme vous voulez. » Jamais plus quiconque n’a tenté le tutoiement… Et on se souvient bien sûr du débat face à Jacques Chirac. Celui-ci, ayant sans doute assez mal jaugé l’habileté, justement, de son adversaire, se lance avec un sérieux de pape dans une mise en garde dont il attendait sans doute qu’elle désarmât l’autre. « Ce soir, il n’y a plus ici ni de président de la République ni de Premier ministre, seulement deux candidats à l’élection présidentielle. » Et le vieux renard de répliquer, doucereux, l’œil allumé : « Mais vous avez tout à fait raison, Monsieur le Premier ministre. » Je me souviens. À la rédaction dont je faisais partie à l’époque, on a échangé des regards. Mais pas de commentaire. Nous pensions les uns et les autres la même chose : « Le débat est d’ores et déjà plié. » Chapeau l’artiste. Et il l’était, plié, en effet.

Habileté enfin, pour, sur une si longue période, persuader les foules qu’on est suffisamment de gauche pour les servir alors qu’on l’est si peu.

Le pire, si j’ose dire, est que au fond personne n’était vraiment dupe. Je n’ai jamais voté pour lui, ai-je précisé. Mais s’il s’était agi de décerner l’Oscar toute catégorie du meilleur acteur dans le rôle de canaille à la française, là, j’aurais volontiers bourré les urnes.

Mitterrand, Don Juan en politique

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«Mal aimé, je suis le mal aimé…»

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Le président Macron et son épouse Brigitte guettent l'arrivée du Roi d'Espagne à Paris, le 13 janvier 2026 © Stephane Lemouton/SIPA

Le premier président « disruptif » de la République française a fait beaucoup de déçus. Il n’est pas parvenu à faire prendre à la France le tournant libéral dont elle aurait besoin. Pendant ce temps, les citoyens continuent de demander l’impossible: moins d’impôts et plus de services publics.


Disons-le d’emblée, j’ai été enthousiasmé par l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République en 2017 et je n’ai pas tardé, dès le premier quinquennat, à être déçu, si ce n’est très déçu, des résultats de son action.

Alors pourquoi plaider pour l’auteur de Révolution, qui n’en a même pas esquissé le début ?

D’abord, quelques constats :

Emmanuel Macron est un des présidents les plus intelligents et les plus brillants que la Ve République ait eus ; je ne le pense surpassé que par François Mitterrand ;

Sans doute porte-t-il le stigmate d’être issu de l’Inspection générale des finances, mais le contexte dans lequel il est arrivé à la présidence, dans une trajectoire fulgurante et totalement étrangère au cursus politique français traditionnel, pouvait donner à penser qu’il serait porteur d’un réel changement ;

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Son courage politique, sa détermination, son mépris pour la langue de bois et son franc-parler, loin des modes de langage convenus, ne pouvaient que renforcer cette espérance ;

Tout comme son couple atypique, sa trajectoire hors du commun, ses soutiens économiques et certaines prises de position apparemment disruptives…

Une démocratie périmée ?

Tout cela, pour arriver, à un an de la fin utile de sa deuxième mandature, au constat, aujourd’hui très probable, d’un échec dont se réjouit la plus grande partie de l’arc politique, spécialement les extrêmes devenus, ensemble, majoritaires.

La mission d’Emmanuel Macron était de parvenir à faire sortir la France de ses archaïsmes, de la domination totale de l’entre soi de ses élites hors-sols, de son économie de connivence, quasi mafieuse, de son système social périmé et, non en dernier lieu, de sa crise structurelle économique, financière, politique, sociale et morale.

Les 12 travaux d’Hercule. Mais le président de la République n’est pas Hercule et ce n’est pas ce qui lui est demandé.

En quelques mots, tout est résumé : depuis la fin du XIXe siècle, la convergence du mouvement social et des aspirations illibérales et corporatistes de la haute bourgeoisie catholique (représentée successivement, dans une continuité parfaite, par le pétainisme puis par le gaullisme) a construit, spécialement depuis 1945 un système collectiviste (holiste) de plus en plus structuré et verrouillé.

Un peuple drogué aux allocations sociales

Bien que le président de la Ve République, sorte de monarque électif, soit doté de pouvoirs considérables, sans équivalents dans aucun pays démocratique, il lui était impossible d’obtenir des résultats tangibles en ramant à contre-courant d’une évolution séculaire défendue par l’essentiel de l’establishment et plébiscitée par une majorité d’un peuple drogué à la protection, aux allocations, à l’assistance, à l’irresponsabilité, à la valorisation de la paresse, et à l’inconséquence de revendications contradictoires, mais que peu osent stigmatiser, tels que « moins d’impôts et plus de services publics ».

Alors quel que soit le brio, l’intelligence et le courage d’Emmanuel Macron, l’échec était inscrit dans l’irréductible contradiction entre le cahier des charges et la réalité de ce qu’est devenue la société française.

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L’échec évident de la réforme en profondeur de la haute fonction publique, qui s’est finalement limité à de fines retouches cosmétiques, l’échec cinglant de la réforme des retraites, qui n’était pas celle par laquelle il fallait commencer, ne font que souligner l’impuissance du politique, fût-il le monarque électif, face à l’appareil.

Alors, non, Emmanuel Macron n’a pas failli, car nul ne peut se voir reprocher d’avoir échoué dans une tâche impossible.

Il est à craindre qu’il soit impossible de sortir de l’impasse française autrement que par des mesures drastiques, telles qu’une révolution dite « de couleur », à l’instar de la révolution orange de Kiev 2004 ou de la révolution de jasmin en Tunisie, laquelle entraînerait un bouleversement institutionnel comparable à ce qu’a connu la Russie avec la chute du communisme, dont le système français d’aujourd’hui est d’ailleurs largement inspiré.

Il restera au crédit d’Emmanuel Macron ce qui lui est largement reproché dans le monde politique et médiatique : la dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024, coup de génie qui, en mettant fin au « partenariat » pendulaire « droite-gauche », amorce la fissuration des institutions délétères de la Ve République, largement appuyées sur cette pantomime.

Les frissons de la vertu

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Marc Alpozzo. DR.

À l’aube de la nouvelle année, je relis Kundera, écrivain de l’exil, et soudain cette phrase : « La France n’est pas seulement un pays, c’est un rêve de civilisation. » Je ne suis pas sûr que cela soit encore exact. Nos valeurs suprêmes semblent s’effacer. Seul triomphe l’individualisme exacerbé par le consumérisme. L’une de ces valeurs essentielles est la vertu. Elle paraît pourtant discréditée. Marc Alpozzo, dans un petit livre rafraichissant, parsemé d’exemples littéraires, de références cinématographiques et de citations empreintes de sagesse, tente d’analyser ce discrédit qui frappe la vertu.

Alpozzo est professeur de philosophie et critique littéraire. Admirateur des Anciens, il s’est progressivement spécialisé en philosophie morale. Il nous révèle qu’il s’est tardivement intéressé à cette discipline. Il cherchait alors une réponse au chaos du monde à travers quelques grands textes. C’était à l’époque des « désarrois de l’après-communisme ». Sartre ne faisait plus recette, même si ses oukases lancés à la figure de ses contradicteurs continuaient – et continuent toujours – d’empoisonner les débats pourtant salutaires dans une démocratie. La quête de pureté était dénoncée par Bernard-Henri Lévy, et cette dénonciation visait tous les totalitarismes du XXᵉ siècle. La violente critique, du reste, ne se limitait pas au siècle du goulag et d’Auschwitz, elle incluait les sanglants massacres de la Révolution française. BHL, dans son livre intitulé La pureté dangereuse, cité par Alpozzo, note en substance : « Pourquoi le pire en politique, se confond-il si souvent avec une certaine idée de la vertu ? » La vertu serait donc à l’origine de la tentation totalitaire en voulant imposer l’égalité au détriment de la liberté et en perdant en route la fraternité. C’est pour cela qu’elle fait dire, dans Mort d’un pourri, film de Georges Lautner, à Alain Delon : « Les deux fléaux qui menacent l’humanité sont le désordre et l’ordre. La corruption me dégoûte. La vertu me donne le frisson. » L’un des buts de ce Petit traité de la vertu est de démontrer que la vertu est, au contraire, un bienfait qui permet à l’homme de trouver un équilibre en lui-même, en rejetant les dérives dont on l’accable, parfois à juste titre. De frissonner d’aise et non de peur.

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La vertu, précise Alpozzo, doit nous donner la force spirituelle de résister à la société qui ne cesse de nous culpabiliser en nous assénant des leçons de morale, des leçons de moraline, pour reprendre le mot de Nietzsche, qui nous éloigne du récit commun en nous plongeant dans le communautarisme. Le bonheur, s’il existe, n’est ni dans la soumission à la planification socialiste, ni dans l’écologisme social, rappelle l’auteur. Luc Ferry, pour ne citer que lui, voit dans le « nouvel ordre écologiste une dérive totalitaire et humaniste ». La vertu doit contrecarrer toute forme de modèle « vertueux ». Là est l’enjeu de ce livre.

Je ne sais pas si la vertu est l’antidote à la barbarie comme le pense Alpozzo, car le nihilisme attaque sur tous les fronts, et l’idée même de patrie fait immédiatement surgir du bois les progressistes. La France semble se complaire dans la probable dépouille d’un grand cadavre à la renverse. Mais il reste l’aventure individuelle, électrisante, à condition de se tenir à distance des tentaculaires institutions officielles si bien décrites par George Orwell dans 1984. Il convient également d’être vertueux, mais sans ostentation. C’est Kirk Douglas qui disait que « la vertu n’est pas photogénique. » Cette valeur, qu’on se doit de révérer, est une « doctrine de la juste mesure ». Alpozzo : « Entre l’hubris et la metrios, la vertu devient une habitude trouvée dans un usage proportionné de la raison, guide de nos actions. » Il ajoute : « L’homme vertueux est précisément l’homme mesuré et équilibré. C’est ainsi que l’on peut d’ores et déjà dire que la vertu est propice à la vie bonne. »

Je vous souhaite donc d’être vertueux.

Marc Alpozzo, Petit traité de la vertu, à l’usage de ceux qui ne sont pas sages, Guy Trédaniel éditeur. 132 pages

Coup de rouge

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Le sénateur communiste Pierre Ouzoulias. DR.

Dans un contexte de polarisation et de radicalisation, les deux mamelles d’une société malade et d’un imaginaire en cale sèche, est-il possible de préserver la dignité humaine ?


Il est tard. Après une journée de radio et de télé, je choisis la compagnie des livres. La volupté de la lecture. Je te dis toute ma tendresse, écrit François Mauriac à son fils Claude (Albin Michel). Flamme, volcan, tempête, le portrait de Christine Pawlowska par Pierre Boisson (Sous-Sol) est une pépite. Alors pourquoi, ce soir-là, se saisir de la télécommande ?

À l’écran, un animateur et des chroniqueurs. Je connais bien ce format. Et un thème : l’immigration. Je n’ai jamais fait partie d’une certaine gauche qui, ne voyant pas le réel, refuse le débat sur cette crise. L’écran est partagé en deux. D’un côté, une famille de migrants. Un père et une mère encadrent un jeune enfant. Il a un bonnet de laine. Dans un jour naissant, son corps est immergé dans l’eau de mer que l’on imagine glacée. Ils attendent très certainement le bateau pneumatique d’un réseau de passeurs criminels. Puis une autre image, un autre enfant qui semble plus fragile encore. Je pense à Aylan Kurdi, ce petit Syrien de 3 ans, étendu à plat ventre, sans vie, sur une plage de Turquie en septembre 2015. De l’autre côté de l’écran, les chroniqueurs sont d’humeur joyeuse. L’esprit est roi dans un entre-soi idéologique et mondain. L’un d’entre eux profite d’un écran de contrôle pour réajuster son nœud de cravate. Ad nauseam.

Tiens, justement, ad nauseam… Au Sénat, le vice-président Pierre Ouzoulias a fait l’objet d’une « exclu » du média Frontières. « Le sénateur communiste de Nanterre Pierre Ouzoulias SE VOMIT DESSUS [en lettres capitales et en gras] en direct. Au perchoir du Sénat hier soir peu avant minuit, où il présidait la séance. La séquence a été depuis retirée du replay (du site du Sénat) ». Garen Shnorhokian, « journaliste et éditorialiste » qui « décrypte sans filtre » ajoute : « Ils se gavent tellement de votre argent qu’ils en vomissent. » Du bel ouvrage… du journalisme d’investigation… qui n’obtiendra pas le prix Albert-Londres : le sénateur a une maladie génétique. « Ces dernières semaines, souvent tard dans la nuit, j’ai assuré de nombreuses présidences de séance », écrit Ouzoulias. Le syndrome de Gilbert peut provoquer de tels symptômes en cas de fatigue importante ou de stress. Pierre Ouzoulias a une « pensée toute particulière pour toutes les personnes qui souffrent du même syndrome et qui savent combien il est difficile de vivre avec cela »

Si BFM a aussitôt retiré les images, sur Frontières, elles sont toujours en ligne. Pierre Ouzoulias a déposé plainte. « Des propos diffamatoires ont été tenus, sans preuve, avec une intention manifeste de nuire, la liberté de la presse n’autorise pas le mensonge, ni l’atteinte à la dignité humaine. »

Nous y voilà. Dans un contexte de polarisation et de radicalisation, les deux mamelles d’une société malade et d’un imaginaire en cale sèche, est-il possible de préserver la dignité humaine ? Est-il encore possible de débattre, de se confronter politiquement, d’aborder des sujets clivants tout en se respectant ?

Est-il déjà trop tard ?

Téhéran: bagatelle pour un massacre

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Kahrizak, Iran, 13 janvier 2026 © AP/SIPA

Pour l’extrême gauche, les manifestants massacrés en Iran sont des morts mal alignées


Quand un régime abat des milliers de ses propres citoyens en quelques jours – 12000, disait-on récemment, chiffre glaçant s’il est exact – le débat devrait être clos. On ne parle plus de tensions, de débordements ou de maintien de l’ordre. On parle alors de massacre de masse.

Sauf lorsqu’il s’agit de la République islamique d’Iran et des assassins qui la dirigent. Là, soudain, les mots se dérobent, les indignations aussi, et les professionnels de la colère prennent des congés idéologiques. Aucun drapeau brûlé, personne place de la République, aucune marche “spontanée”. Silence (presque) total, soigneusement entretenu, rompu parfois par des déclarations du bout des lèvres.

Où sont les Rima Hassan, Aymeric Caron, Mathilde Panot, Louis Boyard, Daniele Obono, David Guiraud, Manuel Bompard, Sébastien Delogu, Thomas Portes et autres députés maniaques de “Free Palestine“ si prompts à hurler au “génocide”, à exiger des sanctions, à invectiver et désigner des coupables commodes ? Cette fois, rien, ou si peu. Et surtout aucune manif dans les rues, aucune assemblée dans les facs, aucune protestation de jeunes militants dopés à l’antiracisme devant l’ambassade.

Pourquoi ? Parce que ces morts-là sont mal alignées. Le bourreau est un régime théocratique totalitaire, misogyne, pendu à ses potences, qui torture, viole et exécute à tour de bras – c’est sûrement affreux. Mais ce régime-là a l’immense vertu d’être anti-occidental. Même si les hiérarques envoient leurs rejetons dans les universités américaines, cela suffit à suspendre toute morale.

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Les victimes, elles, cumulent les fautes : elles sont iraniennes, réclament la liberté, enlèvent leur voile, ne conspuent ni Washington ni Tel Aviv, et accusent leurs propres tyrans nationaux. Elles ne servent aucun récit compatible avec l’idéologie préformatée de nos bons députés. Elles sont donc inexploitables.

Alors on détourne le regard, on réserve les grands mots aux causes plus confortables, plus médiatiques, plus utiles politiquement. Ici, on contextualise, on relativise, on explique. On se tait.

Étrange époque où le mot “génocide” est devenu un accessoire militant, mais où l’on rechigne à nommer des crimes contre l’humanité estampillés islamiques, qui dérangent la grille de lecture. Ce silence n’est pas une distraction, c’est un choix. Toutes les victimes ne méritent pas la même indignation. Certaines ont droit aux cortèges, d’autres à l’oubli.

Bagatelle pour un massacre, dira-t-on, sur le mode de l’ironie cruelle, donc. Non parce que les crimes des mollahs et de leur soldatesque, corrompus jusqu’à la moelle, seraient mineurs, mais parce qu’ils sont traités comme une affaire secondaire, une note de bas de page, un bruit de fond.

Quand le massacre ne sert pas la cause, il ne compte pas. En Iran, on tue mal et les victimes ne rapportent rien. Alors, à quoi bon les pleurer ?

Fièvre sportive, fièvre des peuples

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Les Marocains après leur victoire sur le Nigeria au tirs au but en démi finale, Stade Prince Moulay Abdellah, Rabat © IMAGO/Oumaima Souaidi/SIPA

Le Sénégal et le Maroc s’affronteront en finale de la CAN dimanche soir à 20 heures.


Le football est l’opium du peuple. Mais, cette drogue est tellement forte et le peuple tellement obstiné qu’il convient de baisser les armes et d’essayer d’en faire quelque chose d’utile.

Une belle vitrine pour le Maroc

Le Maroc réussit sa CAN. Organisation impeccable, de l’aveu des visiteurs et des journalistes spécialisés. Stades et infrastructures qui sentent le neuf. Sécurité et hospitalité dans la grande tradition de l’accueil marocain.

Il se peut que le Maroc l’emporte. Ce serait une excellente nouvelle pour le moral des Marocains, déjà raffermi par une pluviométrie abondante. La baraka serait de retour après des années de sécheresse et de stress hydrique.

Dans ce flot de bonnes nouvelles, il y a des réalités qui ont la vie dure.

La trêve entre le Maroc et l’Algérie n’a pas tenu. A leur arrivée au Royaume Chérifien, les supporteurs algériens (dont les binationaux franco-algériens) ont juré leur attachement à la fraternité (en chantant khawa ! khawa !). Ils ont été nombreux à témoigner d’une excellente interaction avec les citoyens marocains. Il a fallu quelques minutes de jeu pour que cette concorde vole en éclats et cède la place à une sorte d’hystérie. On a vu des supporteurs uriner dans les stades, d’autres déchirer des billets de banque face caméra, d’autres se battre avec les agents de sécurité… Le tout dans une ambiance de délire collectif, à la fois triste et agressif. On avait envie plus de les plaindre que de les punir. Quelque chose de l’épidémie dansante qui a saisi Strasbourg en 1518 a envahi les âmes de ces pauvres diables. A croire que l’âme algérienne est malade, mentalement malade. Qui l’a rendu malade ? Six décennies de dictature, des lustres de haine de la France et d’oubli de soi ? Il s’agit d’un cas clinique.

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Le peuple algérien vaut mieux que les fous et les égarés qui se sont ridiculisés au Maroc durant la CAN. Il lui revient de se soigner lui-même, personne ne le fera à sa place. C’est le travail dévolu aux intellectuels et aux religieux. La tâche principale de ces deux collectifs devrait être la restauration de l’âme algérienne. Les intellectuels manipulent la raison, les religieux manipulent la foi, avec ces deux puissances il est possible et nécessaire de ramener le torrent à son lit. Je serais poète algérien, je composerais une ode au contrôle de soi. Je serais imam algérien, j’émettrais une fatwa contre les adultes qui versent des larmes et se roulent par terre pour un match de foot.

Une oumma désordonnée

Côté français, il convient de reconnaître qu’il n’existe pas d’union entre les Arabes et les musulmans. Maroc et Algérie sont au bord de la guerre. Mais, l’idée d’une oumma islamique contamine les esprits, à droite en particulier, alors qu’une des rares bonnes nouvelles en provenance du sud de la Méditerranée est qu’il n’y a pas de front uni face à l’Occident. C’est le chacun pour soi. Le Maroc vs l’Algérie. Le Qatar vs l’Arabie. Les Emirats Arabes Unis vs l’Arabie. Et la liste des rivalités plus ou moins explosives est très longue.

Le Maghrébin n’existe nulle part, sauf en France. Les Français ont accompli le miracle de l’union maghrébine, amenant Marocains, Tunisiens et Algériens à se sentir Maghrébins. Dans leur nouvelle identité, ils se sentent réticents à la France et abonnés à la victimisation. Belle prouesse à mettre au compte de l’Education nationale.

S’il y a une guerre demain entre Rabat et Alger, la paix sera probablement négociée à Saint-Denis…

Côté marocain, il n’est pas sûr non plus que toutes les leçons de la CAN soient retenues. Les élites vont se gargariser de l’organisation, du nombre de touristes etc. Si le Maroc l’emporte, elles vont s’attribuer la victoire comme si le foot était une mission officielle de l’Etat, inscrite dans la Constitution. Pourquoi pas, c’est de bonne guerre, tout le monde fait pareil.

Constats plus cruels

Mais, si le Maroc joue si bien au foot, c’est qu’il a su trouver les bons cadres techniques et les bons joueurs.  Pourquoi réussit-il à le faire au foot et pas dans d’autres secteurs, autrement plus sérieux et stratégiques comme l’Education ou la Santé ?

Il y a quelque chose de cruel à édifier des stades de foot en douze mois alors que les hôpitaux attendent leur sauveur depuis des années. Il y a quelque chose de très violent à refaire les trottoirs d’une ville entière pour les besoins d’un match de foot alors que les victimes du séisme de Marrakech attendent toujours, nous dit-on, un logement définitif.

Les élites semblent avoir choisi leur voie. Et elle n’est pas inclusive. C’est un fait. Est-elle efficace au moins ? L’on peut en douter car l’émergence économique n’est toujours pas au rendez-vous. Les observateurs sérieux le savent très bien, les touristes et les journalistes superficiels l’ignorent car ils confondent un aéroport flambant neuf avec le développement économique.

L’époque est violente. L’actualité des relations internationales nous le rappelle tous les jours. La douceur est en retrait, les forts s’imposent et imposent leurs priorités. Le foot vient avant tout.

Curieusement, alors qu’il n’y a jamais eu autant de femmes dans la politique et le monde des affaires marocain, il n’a jamais été aussi masculin c’est-à-dire dur et sans pitié. Malheur aux vaincus.

Mon père, le Maroc et moi: Une chronique contemporaine

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Charline et le mystère du cordon sanitaire disparu

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Charline Vanhoenacker, c’est la gauche « culturelle » la plus arrogante et la plus bête du monde ! Si la plupart de ses petits camarades d’autrefois ont rejoint la très islamo-gauchiste Radio Nova à la rentrée, la présentatrice des « René du cinéma » belges continue de proposer chez nous ses chroniques lourdingues et ses chansons stupides sur France inter.


Elle est progressiste, écolo, de gauche. Elle officie sur une radio publique qui, ça tombe bien, est progressiste, écolo, de gauche. Belge, elle est rémunérée avec l’argent de tous les contribuables français, y compris ceux qu’elle invective régulièrement. Le 15 décembre dernier, le museau plus fouineur et l’humeur plus vipérine que jamais, Charline Vanhoenacker était interviouwée par un dénommé Loup Espargilière pour le média Vert1. D’habitude, l’humoriste subventionnée essaie d’être drôle et n’y parvient pas. Ce jour-là, ses propos étaient supposés être sérieux mais suintaient la pure bêtise et furent souvent risibles.

Humour engagé

La « queen de la satire politique » – c’est ainsi que Mme Vanhoenacker est présentée sur le site du média écolo – n’était en effet pas là pour rigoler mais pour « conscientiser » l’auditoire et conduire les masses sur les chemins de la résistance. De la résistance à quoi ? De la résistance à qui ? À « l’extrême droite », bien sûr ! Car, c’est bien connu, « on a une extrême droite qui est dominante dans le débat public, dominante culturellement, qui écrase tout avec des armes pas toujours légales en fait, la mauvaise foi, les fakes news, c’est une espèce de rouleau compresseur ». Sur France Inter, ça résiste tant que ça peut mais ce n’est pas simple : « On a une obligation de pluralisme », gémit-elle. Elle regrette par conséquent que la radio publique soit dans l’obligation de recevoir de temps à autre un fils de Satan ou une fille de Méphistophélès, bref, un représentant du RN ou de Reconquête. Mais Mme Vanhoenacker a tenu à rassurer l’auditoire gauchiste qui retenait sa respiration à chaque évocation du Diable chevauchant la « vague réactionnaire » : Radio France tient bon et la majorité de ses employés restent de fervents défenseurs « de l’écologie, des valeurs progressistes, de la liberté d’expression ». Ouf !

En ce qui concerne l’écologie, Charline Vanhoenacker est bien aise, sur le plateau du média Vert, de rappeler que France Inter est au taquet : dès le journal de 8 heures, assure-t-elle, des sujets sur l’environnement sont évoqués. Dans la journée, des journalistes et de nombreux invités militant pour une écologie radicale se relaient au micro pour prêcher la bonne parole du GIEC et sermonner les Français. Elle-même a reçu des sommités écologistes qui, oublie-t-elle de dire, tiennent tous le même discours catastrophique, accusateur et anxiogène, conforme à la charte interne de Radio France stipulant que cette dernière sort« du champ du débat la crise climatique, son existence comme son origine humaine ». Pour les libertés d’opinion et d’expression, on repassera.

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L’humoriste a une conception toute particulière de la liberté d’expression qu’elle dit pourtant défendre « bec et ongles ». Elle raconte, par exemple, qu’une chose l’a « profondément choquée » lorsqu’elle est arrivée en France : le fait de « donner la parole en direct, en toute décontraction, à Marine Le Pen ». Elle ne trouvait ça « ni normal, ni démocratique ». En Belgique, explique-t-elle, les médias francophones pratiquent ce qu’ils appellent le « cordon sanitaire médiatique » : les interventions des représentants politiques classés à l’extrême droite sont systématiquement diffusées en différé afin de vérifier qu’elles « n’appellent pas à la haine » et de rectifier le tir le cas échéant. Ainsi, dit-elle benoîtement, ces politiciens ne sont pas à proprement parler censurés mais leurs propos sont « contextualisés » par des journalistes tout ce qu’il y a de plus consciencieux, c’est-à-dire tout ce qu’il y a de plus à gauche. « La RTBF applique ça et s’y tient strictement », témoigne celle qui espère qu’un jour l’audiovisuel public français adoptera ce « cordon sanitaire » afin que France Inter puisse continuer « à parler à tout le monde » – Mme Vanhoenacker ne semble pas avoir conscience de l’étrange paradoxe que recèle cette élucubration.

Sketchs lourdingues et chansons débiles

Malheureux Belges. En plus de l’islamisation en phase finale de leur pays, ils doivent endurer, eux aussi, les leçons de morale du petit monde culturel, comme le prouve un évènement récent, relaté par Gregory Vanden Bruel dans ces colonnes, mais qui mérite qu’on y revienne. En février 2025, la maîtresse de cérémonie des Magritte du cinéma, l’équivalent belge de nos César, était… Charline Vanhoenacker, qui se surpassa dans le genre gaucho-woke. De sketchs lourdingues en chansons débiles, sans oublier un happening politico-bobo tout ce qu’il y avait de bien-pensant, tout y passa : les interminables diatribes contre Donald Trump et « la montée de l’extrême droite dans le monde », les geignarderies néo-féministes, les pleurnicheries contre « la politique migratoire inhumaine » du gouvernement belge, les appels larmoyants à « déconstruire les imaginaires coloniaux, racistes, misogynes, islamophobes, homophobes et transphobes », etc. – tant et si bien que Charly Herscovici, le président de la Fondation Magritte et détenteur des droits intellectuels de l’œuvre du peintre surréaliste, déclara quelque temps plus tard que le nom de Magritte ne pouvait plus être attaché à cette cérémonie du cinéma parlant de moins en moins de cinéma et transformée en tribunes politiques et militantes. Décidée à se payer la tête de Charly Herscovici, de Magritte et d’un public réfractaire à l’idéologie progressiste, la direction woke de l’académie André Delvaux, organisatrice de cette cérémonie, vient d’annoncer qu’elle rebaptisait celle-ci… les René du cinéma. René comme… René Magritte. Dans La Libre Belgique, le président de la fondation Magritte a dénoncé « une fourberie inimaginable ». Il n’était pas au bout de ses mauvaises surprises. « Avec René, on est dans le tutoiement, dans la proximité », a sournoisement déclaré Jean-Yves Roubin, le nouveau président de l’académie André Delvaux, avant de faire savoir avec, on l’imagine, un sourire en coin, que la maîtresse de la prochaine cérémonie qui se déroulera le 7 mars sera… Charline Vanhoenacker, derechef.

Mais finissons sur une perspective réjouissante, qui sera aussi la preuve d’une fin de règne. En 2019, la cérémonie des Magritte du cinéma, diffusée exclusivement par la Radio-télévision belge francophone (RTBF), attirait encore 169 360 téléspectateurs. En 2024, ils n’étaient plus que… 19 500. En 2025, après avoir décidé de diffuser ce spectacle sur ses antennes via Internet sous le prétexte de s’adapter au goût du public, la RTBF se réjouissait du choix de Charline Vanhoenacker comme maîtresse de cérémonie et espérait un sursaut. Ce fut une débâcle : seuls 15 220 téléspectateurs regardèrent cette réception mondaine, ennuyeuse, emblématique de l’entre-soi culturel de gauche. Il y a de fortes chances que la prochaine cérémonie des René, animée par la moins drôle, la plus bête et la plus arrogante des humoristes belges, sera regardée par encore moins de monde. Quant aux artistes qui gagneront un prix ce soir-là – ou, en France, lors de la prochaine cérémonie des César – on aimerait qu’un véritable trublion ayant l’audace de l’humoriste anglais Ricky Gervais, le maître de cérémonie des Golden Globes 2020 qui osa dire ses quatre vérités à un public composé des plus éminents artistes, réalisateurs et producteurs américains, leur tienne le même discours : « Si vous gagnez un prix ce soir, ne l’utilisez pas comme une tribune pour faire un discours politique. Vous n’êtes pas en position de faire la leçon au public sur quoi que ce soit. Vous ne savez rien du monde réel. La plupart d’entre vous ont passé moins de temps à l’école que Greta Thunberg. Si vous gagnez un prix, montez sur scène, acceptez votre petit trophée, remerciez votre agent et votre dieu, et foutez le camp ! »


  1. https://vert.eco/articles/lhumoriste-charline-vanhoenacker-invitee-de-notre-podcast-cetait-mieux-apres ↩︎

Petit coup de démaquillant idéologique

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Christophe Ventura et Julien Pain. Capture France Info.

Lorsqu’il reçoit un expert de l’IRIS pour l’interroger sur le caractère dictatorial éventuel du régime de Maduro, le journaliste de Franceinfo Julien Pain, spécialiste reconnu enquêtant sur les rumeurs, intox et manipulations, omet toutefois de rappeler le parcours politique de son invité. Un élément qui aurait pourtant été utile à la compréhension du débat.


Sur le service public, la neutralité n’est pas une vertu : c’est un produit cosmétique. Elle s’applique en couches fines, sous une lumière soigneusement réglée. À première vue, tout est impeccable. À y regarder de plus près, on distingue pourtant très nettement le ricil de la neutralité, le fond de teint de l’expertise, le rouge à lèvres politique, le tout vaporisé d’un parfum de grand savoir mêlant jargon universitaire et supériorité morale.

Le procédé est désormais bien connu. Des intervenants sont présentés comme chercheurs, spécialistes, experts « indépendants ». Ils parlent calmement, posément, avec ce ton feutré qui inspire confiance. Ils expliquent le monde, ses fractures, ses injustices — toujours dans la même direction. L’Occident est coupable, les régimes non occidentaux sont complexes, donc excusables. Et tout cela nous est servi comme parole objective, débarrassée de toute idéologie. La politique a disparu… sauf dans le discours lui-même.

Le cas Christophe Ventura

Le problème n’est évidemment pas que ces intervenants aient des convictions. Le problème, c’est qu’on nous les vend sans l’étiquette. On ne dit pas : « voici une lecture idéologique parmi d’autres ». On dit : « voici la réalité ». La neutralité devient alors un argument d’autorité, non un principe méthodologique.

Sur le service public, la neutralité obéit aujourd’hui à une définition implicite mais très précise. Est réputée « objective » une parole qui critique structurellement l’Occident, relativise les régimes autoritaires non occidentaux, refuse les mots qui fâchent lorsqu’ils s’appliquent hors d’Europe, et présente l’histoire occidentale comme une suite de fautes à expier. À l’inverse, toute parole qui défend l’héritage culturel, politique ou civilisationnel de la France et de l’Occident est immédiatement qualifiée de partisane, suspecte, voire dangereuse.

Un petit coup de démaquillant permet alors de voir ce qui se cache sous le maquillage. Prenons un cas d’école. Sur les antennes de France Info, on voit régulièrement intervenir Christophe Ventura, présenté comme « chercheur », « spécialiste » ou « expert » des relations internationales. Ricil parfaitement appliqué, fond de teint uniforme, parfum discret : la panoplie est complète.

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Or le parcours de l’intéressé est public. Christophe Ventura a été militant et membre du Parti de gauche, formation fondée par Jean-Luc Mélenchon. Il a participé à des initiatives politiques aux côtés de responsables comme Éric Coquerel. Il ne s’agit pas d’un soupçon, mais d’éléments de parcours accessibles à tous.

Sur le fond, rien d’illégitime à cet engagement. Le problème commence lorsque cet engagement disparaît au moment de la présentation médiatique. Sur France Info, Christophe Ventura ne parle pas comme intellectuel engagé, mais comme expert neutre. Or cet expert refuse de qualifier le régime de Nicolás Maduro de dictature[1] et considère l’idéologie chaviste comme politiquement légitime. Ce ne sont pas des constats techniques : ce sont des choix normatifs, donc politiques — mais maquillés en objectivité.

C’est à ce moment précis que surgit ce qui n’est plus un détail, mais une ligne idéologique structurante. Christophe Ventura a participé à des séminaires et travaux consacrés à la désoccidentalisation du monde, aux côtés d’autres intellectuels partageant la même grille de lecture. Ce n’est pas anecdotique : c’est révélateur.

Car derrière l’expression flatteuse de « désoccidentalisation du monde » se cache une supercherie conceptuelle. Le monde non occidental n’est, par définition, pas occidental. En réalité, ce qui est visé n’est pas le monde, mais l’Occident lui-même. Il s’agit de désoccidentaliser l’Occident, de défranciser la France, de délégitimer son histoire, sa culture, ses normes politiques et sociales. Le vocabulaire est global, mais l’opération est interne.

Cette grille idéologique n’est pas marginale : elle est devenue le fonds de commerce intellectuel du service public. Elle structure les invitations, les analyses, les mots employés — ou refusés. Elle permet de présenter comme neutre ce qui est en réalité un projet politique : celui de la déconstruction systématique de l’Occident, toujours décrit comme coupable, jamais comme héritier.

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Le contraste apparaît encore plus nettement lorsqu’on observe ce qui se passe dans l’autre sens. Nicolas Pouvreau-Monti, à la tête de l’Observatoire de l’immigration et de la démographie, travaille à partir de données publiques issues de l’INSEE, du ministère de l’Intérieur et de l’INED. Autrement dit : des chiffres officiels, institutionnels, vérifiables.

Ici, point de ricil de la neutralité. Le maquillage est retiré d’emblée. Avant même l’analyse, l’étiquette tombe : « politiquement orienté ». Peu importe que les sources soient publiques ; peu importe qu’elles proviennent des mêmes institutions invoquées ailleurs comme autorités indiscutables. La neutralité ne dépend manifestement ni des faits ni des chiffres, mais de la direction dans laquelle regarde le discours.

Conclusion – Le miroir nettoyé

Le petit coup de démaquillant idéologique ne vise ni à faire taire, ni à exclure. Il vise à nommer. Nommer les grilles de lecture, nommer les engagements, nommer les projets politiques quand ils existent.

Une démocratie adulte n’a rien à craindre de la confrontation des idées. Elle a tout à perdre avec la fausse objectivité, celle qui maquille une idéologie en expertise et transforme une ligne éditoriale en évidence morale.

Quand le ricil de la neutralité sert à détourner le regard, quand le fond de teint de l’expertise masque l’engagement, quand le parfum du grand savoir remplace la clarté, le service public cesse d’informer. Il commence à orienter sans l’assumer. Et ce jour-là, ce n’est pas la neutralité qui est en danger, mais la confiance.


[1] Selon l’expert, si la Corée du Nord est bien une dictature, en comparaison le Venezuela ne l’est pas car il n’y a pas de parti unique même si les résultats électoraux y sont contestés…

«Macron aura eu l’air d’un président mais il n’avait pas la chanson»

Marcel Gauchet © Hannah Assouline

Emmanuel Macron a-t-il remis la République en marche, comme il le promettait en 2017 ? Pour le plus fin des analystes du « nœud démocratique », rien n’est moins sûr. Le chef de l’État, si brillant soit-il, n’a pas compris la dimension populaire et patriotique de notre contrat social…


Causeur. Dès 2022, vous constatiez que la révolution annoncée s’était transformée en « statu quo agité ». Mais en est-il le seul ou même le premier responsable ? Les Français ont élu deux fois un homme dont ils ont refusé les réformes avec constance. Comment gouverner un peuple qui refuse de travailler plus, mais veut quand même une protection maximale ?

Marcel Gauchet. Je n’aurais pas l’idée de faire du peuple français un modèle de vertu civique, de rationalité économique et d’intelligence politique ! Heureusement, il est divers et contradictoire. Mais il a quelques excuses. Souvenez-vous du climat dans lequel se sont déroulées les élections de 2022. Pour commencer, une population déboussolée par le confinement et le quoi qu’il en coûte. Dans quelles conditions Macron aurait-il terminé son premier mandat sans le Covid et la peur dont il a joué à fond pour se rendre irremplaçable ? Là-dessus, l’agression russe de l’Ukraine, la guerre pour de bon, cette fois, pas loin de nous. Renforcement de la peur, et renforcement concomitant du réflexe légitimiste. Enfin, la peur, toujours la peur, devant la perspective de l’arrivée du Rassemblement national au pouvoir et du saut dans l’inconnu qu’elle aurait représenté. Macron II est le produit de cet empilement de peurs. Une peur qui est déjà le sentiment naturellement dominant d’une société de vieux et qui pousse à l’immobilisme. Si on veut faire bouger les choses, ce n’est pas sur ce socle affectif qu’il faut compter. Macron a réussi à se proroger en s’appuyant sur des ressorts qui allaient l’empêcher d’agir.

En 2022, on savait qu’Emmanuel Macron était immigrationniste et européiste. Si les Français ont cédé au chantage au populisme, n’est-ce pas que l’alternative manquait de crédibilité ?

Il y avait pire que le manque de crédibilité, il y avait la crainte de l’amateurisme et de l’incompétence du personnel du RN et la crainte en plus des troubles que son arrivée au pouvoir ne manquerait pas de susciter.

On a beaucoup reproché au président son mépris, mais n’avons-nous pas tendance à nous sentir méprisés dès qu’on ne nous traite pas en victimes ?

Le mépris qui lui est reproché n’est pas tellement le sien – c’est un reproche dont on peut l’exonérer – que celui du milieu qu’il représente. Ce mépris a la particularité d’être largement inconscient. Il est imprimé dans un discours qui suppose que, si vous n’êtes pas d’accord, vous êtes un barbare en plus d’un ignorant. La clé du malaise politique est dans ce sentiment d’une très grande partie de la population de n’être pas compris, d’être méconnu avec bonne conscience. Cela peut donner le victimisme, en effet, mais ce n’est pas le moteur principal.

La crise politique que nous traversons est-elle la marque de son échec ou signe-t-elle l’incapacité de nos institutions à représenter/civiliser nos clivages ? La Ve est-elle encore adaptée à un paysage politique aussi fragmenté que le nôtre ? Pourquoi les élections ne fabriquent-elles plus de légitimité ?

L’échec de Macron couronne et parachève celui de ses prédécesseurs. Ce n’est pas une question de République. La proportionnelle qu’on nous concocte comme le remède à tous nos maux ne fera qu’aggraver les choses. Le problème est culturel. Il a sa source dans un changement de monde auquel la société française est profondément réfractaire. Les élites dirigeantes jouent le jeu et le gros de la troupe ne suit pas. Cela s’aggrave avec le nouveau changement de monde qui est en train de s’engager par contrecoup du précédent et prend à contrepied l’Europe dysfonctionnelle qui servait à faire passer la pilule. Comment des gens manifestement dépassés par ce qui se passe pourraient-ils compter sur une légitimité solide ? Seules la protestation ou la sécession ont un peu de légitimité.

Macron a échoué à remplacer le clivage droite-gauche par le clivage progressistes/conservateurs. Était-il si absurde de rassembler la droite et la gauche, anciennement dites « de gouvernement », qui pensaient à peu près la même chose dans l’« extrême centre » ?

Ce n’était pas absurde, mais ces « partis de gouvernement » étaient eux-mêmes en voie d’implosion par fuite de leur base. Les additionner ne pouvait aboutir qu’à renforcer une gauche de gauche et une droite de droite. Une gauche de gauche vouée en dernier ressort à s’allier au centre progressiste (le « front républicain ») face à une droite de droite faite d’une grande partie de l’ancien électorat de gauche. Le macronisme aura été un accélérateur de recomposition.

Le discours du chef d’état-major des armées nous appelant au réarmement a suscité des critiques violentes sur le thème « nous ne mourrons pas pour Kiev » (ce qu’il ne demande pas). Mais sommes-nous prêts à mourir pour quoi que ce soit ? Voulons-nous rester une puissance ou sortir de l’histoire ?

C’est l’exemple même du télescopage d’un discours de fond somme toute banal par un contexte qui lui donne un autre sens en créant une confusion inextricable. Comme les gens ont parfaitement identifié les ficelles de la communication – qui n’a abouti, soit dit au passage, qu’à renforcer la défiance envers le discours officiel –, ils ont vu dans les propos du CEMA une annonce sournoise de notre engagement en Ukraine. C’était fatal. Rien à voir avec le problème du dévouement patriotique. Pour le mobiliser, cet épisode en est l’illustration, il y faut ce qui nous manque le plus : la confiance dans le commandement.

Vous avez parlé au sujet de Macron d’un progressisme autoritaire. Sa volonté de lutter contre les fake news confirme-t-elle cette appréciation ? Ne faut-il pas déplorer son impuissance (y compris sur ce sujet) plutôt que son autoritarisme ?

Quand je parlais de progressisme autoritaire, je visais moins des actes qu’une attitude. J’y faisais déjà allusion, il y a une fermeture intolérante étrange dans ce discours progressiste qui se veut pourtant libéral, mais qui disqualifie a priori les gens qui ne pensent « pas bien ». Pour ce sectarisme par ailleurs mou, il ne peut s’agir que d’imbéciles potentiellement criminels. Des cons et des salauds, comme dirait Alain Souchon. D’où l’invocation d’une nécessaire sévérité sans faille à l’égard de ces malotrus. Or l’exigence démocratique par excellence, c’est d’être capable de se mettre à la place des gens qui ne pensent pas comme vous, y compris pour les combattre. En fait, cet autoritarisme inconséquent ne peut aller très loin. Ce qu’il faut reprocher à Macron, en l’occurrence, c’est son irréalisme. Sa « labellisation » n’aboutirait qu’à polluer un peu plus un espace public déjà mal en point sans élever le niveau de l’information en circulation. L’absurdité de l’idée devrait suffire à la tuer.

Qu’a-t-il manqué à Emmanuel Macron pour être un grand président ?

Beaucoup de choses, à commencer par la principale : la connaissance et l’amour de son pays, au lieu de la préférence pour sa petite personne et son minable bagage de bon élève. Macron aura eu l’air d’un président, il faut le lui accorder, mais il n’avait pas la chanson.