Alain Finkielkraut déplore que les revirements idéologiques d’Emmanuel Macron aient empêché de sauver l’école du désastre et de maîtriser les flux migratoires. Il est moins critique concernant sa politique étrangère en Ukraine et au Proche-Orient. Mais il s’inquiète que le « progrès » soit devenu un processus incontrôlable.
Causeur. Que sauvez-vous de la présidence d’Emmanuel Macron ?
Alain Finkielkraut. Dans La Révolte des masses, José Ortega y Gasset fait du droit à la continuité historique le droit fondamental de l’homme. Ce droit est aujourd’hui menacé par la crise de la transmission et par l’immigration massive, qui change le visage de la France. Il faut donc de toute urgence refonder l’école et maîtriser les flux migratoires. Sur ces deux points, Emmanuel Macron a failli. Entre Jean-Michel Blanquer et Pap Ndiaye, il a mené une politique scolaire erratique. Blanquer voulait réintroduire l’exigence et remettre la culture à l’honneur. Pap Ndiaye pensait, comme Emmanuel Macron en 2017, qu’il n’y a pas de culture française, mais qu’il y a une culture en France et qu’elle est diverse. Gabriel Attal a essayé de redresser la barre, malheureusement cette tentative a été stoppée net par Élisabeth Borne. La destruction de l’école a donc suivi son cours. Le bac est resté une blague et, selon un récent rapport de l’OCDE, 10 % des diplômés de l’enseignement supérieur français ont le niveau d’écriture d’un élève du primaire.
Pour ce qui est de l’immigration, Élisabeth Badinter écrivait dès 2012 : « Une seconde société tente de s’imposer au sein de notre République, tournant le dos à celle-ci, visant explicitement le séparatisme, voire la sécession. Le tout avec notre complicité active ou passive. » Avec la « loi contre le séparatisme » de 2021, Macron a tardivement validé ce diagnostic. Mais à la différence des sociaux-démocrates danois, il n’a rien fait pour renverser la tendance. Pensant comme la gauche radicale et les grands patrons que les hommes sont interchangeables, il a laissé se constituer et se renforcer ce que les Insoumis appellent la « nouvelle France ».
Je serai en revanche moins critique pour ce qui concerne la politique étrangère.
Vous allez nous parler de sa politique ukrainienne, mais quels en sont les résultats ?
Après le déclenchement de l’opération militaire spéciale russe en Ukraine, Emmanuel Macron a pensé qu’on pouvait amadouer Poutine. Il a donc pris langue avec lui. Mais il a très vite compris à qui il avait affaire et, avec les autres grands dirigeants européens, il a choisi son camp. L’aide militaire fournie par les puissances occidentales a empêché l’absorption totale de l’Ukraine par la Russie au nom de la lutte contre le « nazisme LGBT ». Aujourd’hui, l’Europe elle-même est dans la ligne de mire de la Russie, comme en témoigne la guerre hybride d’ores et déjà menée par le tsar du Kremlin en Pologne, dans les pays baltes, mais aussi en Allemagne et même en France. Souvenons-nous de l’avertissement de Julien Freund à Jean Hyppolite : « Comme tous les pacifistes, vous pensez que c’est vous qui désignez l’ennemi. Du moment que nous ne voulons pas d’ennemis, nous n’en avons pas, raisonnez-vous. Or, c’est l’ennemi qui vous désigne et vous pouvez lui faire les plus belles des protestations d’amitié, s’il veut que vous soyez son ennemi, vous l’êtes et il vous empêchera même de cultiver votre jardin. » Quelle honte nous éprouverions si la République française était maintenant dirigée par Philippe de Villiers ou Jean-Luc Mélenchon !
Vous ne pouvez pas les mettre sur le même plan ! Sur le Moyen-Orient aussi, à la différence de beaucoup de personnalités et intellectuels juifs, vous approuvez Emmanuel Macron ?
Sur le Moyen-Orient, il a dit une chose et son contraire, mais il a eu raison de reconnaître l’État de Palestine. La promiscuité entre les deux peuples est mortelle pour l’un et pour l’autre. Les exactions des colons de Cisjordanie doivent cesser et elles ne cesseront que si se forme en Israël un gouvernement de séparation nationale. Comment se résoudre à voir l’idée sioniste saccagée par Ben-Gvir et Smotrich ? « Aidez-nous à divorcer », suppliait Amos Oz. Macron agit maintenant dans ce sens.
Sur le papier, Macron avait tout pour être un grand président : l’intelligence, l’audace et une vision, certes contestable. Qu’est-ce qui a manqué ? Est-il victime de sa psychologie, comme le pensent nombre de commentateurs ?
La vision de Macron, c’était la « start-up nation ». Il voulait aussi remplacer l’opposition, à ses yeux caduque, entre la droite et la gauche, par l’opposition des conservateurs et des progressistes. Mais le progrès lui-même est devenu un processus inquiétant et incontrôlable, sur lequel les politiques ont de moins en moins de prise. Dix grands patrons de l’intelligence artificielle viennent d’être choisis comme personnalités de l’année 2025 par le magazine Time. C’est un tournant historique et même historial. Emmanuel Macron devrait lire et méditer Le Principe responsabilité de Hans Jonas : « Née de la menace, la nouvelle obligation insiste nécessairement avant tout sur l’éthique de la conservation, de la préservation, de l’empêchement et non sur une éthique du progrès et de la perfection. » Mais sans doute est-il trop tard.
Que répondez-vous à Nicolas Baverez, qui s’est inquiété récemment dans Le Figaro du projet de labellisation des médias par Reporters sans frontières soutenu par Macron ?
Il n’y a pas que Baverez. Des chroniqueurs de CNews, qui font les yeux doux à Poutine, martèlent du matin au soir qu’avec ce projet de labellisation, la France est en train de prendre un virage autoritaire et même totalitaire. À voir le traitement d’Emmanuel Macron dans les médias, on est très loin du compte.
Cela ne l’empêche pas nécessairement d’avoir une visée liberticide. Macron et les politiques sont-ils les principaux responsables de notre marasme ? Les Français n’ont-ils pas une part de responsabilité ?
Les Français sont majoritairement favorables à l’abrogation de la réforme des retraites. Comme si le déficit n’existait pas et comme si le travail était nécessairement une malédiction ! Les politiques ne sont pas seuls coupables de la déréliction de la France. Le peuple et les médias ont aussi leur part de responsabilité. Le courage de prendre l’opinion à rebrousse-poil, voilà ce qui manque à la plupart des politiques aujourd’hui.
Après huit ans de présidence d’Emmanuel Macron, pensez-vous que la jeunesse est un handicap pour exercer le pouvoir ?
Dans Les Battements du monde, son livre d’entretiens avec moi, Peter Sloterdijk écrit que, jeune, il voulait vieillir et devenir quelqu’un de très âgé. Il réclamait trois mille ans d’histoire européenne incarnée, selon la recommandation de Goethe aux élites cultivées de son époque. Qui aujourd’hui formule ce genre de souhait ? Même les vieux sont jeunes, hélas.
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