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Venezuela: «La base trumpiste rejette les guerres longues mais pas les opérations chirurgicales»

Les analyses de Harold Hyman et Randy Yaloz. Propos recueillis par Martin Pimentel


Venezuela: «La base trumpiste rejette les guerres longues mais pas les opérations chirurgicales»
Le président déchu du Venezuela, Nicolás Maduro [et son épouse, Cilia Flores], arrivent à l’héliport de Wall Street, dans l’arrondissement de Manhattan à New York, afin d’être transportés pour comparaître devant un tribunal new-yorkais le lundi 5 janvier 2026. Ils doivent être inculpés dans le cadre d’un acte d’accusation pour narcoterrorisme émis à leur encontre par le gouvernement des États-Unis © Kyle Mazza-CNP/DPA/SIPA

Au lendemain de l’enlèvement du président vénézuélien Nicolas Maduro à Caracas par les Américains, et alors qu’il va être présenté à un juge à New York, le Républicain Randy Yaloz et l’expert en géopolitique Harold Hyman s’interrogent sur ce virage « impérialiste » de Donald Trump décrié par nombre de chancelleries.


Causeur. La « communauté internationale » a la gueule de bois. L’intervention militaire américaine éclair à Caracas entérine-t-elle la fin de l’ONU ?

Randy Yaloz. L’ONU n’est pas « morte », elle fonctionne exactement comme elle a toujours fonctionné depuis 1945. Les États-Unis en sont le principal architecte, le premier financeur et le garant militaire implicite, et cela n’a pas changé. Le Conseil de sécurité reste décidé par les grandes puissances. L’intervention à Caracas s’inscrit ainsi dans une continuité stratégique américaine ; sous Donald Trump, les États-Unis assument simplement plus ouvertement ce que tous les présidents ont fait avant lui. Quand les intérêts vitaux américains sont menacés, Washington agit, puis ensuite gère le multilatéral. La « communauté internationale » n’est pas un acteur opérationnel mais un agrégat d’intérêts divergents. L’ONU reste utile pour la coordination technique et l’évitement des conflits directs entre grandes puissances, mais aucunement pour bloquer des décisions de sécurité nationale. Dans ce cas précis, l’administration Trump a jugé que la convergence chinoise, iranienne et russe au Venezuela dépassait le seuil de risque acceptable. Soyons clairs, le président a autorisé une décision déjà considérée comme nécessaire sur le plan militaire. L’ONU n’est pas contournée par caprice, elle est dépassée quand elle est structurellement incapable d’agir.

Harold Hyman. L’ONU est devenue impotente depuis longtemps, mais il faut comprendre ce qu’elle est réellement. Le concert des nations, issu du système de la Charte de l’Atlantique entre Franklin Roosevelt et Winston Churchill, est une organisation d’États engagés à maintenir la paix et même la démocratie, sans oublier l’autodétermination des peuples. Dès le début, nous étions donc en présence d’une utopie : pensait-on vraiment que l’URSS allait fonctionner comme le Canada ou les Pays-Bas ? L’Assemblée générale et le Conseil de sécurité sont les sérénissimes chambres délibératives et quasi parlementaires de ce système — la voix du Luxembourg y pesant autant que celle des États-Unis à l’Assemblée générale. À tout cela s’ajoutait l’Administration des Nations unies, avec ses commissions des droits de l’homme et des réfugiés. Puisque ces administrations émanaient de la sphère politique, l’ensemble ressemblait à un immense État supranational.

Cela ne pouvait pas fonctionner, et aujourd’hui l’utopie se désagrège de manière déplorable, insolente, presque goulument. Les principes ne sont plus que des habillages, et les États-Unis, cofondateurs à l’origine, en sont devenus les fossoyeurs les plus désolants, au regard de cette réalité historique.

Donald Trump opère-t-il un virage impérialiste, néoconservateur ? Ne risque-t-il pas de décevoir sa base anti-interventionniste ?

Harold Hyman. Un virage impérialiste ? Tout est affaire de perspective. Vu depuis Washington, ce n’est pas tout à fait ça. Les néo-conservateurs entendent imposer la démocratie partout en renversant tous les régimes dictatoriaux et anti-occidentaux, par tous les moyens nécessaires, y compris la force. Pourquoi ? Parce que, selon eux, les démocraties ne se font pas la guerre entre elles, et que les dictatures ont produit Auschwitz et les goulags. Avec cette grille de lecture, le Venezuela peut ainsi devenir un cas d’école, Nicolás Maduro étant perçu comme un avatar de Joseph Staline.

L’impérialisme, quant à lui, est plus mouvant. De Monroe à Theodore Roosevelt, l’idée d’expansion territoriale américaine a existé, mais par la suite aucune administration américaine ne s’est véritablement engagée dans une politique de conquête. La logique de la guerre froide, puis celle de la guerre dite « contre le terrorisme » — en réalité contre le jihadisme — permettait d’éviter la question des sphères d’influence et des annexions. À l’extrême, les impérialistes se contentaient d’établir des protectorats virtuels en Amérique latine et en Asie du Sud-Est, via des traités de protection militaire et un réseau de bases américaines. Il n’y avait pas de colonisation de peuplement. Aujourd’hui, nous serions revenus au stade de Theodore Roosevelt : celui du jingoïsme, c’est-à-dire d’un patriotisme exacerbé, résumé par le slogan « my country, right or wrong ». Le Groenland ferait alors figure d’équivalent contemporain du Cuba espagnol de 1899 : évincer une puissance européenne pour instaurer une pax americana sur des populations autochtones. Les Groenlandais l’ont bien compris et ont interrompu leur course vers l’indépendance. « Mieux vaut être danois qu’américain », disent-ils. Seuls 6% d’entre eux souhaitent un rattachement aux États-Unis.

Randy Yaloz. Il n’y a pas de virage impérialiste ou néoconservateur au sens classique : on est dans une frappe limitée, ciblée, sans occupation, correspondant exactement au schéma trumpien déjà vu avec l’Iran. L’objectif est clair : neutraliser une menace proche, visible, sans enlisement ni pertes américaines. Ce n’est pas du nation-building, c’est du hard power ponctuel, assumé et instrumental. La base de Trump n’est pas trahie ; au contraire, parce qu’elle rejette les guerres longues et non pas les opérations chirurgicales menées avec autant de précision, qui protègent directement les intérêts américains. À court terme, l’opération est perçue comme efficace et cohérente avec la doctrine « America First ». Le vrai risque politique pour Trump viendrait seulement d’un glissement vers une présence durable ou un chaos post-opération, ce qui est très loin d’être le cas. Côté démocrate, la réaction est malheureusement prévisible : dénonciation juridique et indignation morale, mais peu, voir aucune crédibilité stratégique. Biden et Harris n’auraient rien fait de comparable, parce qu’ils n’ont jamais réussi à parvenir à un succès opérationnel comparable. Sous Biden, le retrait américain de l’Afghanistan était un fiasco avec des pertes humaines et des estimations de 7,12 milliards de dollars d’équipements de défense américains laissées dans les mains des Talibans. Le plan Biden pour le Venezuela a été l’impuissance stratégique, faite de morale affichée, de sanctions creuses et de concessions à Maduro, qui l’a dupé avec de prétendues promesses d’élections libres. La presse américaine a elle-même révélé combien les Vénézuéliens aux États-Unis comme au Venezuela ont accueilli l’opération Trump avec soulagement et une joie assumée.

Quelles sont les options sur la table concernant le futur politique du Venezuela ?

Harold Hyman. On aimerait savoir ! Il y a encore une semaine, tout semblait clair : María Corina Machado, lauréate du prix Nobel de la paix, louée par Donald Trump et elle-même admiratrice du président yankee, devait incarner une relève clé en main, avec un Nicolás Maduro promis aux barreaux d’une prison new-yorkaise. Or le président américain a balayé cette hypothèse d’un revers de main, déclarant à la presse : « Je n’ai pas eu de contact avec elle. Machado n’a pas beaucoup de soutien. » Ces propos sont un exemple parfait de mauvaise foi.

Il reste donc la vice-présidente, toujours en place, Delcy Rodríguez, pur produit du chavisme. Donald Trump a affirmé vouloir travailler avec elle. Ce qu’il recherche, ce sont de larges concessions pétrolières. En d’autres temps, on aurait davantage pensé aux bananes qu’au pétrole. Mais l’intéressée n’a pas détaillé ses conditions. Peut-être n’a-t-elle même pas le droit d’en avoir.

Donald Trump est suffisamment politique pour comprendre qu’une guerre ouverte contre les forces du régime chaviste gâcherait la gloire d’un renversement sans révolution, dans lequel les seuls morts sembleraient être les gardes du corps cubains de Maduro, sans qu’aucun civil vénézuélien n’ait été touché, d’après les informations dont nous disposons à ce stade. Toujours est-il que le Venezuela est infiniment plus solide que la Grenade en 1983, lorsque les forces armées américaines renversèrent le dirigeant marxiste et démantelèrent le régime. C’est donc maintenant que le peuple vénézuélien, patriotique, devra naviguer entre les options qui s’offrent à lui. C’est un jeu fascinant à observer.

Randy Yaloz. Les options politiques pour le Venezuela sont aujourd’hui quasi inexistantes. À court terme, soit le noyau du régime autour de Delcy Rodríguez coopère avec l’administration Donald Trump, soit le pays est asphyxié. Washington dispose d’outils écrasants sans guerre terrestre : sanctions secondaires, embargo énergétique, blocus maritime, pressions financières et cyber. Trump a explicitement indiqué qu’il pouvait isoler totalement Caracas et couper toute capacité d’exportation. Dans ce cadre, la coopération offrirait au régime une survie politique minimale sous strict contrôle américain. Le refus, lui, mènerait à une paralysie économique accélérée et à des fractures internes. À moyen terme, le scénario privilégié à Washington est une transition politique encadrée. Elle impliquerait ouverture aux intérêts énergétiques et stratégiques américains et recomposition du pouvoir. Les appels chinois à la libération de Maduro relèvent du signal diplomatique, pas de la dissuasion militaire. Aucun acteur extérieur n’est prêt à affronter en guerre ouverte les États-Unis pour Caracas. La pression américaine apparaît donc non seulement logique, mais inévitable pour avancer face au désastre vénézuélien depuis 2013.

Qu’est-ce que la justice américaine peut reprocher à M. Maduro exactement ? N’était-il pas plutôt un obstacle aux intérêts économiques ou pétroliers américains ?

Randy Yaloz. La justice américaine reproche à Nicolás Maduro des faits précis, documentés et déjà judiciairement engagés. Le U.S. Department of Justice et la Drug Enforcement Administration ont formellement inculpé Maduro et son entourage pour narco-terrorisme, trafic de cocaïne et blanchiment. Les actes d’accusation décrivent un État capturé par le « Cartel de los Soles », utilisant la drogue comme arme contre les États-Unis. Il ne s’agit donc pas d’une querelle pétrolière : le pétrole n’est qu’un levier parmi d’autres. Les dossiers fédéraux mentionnent aussi l’accès illégal à des terres rares, utiles à la Chine et hostiles aux intérêts américains. Comme l’a rappelé Marco Rubio, Maduro est un « criminel inculpé, pas un chef d’État légitime ». Rubio souligne que l’inaction passée a permis à la Russie, la Chine et l’Iran de s’installer durablement « dans l’arrière-cour américaine ». L’administration précédente a fait preuve d’une tolérance coupable, laissant ces alliances se consolider. Le précédent Noriega montre qu’un chef d’État impliqué dans le narcotrafic peut être poursuivi, jugé et extradé. Dans cette optique, l’action sous Donald Trump n’est ni idéologique ni économique, mais strictement pour faire appliquer le droit fédéral et ainsi garantir la sécurité de son pays.

Harold Hyman. Reste que le régime vénézuélien a aussi toujours été un obstacle au bon déroulement du marché du pétrole, mais initialement sous Chavez un modus vivendi avait été trouvé. Pendant des décennies, le pouvoir américain était obsédé par le niveau suffisant d’approvisionnement en pétrole. Puis, les États-Unis sont devenus le plus grand producteur au monde, avec le pétrole de schiste, et l’approvisionnement canadien provenant des sables bitumineux de l’Alberta a ajouté à la tranquillité américaine. Aujourd’hui, le pétrole n’est plus vital, mais il représente quand même un facteur de régulation économique majeur. D’autant plus que Donald Trump veut maintenir les moteurs thermiques, ce qui revient à repousser la transition énergétique de quelques années. Je penche donc pour une explication psychologique autant qu’économique: contrôler le pétrole, c’est montrer sa force, quand bien même la proportion d’automobiles électriques s’accroît constamment.

Juridiquement, les caciques du régime de Maduro sont nombreux à tremper dans les trafics. Le Venezuela, plaque tournante de la drogue : ce n’est pas faux. Mais les frappes militaires américaines sur les narco-bateaux, et même sur les embarcadères, n’auraient-elles pas pu suffire à juguler ce trafic ? Arrêter Maduro ne nécessitait pas ces frappes. Il est cependant probable qu’il y a suffisamment de pièces à charge pour obtenir une condamnation de l’ex-président. Ces accusations avaient déjà été signifiées, et assorties d’un mandat d’arrêt, sous le premier mandat Trump.

Ces évènements au Venezuela sont-ils selon vous de nature à effrayer la Chine quant à la résolution du président américain, ou au contraire de nature à la conforter dans ses projets de récupérer Taiwan ?

Harold Hyman. Existe-t-il un plan d’ensemble visant à remodeler le monde ? Il serait sans doute réducteur de le voir ainsi. En revanche, Donald Trump a une manière de penser et d’agir, une méthode, et surtout une motivation : la grandeur économique et médiatisable.

Le Parti communiste chinois doit aujourd’hui se poser mille questions. Il a menacé Taïwan au moment même où Donald Trump venait d’ouvrir les marchés de l’armement américain aux forces armées taïwanaises. Ainsi, Xi Jinping, qui court vers une réunification par la force à l’horizon de 2049, centenaire du Parti communiste chinois, va se heurter à Donald Trump, lancé vers la gloire d’une Amérique omnipotente et prospère. Xi Jinping ne sera évidemment pas arrêté par une escadrille d’hélicoptères américains, mais il devra s’interroger : ce même Trump ne cherche-t-il pas une confrontation navale dans les mers de Chine ?

La seule puissance dont on connaît aujourd’hui les capacités ultra-destructrices est la Russie poutinienne, et c’est plutôt le théâtre ukrainien qui continue de captiver l’attention du Parti communiste chinois. Enfin, la République islamique d’Iran a peut-être aussi du souci à se faire. L’élimination du Guide suprême est techniquement envisageable pour les forces combinées américaines et israéliennes, d’autant plus que la population semble majoritairement écœurée par le régime. Quant à la Colombie, le vitriol n’est pas encore monté suffisamment haut : il n’y a aucun gain médiatique à attendre du renversement du président Gustavo Petro, régulièrement élu et respectueux des mécanismes démocratiques. Un coup de force au Groenland aurait, quant à lui, des effets désastreux. Sans doute bien pires qu’une action en Iran ou à Cuba. Donald Trump perçoit-il réellement la différence entre ces dossiers, du point de vue occidental ? Les provocations à l’égard du Canada ont déjà produit un effet inattendu : elles ont conduit les Canadiens à reconduire le Parti libéral, qui aurait dû être balayé, n’eût été sa résistance jugée plus ferme — et plus traditionnelle — que celle d’un Parti conservateur perçu comme plus perméable à l’influence, voire à l’ingérence, américaines…

Randy Yaloz. À Pékin, l’opération au Venezuela est interprétée comme un signal politique clair : sous Donald Trump, la dissuasion n’est plus abstraite, elle est appliquée. Contrairement aux interprétations superficielles, le véritable centre de gravité reste Taïwan, où le renforcement américain se fait volontairement à bas bruit. Le Japon a officiellement déclaré Taïwan comme un intérêt vital, alignant explicitement sa posture sécuritaire sur celle de Washington. Le nouveau leadership japonais et sud-coréen consolide cet axe, tandis que les États-Unis ont validé fin 2025 un paquet antimissile record. Les forces américaines et alliées sont déjà en distance de frappe directe des infrastructures industrielles, énergétiques et militaires critiques chinoises. Un conflit entraînerait des destructions massives — barrages, hubs logistiques, centres industriels — à un coût économique et social inassumable pour la Chine. Surtout, Pékin reste structurellement dépendant des semi-conducteurs taïwanais ; attaquer Taïwan relèverait de l’autodestruction stratégique.

En Amérique latine, la situation de la Colombie est centrale : son alignement fluctuant, son rapprochement avec la Chine et sa tolérance envers des réseaux hostiles ont transformé un ancien allié en facteur d’incertitude stratégique. Justement, l’opération au Venezuela sert aussi d’avertissement régional. Washington n’acceptera plus d’États pivots hostiles ou ambigus dans son voisinage immédiat. Ces événements soulèvent par ailleurs une question lourde pour Moscou et Pékin : soit leurs services de renseignement ont subi une défaillance majeure, soit un arrangement tacite a été conclu avec Washington. Dans le premier cas, cela révèle une vulnérabilité inquiétante hors de leurs théâtres prioritaires ; dans le second, un cynisme transactionnel assumé, Caracas ayant été jugé échangeable… Pour la Russie, l’Ukraine reste l’axe existentiel ; pour la Chine, Taïwan demeure le cœur stratégique. Pour l’Iran, enfin, le signal est identique : encerclement progressif, pression maximale, sans basculer dans une guerre totale inutile. Le Groenland n’a pas à craindre Washington, mais comprend désormais son rôle central dans les corridors arctiques, la défense antimissile et les trajectoires balistiques. Caracas ne rend donc pas Taïwan plus vulnérable ; il réduit l’espace de manœuvre stratégique de la Chine et referme l’illusion d’un coup de force à coût maîtrisé.




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