Depuis la fin de la pandémie, le réel fait son retour. Russie, Chine, et maintenant États-Unis rappellent à l’Europe la réalité du monde et des relations entre États. Après l’Ukraine, la leçon se poursuit. Avec l’opération militaire américaine à Caracas et les menaces d’annexion du Groenland, la seconde administration Trump assume désormais le réalisme brut, les rapports de force nus, la défense frontale des intérêts nationaux. Et face à ce retour de la puissance dans sa dimension la plus brutale, les Européens, atlantistes en tête, découvrent leur propre vide stratégique. Trois décennies d’internationalisme béat les ont laissés désarmés militairement, désindustrialisés, offrant le spectacle pathétique de vassaux ne pouvant contempler que leur propre effacement.
« Nous vivons dans le monde réel, un monde régi par la force, la puissance et le pouvoir. Ce sont là des lois immuables, à l’œuvre depuis la nuit des temps ». C’est par ces mots que Stephen Miller, conseiller de Donald Trump, a justifié sur CNN l’intervention américaine au Venezuela ainsi que les ambitions affichées des États-Unis sur le Groenland.
Après la capture du président Nicolás Maduro à Caracas, Donald Trump a annoncé que les États-Unis allaient désormais « diriger » le Venezuela. L’opération, menée sans consultation du Congrès, a été justifiée tour à tour par la lutte antidrogue, le soutien à la démocratie, avant que Trump n’assume un autre objectif : « Nous allons reconstruire l’infrastructure pétrolière. » Les échos de l’Irak en 2003 résonnent dans toutes les têtes.
Contrairement aux interventions du passé, cette opération se distingue par sa brutalité assumée et l’absence totale de légitimation internationale. L’évangélisme démocratique des néocons d’hier a cédé la place à une froideur stratégique héritée du réalisme géopolitique du XXᵉ siècle.
Le Groenland : la prochaine proie ?
À peine l’opération vénézuélienne achevée, Donald Trump a replacé le Groenland au centre de l’agenda. Le message publié sur X par Katie Miller, épouse de Stephen Miller, conseiller de Donald Trump, a glacé les chancelleries européennes : une carte du Groenland aux couleurs américaines, accompagnée d’un seul mot, « SOON ». Devant la presse, le président américain a réaffirmé le 4 janvier que selon lui, « les États-Unis ont besoin du Groenland » et que « le Danemark ne sera pas en mesure de s’en occuper », ajoutant avec sarcasme que Copenhague venait de renforcer la sécurité du territoire avec « un traîneau à chiens supplémentaire ».
Bien que la diplomatie américaine ait depuis tempéré les ardeurs expansionnistes du président, cette séquence illustre le retour d’un réalisme brut dans les relations internationales. Ressources, géographie, puissance militaire : voilà désormais ce qui prime.
Le discours sur les valeurs démocratiques brandi depuis la fin de la guerre froide n’était qu’un vernis, aujourd’hui assumé comme tel et désormais abandonné. Comme le résumait déjà Thucydide il y a plus de deux millénaires : « Les forts font ce qu’ils peuvent et les faibles subissent ce qu’ils ont à subir ». Le Groenland, avec ses minerais critiques et sa position stratégique dans l’Arctique, est désormais dans le collimateur. Et face à une Europe impuissante, qui pourrait réellement empêcher l’empire américain de se servir ?
Les nouveaux néocons : même doctrine, nouveaux habits
Le retour de l’interventionnisme américain n’est pas le fait du hasard. Il est porté par une nouvelle génération de néoconservateurs qui a récupéré le populisme trumpiste. Marco Rubio au Département d’État, Pete Hegseth à la Défense, Stephen Miller comme éminence grise : le triumvirat qui orchestre la politique étrangère américaine est ouvertement belliciste.
Cette prise de pouvoir s’est faite au détriment des non-interventionnistes du mouvement MAGA. Tulsi Gabbard, nommée directrice du renseignement national malgré ses positions critiques envers l’interventionnisme américain, a été marginalisée. J.D. Vance lui-même, pourtant vice-président et ancien opposant aux guerres sans fin, semble s’être rallié à la ligne dure, défendant publiquement l’opération vénézuélienne.
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La rupture avec le néoconservatisme de l’ère Bush Jr est désormais nette. Elle tient à l’abandon du récit wilsonien qui servait autrefois de vernis idéologique aux interventions américaines. Plus question d’exporter la démocratie ou de défendre des valeurs libérales universelles. À la place, une affirmation brute et assumée des intérêts nationaux des États-Unis. Donald Trump l’a formulée sans détour à propos du Venezuela : les compagnies pétrolières américaines auraient été « volées » et il serait temps de « récupérer ce qui nous appartient ».
Cette doctrine Monroe 2.0, telle que définie dans la stratégie de sécurité nationale publiée par la Maison-Blanche en novembre 2025, transforme l’hémisphère occidental en zone d’influence exclusive, où Washington s’arroge un droit quasi souverain sur le destin politique des États. « America First » ne signifie plus le retrait du monde, mais l’expansion sans complexe des intérêts américains, affranchie de toute justification morale.
Le dialogue mélien 2.0
La réaction européenne face aux velléités impérialistes de l’oncle Sam apparaît, au mieux, d’une grande tiédeur. Elle n’est pas sans rappeler les plaidoyers désespérés des citoyens de Mélos face à l’impérialisme athénien, avec l’issue que l’on sait. L’Union européenne invoque mollement le « droit international » et « l’intégrité territoriale », autant d’incantations sans effet face au déséquilibre des rapports de force.
L’internationalisme se révèle dans toute sa nudité : incapable de défendre ses propres intérêts, encore moins ceux de ses membres. Le Danemark – qui a espionné les dirigeants européens au profit de la NSA américaine – se trouve aujourd’hui dans la ligne de mire de son « allié » principal. L’ironie est cruelle. L’OTAN, censée garantir la sécurité de ses membres, devient le cadre dans lequel un État membre menace ouvertement d’en annexer un autre.
La dépendance militaire et technologique de l’Europe à l’égard des États-Unis apparaît pour ce qu’elle est : un piège stratégique. Sans capacité de défense autonome, sans industrie d’armement réellement indépendante, le continent demeure à la merci des décisions prises à Washington.
Et les Européens seraient naïfs de croire qu’un changement de président américain résoudrait le problème. Barack Obama défendait tout autant les intérêts américains, mais avec plus de subtilité et d’élégance diplomatique. Trump a simplement ôté le masque.
L’Europe prisonnière de sa nature
Le paradoxe est vertigineux. Thucydide, Machiavel, Richelieu, Hobbes – les fondateurs de la pensée réaliste en relations internationales sont tous Européens. C’est sur ce continent que s’est élaborée l’idée même de raison d’État, que s’est théorisée la primauté de l’intérêt national, que s’est pensée la politique comme art du rapport de force. L’Europe a inventé le réalisme politique moderne. Elle en est devenue l’antithèse. Pendant qu’elle sacralise le droit international et prêche le multilatéralisme, les États-Unis, la Chine et la Russie appliquent les préceptes de ses propres philosophes. L’Europe, elle, a fait de ses classiques des objets de contemplation académique, dépouillés de toute pertinence pratique. Elle a transformé la raison d’État en tabou moral, le réalisme en archaïsme honteux. Ses propres penseurs doivent se retourner dans leurs tombes.
Les Européens sont prisonniers d’eux-mêmes. Pour rivaliser avec les grandes puissances et les pays qui adoptent une politique hostile à son encontre (Algérie, Turquie…), il faudrait que l’Europe adopte leurs méthodes : interventionnisme économique, protectionnisme assumé, culture de la force, capacité à faire plier les États récalcitrants. Mais cela supposerait de dynamiter les fondements de l’Union que sont le libre-échange sacré, l’humanisme abstrait, et le fétichisme du multilatéralisme. L’Europe s’est bâtie comme l’antithèse de la puissance, comme le dépassement des logiques nationales et impériales.
Mais pour s’imposer dans un monde de rapports de force, elle devra abandonner le récit qui justifie son existence.
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