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Même en philosophie, on peine désormais à débattre

Il ne faut pas compter sur la philosophie contemporaine pour protéger la liberté d’expression


Même en philosophie, on peine désormais à débattre
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La discipline de l’esprit critique et de l’argumentation dérive vers un cléricalisme dogmatique sous l’autorité de jeunes professeurs et chercheurs gonflés de leurs certitudes wokes.


Plus personne n’ignore que la vie politique tend partout à se polariser, c’est-à-dire à voir s’affronter deux camps se désignant mutuellement comme adversaires, voire comme ennemis. Si l’on s’intéresse à la vie universitaire, on sait aussi que les sciences humaines et les sciences de la nature ne sont pas épargnées par ce phénomène de polarisation politique. Les enjeux idéologiques sont partout présents dans les programmes de recherche, les recrutements, les financements et les enseignements.

Mais qu’en est-il de la philosophie, qui a pour vocation, prétention et réputation de se tenir à l’écart de l’esprit partisan, des biais idéologiques, des idées reçues, des préjugés, bref, de tout ce qui entrave la recherche du vrai ? Qu’est-ce que philosopher, sinon faire l’effort de gouverner ses idées en prenant pour guide la raison, l’expérience, la réflexion et autres outils de l’intelligence censés écarter les certitudes toutes faites ? En matière d’esprit critique, les philosophes voudraient être des champions.

La réalité est moins glorieuse. Année après année, les descendants de Socrate (voulant débattre avec tout le monde) et de Descartes (pratiquant un « doute radical ») deviennent de méconnaissables idéologues dogmatiques gonflés de certitudes a priori. Le champ des idées discutables se réduit comme peau de chagrin.

Restriction du domaine de la lutte

Quand j’étais élève en classe de Terminale, dans les années 1990, un sujet classique était : « Toutes les cultures se valent-elles ? ». Les correcteurs du Baccalauréat, qui n’attendaient pas de réponse en particulier, s’attachaient surtout à considérer la force des arguments et à attendre des candidats qu’ils interrogent leurs critères d’évaluation. Aujourd’hui, la simple possibilité qu’on puisse conclure à la hiérarchie des cultures est exclue. On ne consent à réfléchir au sujet qu’avec l’assurance de parvenir à la bonne conclusion (belle méthode de travail…). Dans une société de plus en plus multiculturelle il n’y a que deux réponses possibles : « Oui, toutes les cultures se valent » et « Non, la culture occidentale est pire que les autres, étant donnés les problèmes qu’elle a occasionnés – impérialisme, colonialisme, esclavage, bombe atomique et ravages environnementaux ».

D’autres sujets sortent tendanciellement de la discussion (des salles de classe, des amphis universitaires, des soutenances de Thèse ou des revues spécialisées). Par exemple, il est impossible (allez, soyons modérés : il est difficile) de se demander si les institutions et les comportements humains ont des origines naturelles. La réponse est fournie a priori : tout est culturel. Le recours à « la nature » n’est acceptable que dans la mesure où il permet l’émancipation (des minorités ou des femmes) et la « lutte contre les discriminations ». D’une façon générale, il vaut mieux ne pas parler de nature, de gènes ni d’hérédité.

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Je rapportais une banalité scientifique, l’autre jour, devant des étudiants : la question n’est pas de savoir si tout est nature ou culture, mais quel taux d’héritabilité explique la variance d’un trait quelconque au sein d’une population donnée (taille corporelle, réussite scolaire,  hétérosexualité, amour du chocolat ou n’importe quel trait psycho-comportemental). Cette part, disais-je pour simplifier, varie de 1% à 99%. J’ai vu les visages se décomposer. Envisager ainsi le problème mettait tout le monde mal à l’aise. Les étudiants, qui sentaient que le terrain était politiquement dangereux, semblaient paniquer intérieurement. Une jeune femme, très affectée à l’idée que la réussite scolaire puisse avoir rapport à l’hérédité (même à hauteur d’1%), s’exclama que ce genre de recherche devrait être interdit. Les autres approuvaient. Tant pis pour la science, la connaissance et finalement la vérité. La sécurité émotionnelle s’était imposée contre ces beaux idéaux.

La philosophie politique est avant tout une philosophie politisée

Tout ce qui ressemble de près ou de loin à une « idée de droite » (autorité, ordre, hiérarchie, identité, tradition) est considéré sur l’agora philosophique comme une alimentation intellectuelle avariée. Sauf si on trouve un moyen d’embaucher ces idées au service de la bonne cause (les minorités et les victimes, qui ont, elles, droit à leurs identités et traditions).

La réflexion sur la justice est de plus en plus encadrée par l’idée et l’impératif de « justice sociale ». Enseignants et étudiants identifient spontanément « justice » et « égalité ». Pour la forme, les dissertateurs veulent bien envisager l’hypothèse qu’il existe des inégalités justes (la hiérarchie qui émane des concours de recrutement) et des égalités injustes (comme celles qui ne tiennent aucun compte des talents ni des mérites), mais à condition qu’ils retombent sur leurs pattes ensuite.

Quand un enseignant traite de notions telles que « le travail » et « la technique », il admet provisoirement que le premier est libératoire et la seconde une économie de moyens, mais c’est pour mieux montrer in fine que le salariat est une aliénation et la modernité technologique une calamité. La méthode dissertative devient une façon subtile d’emprunter un boulevard à sens unique. Le message (implicite ou explicite) d’un nombre croissant de professeurs du Secondaire est que la société est un dispositif mal construit (ou construit pour opprimer) et qu’il faut le reconstruire sur de meilleures bases. En premier lieu, abolir le capitalisme et le patriarcat.

Détérioration récente du climat intellectuel

Ces certitudes indiscutables ont surtout leur siège dans le cerveau des jeunes enseignants et chercheurs. Les boomers marxistes et post-structuralistes sont doublés sur leur gauche par une nouvelle garde, qui combine marxisme et wokisme à la sauce féministe et écologiste. Il existe dans cette mouvance d’authentiques penseurs ouverts à l’argumentation honnête, mais ils sont plus discrets que les autres.

Il n’existe pas de statistiques fiables sur le taux d’intolérance parmi les philosophes, car les plus intolérants d’entre eux prônent tous azimuts la « tolérance », la « différence », la « diversité » et l’« inclusion ». La « culture de l’annulation » avance masquée en philosophie, tant cette méthode de résolution des conflits est contraire à l’esprit originaire de la discipline. Tout ce que l’on peut affirmer avec certitude est que les intimidations se multiplient et le climat intellectuel se détériore.

La revue Le Débat a cessé de paraître en 2020 notamment parce que les débats sont devenus des batailles[1]. Un colloque a été organisé en Sorbonne sous l’égide du Collège de philosophie[2] comme une contre-offensive au sein d’une guerre entre deux armées d’intellectuels (dans lesquelles les philosophes ont une large place). En dirigeant un numéro de revue thématique « Masculin / Féminin »[3], j’ai pu constater qu’il était impossible d’aborder la question du sexe et du genre sans voir voler des flèches empoisonnées.

Le principal carburant de ces joutes est que chaque clan s’estime acculé par l’autre et donc légitime à contre-attaquer violemment. Sans faire un décompte précis des forces en présence, je crois pouvoir affirmer sans peine que le contingent des « éveillés » intersectionnistes s’est considérablement renforcé ces dernières années. Comme ceux-ci s’imaginent pourtant être les victimes persécutées du capitalisme patriarcal, ils s’autorisent à endoctriner leur auditoire et ostraciser leurs adversaires sans vergogne.

Intolérance, censure et irritabilité infantile

La question n’est pas de savoir si les idées de nos fonctionnaires révolutionnaires sont pertinentes ou stériles, mais seulement si elles peuvent supporter la contradiction au sein des institutions d’enseignement et de recherche. La vraie opposition n’est pas entre les idées de droite et celles de gauche, mais entre ceux qui acceptent le débat et les autres. Autrement dit, le vrai clivage ne sépare pas deux positionnements philosophico-politiques, mais des tolérants pluralistes et des censeurs. D’un côté, ceux qui sont capables d’être en désaccord sans s’offusquer, et de l’autre ceux qui, tyrannisés par leur émotivité sur les « sujets sensibles », mettent partout des bornes à la libre pensée.

Dans cette atmosphère de sensiblerie infantile, philosopher devient l’art de marcher sur des œufs. Violence accusatoire, ostracisme, insultes et censure, tels sont les procédés en vogue aujourd’hui dans la discipline de Voltaire.

La philosophie redevenue religieuse

La philosophie européenne, qui est sortie de la théologie à partir du XIe siècle, est en train d’y replonger. Le wokisme ressemble à une nouvelle orthodoxie dogmatique. En questionner les principes, c’est risquer l’excommunication. Quant aux hérétiques, ils sont mis à l’index (les postes universitaires et les rattachements au CNRS ne seront pas pour eux). Mais la nouvelle Inquisition n’a pas le mérite de l’ancienne, qui était claire et franche. Elle est désormais insidieuse, sournoise et maquillée. Elle agit par des méthodes de cooptation, de diffusion de ragots et de gestion des réputations. Vous êtes sur un bûcher dont vous ne sentez pas les flammes et devant un tribunal auquel vous ne pouvez vous adresser pour plaider votre cause.

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Les théologiens-philosophes ont leurs Saints et leurs Bibles : Marx, Beauvoir, Foucault, Butler, etc. D’une façon générale, l’enseignement de la philosophie (surtout en France et depuis longtemps) fait la part belle au commentarisme des « grands auteurs ». Les exégètes se sont donné un canon et des autorités sacrées. Il s’agit de les étudier servilement jusqu’au Doctorat et au-delà. Les cours dispensés ressemblent à du catéchisme, car il s’agit soit d’enseigner les doctrines des grands maîtres, soit de faire penser les élèves et les étudiants correctement – c’est-à-dire de les armer intellectuellement en vue de la révolution (prolétarienne, féministe, écologiste ou décolonialiste). Les lycées et les universités sont pleins de petits prêtres déguisés en Socrate.

Une si douce inquisition

Les plus modérés se contentent d’un prêchi-prêcha victimolâtre post-chrétien. Dans sa version la plus soft, la religiosité des philosophes contemporains se fait moralo-humanitaire : il s’agit de promouvoir « le soin », « l’hospitalité », « la reconnaissance », « la protection » et « l’inclusion ».  Ces sympathiques thématiques ne sont pas davantage favorables aux débats d’idées, car on ne peut s’opposer à cette pensée mielleuse sans passer pour un « haineux », un « raciste », un « viriliste » ou un « belliciste ». Que pouvez-vous rétorquer à quelqu’un qui prétend soigner le monde et les malheureux, protéger la nature et les victimes ? Vous passerez immanquablement pour un élément nuisible – on ne discutera pas avec vous et on vous censurera (pour la bonne cause de l’inclusion).

Entre pseudo-science et moralisme

En somme, il ne faut pas compter sur la philosophie contemporaine pour protéger la liberté d’expression. La situation est même pire en philosophie qu’ailleurs. Dans les sciences, on peut s’appuyer sur des données, des statistiques, des formalismes et des expérimentations. Ce bouclier est souple, car tout est à interpréter et aucune vérité ne sort d’un tube à essais comme le lapin d’un chapeau de magicien ; mais enfin, ces procédures de décentrement aident à plaider une cause non politiquement correcte.

En art et en littérature, on peut avancer des idées transgressives en se couvrant derrière l’esthétique ou le romanesque. Dans l’espace politique, les luttes idéologiques sont rudes, mais au moins elles sont explicites. Tandis qu’en philosophie, un curieux mélange de pseudo-science et de morale empêche la confrontation des arguments et entrave la liberté intellectuelle.

Ceux qui se sentent visés par cet article y verrons une énième attaque de « la droite » à leur endroit. Contre-sens : vous n’êtes pas du tout une cible – ni vous, ni vos idées. Je défendrai votre propre liberté de pensée quand elle sera menacée par les mécanismes que vous mettez en œuvre et qui finiront par se retourner contre nous tous. Je ne veux pas vous annuler ou vous faire taire, mais simplement n’être pas étouffé par votre conception très singulière de la « tolérance ».


[1] C’est l’une des raisons avancées par le philosophe Marcel Gauchet (qui en était le rédacteur en chef) dans divers entretiens, notamment celui accordé au Nouvel Obs.

[2] « Après la déconstruction : reconstruire les sciences et la culture », les 7 et 8 janvier 2022.

[3] Le Philosophoire, 56, 2021.



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Vincent Citot enseigne la philosophie à l'INSPE de Paris – Sorbonne Université. Derniers ouvrages parus : Histoire mondiale de la philosophie. Une histoire comparée des cycles de la vie intellectuelle dans huit civilisations (PUF, 2022) et La marche de l’histoire (avec Jean-François Dortier, éd. Sciences Humaines, 2025).

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