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La tragédie de Crans-Montana à l’ère du Technocène

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L’opinion publique a été sidérée de découvrir que certains jeunes avaient filmé le brasier lors du drame du bar Le Constellation, au lieu de s’enfuir ou de porter secours aux autres. C’est qu’en plaçant le smartphone entre son regard et l’incendie, l’individu érige une paroi de verre qui agit comme un filtre déshumanisant. L’écran ne se contente plus de capter l’événement: il en altère la perception, transformant le témoin en spectateur et la tragédie en contenu. Analyse.


Au cœur des flammes qui ravagent le bar de Crans-Montana, surgit un comportement qui interpelle et scandalise. Face au brasier, nombre de jeunes ont préféré filmer avec leur smartphone, au lieu de fuir ou de porter secours. Les images largement relayées sur les réseaux sociaux suscitent l’incrédulité : « Moi, je vois un feu comme ça, je me barre » (Le Nouvelliste, 4 janvier 2026). Très vite, les commentaires se durcissent, accusant la « génération smartphone » d’insouciance. Sur X, des internautes outrés fulminent : « Zéro conscience. C’est fou ! », « L’ère des médias sociaux a effacé 200 000 ans d’évolution. Au lieu de reconnaître le danger et de ressentir l’instinct de survie, ils ont sorti leurs téléphones pour Instagram. »

Le regard des psychologues et journalistes

Les spécialistes de la psyché humaine tempèrent toutefois le verdict. Gaëtan Devos, psychologue expert des pratiques numériques, rappelle que face à un danger, trois réactions sont naturelles : agir, fuir, ou rester figé. Filmer, explique-t-il, « permet de se retirer de la réalité via l’écran », un réflexe humain ancien qui n’est pas lié aux réseaux sociaux ou aux générations actuelles (RTL Info, 4 janvier 2026).

Bruno Humbeeck, pédopsychiatre, souligne de son côté que ce comportement, déjà observé lors des attentats de Zaventem, Nice ou encore le 11 septembre 2001, relève d’un processus de « décodification de la situation », où le spectateur tente d’ordonner un événement qui le dépasse. Un processus que vient renforcer l’« effet spectateur » (bystander effect), bien connu des psychosociologues. Plus le nombre de témoins augmente, plus la responsabilité individuelle se dilue, jusqu’à faire chuter fortement la probabilité d’intervention. Si les autres restent calmes, parlent, rient ou filment, chacun tend à interpréter la situation comme moins grave qu’elle ne l’est (7 sur 7 Belgique, 7 janvier 2026).

Dans un tel contexte, explique la psychologue Audrey Le Mérer, le réflexe de freeze – rester figé – est statistiquement majoritaire : l’état d’inhibition comportementale « s’active naturellement dans 75 % des situations à risque ». Loin d’être le symptôme d’une « génération » inconsciente, ce comportement relève, dit-elle, d’un « réflexe humain », amplifié par l’effet de groupe. Filmer devient une manière instinctive de se protéger face à l’impuissance (CNews, 9 janvier 2026).

Le regard des spécialistes de la communication

Tandis que les psychologues analysent les réflexes humains face à la catastrophe, les spécialistes des médias examinent comment un objet technologique tel que le smartphone peut, dans des situations extrêmes, en infléchir l’expression. Une étude des chercheurs en médias Linus Andersson et Ebba Sundin montre que l’usage du smartphone, en situation d’accident, produit des comportements inédits. Photographier, filmer, dépasse la simple documentation. L’acte fonctionne simultanément comme moyen de protection et médium de viralité. Le classique bystander effect (effet spectateur) se transforme en mobile bystander : passif à l’égard du blessé, hyperactif pour diffuser l’événement. Au mieux, le helper s’engage physiquement auprès de l’accidenté ; au pire, le disaster tourist reste spectateur, fasciné par l’exceptionnel.

En clair, pour les chercheurs en médias, le smartphone, par sa seule existence, modifie la dynamique de l’urgence. Une scène d’accident devient un espace médiatique. L’enregistrement précède l’engagement.

Le Technocène : un cadre pour comprendre Crans-Montana

Pour saisir pleinement ce qui s’est joué à Crans-Montana, replaçons l’événement dans un contexte plus vaste : le Technocène. À la différence de Paul Crutzen et d’Eugène Stoermer, qui qualifient notre ère d’Anthropocène en raison de l’impact décisif des activités humaines (anthropos) sur l’environnement depuis l’invention de la machine à vapeur de James Watt (1769), le concept de Technocène met l’accent sur l’impact des machines, à la fois sur l’environnement et sur les sociétés humaines.

Dans mon essai Épopée du Technocène, je montre que la modernité, dominée par le règne des machines, constitue aussi bien une révolution géologique majeure qu’une révolution anthropologique comparable à celle provoquée par la sédentarisation il y a 12 000 ans. Des objets technologiques, tels que le smartphone, façonnent notre rapport au monde et aux autres avec une puissance inédite.

À Crans-Montana, ce n’est pas la « génération smartphone » qui a failli : c’est le Technocène qui s’est exprimé dans sa logique ordinaire.

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Pour en saisir les origines et les ressorts, je propose un détour historique, depuis l’essor des universités en Europe au XIIIᵉ siècle jusqu’aux quatre grandes transitions mentales initiées par les quatre pères fondateurs du Technocène : Francis Bacon (1561-1626), Thomas Hobbes (1588-1679), Baruch Spinoza (1632-1677) et John Locke (1632-1704).

Bacon détrône Aristote en plaçant l’expérimentation au-dessus de l’argument d’autorité. Sans cette rupture, la scholastique aurait prolongé sa domination sur la pensée. Il est l’ancêtre direct de notre R&D actuelle. Avec Bacon, le réel cesse d’être enchanté pour devenir une chaîne froide de causes et d’effets mesurables. Son empreinte affleure jusque dans l’attitude face au brasier de Crans-Montana. Rester sans sidération face aux flammes, n’y voir ni magie ni sacré mais un phénomène à observer, exige un regard désenchanté. Là où l’ancien monde tremblait devant le feu, l’héritier de Bacon le mesure, l’enregistre.

Hobbes substitue au souverain de droit divin, incarné par le pape, un souverain de droit civil plébiscité par le peuple. En formulant un ordre politique rationnel, Hobbes écarte le théologique du champ social et fait émerger l’État, sorte de monstre biblique, le Léviathan, soumis à l’unique autorité du souverain de droit civil. On lui doit la démocratie moderne, conçue comme un contrat social entre les citoyens et le souverain élu.    

Spinoza retire aux Écritures leur statut de « livre-monde » : elles peuvent unir une communauté, jamais décrire la nature ou le réel. En séparant la connaissance révélée de la connaissance naturelle, Spinoza libère la science de toute tutelle théologique au profit d’un monde où seule la preuve fait foi. On lui doit les principes d’une lecture critique et historique des Écritures.

Enfin, Locke rompt avec l’antique pédagogie du fouet, qu’il juge incompatible avec la formation d’esprits inventifs. Le fouet fige l’innovation ; la peur dissuade l’enfant d’explorer l’inconnu. Les enfants lui doivent l’abandon d’une éducation punitive adaptée à un monde fixiste hostile au changement. Une liberté nouvelle qui, guidée par une curiosité sans frein, peut dériver vers un voyeurisme morbide, comme à Crans-Montana.

Ces quatre transitions ont progressivement installé un monde où la technique devient le médiateur central entre l’homme et le réel. Bacon arrache la connaissance à l’autorité du passé pour la confier à l’expérience, Hobbes substitue au droit divin un pouvoir politique fondé sur le contrat civil, Spinoza retire aux Écritures le pouvoir de dire le monde, Locke affranchit l’esprit de l’enfant de la crainte pour l’ouvrir à l’exploration.

De cette quadruple destitution naît un monde rationalisé où le réel se laisse saisir, mesurer, enregistrer. Une vision transmise dès l’enfance par des méthodes pédagogiques héritées de Locke.

À Crans-Montana, un univers mental s’est ainsi exprimé dans sa logique ordinaire. Replacés dans le vaste contexte du Technocène, filmer l’incendie au mépris du danger, partager la fureur des flammes via son smartphone, faire le mobile bystander au lieu de fuir ou de porter secours, plongent leurs racines au plus profond de la psyché humaine autant que dans les effets disruptifs du smartphone.

Le partage d’images : un potlatch numérique

Sous cet angle, la captation de la fulgurance des flammes puis leur diffusion, au mépris du danger, fonctionnent comme un trophée visuel. Les images partagées acquièrent la valeur d’un don potlatch, visant moins à offrir qu’à « manifester sa supériorité, être plus, plus haut, magister » (Marcel Mauss).

Chez les peuples premiers de la côte nord-ouest américaine, la cérémonie du potlatch voyait les chefs rivaliser de largesses, voire détruire des richesses, pour affirmer leur rang. Donner, c’était contraindre l’autre à reconnaître une puissance. Recevoir, c’était accepter une dette symbolique. Le don n’y relevait pas de la générosité mais, comme l’écrit Alain Caillé dans Anthropologie du don, de l’agôn, de la lutte pour la position dominante ; non de l’entraide mais de la hiérarchie.

Transposé dans l’espace numérique, le partage d’images spectaculaires obéit à une logique analogue. Publier, c’est se placer. Être vu, c’est compter. L’écran remplace la place du village, l’audience tient lieu de tribu et la viralité fait office de prestige.

Jake Gyllenhaal dans le film « Night Call » (2014) de Dan Gilroy (c) Bold Films.

Dans ce potlatch numérique, l’événement tragique devient matière première d’une compétition symbolique. Il ne s’agit plus de montrer la puissance du brasier, mais de briller plus fort que les autres dans le regard collectif. Celui qui capte l’instant le plus saisissant devient, le temps d’une story, le « magister » de sa communauté numérique. Le jeune qui ne lâche pas son mobile, accumule des images spectaculaires pour affirmer son rang. Sa course aux « likes » est si intense qu’il en oublie de fuir ou de porter secours.

Les recherches récentes sur les violences filmées confirment cette mutation. L’étude des chercheuses italiennes Amelia Rizzo et Emanuela Princiotta, portant sur 80 cas, montre que la captation et le partage répondent à des logiques de type potlatch : recherche de visibilité, lutte pour la position dominante, affirmation d’un pouvoir symbolique.

La tragédie de Crans-Montana illustre de manière exemplaire les conséquences anthropologiques de la rencontre entre des mécanismes humains anciens et des machines aux puissants effets structurants. Avec l’existence du smartphone, tout événement peut se transformer en opportunité de mise en avant de soi. L’élan du helper, l’engagement spontané envers autrui, cède le pas à la recherche de visibilité du mobile bystander et du disaster tourist.

En plaçant le smartphone entre son regard et l’incendie, l’individu dresse une paroi de verre qui agit comme un filtre déshumanisant. Pour un jeune cerveau immergé dans le Technocène, la véhémence des flammes se confond avec les images de synthèse dont il est quotidiennement inondé. Il ne perçoit plus un brasier terriblement létal, mais des pixels inoffensifs qui défilent sous ses yeux. Cette confusion mentale, conjuguée à la course agonistique aux « likes », aura sans doute été fatale à plus d’un. Le smartphone en court-circuitant l’expérience brute, a transformé des flammes mortelles en fichiers que l’on peut cadrer, zoomer ou supprimer.

À Crans-Montana, le smartphone a fonctionné comme une mortelle prothèse d’insensibilité, confirmant le cri d’alarme lancé par Jacques Ellul : la machine n’est pas neutre, la machine « entraîne des modification de l’être humain entier ». À Crans-Montana était le visage ordinaire du Technocène. Sans lui, sans doute rien ne fut.

Il est chevalier et il le mérite!

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Ali Akbar, le dernier vendeur de journaux à la criée à Paris, « esprit voltairien sorti du Pakistan » selon le président, a été décoré par Emmanuel Macron mercredi.


C’est une magnifique destinée que celle d’Ali Akbar, âgé de 70 ans, le dernier vendeur à la criée de journaux à Paris, sur la rive gauche, à Saint-Germain-des-Prés, dont il est une figure de toujours. Arrivé dans notre pays à l’âge de 20 ans, en provenance du Pakistan, il avait été poussé à l’exil par « la pauvreté, les violences et le travail forcé ».

Il a offert à la France son amour, sa reconnaissance, son impeccable moralité, ainsi qu’un travail profondément utile – qu’il poursuit d’ailleurs encore – dans un monde où, n’allant plus vers les kiosques, il était devenu nécessaire que quelqu’un vînt vers nous…

Le président de la République lui a remis une distinction qui fait de lui un « chevalier » du mérite. Décoration ô combien méritée.

Face à cet honneur légitimement octroyé – sans tomber dans la démagogie – et aux propos naturellement élogieux d’Emmanuel Macron, je souhaiterais formuler quelques observations, afin de prévenir le risque de faire d’ Ali Akbar un exemple trop facilement généralisable.

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D’abord, qu’ Ali Akbar ne devienne pas, pour certains, le « bon immigré », comme des antisémites ont leur « bon Juif ». Qu’il ne serve pas de caution à ceux qui, à longueur de journée, pourfendent l’immigration, même la plus nécessaire, la plus honorable…

Toutefois, acceptons de considérer que la venue d’ Ali Akbar en France s’est avérée une chance, parce qu’il avait des motifs douloureux et dramatiques justifiant son départ de son pays d’origine, et parce qu’il possédait les dispositions et la personnalité les plus appropriées au pays d’accueil.

Un cumul singulier et exemplaire, qui doit être salué, mais qui n’infirme pas, globalement, ce que Bruno Retailleau a pu dire de l’immigration : qu’elle n’est pas forcément une chance pour la France.

Il serait donc absurde, face au défi que l’immigration pose et aux malfaisances graves qu’elle entraîne, au moins pour partie, de s’appuyer sur la parfaite intégration et le comportement irréprochable d’ Ali Akbar pour prétendre imposer l’obligation d’un humanisme global, d’une naïveté généreuse pour tous, quand un seul cas servirait d’argumentation en faveur d’un pays ouvert à tous vents…

Ce n’est pas parce qu’ Ali Akbar est extraordinaire que l’ordinaire de l’immigration lui ressemble. Rendons-lui hommage au singulier, sans être dupes pour le pluriel.

Chagos: quand Londres brade la puissance occidentale

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Au nom d’un juridisme décolonial complaisant, le Premier ministre britannique Keir Starmer s’apprête à brader un verrou stratégique vital de l’Occident, ouvrant grand la porte aux appétits chinois et russes dans l’océan Indien. A moins que Donald Trump décide de s’en mêler…


DR

L’archipel des Chagos : vous connaissez ? Non ? Et pourtant, cet ensemble de plus de 60 îles, organisées en sept atolls, situé dans le nord de l’océan Indien, faisait partie des possessions françaises d’outre-mer jusqu’en 1814. A cette date, par le Traité de Paris, la France en a cédé la souveraineté, ainsi que celle de l’île Maurice, à la Grande Bretagne.

Depuis un an, politiques et médias britanniques en parlent régulièrement, et il y a une dizaine de jours, Donald Trump lui-même s’est inséré dans la conversation, de manière typiquement fracassante. Car la plus grande île de l’archipel Chagos, Diego Garcia, abrite une base aéronavale anglo-américaine d’une importance stratégique vitale. Depuis cette île, on peut atteindre la mer de Chine septentrionale, le Moyen Orient, le Pacifique et l’Afrique. Les bombardiers B2 peuvent s’y réapprovisionner en carburant. 

« Kow tow Keir » – Keir qui s’aplatit

Or, après des années de négociations, le gouvernement de sir Keir Starmer a annoncé en octobre 2024, que le Royaume Uni allait céder la souveraineté de l’archipel à la République de Maurice. Selon l’accord conclu, les Britanniques, afin de sécuriser la base aéronavale, loueront l’île de Diego Garcia aux Mauriciens, avec un bail de 99 ans et une option de renouvellement de 40 ans. Les leaders du Parti conservateur et de Reform UK – respectivement, Kemi Badenoch et Nigel Farage – se sont opposés résolument à cet accord qui, selon eux, représente une erreur colossale, autant sur le plan stratégique que financier. Car céder la souveraineté de l’archipel à un État, la République de Maurice, qui dépend économiquement de la Chine, et payer cher le privilège de garder l’usage d’un site stratégique crucial, c’est compromettre la capacité des Britanniques et des Américains à répondre, dans la durée, à d’éventuelles menaces dans cette vaste région du monde. Au cours de l’année 2025, l’administration américaine de Donald Trump semblait approuver l’accord, mais en janvier 2026, Mme Badenoch a profité de la visite au Parlement de Westminster de Mike Johnson, le président de la Chambre des Représentants à Washington, pour avoir une conversation sérieuse avec lui. Quelques jours plus tard à Davos, Nigel Farage a dîné avec Scott Bessent, le secrétaire au Trésor américain. Les deux Britanniques ont incité leur interlocuteur à attirer l’attention de Donald Trump sur les désavantages de l’accord mauricien. 

Trump envoie un scud

Mission accomplie ! En partie contrarié par l’obstination des Européens à refuser de lui céder la souveraineté du Groenland, le président américain a pondu un post assassin sur son réseau personnel, Truth Social :

« De manière choquante, notre « brillant » allié de l’OTAN, le Royaume Uni, se prépare en ce moment à faire cadeau à Maurice de l’île de Diego Garcia, le site d’une base militaire américaine tout à fait vitale. Et de faire cela SANS LA MOINDRE RAISON. A n’en pas douter, la Chine et la Russie ont remarqué cette action d’une faiblesse totale. Ce sont des Puissances Internationales qui ne reconnaissent que la FORCE. C’est pourquoi les États-Unis, avec moi-même comme président depuis seulement un an, est respecté comme jamais par le passé. Que le Royaume Uni donne à autrui un territoire extrêmement important, c’est un acte d’une GRANDE STUPIDITÉ. C’est encore une raison, après tant d’autres, pour laquelle on doit acquérir le Groenland. Le Danemark et ses Alliés européens doivent FAIRE CE QUI EST JUSTE ».


Ici, on trouve toute la logique réaliste du trumpisme. Jouir de la possession souveraine d’un territoire, c’est avoir la liberté d’y faire ce qu’on veut, sans consulter d’autres puissances, et sans écouter les avis des forums internationaux pris en otage par ses adversaires et leurs alliés. Ensuite, les ennemis de l’Amérique et donc de l’Occident sont ici clairement identifiés : la Chine et la Russie. Ces deux pays cherchent à avoir un avantage stratégique partout où leur présence ou leur influence peut être imposée, du Moyen Orient à l’Afrique, du Pacifique à l’Amérique du Sud, de l’Europe à l’Arctique. Enfin, pourquoi respecter les règles internationales quand vos adversaires ne les respectent pas ? La Chine a-t-elle respecté les droits des Tibétains, des Ouïgours, des Hongkongais ? La Russie, ceux des Ukrainiens ? Faire ce que vous dicte votre bonne conscience quand les autres ne suivent que leur intérêt, c’est faire preuve de faiblesse et ouvrir une voie royale aux puissances qui veulent s’imposer par la force.  

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Le Royaume Uni doit-il céder ?

Pour le Royaume Uni comme pour la France, les années 1960 voient les dernières étapes de la décolonisation. Acquis en même temps que l’île Maurice, l’archipel des Chagos a été gouverné par une administration coloniale située sur ce territoire plus important, bien que se trouvant à une distance de quelques 2200 kilomètres. En cela, les Britanniques ont copié leurs prédécesseurs français. En 1966, le gouvernement – socialiste – de Sa Majesté a donné l’indépendance à Maurice. Mais les Britanniques, prévoyant qu’ils auraient besoin de l’archipel pour des raisons stratégiques, ont préalablement séparé les Chagos de Maurice en 1965 et versé une somme importante au nouveau gouvernement mauricien pour le compenser. Avec quelques autres îlots depuis cédés aux Seychelles, le Royaume Uni a ainsi créé le Territoire britannique de l’océan Indien. L’intention était déjà de louer le territoire aux Américains à qui les Britanniques devaient de l’argent. C’est donc en 1966 que les deux pays ont signé un contrat de location d’une durée de 50 ans, renouvelable pour une durée supplémentaire de 20 ans. Cet accord permettait aux États-Unis d’installer la base aéronavale à Diego Garcia, mais les nouveaux locataires avaient besoin d’une terre « vierge », sans occupants humains, pour construire port et terrain d’atterrissage et créer une zone sécurisée autour de leurs installations. Or, avant l’arrivée des puissances coloniales, l’archipel n’avait pas d’habitants permanents. Pour mener à bien leurs projets impériaux, notamment la cultivation du copra, les Français et les Britanniques ont fait venir des esclaves, devenus par la suite des employés des entreprises qui géraient l’activité agricole. Les Chagossiens, selon les autorités britanniques, n’étaient pas des habitants autochtones des îles, mais des salariés d’entreprise sous contrat qui n’avaient aucun droit du sol sur les îles où ils étaient « hébergés ». Ce prétexte a été utilisé pour relocaliser les Chagossiens entre 1968 et 1973, soit à Maurice, soit aux Seychelles, soit au Royaume Uni. Presque 30 ans plus tard, les Britanniques ont accepté de payer une compensation aux personnes relocalisés, certaines acquérant la citoyenneté britannique. L’accord débattu en ce moment prévoit la création d’un fonds d’investissement pour soutenir les Chagossiens à l’avenir.

Le Territoire britannique de l’océan Indien, ou îles Chagos, 1960 © IMAGO/SIPA

C’est aussi vers le tournant du siècle que, incitée par la Chine selon certains, la République de Maurice a commencé à revendiquer la souveraineté de l’archipel, motivant sa revendication par la séparation en 1965 – pourtant acceptée par Maurice – des Chagos et de l’ancien centre administratif. Il faut dire que, situées à 1880 kilomètres, les Seychelles sont plus proches de l’archipel, et que, à une distance de seulement 500 kilomètres, les Maldives sont encore plus proches. Les Maldives d’ailleurs revendiquent aussi la souveraineté de l’archipel. En juin 2017, l’Assemblée générale de l’ONU a voté pour que la Cour de justice internationale (CJI) soit saisie de la question. En février 2019, la CJI donne raison à Maurice, et bien que le Royaume Uni refuse de reconnaître la juridiction de la CJI dans ce domaine, l’opinion de la Cour est confirmée par une résolution de l’Assemblée générale en mai. En janvier 2021, le Tribunal international du droit de la mer, créée en 1996 sous l’égide de l’ONU, confirme l’opinion de la CJI. Bien que la CJI n’a émis que des avis non contraignants, en novembre 2022 le Royaume Uni, à l’époque sous un gouvernement conservateur, se croit contraint de commencer des négociations avec les Mauriciens. En octobre 2024, le nouveau gouvernement travailliste donne son accord pour céder la souveraineté, mais suspend le processus pour attendre la fin de l’élection présidentielle aux États-Unis. C’est en mai 2025 que Starmer, croyant avoir l’approbation des Américains, signe l’accord avec Maurice, sous le feu des critiques de l’opposition parlementaire. 

Petits copains du droit humanitaire

Finalement, c’est en janvier, juste avant que Mme Badenoch et M. Farage fassent descendre sur la tête de M.Starmer la foudre présidentielle de Trump, que la Chambre des Lords arrive à suspendre – au moins jusqu’au mois de mars – le processus législatif nécessaire à la ratification de l’accord avec Maurice. Les arguments juridiques de l’opposition sont les suivants : le nouvel accord contrevient à celui signé avec les Américains en 1966 ; et (plus hypocritement) les Chagossiens n’ont pas été consultés. Entretemps, tout le monde a le loisir de se pencher sur le contexte de cette affaire et les personnalités qui en sont les acteurs principaux. 

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Il s’avère que l’avocat de la cause mauricienne est Philippe Sands, que Starmer connaît bien depuis l’époque où tous les deux faisaient partie du même cabinet spécialisé dans le droit humanitaire. Selon certains commentateurs avisés, Sands se seraient montré, au nom de valeurs supposément humanitaires, un ennemi déterminé de la souveraineté britannique. Par le passé, il aurait utilisé un passeport mauricien, et en 2022 il a accompagné une équipe de fonctionnaires et de journalistes mauriciens qui, sans aucune autorisation, a fait une incursion sur le Territoire britannique de l’océan Indien afin d’y planter un drapeau, acte qui a été célébré par le journal d’État chinois, The China Daily. En 2024, Sands a plaidé la cause de la Palestine contre Israël devant la CJI. A partir de 2013, quand il n’était pas encore élu, Starmer lui-même a eu des relations fraternelles avec les autorités mauriciennes. Un autre membre de cette petite coterie très « sélect » est l’homme que Starmer a nommé comme Procureur général de son gouvernement, Richard Hermer ou, selon son titre actuel, lord Hermer. Personnalité très controversée, il est lui aussi un des sponsors de l’accord sur l’archipel des Chagos. Les trois hommes – Sands, Starmer et Hermer – sont des représentants archétypiques de ce sans-frontiérisme mondialiste, droit-de-l’hommiste qui caractérise depuis trop longtemps les élites de la gauche. Donald Trump a parfaitement raison : Starmer et ses copains mettent en pratique les principes d’une idéologie qui affaiblit l’Occident et encourage ses ennemis. 

Que les Français ne jubilent pas devant le spectacle des ennuis des Britanniques. Ils possèdent deux fois plus de territoires outre-mer que le Royaume Uni. Si ce dernier succombe à la pression des thuriféraires de la nouvelle décolonialisation, les possessions françaises seront menacées d’un sort similaire.

Faut-il encore lire les classiques de la littérature?

La littérature est un plaisir indémodable, mais elle est aussi un effort. Que seront la France et le monde quand personne ne lira plus?


« Faut-il se forcer à lire les classiques ? », s’interrogeait récemment France Inter[1] entre deux tirades idéologiques et quelques chroniques d’humoristes pas vraiment drôles. A la question, il faudrait opposer une affirmation : oui, les grands romans sont essentiels à la tranquillité de nos âmes. Enfants, ils éveillent notre imaginaire ; jeunes adultes, ils accompagnent notre plongée dans le grand monde ; arrivés à maturité, ils nous offrent la sagesse de penser que rien de ce qui est humain n’est jamais totalement binaire ; en fin de vie, ils nous aident, par leur rappel de la beauté et du tragique de l’existence, à appréhender le grand passage. 

Une élévation

J’avoue d’emblée être parfois épuisé par les commentateurs qui parent la littérature d’atours trop présomptueux ; je m’ennuie souvent des émissions littéraires et de leurs péroraisons soporifiques à force d’être trop mielleuses ; je me méfie du verbiage des écrivains actuels sur leur époque et me lasse des poncifs – la « petite musique » de l’un, le « pastoralisme » de l’autre – et des débats répétitifs – « faut-il séparer l’œuvre de son auteur ? ». 

Et pourtant, je m’apprête à faire pareil, car s’il faut encore lire les classiques, c’est avant tout parce que la grande littérature est une sublimation d’un réel souvent bas et médiocre, une élévation du commun et de l’ordinaire, un ancrage dans l’intemporel de l’éphémère et de ce qui est évanescent.  Le décalage devient à ce moment-là abyssal entre la littérature et la vie quotidienne. Imaginez que vous accompagniez Emma Bovary jusqu’au bout de son ennui, que vous souffriez avec le père Goriot dans sa solitude de vieil homme ou que vous éprouviez les duretés de la vie avec Lantier ; une fois votre livre refermé, les anti-héros que vous côtoyez au quotidien vous apparaîtrons dans leur réalité, crue et cruelle, celle des ragots, des petitesses et des trahisons.

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La grande littérature est un appel constant à la retenue, à la réflexion et à la modestie car, pas plus qu’aucun d’entre nous n’aura jamais le talent des grands écrivains, nous n’aurons la destinée chevaleresque de Don Quichotte, la fin héroïque de Gavroche, le courage d’Alexandre Soljenitsyne, de Primo Levi et de Varlam Chalamov face à l’apex de la barbarie ou le destin tragique des pionniers de l’aviation et d’autres aventuriers décrits par tant d’auteurs (Saint-Ex, Kessel…). Nous rêvons tous de séduire, pour une nuit ou pour la vie, Scarlett O’Hara, ou Mathilde de la Mole, ou madame Arnoud, et, parce que nous n’avons ni les atours de Rhett Butler, ni l’instruction de Julien Sorel, ni la sensibilité de Frédéric Moreau, nous finissons par passer en revue les profils sur Tinder. 

L’art de la description se perd

Cela n’empêche pas que, face aux difficultés de la vie, les livres sont du meilleur secours en relativisant notre destinée. N’y a-t-il pas meilleur conseil à donner à une amie ou un ami éploré par une rupture que de l’inviter à lire Andromaque et sa suite cruelle : Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector… qui est mort ?  Cela lui sera d’une plus grande utilité qu’un paquet de mouchoirs car il comprendra alors que sa situation est universelle et sans vocation à devenir un médiocre vaudeville.

Les grands livres se lisent avec les cinq sens qu’à son tour ils éveillent : la lecture permet probablement de mieux apprécier les paysages ocres, le crissement des graviers, les senteurs de jasmin, le goût de la madeleine, le chant des cigales et le bruissement des arbres quand ils nous sont aussi offerts sur papier. A ce titre, comment ne pas regretter la disparition progressive de la description dans les romans à l’heure où les écrivains, parfois nobelisés, nous abreuvent des choses du réel sans le talent pour les sublimer ou les enrober ? 

Plaisir indémodable

Mais si la littérature, dans laquelle toute l’humanité est contenue, est ce plaisir indémodable, elle est aussi un effort – gros mot de notre époque -, une plongée parfois laborieuse dans un univers, une série d’heures qui s’égrènent avant que l’horizon vers la plénitude ne se dégage enfin : en cela, elle est un empyrée qui se mérite ; plus qu’une jouissance, elle est une ascèse. Les grands livres discriminent, dit-on, car ils ne seraient plus compris, trop alambiqués, trop longs, trop charpentés comme on dirait d’un bon vin. N’y a-t-il pas plus bel effort que de s’approprier les classiques et la langue qui les bâtit : lire, c’est forcément enrichir son vocabulaire, se prémunir du tout manichéisme en intériorisant les nuances, maîtriser la construction d’un raisonnement. 

A lire aussi, du même auteur: De la culture de masse aux cultures archipellisées, le danger du grand délitement

Ernst Jünger se demandait en son siècle si l’on finirait par distinguer deux classes d’hommes, les uns formés par la télévision, les autres par la lecture. L’on pourrait ajouter qu’avec le nouveau siècle, une troisième catégorie d’hommes a fait son apparition : ceux qui sont biberonnés par les réseaux sociaux. A l’écrit s’est substituée la succession algorithmique d’images, de vidéos, d’émoticônes. Il reste heureusement, juchés sur leurs citadelles, quelques lecteurs qui observent le monde avec discernement. 

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[1] https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-debat/faut-il-se-forcer-a-lire-des-classiques-8073778

🎙️ Podcast: Un mouvement citoyen pour réformer la Justice en France

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Avec Philippe Bilger et Jeremy Stubbs.


Pour Philippe Bilger, les réactions publiques de certaines victimes de crimes graves, ainsi que celles de leurs parents et de leur conjoint, sont en train d’alimenter un mouvement citoyen qui, au-delà des critiques souvent sommaires qui sont adressées aux magistrats, interpellent l’institution judiciaire. On réclame à cette dernière plus de rigueur, plus de cohérence et, somme toute, plus de considération pour les victimes. De leur côté, les syndicats de police appellent leurs concitoyens à défiler avec eux à Paris, samedi 31 janvier, pour réclamer plus de moyens.

A lire : Il est chevalier et il le mérite!

Traditionnellement, les magistrats ont tendance à considérer que ce n’est pas au citoyen, mal qualifié pour le faire, de se mêler de la justice. Mais cette attitude est de plus en plus en conflit avec l’opinion publique. Et l’idéologie de gauche – partagée dans une certaine mesure par le président de la République – qui veut que la société soit plus coupable que le malfaiteur – est de moins en moins en phase avec cette opinion.

Martine à Alger

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Plus mélenchoniste que Jean-Luc Mélenchon ou plus villepiniste que Dominique de Villepin, l’ancienne ministre socialiste, toujours pas remise de sa défaite face à Sarkozy en 2007, critique la France depuis l’Algérie, estime que la mémoire n’est pas une rente pour le pouvoir algérien et appelle les autorités françaises à enfin respecter sa souveraineté. Elle ne prononce même pas le nom de notre compatriote le journaliste Christophe Gleizes, injustement emprisonné.


Les déclarations de Ségolène Royal en Algérie font scandale. Enfin, font-elles vraiment scandale ? Cela devrait. Si ses propos étaient plus subtils, on parlerait d’intelligence avec l’ennemi. L’ancienne reine des pôles, élue récemment présidente de l’Association France-Algérie (une grosse boutique créée en 1963 pour promouvoir l’amitié entre les peuples, avec le succès que l’on sait), se pique de mener sa diplomatie personnelle. Elle a entamé mardi une visite à grand spectacle en Algérie, un pays qui mène une guerre larvée contre nous, détient un journaliste en otage après avoir embastillé un écrivain, refuse de reprendre ses milliers d’OQTF et nous insulte quotidiennement par voie de presse ou d’influenceurs.

Mme Royal a été mieux reçue que nos diplomates. Une rencontre avec le président Tebboune et des médias énamourés a eu lieu hier au palais d’El Mouradia. Normal : la solution de Madame Royal pour résoudre la crise franco-algérienne, c’est la soumission sur toute la ligne. Non seulement elle n’a pas prononcé le nom qui fâche, Christophe Gleizes, mais elle dit aux Algériens ce qu’ils adorent entendre : la France doit encore et toujours s’excuser et réparer. Repentance ! Elle réclame donc de nouveaux gestes mémoriels. En prime, elle attaque à mots à peine couverts MM. Macron et Retailleau. Elle dénonce « les discours qui déchirent de ceux qui ne veulent pas encore admettre souveraineté nationale de l’Algérie ». Qui sont-ils, ces vilains colonialistes ? M. Tebboune ne dirait pas mieux. Il aurait pu lui écrire son discours. La grande classe.

Comment expliquer cette complaisance ? Rien d’étonnant. Elle s’inscrit dans la mélenchonisation accélérée de Ségolène Royal. Sur le tard l’ex-chevènementiste, qui défendait l’ordre juste et la discipline militaire, vire néo-tiers-mondiste, tendance décoloniale. Elle partage avec ses nouveaux amis un goût prononcé pour les régimes dictatoriaux, surtout quand ils sont anti-occidentaux.

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D’ailleurs, malgré la répression sanglante qui s’est abattue sur les Iraniens, les images effroyables de cadavres empilés qui nous viennent de Téhéran, la place de la République reste vide, la rue Saint-Guillaume déserte. Certes, les insoumis et la gauche radicale s’indignent dans des tweets reprenant curieusement tous les mêmes éléments de langage. Quand on se rappelle leurs larmes et éructations quotidiennes pour Gaza, on se dit qu’ils ne sont pas trop pressés de voir chuter les mollahs. Il est vrai que ces Iraniens sont un peu islamophobes sur les bords.

Et puis il y a d’autres urgences. Hier, Marine Tondelier a courageusement participé à un rassemblement contre le fascisme. Celui qui sévit en Amérique, bien sûr. Elle sonne le tocsin. « Après les États-Unis, la France peut être le prochain pays à basculer » écrit-elle dans le Huffington Post. No Pasaran ! Trump n’a qu’à bien se tenir.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale

Dernier adieu

Les Israéliens ont enterré hier leur dernier otage. Ran Gvili a été le premier à partir, et le dernier à revenir. Si sa mort symbolise la fin du chapitre des otages, ce n’est ni la fin de la guerre ni celle du traumatisme national.


Habayta, le retour à la maison, c’est le mot qui a symbolisé l’élan de tous les Israéliens depuis le 7 octobre 2023.
Habayta, c’est l’espoir du retour des otages, du retour des soldats, du retour à la normalité de la vie et, plus profondément, du retour à soi-même. Cette chanson, écrite il y a une quinzaine d’années par un auteur religieux, Ishay Ribo, a unifié le pays.
Habayta, comme l’autre chanson symbole de ces vingt-huit mois tragiques, « Eyn li Eretz aheret » (je n’ai pas d’autre pays), c’est aussi le lien charnel entre le peuple d’Israël et la terre d’Israël.

Le 26 janvier, le corps de Ran Gvili a été rapatrié en Israël, Habayta. C’était le dernier des otages. Depuis deux ans, le Shin Bet[1] avait informé sa famille que ce jeune homme, sergent dans l’unité d’élite de la police, Yassam, enlevé le 7 octobre, était mort au combat.

Fierté collective

Convalescent d’une fracture à l’épaule, Ran Gvili avait enfilé sa tenue militaire dès qu’il eut entendu les nouvelles et était parti en moto vers le pourtour de Gaza. Il combattit au kibboutz Aloumim et il y fut tué. On dit qu’il avait, à lui seul, abattu une douzaine de terroristes.

Ran Gvili a été enterré en présence du président de la République et du Premier ministre. Dans le même kibboutz Aloumim, les frères Noam et Yishai Slotki, fils d’un rabbin de Zaka, deux réservistes accourus spontanément, ont été tués côte à côte en combattant. Grâce à Ran Gvili, grâce à eux et grâce aux autres défenseurs, la zone résidentielle de ce petit kibboutz religieux du Bné Akiva, placé entre Beeri au sud et Kfar Aza au nord, a échappé au carnage — un carnage qui a néanmoins fauché les travailleurs agricoles népalais et thaïlandais qui étaient logés près des champs. Ils ne ressemblaient guère à des impérialistes sionistes, mais furent tous massacrés, car la frénésie de mort de terroristes biberonnés à la haine ne fait aucune distinction.

Les défenseurs d’Aloumim, comme tous les Israéliens d’origines diverses — et dont certains sont Arabes — qui sont tombés ce jour-là en combattant, sont une source de fierté collective et un signal d’unité pour Israël. Dans ce pays qui se déchire si souvent, ils devraient imposer, par décence, une diminution des invectives.

Une analyse ADN confirme l’identité du corps

La découverte du corps de Ran Gvili est le fruit d’un travail impressionnant, où l’on décèle la plaie non refermée de la disparition de l’aviateur Ron Arad il y a quarante ans. Après avoir déterminé que le cadavre pouvait avoir été enterré dans un cimetière du nord de la bande de Gaza, à l’intérieur de la zone contrôlée par Israël, l’unité israélienne spécialisée, célèbre dans le monde entier, a procédé à l’analyse dentaire de plusieurs centaines de cadavres, a retrouvé celui de Ran Gvili, et ses conclusions ont été confirmées par l’analyse ADN.

Coïncidence saisissante, le dernier otage israélien est revenu chez lui le jour anniversaire de la Journée internationale à la mémoire des victimes de la Shoah.

Le 27 janvier 1945, des soldats de l’Armée rouge arrivent, un peu par hasard, à Auschwitz, qu’ont quitté 60 000 déportés partis dans les terribles marches de la mort. Ils y trouvent 7 000 prisonniers trop faibles pour marcher, que les nazis n’ont pas eu le temps d’assassiner. Parmi eux, il y a Primo Levi, futur auteur de Si c’est un homme. Ballotté d’un pays à l’autre, il ne retrouvera sa maison à Turin qu’après un périple de neuf mois dans une Europe en plein chaos. Lui a de la chance. La majorité de ses compagnons n’ont plus de maison où aller et plus de famille à embrasser. Enfermés dans des camps pour personnes déplacées, beaucoup chercheront à rejoindre un pays où sont déjà installés des centaines de milliers de Juifs, parce que c’est la terre de leurs ancêtres. Ils vont en faire leur État, là où les Juifs n’auront plus à subir les soubresauts de la haine, de l’ignorance, des calculs, du fanatisme, de la jalousie, du mépris, de l’indifférence ou du bon vouloir de certains de leurs concitoyens. Habayta. Israël.

Quatre-vingt-un ans plus tard, nous pensions que tous, horrifiés, avaient appris et compris. C’était une illusion. Dans un centre de mémoire français, au moment même de la commémoration de la Shoah, une élue de la République accuse Israël de génocide.

Avec la diffusion des mensonges du palestinisme, la haine d’Israël devient ainsi une arme de destruction du langage. L’un de mes amis, qui évoquait les 30 000 morts iraniens, a été assailli de commentaires accusant le Mossad d’être responsable du massacre. Qu’importe à ces calomniateurs une vérité qui n’est pas celle qu’ils désirent ?

Les otages israéliens sont rentrés à la maison, mais le combat doit continuer. C’est à nous tous désormais de sauvegarder les mots de notre maison commune, ceux d’un langage qui doit représenter d’aussi près que possible la vérité des faits. Il en va de l’avenir de notre civilisation.


[1] renseignements intérieurs israéliens NDLR.

Coup de foudre à San Donato

Dans son dernier livre, Philippe Besson lève le voile sur un secret familial. Si certains trouvent parfois un peu agaçant médiatiquement l’écrivain qui a Brigitte Macron pour grande copine, Une pension en Italie est un livre lumineux sur le prix à payer pour être soi.


Son grand père, Philippe Besson ne l’a pas connu. Personne n’en parlait jamais. Les secrets de famille, on le sait, ont la particularité d’être bien gardés. Pourtant par une belle après-midi d’automne sa mère accepte d’évoquer l’histoire de son père, lui intimant toutefois de ne jamais écrire sur le sujet – « les morts méritent qu’on les laisse tranquilles tu ne crois pas ? » L’écrivain désireux de faire toute la lumière sur ses origines décide pourtant de mener l’enquête. Jusqu’au jour où l’autrice de ses jours lui donne l’autorisation de raconter.

Une pension en Italie est l’histoire de cet aïeul qui, en l’espace d’un été, a vu sa vie basculer. Juillet 1964, Paul Virsac, sa femme et leurs deux filles embarquent à bord de leur 404 pour un voyage en Italie. San Donato, Florence, San Gimignano, Sienne. Les collines écrasées de soleil, les pins parasols, les cyprès. C’est dans ce décor de rêve qu’éclate le drame. Dans une de ces pensione typiques de la Toscane. Là, Paul Virsac, « un visage fin et doux, des yeux clairs, probablement vert pâle, des cheveux châtains » va rencontrer celui qui va bouleverser sa vie : Sandro le chef cuisinier. En un regard les deux hommes se reconnaissent. Le père de famille va tout faire pour juguler son attirance pour le bel Italien. De même qu’il a tout fait sa vie durant pour étouffer ses penchants. Il finira par capituler. Ce sera une déflagration. Une révélation. La certitude après des années passées à se mentir de s’être enfin trouvé. Voilà pour le secret. Celui d’un homme dans les années 60 qui découvre son homosexualité et va faire le choix d’en assumer les conséquences. Choix qu’il faut replacer dans le contexte d’une époque où être homosexuel pouvait être passible de prison. Mais ce qui intéresse Besson ce sont moins les faits que le cheminement d’un homme, son combat intérieur et le prix à payer pour être en accord avec soi-même. Une trajectoire faite de sentiments ambivalents, de peurs et de soulagements qu’il excelle à transcrire. Et ce d’autant qu’il se reconnaît en cet aïeul fin et délicat. Il sait mieux que quiconque « cette lutte incessante que tant d’hommes (…) ont menée contre leur propre nature. (…) la petite voix intérieure, l’angoisse qui dévore, la terreur permanente, la terreur (…) d’être repéré, reconnu ». Avec une finesse d’analyse, une empathie et une sensibilité peu commune, Besson brosse le portrait d’un homme en proie à ses démons. Mais pas seulement. Une pension en Italie est aussi un livre sur l’écriture dans lequel l’auteur d’En l’absence des hommes donne accès aux coulisses de son travail. Il ne cache pas connaître les faits mais ignorer les détails alors, de son propre aveu, il devine, imagine, extrapole, remplit les blancs. « De toute façon -écrit-il- il faut raconter comme on raconte une histoire ». Force est de constater qu’il est un conteur hors pair. Il sait l’art des révélations savamment distillées, du suspens subtilement entretenu, de l’émotion qui prend à la gorge.  Enquête intime aussi bouleversante qu’édifiante Une pension en Italie brille d’un éclat incomparable. Philippe Besson au sommet de son art.


Une pension en Italie de Philippe Besson Editions Julliard, 240 pages.

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Justice: les citoyens se rebiffent…

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Face à l’explosion de l’insécurité, la colère des victimes bouscule une justice déconnectée et marque un tournant dans le rapport des Français à la protection et à la légitime défense, observe notre chroniqueur.


Plutôt que de lire ou d’entendre des absurdités ou des approximations sur la justice pénale (et sur certaines condamnations que des considérations de proximité personnelle ou de partialité empêchent d’appréhender avec lucidité), il vaudrait mieux interroger la France profonde, appréhender ses mouvements et ses évolutions, et se féliciter que, désormais, face à l’insécurité et à la criminalité, les citoyens en aient assez et se rebiffent, en particulier les femmes.

Un univers technique qu’il faut bousculer

Elles ne se contentent plus de critiquer banalement les pratiques judiciaires, leur faiblesse, voire leur impuissance. Elles protestent, se révoltent, demandent des comptes, exigent des explications et, par leur attitude, constituent un aiguillon salutaire ainsi qu’une incitation pour l’institution, désormais contrainte de prendre acte de leurs injonctions à mieux faire.

J’ai considéré que, trop souvent, la magistrature traitait avec une forme de condescendance, voire de mépris, ces intrusions qu’elle jugeait inadmissibles de la part du peuple, alors même qu’elles le concernaient au premier chef.

A lire aussi, Claire Géronimi: «Les féministes font du tri entre les victimes»

Un excellent article de Guillaume Poingt[1] a mis en lumière le fait que, « il y a un an, le jeune Elias était tué à Paris d’un coup de machette. Sa mère a alors pris la parole dans les médias, à l’instar de Claire Geronimi et de Harmonie Comyn, toutes deux victimes de récidivistes ».

Ce n’est pas rien que ces douloureux et convaincants réquisitoires de la douleur, où l’indignation se mêle aux larmes. Cette irruption du profane meurtri dans l’univers technique de la justice et dans le monde trop en vase clos des juges, va changer la donne, pour le meilleur, en ne laissant plus jamais le pire être traité avec indifférence.

Malgré les apparences, je ne m’éloigne pas de cette analyse en m’appuyant à nouveau sur un article du Figaro[2]. Christophe Cornevin y rapporte un constat dramatique : « 454 vols avec arme à feu commis contre des particuliers à leur domicile au cours des onze premiers mois de l’année 2025, soit plus d’une dizaine d’attaques chaque semaine ».

Derrière ce chiffre impressionnant – quand je songe qu’un ancien garde des Sceaux a osé parler de « sentiment » d’insécurité – se cachent l’angoisse des familles, la peur de mourir, la profanation de l’intimité et, « lorsque les cambriolages virent à l’épouvante », la lancinante question de la légitime défense, l’honneur du courage, ainsi que l’inquiétude d’être mal jugé à tous points de vue.

Double peine

Face à ce fléau social, qui ne touche plus seulement les métropoles et les grandes villes, je ne cesse de songer à ce renversement des valeurs qui, trop souvent, n’accable pas le transgresseur autant qu’il le faudrait mais qui, en revanche, fait subir l’enfer au citoyen – victime ou propriétaire – lorsqu’il s’est protégé, lui et les siens, parfois jusqu’à provoquer la mort du cambrioleur, et qu’il se voit reprocher de n’avoir pas respecté le sacro-saint principe jurisprudentiel de proportionnalité.

Comme si, face à une violence intolérable et maximale, l’innocence avait le loisir de doser sa riposte au trébuchet.

A lire aussi, Didier Desrimais: Charline et le mystère du cordon sanitaire disparu

Comme si, plongé dans l’épouvante, le père ou l’époux pouvait encore disposer d’une maîtrise millimétrée, lui permettant une réaction licite jusque-là mais pas au-delà. Quand le dérèglement délictuel ou criminel domine, ils seraient donc les seuls à être coupables d’un manque de mesure contre la fureur et la violence ?

Il est hors de question de favoriser la dégradation de la France en un immense Far West ; mais, pour échapper à cette dérive, il convient, d’une part, que l’État soit à la hauteur de sa mission régalienne de protection et, d’autre part, qu’il ne laisse pas certains de ses citoyens mourir – au lieu de survivre – en raison d’un pointillisme juridique dérisoire face au feu de la vie. Il y a, en France, un air de révolte.

MeTooMuch ?

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[1] https://www.lefigaro.fr/faits-divers/harmonie-comyn-claire-geronimi-la-mere-d-elias-ces-femmes-qui-brisent-le-silence-des-victimes-et-demandent-des-comptes-a-l-etat-20260122

[2] https://www.lefigaro.fr/actualite-france/jeunes-et-febriles-les-cambrioleurs-frappent-leurs-victimes-a-coups-de-marteaux-quand-les-sequestrations-a-domicile-virent-a-l-epouvante-20260117

Ralph Fiennes conquiert l’opéra avec un Onéguine presque parfait

Lyrique: Ralph Fiennes aux manettes d’un Eugène Onéguine épatant, sublimement chanté. A la baguette, Semyon Bychkov magnifie l’impérissable partition de Tchaïkovski.


De longue date fervent mélomane, l’acteur, cinéaste et producteur britannique Ralph Fiennes vient, à 63 ans, d’inscrire son nom de star internationale dans le concert d’une haute tradition : celle qui (de Visconti à Chéreau, de Bergman à Pasolini, de Zeffirelli à Haneke, de Tarkovski à Atom Egoyan, de Werner Herzog à Terry Gilliam) a placé la création lyrique dans la main de quelques ‘’grands’’ du Septième art.

Cet Eugène Onéguine succède à la régie de Dmitri Tcherniakov, millésimée 2008 (jamais reprise à Paris, hélas), comme à celle de Willy Decker, reprise par six fois quant à elle depuis 1995 à l’Opéra Bastille. Reste qu’Alexandre Neef, le patron de l’Opéra de Paris, ne s’est pas trompé en confiant cette nouvelle production à Ralph Fiennes : également féru de théâtre, russophile et russophone, ce dernier a même incarné le rôle-titre à l’écran dans Oneguin, un film réalisé en 1999 par Martha Fiennes, sa propre sœur.

Facture classique

Sous les auspices du Canadien Michael Levine (lequel, rappelons-le, a été pendant de longues années le scénographe attitré – et très inspiré – de son compatriote Robert Carsen), par les plis d’un rideau peint des mêmes motifs agrestes, le plateau du Palais Garnier ouvre le premier acte de l’opéra sur l’évocation sciemment épurée d’un bois de bouleaux, le sol jonché de feuilles mortes. « Scènes lyriques en trois actes et sept tableaux », le fabuleux « Yevgeny Oneygin » de Piotr Illytch Tchaïkovski fut créé à Moscou en 1879. Mais les costumes nous renvoient ici au temps de Pouchkine (1799-1837), le génial poète et dramaturge du roman en vers Eugène Onéguine, mort à 37 ans des suites d’un duel au pistolet contre un rival en amour, faisant ainsi de son chef d’œuvre un texte prémonitoire.

Ralph Fiennes a – par les temps qui courent, une fois n’est pas coutume ! – résisté à instrumenter au service de son égo la mise en scène de ce sublime opéra. Presque modeste, de facture résolument classique, voire académique diront certains, celle-ci replace le drame au cœur de cette somnolence rurale qui succède aux moissons, dans le domaine de la famille Larina. Nous voilà donc immergé dans ce premier XIXème siècle, temps qui voit émerger le romantisme russe. La lumière d’automne sera bientôt prise, à l’acte 2, dans la tonalité de l’hiver, avec cette pluie de légers flocons de neige, qui tombe sur un arrière-plan de campagne dépouillée par la froidure… Pour les changements de tableaux, le rideau coulisse, tout simplement, ménageant des silences qui participent pleinement du rythme alangui propre à cette vie provinciale. La porosité de la campagne imprègne jusqu’à l’imprimé du panneau mobile qui, en fond de scène, délimite la chambre où Tatiana écrira sa missive amoureuse. Et même les parois de la salle de bal du deuxième acte, où les personnages, chœurs inclus, apparaissent vêtus dans un subtil camaïeu de couleurs pastel, sous cet éclairage dont la sobriété évite décidément, d’un bout à l’autre, le tape-à l’œil.  Au troisième acte, percés de cinq grandes portes, les murs lambrissés d’or d’un palais de Saint-Pétersbourg ferment la cage de scène. Cinq ou six ans ont passé : c’est dans cette enceinte que, princesse devenue riche et femme mariée, Tatiana retombe sur cet Onéguine qui l’avait si cruellement repoussée dans sa jeunesse… Dames en robes à crinoline noires, soldats paradant en vestes rouges ornées de rutilants brandebourgs – on danse.  Jusqu’ au pathétique duo d’adieux, qui sépare pour jamais Onéguine de Tatiana.

Presque parfait

C’est le moment de parler du plateau vocal. D’une remarquable homogénéité, il sanctionne la (presque) parfaite réussite du spectacle. Dans le rôle-titre, à distance de la posture de dandy proposée par le livret, le baryton russo-autrichien Boris Pinkhasovich figure un roc, certes techniquement impeccable mais quelque peu rêche et monolithique, quand on voudrait parfois son timbre plus nuancé, davantage marqué d’incertitude et de douceur. Formée à l’Atelier lyrique de l’Opéra de Paris, la soprano arménienne Ruzan Mantashyan campe une Tatiana de haute tenue, nourri d’un talent de comédienne affuté. Dans cette distribution,  la palme revient sans conteste au personnage de Lenski, victime du duel qui l’oppose à Onéguine : ténor ukrainien qu’on découvre à cette occasion sur la scène parisienne, Bogdan Volkov, 36 ans mais les traits emprunts d’une fraîcheur toute juvénile, déploie une telle virtuosité dans le phrasé, une telle onctuosité dans l’incarnation du fiévreux romantique épris d’Olga, bientôt sacrifié à la macabre rancœur d’Onéguine, qu’à raison le public, au tomber du rideau, lui réservera les plus légitimes ovations. Olga, justement, trouve une belle incarnation dans la mezzo maltaise Marvic Monreal, tandis que, doué d’une voix d’airain au somptueux vibrato, excelle la basse Alexander Tsymbalyuk dans le petit rôle (essentiel) du Prince Grémine, devenu, à l’acte final, le sage époux de Tatiana.

Vient surtout parachever la réussite sans esbrouffe de ce spectacle, la présence au pupitre de l’immense chef natif de Saint-Pétersbourg Semyon Bychkov, à la tête d’un Orchestre de l’Opéra de Paris, et du chœur maison – l’un comme l’autre au meilleur de leur forme (A partir du 18 février, il sera relayé par Case Scaglione). Quelle subtilité, quel naturel dans le rendu, dans la fluidité de cette partition unique ! C’est de bon augure puisque, comme l’on sait, le maestro présidera très bientôt, comme directeur musical, aux destinées de la prestigieuse maison nationale.         


Eugène Onéguine. Opéra de Piotr Illitch Tchaïkovski. Mise en scène : Ralph Fiennes. Direction : Semyon Bychkov/Case Scaglione. Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris.

Avec Susan Graham, Ruzan Mantashyan, Marvic Monreal, Elena Zaremba, Boris Pinkhasovich, Bogdan Volkov, Dmitry Belosselskiy, Peter Bronder, Amin Ahangaran, Mikhail Silantev.

Durée: 3h15

Palais Garnier, les 6, 9, 12, 18, 21, 24, 27 février à 19h30, les 1 et 15 février à 14h30.

Eugène Onéguine sera retransmis en direct le lundi 9 février 2026 à 19h30 sur France.tv. L’opéra sera diffusé ultérieurement sur une chaîne de France télévisions et sur POP – Paris Opera Play, la plateforme de l’Opéra national de Paris.

Eugène Onéguine sera enregistré par France Musique pour diffusion le 7 mars 2026 à 20h dans l’émission “Samedi à l’Opéra” présentée par Judith Chaine, puis disponible en streaming sur le site de France Musique et l’application Radio France.

La tragédie de Crans-Montana à l’ère du Technocène

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Rassemblement lors d’une procession commémorative à Crans-Montana, dans les Alpes suisses, en Suisse, le dimanche 4 janvier 2026, après qu’un incendie dévastateur dans le bar Le Constellation a fait 40 morts et 116 blessés pendant les célébrations du Nouvel An © Antonio Calanni/AP/SIPA

L’opinion publique a été sidérée de découvrir que certains jeunes avaient filmé le brasier lors du drame du bar Le Constellation, au lieu de s’enfuir ou de porter secours aux autres. C’est qu’en plaçant le smartphone entre son regard et l’incendie, l’individu érige une paroi de verre qui agit comme un filtre déshumanisant. L’écran ne se contente plus de capter l’événement: il en altère la perception, transformant le témoin en spectateur et la tragédie en contenu. Analyse.


Au cœur des flammes qui ravagent le bar de Crans-Montana, surgit un comportement qui interpelle et scandalise. Face au brasier, nombre de jeunes ont préféré filmer avec leur smartphone, au lieu de fuir ou de porter secours. Les images largement relayées sur les réseaux sociaux suscitent l’incrédulité : « Moi, je vois un feu comme ça, je me barre » (Le Nouvelliste, 4 janvier 2026). Très vite, les commentaires se durcissent, accusant la « génération smartphone » d’insouciance. Sur X, des internautes outrés fulminent : « Zéro conscience. C’est fou ! », « L’ère des médias sociaux a effacé 200 000 ans d’évolution. Au lieu de reconnaître le danger et de ressentir l’instinct de survie, ils ont sorti leurs téléphones pour Instagram. »

Le regard des psychologues et journalistes

Les spécialistes de la psyché humaine tempèrent toutefois le verdict. Gaëtan Devos, psychologue expert des pratiques numériques, rappelle que face à un danger, trois réactions sont naturelles : agir, fuir, ou rester figé. Filmer, explique-t-il, « permet de se retirer de la réalité via l’écran », un réflexe humain ancien qui n’est pas lié aux réseaux sociaux ou aux générations actuelles (RTL Info, 4 janvier 2026).

Bruno Humbeeck, pédopsychiatre, souligne de son côté que ce comportement, déjà observé lors des attentats de Zaventem, Nice ou encore le 11 septembre 2001, relève d’un processus de « décodification de la situation », où le spectateur tente d’ordonner un événement qui le dépasse. Un processus que vient renforcer l’« effet spectateur » (bystander effect), bien connu des psychosociologues. Plus le nombre de témoins augmente, plus la responsabilité individuelle se dilue, jusqu’à faire chuter fortement la probabilité d’intervention. Si les autres restent calmes, parlent, rient ou filment, chacun tend à interpréter la situation comme moins grave qu’elle ne l’est (7 sur 7 Belgique, 7 janvier 2026).

Dans un tel contexte, explique la psychologue Audrey Le Mérer, le réflexe de freeze – rester figé – est statistiquement majoritaire : l’état d’inhibition comportementale « s’active naturellement dans 75 % des situations à risque ». Loin d’être le symptôme d’une « génération » inconsciente, ce comportement relève, dit-elle, d’un « réflexe humain », amplifié par l’effet de groupe. Filmer devient une manière instinctive de se protéger face à l’impuissance (CNews, 9 janvier 2026).

Le regard des spécialistes de la communication

Tandis que les psychologues analysent les réflexes humains face à la catastrophe, les spécialistes des médias examinent comment un objet technologique tel que le smartphone peut, dans des situations extrêmes, en infléchir l’expression. Une étude des chercheurs en médias Linus Andersson et Ebba Sundin montre que l’usage du smartphone, en situation d’accident, produit des comportements inédits. Photographier, filmer, dépasse la simple documentation. L’acte fonctionne simultanément comme moyen de protection et médium de viralité. Le classique bystander effect (effet spectateur) se transforme en mobile bystander : passif à l’égard du blessé, hyperactif pour diffuser l’événement. Au mieux, le helper s’engage physiquement auprès de l’accidenté ; au pire, le disaster tourist reste spectateur, fasciné par l’exceptionnel.

En clair, pour les chercheurs en médias, le smartphone, par sa seule existence, modifie la dynamique de l’urgence. Une scène d’accident devient un espace médiatique. L’enregistrement précède l’engagement.

Le Technocène : un cadre pour comprendre Crans-Montana

Pour saisir pleinement ce qui s’est joué à Crans-Montana, replaçons l’événement dans un contexte plus vaste : le Technocène. À la différence de Paul Crutzen et d’Eugène Stoermer, qui qualifient notre ère d’Anthropocène en raison de l’impact décisif des activités humaines (anthropos) sur l’environnement depuis l’invention de la machine à vapeur de James Watt (1769), le concept de Technocène met l’accent sur l’impact des machines, à la fois sur l’environnement et sur les sociétés humaines.

Dans mon essai Épopée du Technocène, je montre que la modernité, dominée par le règne des machines, constitue aussi bien une révolution géologique majeure qu’une révolution anthropologique comparable à celle provoquée par la sédentarisation il y a 12 000 ans. Des objets technologiques, tels que le smartphone, façonnent notre rapport au monde et aux autres avec une puissance inédite.

À Crans-Montana, ce n’est pas la « génération smartphone » qui a failli : c’est le Technocène qui s’est exprimé dans sa logique ordinaire.

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Pour en saisir les origines et les ressorts, je propose un détour historique, depuis l’essor des universités en Europe au XIIIᵉ siècle jusqu’aux quatre grandes transitions mentales initiées par les quatre pères fondateurs du Technocène : Francis Bacon (1561-1626), Thomas Hobbes (1588-1679), Baruch Spinoza (1632-1677) et John Locke (1632-1704).

Bacon détrône Aristote en plaçant l’expérimentation au-dessus de l’argument d’autorité. Sans cette rupture, la scholastique aurait prolongé sa domination sur la pensée. Il est l’ancêtre direct de notre R&D actuelle. Avec Bacon, le réel cesse d’être enchanté pour devenir une chaîne froide de causes et d’effets mesurables. Son empreinte affleure jusque dans l’attitude face au brasier de Crans-Montana. Rester sans sidération face aux flammes, n’y voir ni magie ni sacré mais un phénomène à observer, exige un regard désenchanté. Là où l’ancien monde tremblait devant le feu, l’héritier de Bacon le mesure, l’enregistre.

Hobbes substitue au souverain de droit divin, incarné par le pape, un souverain de droit civil plébiscité par le peuple. En formulant un ordre politique rationnel, Hobbes écarte le théologique du champ social et fait émerger l’État, sorte de monstre biblique, le Léviathan, soumis à l’unique autorité du souverain de droit civil. On lui doit la démocratie moderne, conçue comme un contrat social entre les citoyens et le souverain élu.    

Spinoza retire aux Écritures leur statut de « livre-monde » : elles peuvent unir une communauté, jamais décrire la nature ou le réel. En séparant la connaissance révélée de la connaissance naturelle, Spinoza libère la science de toute tutelle théologique au profit d’un monde où seule la preuve fait foi. On lui doit les principes d’une lecture critique et historique des Écritures.

Enfin, Locke rompt avec l’antique pédagogie du fouet, qu’il juge incompatible avec la formation d’esprits inventifs. Le fouet fige l’innovation ; la peur dissuade l’enfant d’explorer l’inconnu. Les enfants lui doivent l’abandon d’une éducation punitive adaptée à un monde fixiste hostile au changement. Une liberté nouvelle qui, guidée par une curiosité sans frein, peut dériver vers un voyeurisme morbide, comme à Crans-Montana.

Ces quatre transitions ont progressivement installé un monde où la technique devient le médiateur central entre l’homme et le réel. Bacon arrache la connaissance à l’autorité du passé pour la confier à l’expérience, Hobbes substitue au droit divin un pouvoir politique fondé sur le contrat civil, Spinoza retire aux Écritures le pouvoir de dire le monde, Locke affranchit l’esprit de l’enfant de la crainte pour l’ouvrir à l’exploration.

De cette quadruple destitution naît un monde rationalisé où le réel se laisse saisir, mesurer, enregistrer. Une vision transmise dès l’enfance par des méthodes pédagogiques héritées de Locke.

À Crans-Montana, un univers mental s’est ainsi exprimé dans sa logique ordinaire. Replacés dans le vaste contexte du Technocène, filmer l’incendie au mépris du danger, partager la fureur des flammes via son smartphone, faire le mobile bystander au lieu de fuir ou de porter secours, plongent leurs racines au plus profond de la psyché humaine autant que dans les effets disruptifs du smartphone.

Le partage d’images : un potlatch numérique

Sous cet angle, la captation de la fulgurance des flammes puis leur diffusion, au mépris du danger, fonctionnent comme un trophée visuel. Les images partagées acquièrent la valeur d’un don potlatch, visant moins à offrir qu’à « manifester sa supériorité, être plus, plus haut, magister » (Marcel Mauss).

Chez les peuples premiers de la côte nord-ouest américaine, la cérémonie du potlatch voyait les chefs rivaliser de largesses, voire détruire des richesses, pour affirmer leur rang. Donner, c’était contraindre l’autre à reconnaître une puissance. Recevoir, c’était accepter une dette symbolique. Le don n’y relevait pas de la générosité mais, comme l’écrit Alain Caillé dans Anthropologie du don, de l’agôn, de la lutte pour la position dominante ; non de l’entraide mais de la hiérarchie.

Transposé dans l’espace numérique, le partage d’images spectaculaires obéit à une logique analogue. Publier, c’est se placer. Être vu, c’est compter. L’écran remplace la place du village, l’audience tient lieu de tribu et la viralité fait office de prestige.

Jake Gyllenhaal dans le film « Night Call » (2014) de Dan Gilroy (c) Bold Films.

Dans ce potlatch numérique, l’événement tragique devient matière première d’une compétition symbolique. Il ne s’agit plus de montrer la puissance du brasier, mais de briller plus fort que les autres dans le regard collectif. Celui qui capte l’instant le plus saisissant devient, le temps d’une story, le « magister » de sa communauté numérique. Le jeune qui ne lâche pas son mobile, accumule des images spectaculaires pour affirmer son rang. Sa course aux « likes » est si intense qu’il en oublie de fuir ou de porter secours.

Les recherches récentes sur les violences filmées confirment cette mutation. L’étude des chercheuses italiennes Amelia Rizzo et Emanuela Princiotta, portant sur 80 cas, montre que la captation et le partage répondent à des logiques de type potlatch : recherche de visibilité, lutte pour la position dominante, affirmation d’un pouvoir symbolique.

La tragédie de Crans-Montana illustre de manière exemplaire les conséquences anthropologiques de la rencontre entre des mécanismes humains anciens et des machines aux puissants effets structurants. Avec l’existence du smartphone, tout événement peut se transformer en opportunité de mise en avant de soi. L’élan du helper, l’engagement spontané envers autrui, cède le pas à la recherche de visibilité du mobile bystander et du disaster tourist.

En plaçant le smartphone entre son regard et l’incendie, l’individu dresse une paroi de verre qui agit comme un filtre déshumanisant. Pour un jeune cerveau immergé dans le Technocène, la véhémence des flammes se confond avec les images de synthèse dont il est quotidiennement inondé. Il ne perçoit plus un brasier terriblement létal, mais des pixels inoffensifs qui défilent sous ses yeux. Cette confusion mentale, conjuguée à la course agonistique aux « likes », aura sans doute été fatale à plus d’un. Le smartphone en court-circuitant l’expérience brute, a transformé des flammes mortelles en fichiers que l’on peut cadrer, zoomer ou supprimer.

À Crans-Montana, le smartphone a fonctionné comme une mortelle prothèse d’insensibilité, confirmant le cri d’alarme lancé par Jacques Ellul : la machine n’est pas neutre, la machine « entraîne des modification de l’être humain entier ». À Crans-Montana était le visage ordinaire du Technocène. Sans lui, sans doute rien ne fut.

Il est chevalier et il le mérite!

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Le president Macron, lors de la remise de l’insigne de chevalier de l'Ordre national du Merite à Ali Akbar, le dernier vendeur de journaux à la criée de Paris, au palais presidentiel de l’Elysee le 28 janvier 2026 © Christian Liewig-POOL/SIPA

Ali Akbar, le dernier vendeur de journaux à la criée à Paris, « esprit voltairien sorti du Pakistan » selon le président, a été décoré par Emmanuel Macron mercredi.


C’est une magnifique destinée que celle d’Ali Akbar, âgé de 70 ans, le dernier vendeur à la criée de journaux à Paris, sur la rive gauche, à Saint-Germain-des-Prés, dont il est une figure de toujours. Arrivé dans notre pays à l’âge de 20 ans, en provenance du Pakistan, il avait été poussé à l’exil par « la pauvreté, les violences et le travail forcé ».

Il a offert à la France son amour, sa reconnaissance, son impeccable moralité, ainsi qu’un travail profondément utile – qu’il poursuit d’ailleurs encore – dans un monde où, n’allant plus vers les kiosques, il était devenu nécessaire que quelqu’un vînt vers nous…

Le président de la République lui a remis une distinction qui fait de lui un « chevalier » du mérite. Décoration ô combien méritée.

Face à cet honneur légitimement octroyé – sans tomber dans la démagogie – et aux propos naturellement élogieux d’Emmanuel Macron, je souhaiterais formuler quelques observations, afin de prévenir le risque de faire d’ Ali Akbar un exemple trop facilement généralisable.

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D’abord, qu’ Ali Akbar ne devienne pas, pour certains, le « bon immigré », comme des antisémites ont leur « bon Juif ». Qu’il ne serve pas de caution à ceux qui, à longueur de journée, pourfendent l’immigration, même la plus nécessaire, la plus honorable…

Toutefois, acceptons de considérer que la venue d’ Ali Akbar en France s’est avérée une chance, parce qu’il avait des motifs douloureux et dramatiques justifiant son départ de son pays d’origine, et parce qu’il possédait les dispositions et la personnalité les plus appropriées au pays d’accueil.

Un cumul singulier et exemplaire, qui doit être salué, mais qui n’infirme pas, globalement, ce que Bruno Retailleau a pu dire de l’immigration : qu’elle n’est pas forcément une chance pour la France.

Il serait donc absurde, face au défi que l’immigration pose et aux malfaisances graves qu’elle entraîne, au moins pour partie, de s’appuyer sur la parfaite intégration et le comportement irréprochable d’ Ali Akbar pour prétendre imposer l’obligation d’un humanisme global, d’une naïveté généreuse pour tous, quand un seul cas servirait d’argumentation en faveur d’un pays ouvert à tous vents…

Ce n’est pas parce qu’ Ali Akbar est extraordinaire que l’ordinaire de l’immigration lui ressemble. Rendons-lui hommage au singulier, sans être dupes pour le pluriel.

Chagos: quand Londres brade la puissance occidentale

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Le général James Hockenhull, à gauche, le Premier ministre britannique Keir Starmer, au centre, et le ministre britannique de la Défense John Healey, à droite, donnent une conférence de presse dans un quartier général militaire du nord-ouest de Londres, jeudi 22 mai 2025, à la suite d’un accord sur les îles Chagos © Thomas Krych/AP/SIPA

Au nom d’un juridisme décolonial complaisant, le Premier ministre britannique Keir Starmer s’apprête à brader un verrou stratégique vital de l’Occident, ouvrant grand la porte aux appétits chinois et russes dans l’océan Indien. A moins que Donald Trump décide de s’en mêler…


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L’archipel des Chagos : vous connaissez ? Non ? Et pourtant, cet ensemble de plus de 60 îles, organisées en sept atolls, situé dans le nord de l’océan Indien, faisait partie des possessions françaises d’outre-mer jusqu’en 1814. A cette date, par le Traité de Paris, la France en a cédé la souveraineté, ainsi que celle de l’île Maurice, à la Grande Bretagne.

Depuis un an, politiques et médias britanniques en parlent régulièrement, et il y a une dizaine de jours, Donald Trump lui-même s’est inséré dans la conversation, de manière typiquement fracassante. Car la plus grande île de l’archipel Chagos, Diego Garcia, abrite une base aéronavale anglo-américaine d’une importance stratégique vitale. Depuis cette île, on peut atteindre la mer de Chine septentrionale, le Moyen Orient, le Pacifique et l’Afrique. Les bombardiers B2 peuvent s’y réapprovisionner en carburant. 

« Kow tow Keir » – Keir qui s’aplatit

Or, après des années de négociations, le gouvernement de sir Keir Starmer a annoncé en octobre 2024, que le Royaume Uni allait céder la souveraineté de l’archipel à la République de Maurice. Selon l’accord conclu, les Britanniques, afin de sécuriser la base aéronavale, loueront l’île de Diego Garcia aux Mauriciens, avec un bail de 99 ans et une option de renouvellement de 40 ans. Les leaders du Parti conservateur et de Reform UK – respectivement, Kemi Badenoch et Nigel Farage – se sont opposés résolument à cet accord qui, selon eux, représente une erreur colossale, autant sur le plan stratégique que financier. Car céder la souveraineté de l’archipel à un État, la République de Maurice, qui dépend économiquement de la Chine, et payer cher le privilège de garder l’usage d’un site stratégique crucial, c’est compromettre la capacité des Britanniques et des Américains à répondre, dans la durée, à d’éventuelles menaces dans cette vaste région du monde. Au cours de l’année 2025, l’administration américaine de Donald Trump semblait approuver l’accord, mais en janvier 2026, Mme Badenoch a profité de la visite au Parlement de Westminster de Mike Johnson, le président de la Chambre des Représentants à Washington, pour avoir une conversation sérieuse avec lui. Quelques jours plus tard à Davos, Nigel Farage a dîné avec Scott Bessent, le secrétaire au Trésor américain. Les deux Britanniques ont incité leur interlocuteur à attirer l’attention de Donald Trump sur les désavantages de l’accord mauricien. 

Trump envoie un scud

Mission accomplie ! En partie contrarié par l’obstination des Européens à refuser de lui céder la souveraineté du Groenland, le président américain a pondu un post assassin sur son réseau personnel, Truth Social :

« De manière choquante, notre « brillant » allié de l’OTAN, le Royaume Uni, se prépare en ce moment à faire cadeau à Maurice de l’île de Diego Garcia, le site d’une base militaire américaine tout à fait vitale. Et de faire cela SANS LA MOINDRE RAISON. A n’en pas douter, la Chine et la Russie ont remarqué cette action d’une faiblesse totale. Ce sont des Puissances Internationales qui ne reconnaissent que la FORCE. C’est pourquoi les États-Unis, avec moi-même comme président depuis seulement un an, est respecté comme jamais par le passé. Que le Royaume Uni donne à autrui un territoire extrêmement important, c’est un acte d’une GRANDE STUPIDITÉ. C’est encore une raison, après tant d’autres, pour laquelle on doit acquérir le Groenland. Le Danemark et ses Alliés européens doivent FAIRE CE QUI EST JUSTE ».


Ici, on trouve toute la logique réaliste du trumpisme. Jouir de la possession souveraine d’un territoire, c’est avoir la liberté d’y faire ce qu’on veut, sans consulter d’autres puissances, et sans écouter les avis des forums internationaux pris en otage par ses adversaires et leurs alliés. Ensuite, les ennemis de l’Amérique et donc de l’Occident sont ici clairement identifiés : la Chine et la Russie. Ces deux pays cherchent à avoir un avantage stratégique partout où leur présence ou leur influence peut être imposée, du Moyen Orient à l’Afrique, du Pacifique à l’Amérique du Sud, de l’Europe à l’Arctique. Enfin, pourquoi respecter les règles internationales quand vos adversaires ne les respectent pas ? La Chine a-t-elle respecté les droits des Tibétains, des Ouïgours, des Hongkongais ? La Russie, ceux des Ukrainiens ? Faire ce que vous dicte votre bonne conscience quand les autres ne suivent que leur intérêt, c’est faire preuve de faiblesse et ouvrir une voie royale aux puissances qui veulent s’imposer par la force.  

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Le Royaume Uni doit-il céder ?

Pour le Royaume Uni comme pour la France, les années 1960 voient les dernières étapes de la décolonisation. Acquis en même temps que l’île Maurice, l’archipel des Chagos a été gouverné par une administration coloniale située sur ce territoire plus important, bien que se trouvant à une distance de quelques 2200 kilomètres. En cela, les Britanniques ont copié leurs prédécesseurs français. En 1966, le gouvernement – socialiste – de Sa Majesté a donné l’indépendance à Maurice. Mais les Britanniques, prévoyant qu’ils auraient besoin de l’archipel pour des raisons stratégiques, ont préalablement séparé les Chagos de Maurice en 1965 et versé une somme importante au nouveau gouvernement mauricien pour le compenser. Avec quelques autres îlots depuis cédés aux Seychelles, le Royaume Uni a ainsi créé le Territoire britannique de l’océan Indien. L’intention était déjà de louer le territoire aux Américains à qui les Britanniques devaient de l’argent. C’est donc en 1966 que les deux pays ont signé un contrat de location d’une durée de 50 ans, renouvelable pour une durée supplémentaire de 20 ans. Cet accord permettait aux États-Unis d’installer la base aéronavale à Diego Garcia, mais les nouveaux locataires avaient besoin d’une terre « vierge », sans occupants humains, pour construire port et terrain d’atterrissage et créer une zone sécurisée autour de leurs installations. Or, avant l’arrivée des puissances coloniales, l’archipel n’avait pas d’habitants permanents. Pour mener à bien leurs projets impériaux, notamment la cultivation du copra, les Français et les Britanniques ont fait venir des esclaves, devenus par la suite des employés des entreprises qui géraient l’activité agricole. Les Chagossiens, selon les autorités britanniques, n’étaient pas des habitants autochtones des îles, mais des salariés d’entreprise sous contrat qui n’avaient aucun droit du sol sur les îles où ils étaient « hébergés ». Ce prétexte a été utilisé pour relocaliser les Chagossiens entre 1968 et 1973, soit à Maurice, soit aux Seychelles, soit au Royaume Uni. Presque 30 ans plus tard, les Britanniques ont accepté de payer une compensation aux personnes relocalisés, certaines acquérant la citoyenneté britannique. L’accord débattu en ce moment prévoit la création d’un fonds d’investissement pour soutenir les Chagossiens à l’avenir.

Le Territoire britannique de l’océan Indien, ou îles Chagos, 1960 © IMAGO/SIPA

C’est aussi vers le tournant du siècle que, incitée par la Chine selon certains, la République de Maurice a commencé à revendiquer la souveraineté de l’archipel, motivant sa revendication par la séparation en 1965 – pourtant acceptée par Maurice – des Chagos et de l’ancien centre administratif. Il faut dire que, situées à 1880 kilomètres, les Seychelles sont plus proches de l’archipel, et que, à une distance de seulement 500 kilomètres, les Maldives sont encore plus proches. Les Maldives d’ailleurs revendiquent aussi la souveraineté de l’archipel. En juin 2017, l’Assemblée générale de l’ONU a voté pour que la Cour de justice internationale (CJI) soit saisie de la question. En février 2019, la CJI donne raison à Maurice, et bien que le Royaume Uni refuse de reconnaître la juridiction de la CJI dans ce domaine, l’opinion de la Cour est confirmée par une résolution de l’Assemblée générale en mai. En janvier 2021, le Tribunal international du droit de la mer, créée en 1996 sous l’égide de l’ONU, confirme l’opinion de la CJI. Bien que la CJI n’a émis que des avis non contraignants, en novembre 2022 le Royaume Uni, à l’époque sous un gouvernement conservateur, se croit contraint de commencer des négociations avec les Mauriciens. En octobre 2024, le nouveau gouvernement travailliste donne son accord pour céder la souveraineté, mais suspend le processus pour attendre la fin de l’élection présidentielle aux États-Unis. C’est en mai 2025 que Starmer, croyant avoir l’approbation des Américains, signe l’accord avec Maurice, sous le feu des critiques de l’opposition parlementaire. 

Petits copains du droit humanitaire

Finalement, c’est en janvier, juste avant que Mme Badenoch et M. Farage fassent descendre sur la tête de M.Starmer la foudre présidentielle de Trump, que la Chambre des Lords arrive à suspendre – au moins jusqu’au mois de mars – le processus législatif nécessaire à la ratification de l’accord avec Maurice. Les arguments juridiques de l’opposition sont les suivants : le nouvel accord contrevient à celui signé avec les Américains en 1966 ; et (plus hypocritement) les Chagossiens n’ont pas été consultés. Entretemps, tout le monde a le loisir de se pencher sur le contexte de cette affaire et les personnalités qui en sont les acteurs principaux. 

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Il s’avère que l’avocat de la cause mauricienne est Philippe Sands, que Starmer connaît bien depuis l’époque où tous les deux faisaient partie du même cabinet spécialisé dans le droit humanitaire. Selon certains commentateurs avisés, Sands se seraient montré, au nom de valeurs supposément humanitaires, un ennemi déterminé de la souveraineté britannique. Par le passé, il aurait utilisé un passeport mauricien, et en 2022 il a accompagné une équipe de fonctionnaires et de journalistes mauriciens qui, sans aucune autorisation, a fait une incursion sur le Territoire britannique de l’océan Indien afin d’y planter un drapeau, acte qui a été célébré par le journal d’État chinois, The China Daily. En 2024, Sands a plaidé la cause de la Palestine contre Israël devant la CJI. A partir de 2013, quand il n’était pas encore élu, Starmer lui-même a eu des relations fraternelles avec les autorités mauriciennes. Un autre membre de cette petite coterie très « sélect » est l’homme que Starmer a nommé comme Procureur général de son gouvernement, Richard Hermer ou, selon son titre actuel, lord Hermer. Personnalité très controversée, il est lui aussi un des sponsors de l’accord sur l’archipel des Chagos. Les trois hommes – Sands, Starmer et Hermer – sont des représentants archétypiques de ce sans-frontiérisme mondialiste, droit-de-l’hommiste qui caractérise depuis trop longtemps les élites de la gauche. Donald Trump a parfaitement raison : Starmer et ses copains mettent en pratique les principes d’une idéologie qui affaiblit l’Occident et encourage ses ennemis. 

Que les Français ne jubilent pas devant le spectacle des ennuis des Britanniques. Ils possèdent deux fois plus de territoires outre-mer que le Royaume Uni. Si ce dernier succombe à la pression des thuriféraires de la nouvelle décolonialisation, les possessions françaises seront menacées d’un sort similaire.

Faut-il encore lire les classiques de la littérature?

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La littérature est un plaisir indémodable, mais elle est aussi un effort. Que seront la France et le monde quand personne ne lira plus?


« Faut-il se forcer à lire les classiques ? », s’interrogeait récemment France Inter[1] entre deux tirades idéologiques et quelques chroniques d’humoristes pas vraiment drôles. A la question, il faudrait opposer une affirmation : oui, les grands romans sont essentiels à la tranquillité de nos âmes. Enfants, ils éveillent notre imaginaire ; jeunes adultes, ils accompagnent notre plongée dans le grand monde ; arrivés à maturité, ils nous offrent la sagesse de penser que rien de ce qui est humain n’est jamais totalement binaire ; en fin de vie, ils nous aident, par leur rappel de la beauté et du tragique de l’existence, à appréhender le grand passage. 

Une élévation

J’avoue d’emblée être parfois épuisé par les commentateurs qui parent la littérature d’atours trop présomptueux ; je m’ennuie souvent des émissions littéraires et de leurs péroraisons soporifiques à force d’être trop mielleuses ; je me méfie du verbiage des écrivains actuels sur leur époque et me lasse des poncifs – la « petite musique » de l’un, le « pastoralisme » de l’autre – et des débats répétitifs – « faut-il séparer l’œuvre de son auteur ? ». 

Et pourtant, je m’apprête à faire pareil, car s’il faut encore lire les classiques, c’est avant tout parce que la grande littérature est une sublimation d’un réel souvent bas et médiocre, une élévation du commun et de l’ordinaire, un ancrage dans l’intemporel de l’éphémère et de ce qui est évanescent.  Le décalage devient à ce moment-là abyssal entre la littérature et la vie quotidienne. Imaginez que vous accompagniez Emma Bovary jusqu’au bout de son ennui, que vous souffriez avec le père Goriot dans sa solitude de vieil homme ou que vous éprouviez les duretés de la vie avec Lantier ; une fois votre livre refermé, les anti-héros que vous côtoyez au quotidien vous apparaîtrons dans leur réalité, crue et cruelle, celle des ragots, des petitesses et des trahisons.

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La grande littérature est un appel constant à la retenue, à la réflexion et à la modestie car, pas plus qu’aucun d’entre nous n’aura jamais le talent des grands écrivains, nous n’aurons la destinée chevaleresque de Don Quichotte, la fin héroïque de Gavroche, le courage d’Alexandre Soljenitsyne, de Primo Levi et de Varlam Chalamov face à l’apex de la barbarie ou le destin tragique des pionniers de l’aviation et d’autres aventuriers décrits par tant d’auteurs (Saint-Ex, Kessel…). Nous rêvons tous de séduire, pour une nuit ou pour la vie, Scarlett O’Hara, ou Mathilde de la Mole, ou madame Arnoud, et, parce que nous n’avons ni les atours de Rhett Butler, ni l’instruction de Julien Sorel, ni la sensibilité de Frédéric Moreau, nous finissons par passer en revue les profils sur Tinder. 

L’art de la description se perd

Cela n’empêche pas que, face aux difficultés de la vie, les livres sont du meilleur secours en relativisant notre destinée. N’y a-t-il pas meilleur conseil à donner à une amie ou un ami éploré par une rupture que de l’inviter à lire Andromaque et sa suite cruelle : Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector… qui est mort ?  Cela lui sera d’une plus grande utilité qu’un paquet de mouchoirs car il comprendra alors que sa situation est universelle et sans vocation à devenir un médiocre vaudeville.

Les grands livres se lisent avec les cinq sens qu’à son tour ils éveillent : la lecture permet probablement de mieux apprécier les paysages ocres, le crissement des graviers, les senteurs de jasmin, le goût de la madeleine, le chant des cigales et le bruissement des arbres quand ils nous sont aussi offerts sur papier. A ce titre, comment ne pas regretter la disparition progressive de la description dans les romans à l’heure où les écrivains, parfois nobelisés, nous abreuvent des choses du réel sans le talent pour les sublimer ou les enrober ? 

Plaisir indémodable

Mais si la littérature, dans laquelle toute l’humanité est contenue, est ce plaisir indémodable, elle est aussi un effort – gros mot de notre époque -, une plongée parfois laborieuse dans un univers, une série d’heures qui s’égrènent avant que l’horizon vers la plénitude ne se dégage enfin : en cela, elle est un empyrée qui se mérite ; plus qu’une jouissance, elle est une ascèse. Les grands livres discriminent, dit-on, car ils ne seraient plus compris, trop alambiqués, trop longs, trop charpentés comme on dirait d’un bon vin. N’y a-t-il pas plus bel effort que de s’approprier les classiques et la langue qui les bâtit : lire, c’est forcément enrichir son vocabulaire, se prémunir du tout manichéisme en intériorisant les nuances, maîtriser la construction d’un raisonnement. 

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Ernst Jünger se demandait en son siècle si l’on finirait par distinguer deux classes d’hommes, les uns formés par la télévision, les autres par la lecture. L’on pourrait ajouter qu’avec le nouveau siècle, une troisième catégorie d’hommes a fait son apparition : ceux qui sont biberonnés par les réseaux sociaux. A l’écrit s’est substituée la succession algorithmique d’images, de vidéos, d’émoticônes. Il reste heureusement, juchés sur leurs citadelles, quelques lecteurs qui observent le monde avec discernement. 

AVEC LES GRANDS LIVRES: Actualité des classiques

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[1] https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-debat/faut-il-se-forcer-a-lire-des-classiques-8073778

🎙️ Podcast: Un mouvement citoyen pour réformer la Justice en France

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Illustration magistrats français, 13/1/26 Francois Greuez/SIPA

Avec Philippe Bilger et Jeremy Stubbs.


Pour Philippe Bilger, les réactions publiques de certaines victimes de crimes graves, ainsi que celles de leurs parents et de leur conjoint, sont en train d’alimenter un mouvement citoyen qui, au-delà des critiques souvent sommaires qui sont adressées aux magistrats, interpellent l’institution judiciaire. On réclame à cette dernière plus de rigueur, plus de cohérence et, somme toute, plus de considération pour les victimes. De leur côté, les syndicats de police appellent leurs concitoyens à défiler avec eux à Paris, samedi 31 janvier, pour réclamer plus de moyens.

A lire : Il est chevalier et il le mérite!

Traditionnellement, les magistrats ont tendance à considérer que ce n’est pas au citoyen, mal qualifié pour le faire, de se mêler de la justice. Mais cette attitude est de plus en plus en conflit avec l’opinion publique. Et l’idéologie de gauche – partagée dans une certaine mesure par le président de la République – qui veut que la société soit plus coupable que le malfaiteur – est de moins en moins en phase avec cette opinion.

Martine à Alger

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A la télévision algérienne, Ségolène Royal s'est félicitée de ne pas avoir participé au "Complément d'enquête" de France 2 intitulé "Rumeurs et coups tordus: la guerre secrète France-Algérie". DR.

Plus mélenchoniste que Jean-Luc Mélenchon ou plus villepiniste que Dominique de Villepin, l’ancienne ministre socialiste, toujours pas remise de sa défaite face à Sarkozy en 2007, critique la France depuis l’Algérie, estime que la mémoire n’est pas une rente pour le pouvoir algérien et appelle les autorités françaises à enfin respecter sa souveraineté. Elle ne prononce même pas le nom de notre compatriote le journaliste Christophe Gleizes, injustement emprisonné.


Les déclarations de Ségolène Royal en Algérie font scandale. Enfin, font-elles vraiment scandale ? Cela devrait. Si ses propos étaient plus subtils, on parlerait d’intelligence avec l’ennemi. L’ancienne reine des pôles, élue récemment présidente de l’Association France-Algérie (une grosse boutique créée en 1963 pour promouvoir l’amitié entre les peuples, avec le succès que l’on sait), se pique de mener sa diplomatie personnelle. Elle a entamé mardi une visite à grand spectacle en Algérie, un pays qui mène une guerre larvée contre nous, détient un journaliste en otage après avoir embastillé un écrivain, refuse de reprendre ses milliers d’OQTF et nous insulte quotidiennement par voie de presse ou d’influenceurs.

Mme Royal a été mieux reçue que nos diplomates. Une rencontre avec le président Tebboune et des médias énamourés a eu lieu hier au palais d’El Mouradia. Normal : la solution de Madame Royal pour résoudre la crise franco-algérienne, c’est la soumission sur toute la ligne. Non seulement elle n’a pas prononcé le nom qui fâche, Christophe Gleizes, mais elle dit aux Algériens ce qu’ils adorent entendre : la France doit encore et toujours s’excuser et réparer. Repentance ! Elle réclame donc de nouveaux gestes mémoriels. En prime, elle attaque à mots à peine couverts MM. Macron et Retailleau. Elle dénonce « les discours qui déchirent de ceux qui ne veulent pas encore admettre souveraineté nationale de l’Algérie ». Qui sont-ils, ces vilains colonialistes ? M. Tebboune ne dirait pas mieux. Il aurait pu lui écrire son discours. La grande classe.

Comment expliquer cette complaisance ? Rien d’étonnant. Elle s’inscrit dans la mélenchonisation accélérée de Ségolène Royal. Sur le tard l’ex-chevènementiste, qui défendait l’ordre juste et la discipline militaire, vire néo-tiers-mondiste, tendance décoloniale. Elle partage avec ses nouveaux amis un goût prononcé pour les régimes dictatoriaux, surtout quand ils sont anti-occidentaux.

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D’ailleurs, malgré la répression sanglante qui s’est abattue sur les Iraniens, les images effroyables de cadavres empilés qui nous viennent de Téhéran, la place de la République reste vide, la rue Saint-Guillaume déserte. Certes, les insoumis et la gauche radicale s’indignent dans des tweets reprenant curieusement tous les mêmes éléments de langage. Quand on se rappelle leurs larmes et éructations quotidiennes pour Gaza, on se dit qu’ils ne sont pas trop pressés de voir chuter les mollahs. Il est vrai que ces Iraniens sont un peu islamophobes sur les bords.

Et puis il y a d’autres urgences. Hier, Marine Tondelier a courageusement participé à un rassemblement contre le fascisme. Celui qui sévit en Amérique, bien sûr. Elle sonne le tocsin. « Après les États-Unis, la France peut être le prochain pays à basculer » écrit-elle dans le Huffington Post. No Pasaran ! Trump n’a qu’à bien se tenir.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

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Dernier adieu

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Le président israélien Isaac Herzog s'incline devant le cercueil de l’otage israélien Ran Gvili, dont la dépouille a été rapatriée en Israël, dans la ville méridionale de Meitar, le mercredi 28 janvier 2026 © Chaim Goldberg/AP/SIPA

Les Israéliens ont enterré hier leur dernier otage. Ran Gvili a été le premier à partir, et le dernier à revenir. Si sa mort symbolise la fin du chapitre des otages, ce n’est ni la fin de la guerre ni celle du traumatisme national.


Habayta, le retour à la maison, c’est le mot qui a symbolisé l’élan de tous les Israéliens depuis le 7 octobre 2023.
Habayta, c’est l’espoir du retour des otages, du retour des soldats, du retour à la normalité de la vie et, plus profondément, du retour à soi-même. Cette chanson, écrite il y a une quinzaine d’années par un auteur religieux, Ishay Ribo, a unifié le pays.
Habayta, comme l’autre chanson symbole de ces vingt-huit mois tragiques, « Eyn li Eretz aheret » (je n’ai pas d’autre pays), c’est aussi le lien charnel entre le peuple d’Israël et la terre d’Israël.

Le 26 janvier, le corps de Ran Gvili a été rapatrié en Israël, Habayta. C’était le dernier des otages. Depuis deux ans, le Shin Bet[1] avait informé sa famille que ce jeune homme, sergent dans l’unité d’élite de la police, Yassam, enlevé le 7 octobre, était mort au combat.

Fierté collective

Convalescent d’une fracture à l’épaule, Ran Gvili avait enfilé sa tenue militaire dès qu’il eut entendu les nouvelles et était parti en moto vers le pourtour de Gaza. Il combattit au kibboutz Aloumim et il y fut tué. On dit qu’il avait, à lui seul, abattu une douzaine de terroristes.

Ran Gvili a été enterré en présence du président de la République et du Premier ministre. Dans le même kibboutz Aloumim, les frères Noam et Yishai Slotki, fils d’un rabbin de Zaka, deux réservistes accourus spontanément, ont été tués côte à côte en combattant. Grâce à Ran Gvili, grâce à eux et grâce aux autres défenseurs, la zone résidentielle de ce petit kibboutz religieux du Bné Akiva, placé entre Beeri au sud et Kfar Aza au nord, a échappé au carnage — un carnage qui a néanmoins fauché les travailleurs agricoles népalais et thaïlandais qui étaient logés près des champs. Ils ne ressemblaient guère à des impérialistes sionistes, mais furent tous massacrés, car la frénésie de mort de terroristes biberonnés à la haine ne fait aucune distinction.

Les défenseurs d’Aloumim, comme tous les Israéliens d’origines diverses — et dont certains sont Arabes — qui sont tombés ce jour-là en combattant, sont une source de fierté collective et un signal d’unité pour Israël. Dans ce pays qui se déchire si souvent, ils devraient imposer, par décence, une diminution des invectives.

Une analyse ADN confirme l’identité du corps

La découverte du corps de Ran Gvili est le fruit d’un travail impressionnant, où l’on décèle la plaie non refermée de la disparition de l’aviateur Ron Arad il y a quarante ans. Après avoir déterminé que le cadavre pouvait avoir été enterré dans un cimetière du nord de la bande de Gaza, à l’intérieur de la zone contrôlée par Israël, l’unité israélienne spécialisée, célèbre dans le monde entier, a procédé à l’analyse dentaire de plusieurs centaines de cadavres, a retrouvé celui de Ran Gvili, et ses conclusions ont été confirmées par l’analyse ADN.

Coïncidence saisissante, le dernier otage israélien est revenu chez lui le jour anniversaire de la Journée internationale à la mémoire des victimes de la Shoah.

Le 27 janvier 1945, des soldats de l’Armée rouge arrivent, un peu par hasard, à Auschwitz, qu’ont quitté 60 000 déportés partis dans les terribles marches de la mort. Ils y trouvent 7 000 prisonniers trop faibles pour marcher, que les nazis n’ont pas eu le temps d’assassiner. Parmi eux, il y a Primo Levi, futur auteur de Si c’est un homme. Ballotté d’un pays à l’autre, il ne retrouvera sa maison à Turin qu’après un périple de neuf mois dans une Europe en plein chaos. Lui a de la chance. La majorité de ses compagnons n’ont plus de maison où aller et plus de famille à embrasser. Enfermés dans des camps pour personnes déplacées, beaucoup chercheront à rejoindre un pays où sont déjà installés des centaines de milliers de Juifs, parce que c’est la terre de leurs ancêtres. Ils vont en faire leur État, là où les Juifs n’auront plus à subir les soubresauts de la haine, de l’ignorance, des calculs, du fanatisme, de la jalousie, du mépris, de l’indifférence ou du bon vouloir de certains de leurs concitoyens. Habayta. Israël.

Quatre-vingt-un ans plus tard, nous pensions que tous, horrifiés, avaient appris et compris. C’était une illusion. Dans un centre de mémoire français, au moment même de la commémoration de la Shoah, une élue de la République accuse Israël de génocide.

Avec la diffusion des mensonges du palestinisme, la haine d’Israël devient ainsi une arme de destruction du langage. L’un de mes amis, qui évoquait les 30 000 morts iraniens, a été assailli de commentaires accusant le Mossad d’être responsable du massacre. Qu’importe à ces calomniateurs une vérité qui n’est pas celle qu’ils désirent ?

Les otages israéliens sont rentrés à la maison, mais le combat doit continuer. C’est à nous tous désormais de sauvegarder les mots de notre maison commune, ceux d’un langage qui doit représenter d’aussi près que possible la vérité des faits. Il en va de l’avenir de notre civilisation.


[1] renseignements intérieurs israéliens NDLR.

Coup de foudre à San Donato

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L'écrivain Philippe Besson photographié en 2025 © SYSPEO/SIPA

Dans son dernier livre, Philippe Besson lève le voile sur un secret familial. Si certains trouvent parfois un peu agaçant médiatiquement l’écrivain qui a Brigitte Macron pour grande copine, Une pension en Italie est un livre lumineux sur le prix à payer pour être soi.


Son grand père, Philippe Besson ne l’a pas connu. Personne n’en parlait jamais. Les secrets de famille, on le sait, ont la particularité d’être bien gardés. Pourtant par une belle après-midi d’automne sa mère accepte d’évoquer l’histoire de son père, lui intimant toutefois de ne jamais écrire sur le sujet – « les morts méritent qu’on les laisse tranquilles tu ne crois pas ? » L’écrivain désireux de faire toute la lumière sur ses origines décide pourtant de mener l’enquête. Jusqu’au jour où l’autrice de ses jours lui donne l’autorisation de raconter.

Une pension en Italie est l’histoire de cet aïeul qui, en l’espace d’un été, a vu sa vie basculer. Juillet 1964, Paul Virsac, sa femme et leurs deux filles embarquent à bord de leur 404 pour un voyage en Italie. San Donato, Florence, San Gimignano, Sienne. Les collines écrasées de soleil, les pins parasols, les cyprès. C’est dans ce décor de rêve qu’éclate le drame. Dans une de ces pensione typiques de la Toscane. Là, Paul Virsac, « un visage fin et doux, des yeux clairs, probablement vert pâle, des cheveux châtains » va rencontrer celui qui va bouleverser sa vie : Sandro le chef cuisinier. En un regard les deux hommes se reconnaissent. Le père de famille va tout faire pour juguler son attirance pour le bel Italien. De même qu’il a tout fait sa vie durant pour étouffer ses penchants. Il finira par capituler. Ce sera une déflagration. Une révélation. La certitude après des années passées à se mentir de s’être enfin trouvé. Voilà pour le secret. Celui d’un homme dans les années 60 qui découvre son homosexualité et va faire le choix d’en assumer les conséquences. Choix qu’il faut replacer dans le contexte d’une époque où être homosexuel pouvait être passible de prison. Mais ce qui intéresse Besson ce sont moins les faits que le cheminement d’un homme, son combat intérieur et le prix à payer pour être en accord avec soi-même. Une trajectoire faite de sentiments ambivalents, de peurs et de soulagements qu’il excelle à transcrire. Et ce d’autant qu’il se reconnaît en cet aïeul fin et délicat. Il sait mieux que quiconque « cette lutte incessante que tant d’hommes (…) ont menée contre leur propre nature. (…) la petite voix intérieure, l’angoisse qui dévore, la terreur permanente, la terreur (…) d’être repéré, reconnu ». Avec une finesse d’analyse, une empathie et une sensibilité peu commune, Besson brosse le portrait d’un homme en proie à ses démons. Mais pas seulement. Une pension en Italie est aussi un livre sur l’écriture dans lequel l’auteur d’En l’absence des hommes donne accès aux coulisses de son travail. Il ne cache pas connaître les faits mais ignorer les détails alors, de son propre aveu, il devine, imagine, extrapole, remplit les blancs. « De toute façon -écrit-il- il faut raconter comme on raconte une histoire ». Force est de constater qu’il est un conteur hors pair. Il sait l’art des révélations savamment distillées, du suspens subtilement entretenu, de l’émotion qui prend à la gorge.  Enquête intime aussi bouleversante qu’édifiante Une pension en Italie brille d’un éclat incomparable. Philippe Besson au sommet de son art.


Une pension en Italie de Philippe Besson Editions Julliard, 240 pages.

Une pension en Italie - Nouveauté Philippe Besson 2026

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Justice: les citoyens se rebiffent…

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DR.

Face à l’explosion de l’insécurité, la colère des victimes bouscule une justice déconnectée et marque un tournant dans le rapport des Français à la protection et à la légitime défense, observe notre chroniqueur.


Plutôt que de lire ou d’entendre des absurdités ou des approximations sur la justice pénale (et sur certaines condamnations que des considérations de proximité personnelle ou de partialité empêchent d’appréhender avec lucidité), il vaudrait mieux interroger la France profonde, appréhender ses mouvements et ses évolutions, et se féliciter que, désormais, face à l’insécurité et à la criminalité, les citoyens en aient assez et se rebiffent, en particulier les femmes.

Un univers technique qu’il faut bousculer

Elles ne se contentent plus de critiquer banalement les pratiques judiciaires, leur faiblesse, voire leur impuissance. Elles protestent, se révoltent, demandent des comptes, exigent des explications et, par leur attitude, constituent un aiguillon salutaire ainsi qu’une incitation pour l’institution, désormais contrainte de prendre acte de leurs injonctions à mieux faire.

J’ai considéré que, trop souvent, la magistrature traitait avec une forme de condescendance, voire de mépris, ces intrusions qu’elle jugeait inadmissibles de la part du peuple, alors même qu’elles le concernaient au premier chef.

A lire aussi, Claire Géronimi: «Les féministes font du tri entre les victimes»

Un excellent article de Guillaume Poingt[1] a mis en lumière le fait que, « il y a un an, le jeune Elias était tué à Paris d’un coup de machette. Sa mère a alors pris la parole dans les médias, à l’instar de Claire Geronimi et de Harmonie Comyn, toutes deux victimes de récidivistes ».

Ce n’est pas rien que ces douloureux et convaincants réquisitoires de la douleur, où l’indignation se mêle aux larmes. Cette irruption du profane meurtri dans l’univers technique de la justice et dans le monde trop en vase clos des juges, va changer la donne, pour le meilleur, en ne laissant plus jamais le pire être traité avec indifférence.

Malgré les apparences, je ne m’éloigne pas de cette analyse en m’appuyant à nouveau sur un article du Figaro[2]. Christophe Cornevin y rapporte un constat dramatique : « 454 vols avec arme à feu commis contre des particuliers à leur domicile au cours des onze premiers mois de l’année 2025, soit plus d’une dizaine d’attaques chaque semaine ».

Derrière ce chiffre impressionnant – quand je songe qu’un ancien garde des Sceaux a osé parler de « sentiment » d’insécurité – se cachent l’angoisse des familles, la peur de mourir, la profanation de l’intimité et, « lorsque les cambriolages virent à l’épouvante », la lancinante question de la légitime défense, l’honneur du courage, ainsi que l’inquiétude d’être mal jugé à tous points de vue.

Double peine

Face à ce fléau social, qui ne touche plus seulement les métropoles et les grandes villes, je ne cesse de songer à ce renversement des valeurs qui, trop souvent, n’accable pas le transgresseur autant qu’il le faudrait mais qui, en revanche, fait subir l’enfer au citoyen – victime ou propriétaire – lorsqu’il s’est protégé, lui et les siens, parfois jusqu’à provoquer la mort du cambrioleur, et qu’il se voit reprocher de n’avoir pas respecté le sacro-saint principe jurisprudentiel de proportionnalité.

Comme si, face à une violence intolérable et maximale, l’innocence avait le loisir de doser sa riposte au trébuchet.

A lire aussi, Didier Desrimais: Charline et le mystère du cordon sanitaire disparu

Comme si, plongé dans l’épouvante, le père ou l’époux pouvait encore disposer d’une maîtrise millimétrée, lui permettant une réaction licite jusque-là mais pas au-delà. Quand le dérèglement délictuel ou criminel domine, ils seraient donc les seuls à être coupables d’un manque de mesure contre la fureur et la violence ?

Il est hors de question de favoriser la dégradation de la France en un immense Far West ; mais, pour échapper à cette dérive, il convient, d’une part, que l’État soit à la hauteur de sa mission régalienne de protection et, d’autre part, qu’il ne laisse pas certains de ses citoyens mourir – au lieu de survivre – en raison d’un pointillisme juridique dérisoire face au feu de la vie. Il y a, en France, un air de révolte.

MeTooMuch ?

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[1] https://www.lefigaro.fr/faits-divers/harmonie-comyn-claire-geronimi-la-mere-d-elias-ces-femmes-qui-brisent-le-silence-des-victimes-et-demandent-des-comptes-a-l-etat-20260122

[2] https://www.lefigaro.fr/actualite-france/jeunes-et-febriles-les-cambrioleurs-frappent-leurs-victimes-a-coups-de-marteaux-quand-les-sequestrations-a-domicile-virent-a-l-epouvante-20260117

Ralph Fiennes conquiert l’opéra avec un Onéguine presque parfait

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© Guergana Damianova / Opéra de Paris

Lyrique: Ralph Fiennes aux manettes d’un Eugène Onéguine épatant, sublimement chanté. A la baguette, Semyon Bychkov magnifie l’impérissable partition de Tchaïkovski.


De longue date fervent mélomane, l’acteur, cinéaste et producteur britannique Ralph Fiennes vient, à 63 ans, d’inscrire son nom de star internationale dans le concert d’une haute tradition : celle qui (de Visconti à Chéreau, de Bergman à Pasolini, de Zeffirelli à Haneke, de Tarkovski à Atom Egoyan, de Werner Herzog à Terry Gilliam) a placé la création lyrique dans la main de quelques ‘’grands’’ du Septième art.

Cet Eugène Onéguine succède à la régie de Dmitri Tcherniakov, millésimée 2008 (jamais reprise à Paris, hélas), comme à celle de Willy Decker, reprise par six fois quant à elle depuis 1995 à l’Opéra Bastille. Reste qu’Alexandre Neef, le patron de l’Opéra de Paris, ne s’est pas trompé en confiant cette nouvelle production à Ralph Fiennes : également féru de théâtre, russophile et russophone, ce dernier a même incarné le rôle-titre à l’écran dans Oneguin, un film réalisé en 1999 par Martha Fiennes, sa propre sœur.

Facture classique

Sous les auspices du Canadien Michael Levine (lequel, rappelons-le, a été pendant de longues années le scénographe attitré – et très inspiré – de son compatriote Robert Carsen), par les plis d’un rideau peint des mêmes motifs agrestes, le plateau du Palais Garnier ouvre le premier acte de l’opéra sur l’évocation sciemment épurée d’un bois de bouleaux, le sol jonché de feuilles mortes. « Scènes lyriques en trois actes et sept tableaux », le fabuleux « Yevgeny Oneygin » de Piotr Illytch Tchaïkovski fut créé à Moscou en 1879. Mais les costumes nous renvoient ici au temps de Pouchkine (1799-1837), le génial poète et dramaturge du roman en vers Eugène Onéguine, mort à 37 ans des suites d’un duel au pistolet contre un rival en amour, faisant ainsi de son chef d’œuvre un texte prémonitoire.

Ralph Fiennes a – par les temps qui courent, une fois n’est pas coutume ! – résisté à instrumenter au service de son égo la mise en scène de ce sublime opéra. Presque modeste, de facture résolument classique, voire académique diront certains, celle-ci replace le drame au cœur de cette somnolence rurale qui succède aux moissons, dans le domaine de la famille Larina. Nous voilà donc immergé dans ce premier XIXème siècle, temps qui voit émerger le romantisme russe. La lumière d’automne sera bientôt prise, à l’acte 2, dans la tonalité de l’hiver, avec cette pluie de légers flocons de neige, qui tombe sur un arrière-plan de campagne dépouillée par la froidure… Pour les changements de tableaux, le rideau coulisse, tout simplement, ménageant des silences qui participent pleinement du rythme alangui propre à cette vie provinciale. La porosité de la campagne imprègne jusqu’à l’imprimé du panneau mobile qui, en fond de scène, délimite la chambre où Tatiana écrira sa missive amoureuse. Et même les parois de la salle de bal du deuxième acte, où les personnages, chœurs inclus, apparaissent vêtus dans un subtil camaïeu de couleurs pastel, sous cet éclairage dont la sobriété évite décidément, d’un bout à l’autre, le tape-à l’œil.  Au troisième acte, percés de cinq grandes portes, les murs lambrissés d’or d’un palais de Saint-Pétersbourg ferment la cage de scène. Cinq ou six ans ont passé : c’est dans cette enceinte que, princesse devenue riche et femme mariée, Tatiana retombe sur cet Onéguine qui l’avait si cruellement repoussée dans sa jeunesse… Dames en robes à crinoline noires, soldats paradant en vestes rouges ornées de rutilants brandebourgs – on danse.  Jusqu’ au pathétique duo d’adieux, qui sépare pour jamais Onéguine de Tatiana.

Presque parfait

C’est le moment de parler du plateau vocal. D’une remarquable homogénéité, il sanctionne la (presque) parfaite réussite du spectacle. Dans le rôle-titre, à distance de la posture de dandy proposée par le livret, le baryton russo-autrichien Boris Pinkhasovich figure un roc, certes techniquement impeccable mais quelque peu rêche et monolithique, quand on voudrait parfois son timbre plus nuancé, davantage marqué d’incertitude et de douceur. Formée à l’Atelier lyrique de l’Opéra de Paris, la soprano arménienne Ruzan Mantashyan campe une Tatiana de haute tenue, nourri d’un talent de comédienne affuté. Dans cette distribution,  la palme revient sans conteste au personnage de Lenski, victime du duel qui l’oppose à Onéguine : ténor ukrainien qu’on découvre à cette occasion sur la scène parisienne, Bogdan Volkov, 36 ans mais les traits emprunts d’une fraîcheur toute juvénile, déploie une telle virtuosité dans le phrasé, une telle onctuosité dans l’incarnation du fiévreux romantique épris d’Olga, bientôt sacrifié à la macabre rancœur d’Onéguine, qu’à raison le public, au tomber du rideau, lui réservera les plus légitimes ovations. Olga, justement, trouve une belle incarnation dans la mezzo maltaise Marvic Monreal, tandis que, doué d’une voix d’airain au somptueux vibrato, excelle la basse Alexander Tsymbalyuk dans le petit rôle (essentiel) du Prince Grémine, devenu, à l’acte final, le sage époux de Tatiana.

Vient surtout parachever la réussite sans esbrouffe de ce spectacle, la présence au pupitre de l’immense chef natif de Saint-Pétersbourg Semyon Bychkov, à la tête d’un Orchestre de l’Opéra de Paris, et du chœur maison – l’un comme l’autre au meilleur de leur forme (A partir du 18 février, il sera relayé par Case Scaglione). Quelle subtilité, quel naturel dans le rendu, dans la fluidité de cette partition unique ! C’est de bon augure puisque, comme l’on sait, le maestro présidera très bientôt, comme directeur musical, aux destinées de la prestigieuse maison nationale.         


Eugène Onéguine. Opéra de Piotr Illitch Tchaïkovski. Mise en scène : Ralph Fiennes. Direction : Semyon Bychkov/Case Scaglione. Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris.

Avec Susan Graham, Ruzan Mantashyan, Marvic Monreal, Elena Zaremba, Boris Pinkhasovich, Bogdan Volkov, Dmitry Belosselskiy, Peter Bronder, Amin Ahangaran, Mikhail Silantev.

Durée: 3h15

Palais Garnier, les 6, 9, 12, 18, 21, 24, 27 février à 19h30, les 1 et 15 février à 14h30.

Eugène Onéguine sera retransmis en direct le lundi 9 février 2026 à 19h30 sur France.tv. L’opéra sera diffusé ultérieurement sur une chaîne de France télévisions et sur POP – Paris Opera Play, la plateforme de l’Opéra national de Paris.

Eugène Onéguine sera enregistré par France Musique pour diffusion le 7 mars 2026 à 20h dans l’émission “Samedi à l’Opéra” présentée par Judith Chaine, puis disponible en streaming sur le site de France Musique et l’application Radio France.