Accueil Société Faut-il encore lire les classiques de la littérature?

Faut-il encore lire les classiques de la littérature?


Faut-il encore lire les classiques de la littérature?
DR.

La littérature est un plaisir indémodable, mais elle est aussi un effort. Que seront la France et le monde quand personne ne lira plus?


« Faut-il se forcer à lire les classiques ? », s’interrogeait récemment France Inter[1] entre deux tirades idéologiques et quelques chroniques d’humoristes pas vraiment drôles. A la question, il faudrait opposer une affirmation : oui, les grands romans sont essentiels à la tranquillité de nos âmes. Enfants, ils éveillent notre imaginaire ; jeunes adultes, ils accompagnent notre plongée dans le grand monde ; arrivés à maturité, ils nous offrent la sagesse de penser que rien de ce qui est humain n’est jamais totalement binaire ; en fin de vie, ils nous aident, par leur rappel de la beauté et du tragique de l’existence, à appréhender le grand passage. 

Une élévation

J’avoue d’emblée être parfois épuisé par les commentateurs qui parent la littérature d’atours trop présomptueux ; je m’ennuie souvent des émissions littéraires et de leurs péroraisons soporifiques à force d’être trop mielleuses ; je me méfie du verbiage des écrivains actuels sur leur époque et me lasse des poncifs – la « petite musique » de l’un, le « pastoralisme » de l’autre – et des débats répétitifs – « faut-il séparer l’œuvre de son auteur ? ». 

Et pourtant, je m’apprête à faire pareil, car s’il faut encore lire les classiques, c’est avant tout parce que la grande littérature est une sublimation d’un réel souvent bas et médiocre, une élévation du commun et de l’ordinaire, un ancrage dans l’intemporel de l’éphémère et de ce qui est évanescent.  Le décalage devient à ce moment-là abyssal entre la littérature et la vie quotidienne. Imaginez que vous accompagniez Emma Bovary jusqu’au bout de son ennui, que vous souffriez avec le père Goriot dans sa solitude de vieil homme ou que vous éprouviez les duretés de la vie avec Lantier ; une fois votre livre refermé, les anti-héros que vous côtoyez au quotidien vous apparaîtrons dans leur réalité, crue et cruelle, celle des ragots, des petitesses et des trahisons.

A lire aussi: Frénésie au ministère de la (Puéri)culture 

La grande littérature est un appel constant à la retenue, à la réflexion et à la modestie car, pas plus qu’aucun d’entre nous n’aura jamais le talent des grands écrivains, nous n’aurons la destinée chevaleresque de Don Quichotte, la fin héroïque de Gavroche, le courage d’Alexandre Soljenitsyne, de Primo Levi et de Varlam Chalamov face à l’apex de la barbarie ou le destin tragique des pionniers de l’aviation et d’autres aventuriers décrits par tant d’auteurs (Saint-Ex, Kessel…). Nous rêvons tous de séduire, pour une nuit ou pour la vie, Scarlett O’Hara, ou Mathilde de la Mole, ou madame Arnoud, et, parce que nous n’avons ni les atours de Rhett Butler, ni l’instruction de Julien Sorel, ni la sensibilité de Frédéric Moreau, nous finissons par passer en revue les profils sur Tinder. 

L’art de la description se perd

Cela n’empêche pas que, face aux difficultés de la vie, les livres sont du meilleur secours en relativisant notre destinée. N’y a-t-il pas meilleur conseil à donner à une amie ou un ami éploré par une rupture que de l’inviter à lire Andromaque et sa suite cruelle : Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector… qui est mort ?  Cela lui sera d’une plus grande utilité qu’un paquet de mouchoirs car il comprendra alors que sa situation est universelle et sans vocation à devenir un médiocre vaudeville.

Les grands livres se lisent avec les cinq sens qu’à son tour ils éveillent : la lecture permet probablement de mieux apprécier les paysages ocres, le crissement des graviers, les senteurs de jasmin, le goût de la madeleine, le chant des cigales et le bruissement des arbres quand ils nous sont aussi offerts sur papier. A ce titre, comment ne pas regretter la disparition progressive de la description dans les romans à l’heure où les écrivains, parfois nobelisés, nous abreuvent des choses du réel sans le talent pour les sublimer ou les enrober ? 

Plaisir indémodable

Mais si la littérature, dans laquelle toute l’humanité est contenue, est ce plaisir indémodable, elle est aussi un effort – gros mot de notre époque -, une plongée parfois laborieuse dans un univers, une série d’heures qui s’égrènent avant que l’horizon vers la plénitude ne se dégage enfin : en cela, elle est un empyrée qui se mérite ; plus qu’une jouissance, elle est une ascèse. Les grands livres discriminent, dit-on, car ils ne seraient plus compris, trop alambiqués, trop longs, trop charpentés comme on dirait d’un bon vin. N’y a-t-il pas plus bel effort que de s’approprier les classiques et la langue qui les bâtit : lire, c’est forcément enrichir son vocabulaire, se prémunir du tout manichéisme en intériorisant les nuances, maîtriser la construction d’un raisonnement. 

A lire aussi, du même auteur: De la culture de masse aux cultures archipellisées, le danger du grand délitement

Ernst Jünger se demandait en son siècle si l’on finirait par distinguer deux classes d’hommes, les uns formés par la télévision, les autres par la lecture. L’on pourrait ajouter qu’avec le nouveau siècle, une troisième catégorie d’hommes a fait son apparition : ceux qui sont biberonnés par les réseaux sociaux. A l’écrit s’est substituée la succession algorithmique d’images, de vidéos, d’émoticônes. Il reste heureusement, juchés sur leurs citadelles, quelques lecteurs qui observent le monde avec discernement. 

AVEC LES GRANDS LIVRES: Actualité des classiques

Price: 20,00 €

12 used & new available from 15,65 €


[1] https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-debat/faut-il-se-forcer-a-lire-des-classiques-8073778



Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !

Article précédent Esclavage: quand la mémoire veut faire la leçon à l’Histoire
Article suivant Chagos: quand Londres brade la puissance occidentale
Conseiller politique

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération