Au nom d’un juridisme décolonial complaisant, le Premier ministre britannique Keir Starmer s’apprête à brader un verrou stratégique vital de l’Occident, ouvrant grand la porte aux appétits chinois et russes dans l’océan Indien. A moins que Donald Trump décide de s’en mêler…

L’archipel des Chagos : vous connaissez ? Non ? Et pourtant, cet ensemble de plus de 60 îles, organisées en sept atolls, situé dans le nord de l’océan Indien, faisait partie des possessions françaises d’outre-mer jusqu’en 1814. A cette date, par le Traité de Paris, la France en a cédé la souveraineté, ainsi que celle de l’île Maurice, à la Grande Bretagne.
Depuis un an, politiques et médias britanniques en parlent régulièrement, et il y a une dizaine de jours, Donald Trump lui-même s’est inséré dans la conversation, de manière typiquement fracassante. Car la plus grande île de l’archipel Chagos, Diego Garcia, abrite une base aéronavale anglo-américaine d’une importance stratégique vitale. Depuis cette île, on peut atteindre la mer de Chine septentrionale, le Moyen Orient, le Pacifique et l’Afrique. Les bombardiers B2 peuvent s’y réapprovisionner en carburant.
« Kow tow Keir » – Keir qui s’aplatit
Or, après des années de négociations, le gouvernement de sir Keir Starmer a annoncé en octobre 2024, que le Royaume Uni allait céder la souveraineté de l’archipel à la République de Maurice. Selon l’accord conclu, les Britanniques, afin de sécuriser la base aéronavale, loueront l’île de Diego Garcia aux Mauriciens, avec un bail de 99 ans et une option de renouvellement de 40 ans. Les leaders du Parti conservateur et de Reform UK – respectivement, Kemi Badenoch et Nigel Farage – se sont opposés résolument à cet accord qui, selon eux, représente une erreur colossale, autant sur le plan stratégique que financier. Car céder la souveraineté de l’archipel à un État, la République de Maurice, qui dépend économiquement de la Chine, et payer cher le privilège de garder l’usage d’un site stratégique crucial, c’est compromettre la capacité des Britanniques et des Américains à répondre, dans la durée, à d’éventuelles menaces dans cette vaste région du monde. Au cours de l’année 2025, l’administration américaine de Donald Trump semblait approuver l’accord, mais en janvier 2026, Mme Badenoch a profité de la visite au Parlement de Westminster de Mike Johnson, le président de la Chambre des Représentants à Washington, pour avoir une conversation sérieuse avec lui. Quelques jours plus tard à Davos, Nigel Farage a dîné avec Scott Bessent, le secrétaire au Trésor américain. Les deux Britanniques ont incité leur interlocuteur à attirer l’attention de Donald Trump sur les désavantages de l’accord mauricien.
Trump envoie un scud
Mission accomplie ! En partie contrarié par l’obstination des Européens à refuser de lui céder la souveraineté du Groenland, le président américain a pondu un post assassin sur son réseau personnel, Truth Social :
« De manière choquante, notre « brillant » allié de l’OTAN, le Royaume Uni, se prépare en ce moment à faire cadeau à Maurice de l’île de Diego Garcia, le site d’une base militaire américaine tout à fait vitale. Et de faire cela SANS LA MOINDRE RAISON. A n’en pas douter, la Chine et la Russie ont remarqué cette action d’une faiblesse totale. Ce sont des Puissances Internationales qui ne reconnaissent que la FORCE. C’est pourquoi les États-Unis, avec moi-même comme président depuis seulement un an, est respecté comme jamais par le passé. Que le Royaume Uni donne à autrui un territoire extrêmement important, c’est un acte d’une GRANDE STUPIDITÉ. C’est encore une raison, après tant d’autres, pour laquelle on doit acquérir le Groenland. Le Danemark et ses Alliés européens doivent FAIRE CE QUI EST JUSTE ».

Ici, on trouve toute la logique réaliste du trumpisme. Jouir de la possession souveraine d’un territoire, c’est avoir la liberté d’y faire ce qu’on veut, sans consulter d’autres puissances, et sans écouter les avis des forums internationaux pris en otage par ses adversaires et leurs alliés. Ensuite, les ennemis de l’Amérique et donc de l’Occident sont ici clairement identifiés : la Chine et la Russie. Ces deux pays cherchent à avoir un avantage stratégique partout où leur présence ou leur influence peut être imposée, du Moyen Orient à l’Afrique, du Pacifique à l’Amérique du Sud, de l’Europe à l’Arctique. Enfin, pourquoi respecter les règles internationales quand vos adversaires ne les respectent pas ? La Chine a-t-elle respecté les droits des Tibétains, des Ouïgours, des Hongkongais ? La Russie, ceux des Ukrainiens ? Faire ce que vous dicte votre bonne conscience quand les autres ne suivent que leur intérêt, c’est faire preuve de faiblesse et ouvrir une voie royale aux puissances qui veulent s’imposer par la force.
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Le Royaume Uni doit-il céder ?
Pour le Royaume Uni comme pour la France, les années 1960 voient les dernières étapes de la décolonisation. Acquis en même temps que l’île Maurice, l’archipel des Chagos a été gouverné par une administration coloniale située sur ce territoire plus important, bien que se trouvant à une distance de quelques 2200 kilomètres. En cela, les Britanniques ont copié leurs prédécesseurs français. En 1966, le gouvernement – socialiste – de Sa Majesté a donné l’indépendance à Maurice. Mais les Britanniques, prévoyant qu’ils auraient besoin de l’archipel pour des raisons stratégiques, ont préalablement séparé les Chagos de Maurice en 1965 et versé une somme importante au nouveau gouvernement mauricien pour le compenser. Avec quelques autres îlots depuis cédés aux Seychelles, le Royaume Uni a ainsi créé le Territoire britannique de l’océan Indien. L’intention était déjà de louer le territoire aux Américains à qui les Britanniques devaient de l’argent. C’est donc en 1966 que les deux pays ont signé un contrat de location d’une durée de 50 ans, renouvelable pour une durée supplémentaire de 20 ans. Cet accord permettait aux États-Unis d’installer la base aéronavale à Diego Garcia, mais les nouveaux locataires avaient besoin d’une terre « vierge », sans occupants humains, pour construire port et terrain d’atterrissage et créer une zone sécurisée autour de leurs installations. Or, avant l’arrivée des puissances coloniales, l’archipel n’avait pas d’habitants permanents. Pour mener à bien leurs projets impériaux, notamment la cultivation du copra, les Français et les Britanniques ont fait venir des esclaves, devenus par la suite des employés des entreprises qui géraient l’activité agricole. Les Chagossiens, selon les autorités britanniques, n’étaient pas des habitants autochtones des îles, mais des salariés d’entreprise sous contrat qui n’avaient aucun droit du sol sur les îles où ils étaient « hébergés ». Ce prétexte a été utilisé pour relocaliser les Chagossiens entre 1968 et 1973, soit à Maurice, soit aux Seychelles, soit au Royaume Uni. Presque 30 ans plus tard, les Britanniques ont accepté de payer une compensation aux personnes relocalisés, certaines acquérant la citoyenneté britannique. L’accord débattu en ce moment prévoit la création d’un fonds d’investissement pour soutenir les Chagossiens à l’avenir.

C’est aussi vers le tournant du siècle que, incitée par la Chine selon certains, la République de Maurice a commencé à revendiquer la souveraineté de l’archipel, motivant sa revendication par la séparation en 1965 – pourtant acceptée par Maurice – des Chagos et de l’ancien centre administratif. Il faut dire que, situées à 1880 kilomètres, les Seychelles sont plus proches de l’archipel, et que, à une distance de seulement 500 kilomètres, les Maldives sont encore plus proches. Les Maldives d’ailleurs revendiquent aussi la souveraineté de l’archipel. En juin 2017, l’Assemblée générale de l’ONU a voté pour que la Cour de justice internationale (CJI) soit saisie de la question. En février 2019, la CJI donne raison à Maurice, et bien que le Royaume Uni refuse de reconnaître la juridiction de la CJI dans ce domaine, l’opinion de la Cour est confirmée par une résolution de l’Assemblée générale en mai. En janvier 2021, le Tribunal international du droit de la mer, créée en 1996 sous l’égide de l’ONU, confirme l’opinion de la CJI. Bien que la CJI n’a émis que des avis non contraignants, en novembre 2022 le Royaume Uni, à l’époque sous un gouvernement conservateur, se croit contraint de commencer des négociations avec les Mauriciens. En octobre 2024, le nouveau gouvernement travailliste donne son accord pour céder la souveraineté, mais suspend le processus pour attendre la fin de l’élection présidentielle aux États-Unis. C’est en mai 2025 que Starmer, croyant avoir l’approbation des Américains, signe l’accord avec Maurice, sous le feu des critiques de l’opposition parlementaire.
Petits copains du droit humanitaire
Finalement, c’est en janvier, juste avant que Mme Badenoch et M. Farage fassent descendre sur la tête de M.Starmer la foudre présidentielle de Trump, que la Chambre des Lords arrive à suspendre – au moins jusqu’au mois de mars – le processus législatif nécessaire à la ratification de l’accord avec Maurice. Les arguments juridiques de l’opposition sont les suivants : le nouvel accord contrevient à celui signé avec les Américains en 1966 ; et (plus hypocritement) les Chagossiens n’ont pas été consultés. Entretemps, tout le monde a le loisir de se pencher sur le contexte de cette affaire et les personnalités qui en sont les acteurs principaux.
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Il s’avère que l’avocat de la cause mauricienne est Philippe Sands, que Starmer connaît bien depuis l’époque où tous les deux faisaient partie du même cabinet spécialisé dans le droit humanitaire. Selon certains commentateurs avisés, Sands se seraient montré, au nom de valeurs supposément humanitaires, un ennemi déterminé de la souveraineté britannique. Par le passé, il aurait utilisé un passeport mauricien, et en 2022 il a accompagné une équipe de fonctionnaires et de journalistes mauriciens qui, sans aucune autorisation, a fait une incursion sur le Territoire britannique de l’océan Indien afin d’y planter un drapeau, acte qui a été célébré par le journal d’État chinois, The China Daily. A partir de 2013, quand il n’était pas encore élu, Starmer lui-même a eu des relations fraternelles avec les autorités mauriciennes. Un autre membre de cette petite coterie très « sélect » est l’homme que Starmer a nommé comme Procureur général de son gouvernement, Richard Hermer ou, selon son titre actuel, lord Hermer. Personnalité très controversée, il est lui aussi un des sponsors de l’accord sur l’archipel des Chagos. Les trois hommes – Sands, Starmer et Hermer – sont des représentants archétypiques de ce sans-frontiérisme mondialiste, droit-de-l’hommiste qui caractérise depuis trop longtemps les élites de la gauche. Donald Trump a parfaitement raison : Starmer et ses copains mettent en pratique les principes d’une idéologie qui affaiblit l’Occident et encourage ses ennemis.
Que les Français ne jubilent pas devant le spectacle des ennuis des Britanniques. Ils possèdent deux fois plus de territoires outre-mer que le Royaume Uni. Si ce dernier succombe à la pression des thuriféraires de la nouvelle décolonialisation, les possessions françaises seront menacées d’un sort similaire.
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